Planète mon amour, réparons les dégâts !

Interview de ma pomme par François Moutou.

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4 papiers dans cette excellente revue. En voici un.

Pourquoi nous en sommes-là ?

Le diagnostic est terrible et à écouter les médecins, nous n’en avons plus pour très longtemps. Nous sommes en train de scier la branche sur laquelle l’évolution nous a assis, et bientôt, elle va rompre. Il en est beaucoup qui ne survivront pas à la chute. Mais après tout, nous connaissions les risques ? Depuis le temps que les chercheurs et les écologistes nous le professaient… Il semblerait que nous soyons incapables de corriger nos mauvais comportements. Parmi les docteurs, certains affirment, désabusés, que notre nature profonde de parasite nous empêche de faire autre chose que vivre aux dépens des autres espèces, de la Terre elle-même. Parasite nous sommes, suicidaire est notre destin.

Malgré leurs excès, les prophètes de fin du monde ne sont pas des sots. Tout converge en effet. Quel que soit l’indicateur, la tendance est menaçante. Les courbes dessinant l’évolution du nombre d’espèces d’amphibiens, des populations d’oiseaux communs, de la surface des espaces de forêts tropicales et des étendues des zones humides reflètent par symétrie celles de la pollution ordinaire, de l’érosion des sols, du dioxyde de carbone dans l’atmosphère, du plastique dilué dans les océans et des pesticides circulant dans notre sang. La nature se banalise, l’air est devenu hostile.

À l’occasion de la crise sanitaire, les collapsologues ont senti arriver leur moment historique. La nature, humiliée, offensée, salie, exerçait enfin sa vengeance. On les entend moins, car l’effondrement de notre société qu’ils espéraient n’est pas advenu, la complexité du système capitaliste mondialisé ayant fait preuve autant de fragilité que de capacité à faire face. N’en ressort pas moins l’idée vague que ce virus n’est que le petit précurseur d’autres bien plus voraces qui vont s’échapper des forêts que nous coupons et des animaux que nous asservissons.
Nous ne perdons rien pour attendre.

Mais d’où cela nous vient ? Pourquoi notre empreinte écologique s’étend-elle année après année ? L’autodestruction étant un principe qui n’a pas cours en biologie évolutive, il faut aller chercher ailleurs, dans ce qui fait le propre de l’homme, notre culture.

Nous sommes dans un « advienne que pourra » général, conséquence logique de la fin de la frustration qui encourage le déni. Il y a une soixantaine d’années, nous autres Occidentaux avons atteint un niveau de confort qui nous a libérés de la survie dans laquelle sont toujours plongées la plupart des autres sociétés. Durant des milliers d’années, l’essentiel de l’humanité a vécu selon les aléas du temps, dans la détresse permanente. L’on mourrait jeune comme les bêtes, de parasites, de bactéries, d’amibes et de virus. Dans les latrines mises à jour par les archéologues, ce sont des quantités phénoménales de micro-organismes que les spécialistes dénombrent  :  nos ancêtres étaient rongés de l’intérieur. On mourrait aussi de l’eau. Le grand historien Emmanuel Le Roy-Ladurie, inventeur de l’histoire du climat n’a cessé de l’affirmer, l’eau est le premier tueur en série de l’histoire. Qu’elle déborde ou qu’elle ne soit pas là, l’eau était meurtrière par ses inondations et ses sécheresses. Souvent, avec un effet retard, car l’eau qui emportait les cultures privait les gens de manger quelques mois après, tandis que l’eau rare concentrait les miasmes du choléra. Enfin, on partait le ventre vide. Dès le début du Néolithique, l’humanité a été régulièrement vidée par des famines et des disettes. Déclenchées par les guerres et les colères du temps, qui amenaient parfois au cannibalisme, elles étaient aussi l’enfant des mauvais labours : trop travaillées, trop sollicitées pour trop de gens, les terres perdaient leur fertilité naturelle (la matière organique) jusqu’à n’en plus pouvoir.

