Le bocage a perdu son homme

Je rencontre beaucoup de gens. Chaque année, j’en interviewe une bonne centaine, depuis une bonne vingtaine d’années. Certains et certaines m’ont marqué, très peu sont devenus ces brillants joyaux de mon petit patrimoine journalistique qui brillent quand un mot-clé est convoqué.
Jean Fièvre est une de ces figures. Des yeux qui observent, un sourire qui marque la distance, un corps d’acteur, une parole qu’on écoute : quand j’entendais « bocage » c’est lui qui paraissait, c’est lui que je citais.
Laurent DESNOUHES me l’avait fait rencontrer il y a fort longtemps. Pendant deux heures il m’avait raconté pourquoi les paysans avaient saccagé les haies après la guerre. À la fin, bien content, malin, il m’avait emmené sous la grange pour goûter un vin de Noa : Laurent en est témoin, l’étrange liquide m’avait fait le même effet que le « brutal » des Tontons flingueurs dans la scène de la cuisine. J’ai dû m’asseoir pour assumer la première gorgée.
Depuis, on s’était revus de temps en temps. Jean est mort ce lundi, là où il a toujours vécu, à Saint-Mesmin en Vendée.

Voici ce qu’il m’avait inspiré dans un de mes derniers livres.

« (…) En Vendée, le bocage a une mémoire, celle de Jean et Bernadette Fièvre. Les deux octogénaires ont été agriculteurs toute leur vie, comme leurs parents le furent. À Saint-Mesmin, ils ont vécu du bocage, l’ont vu partir, ont participé comme tout le monde à l’arrachage, avant de lutter pour sa protection. Jean me raconte sous le regard de madame. « Avant, on ne voyait pas d’un champ à l’autre. En 1936, mes parents avaient 22 hectares… sur 36 parcelles, c’est dire. À cette époque, on obéissait aux notables, les parents étaient mal vus si leurs enfants prétendaient se rebeller. On faisait confiance aux gens éduqués, et l’on n’apprenait les choses que par ouï-dire, à la messe et à la foire du lundi. Parmi eux, les maquignons décidaient de tout. En fait, ce sont eux qui faisaient crédit – à des taux énormes ! – pour acheter le tracteur ». Alors, pour les époux Fièvre, comme pour tant d’autres agriculteurs et éleveurs de l’après-guerre, le bocage représentait la société rurale vendéenne ancestrale qui les empêchait de respirer. « On faisait brûler des haies, car on se sentait oppressés, on disait que les chênes bouffaient notre terre. Mais les notables, eux, ne voulaient rien changer au système social qui, sur le terrain, était le bocage. Ils préféraient conserver le parcellaire… » Clôtures sociales, clôtures paysagères : symbole et colonne vertébrale d’une société, le bocage ne pouvait longtemps survivre, en l’état, à la promesse de modernité offerte par la révolution agricole des années 1950. Il fallait qu’il fût troué, il l’a bien été. Aujourd’hui, on le referme (…) »