Les temps ont commencé à changer quand, d’abord en Grande-Bretagne dès la fin du XVIIe siècle, puis en France et dans toute l’Europe au cours du XVIIIe siècle, l’agronomie a progressivement structuré les savoirs ancestraux. Plein de croyances et de certitudes rassurantes, le bon sens paysan fut questionné par la science. La polyculture-élevage s’en trouva systématisée. Plutôt que de laisser vaquer les vaches où bon leur semblait sur les vaines pâtures, les communs ruraux, on les guiderait désormais par des haies, ce qui allait les obliger à ne déféquer que sur les pâtures et pas sur les chemins. Le reste, on le récupérerait pour en faire du fumier, qui retournerait sur les terres cultivées. Pour ne pas épuiser celles-ci, les rotations étaient améliorées : après une culture, de la pâture, avec des plantes qu’on appelle légumineuses (le pois, la luzerne par exemple), qui ont comme avantage de capter l’azote de l’air. Ainsi, ce précieux minéral était-il mis à disposition des cultures suivantes. La révolution agronomique du XVIIIe siècle est celle du double engrais, le vert et le brun.

La faim a reculé parce que les terres étaient mieux travaillées, mieux enrichies, et puis elle a disparu dès la fin du XVIIIe siècle, car l’agriculture se mit à surproduire, suffisamment d’ailleurs pour nourrir les appétits en laine et en lin de l’industrie naissante. Désormais, même l’hiver 1784, même l’année sans été qui fit suite à l’éruption du Tambora en 1815 ne fut-elle pas à l’origine d’une catastrophe humaine. Le facteur limitant de l’agriculture qui avait été l’homme, sa natalité, ainsi que Malthus l’avait démontré dans une équation terrible, était désormais l’agronomie. Quand le sol n’avait plus rien à offrir, le facteur d’ajustement était la mortalité, maintenant, ce serait le savoir qui, au cours du XIXe siècle, allait accumuler encore les richesses. L’arrivée des engrais azotés industriels à la fin de ce siècle, concomitante à celle du charbon, précédant le pétrole, a rendu un autre service : la réduction de l’espace.

Avant, tout provenait du bois et du foin. Les forêts étaient coupées pour chauffer les logements depuis des foyers ouverts au rendement énergétique déplorable (sans parler de la pollution de l’air intérieur), tandis que les pâtures fournissaient d’abord le foin nécessaire à l’alimentation des chevaux et des bœufs qui nous portaient et tiraient nos charrues et voitures. On en était arrivé en France, en 1853, à la plus faible surface forestière de son histoire. Avec trente millions d’habitants en moins qu’aujourd’hui, le pays était pourtant plein. Pas un hectare n’était en friche. Tout était en usage. La densité énergétique du charbon, bien supérieure à celle du bois, allait faire souffler les sols. Plus de kilowatts à partir d’un minerai extrait de portions réduites du sous-sol, on allait pouvoir à la fois laisser la forêt tranquille – et la replanter à marche forcée, dès le Second empire – et libérer des pâtures, en remplaçant les bêtes par des machines. La densité énergétique encore plus forte du pétrole allait encore accentuer la réduction de la surface qui nous était nécessaire pour vivre. L’agriculture aurait pu occuper le terrain libre, en réalité elle en a profité pour s’installer sur moins encore grâce aux engrais. Dérivés des combustibles fossiles, ils allaient accroître les rendements de mêmes cultures sur les mêmes parcelles. L’arrivée des pesticides sera avec la sélection génétique des semences et la généralisation de la machine l’étape ultime de la rationalisation agricole. Depuis 1950 en France, les rendements céréaliers ont été multipliés par quatre à dix alors que la surface agricole utile a été diminuée de 17 %.

C’est maintenant que la facture nous est présentée. La substitution de l’agronomie des XVIIIe et XIXe siècle par la chimie et la mécanique du XXe siècle a abouti à une pollution générale des eaux, un appauvrissement des sols, une homogénéisation des paysages et une chosification des animaux.

Cependant, l’inquiétant résultat n’a pas altéré notre joie, car le bénéfice reste entier : celui de la fin de notre frustration. Nous ne manquons plus de rien, ce n’est pas rien. L’effet pervers de cette félicité unique dans l’histoire est qu’elle a enraciné en nous la certitude que tout était possible, parce que la nature était enfin maîtrisée. Les révolutions agronomique et industrielle avaient été rendues possibles par la relégation de la religion, le règne de la science a fini par en instituer une autre, le scientisme. Sols, eaux, gènes, et même atomes, nous pouvions tout changer pour notre bon plaisir. Pourquoi douter ? Quoi qu’on fasse, quoi qu’on demande aux « actifs naturels », ceux-ci répondaient, même s’ils semblaient s’amenuiser. Dès lors, pourquoi s’inquiéter ?

C’était d’autant moins nécessaire que dans le même mouvement post-guerre on a empli les villes comme jamais en abandonnant les campagnes, nous coupant ainsi progressivement des contingences de la nature. Et puis, nouvelle étape dans les années 1990, en France plus qu’ailleurs en Europe il y a eu décision politique d’abandonner le secteur industriel, qui sentait un peu trop la lutte des classes et les cheminées d’usines. Dans l’air du temps idéologique, cette étrange relégation nous a enfermés un peu plus en nous coupant des réalités de la production, des ressources naturelles qui nous étaient nécessaires. L’installation de la société de services a fini par nous faire vivre tout à fait dans une bulle alimentée par des flux de données, d’ondes et de colis. Une déréalisation qui a eu deux effets majeurs sur notre environnement : le déplacement de notre empreinte écologique industrielle vers les pays aux normes environnementales inexistantes où nous avons délocalisé afin de réaliser l’utopie de faire de la France un pays sans usines, et l’approfondissement de notre empreinte générale par le développement de la logistique, très consommatrice en sols et des data centers, désormais aussi émetteurs de gaz à effet de serre que les avions de ligne. L’illusion perdure. Nonobstant les Gafam qui nous font vivre dans des villes sans voitures, nous demeurons une civilisation minière, qui n’a plus besoin de surfaces, mais de profondeurs pour extraire toujours plus.

En réalité, depuis un demi-siècle, nous fermons toujours plus fort les yeux en éloignant progressivement nos plaies de notre regard. En France, notre cerveau y était prêt. Dans notre pays en effet, la culture scientifique et la sensibilité naturaliste comptent peu dans la culture minimale que l’on attend de chacun. Celle de beaucoup de nos élus, grands patrons, éditeurs et autres décideurs est à un niveau souvent affligeant. Or, pour comprendre les réalités de la nature, il faut agréger plein de savoirs différents et être capable de se projeter sur le temps long et l’espace le plus grand. Autrement dit, avoir conscience de ce qui n’est pas tangible, tout en ayant en tête les ordres de grandeur et la façon avec laquelle on obtient les indicateurs. L’écologie, ça embête parce que c’est complexe, dans une société de plus en plus portée sur le simplisme.

Malgré tout, notre bilan environnemental n’est pas plus mauvais que celui de pays plus conscients des choses, la Grande-Bretagne par exemple, en raison d’un État nettement plus interventionniste. On porte plainte contre lui, on chouine à raison à propos de son inefficacité, la polémique perpétuelle sur les éoliennes démontre pourtant que le droit de l’environnement est bien fait : il y a dans les textes tout ce qu’il faut pour ralentir un projet d’aménagement afin de préserver tel ou tel compartiment de la nature. Par rapport à il y a vingt-cinq ans, on ne peut plus du tout produire de la même manière. Nous avons limité la casse, en plantant des graines qui, demain, germeront sans doute.

Nous sommes les obèses du vaisseau de wall-E. Nous ramener sur Terre réclame de construire un nouveau moteur qui n’existe pas encore : celui alimenté par l’avenir. Est-ce que ce que nous faisons aujourd’hui ne compromettra pas les possibilités de nos descendants ? C’est la seule question qui vaille. Y répondre nous oblige à nous extraire des gangues de toutes nos religions. L’eschatologie qui nous fait espérer en la catastrophe rédemptrice, la technolâtrie qui nous fait croire en l’irrépressible capacité de la science à tout résoudre ; la surconsommation, cette drogue qui altère nos capacités de jugement ; le manichéisme enfin, qui nous fait voir le monde séparé entre gentils et méchants. Les prophètes se sont toujours trompés, il n’y a pas de raison que ça change.