Edgar, Edgar…

Pourquoi tant de gens disent aujourd’hui avoir adoré Edgar Morin ? Je me méfie de l’unanimisme, surtout après la mort de quelqu’un. Surtout dans mon milieu social ou on passe vite de l’unanimisme lécheur à l’unanimisme lyncheur après l’étape de l’unanimisme lâcheur. Surtout quand, statistiquement, on peut se dire que la plupart des gens n’ont pas lu Edgar Morin, parce que statistiquement, très peu de gens lisent les livres jusqu’au bout. C’est donc qu’Edgar Morin plaisait sans doute à tout le monde parce que la philosophie qu’on en retenait ne dérangeait pas grand monde et véhiculait une « indignation » tranquille qui n’a jamais rien remis en cause.
Ce n’était pas vraiment un révolutionnaire, le pépère. Plutôt un esprit incroyablement agile, pas fermé, pas sectaire, ouvert à tous les vents, à la contradiction. Un type qui a toujours réfuté la propriété privée ne pouvait pas être mauvais. Quant à la « pensée complexe, » qu’il défendait, j’y ai toujours adhéré car c’est ma façon de penser, mais elle a servi pour beaucoup à ne rien faire pour changer le système car puisque c’est complexe, il faut se donner le temps de comprendre, de pondre des rapports, de faire des colloques, de prôner la « transversalité,  » le « désilotage », de proférer des « oui, mais » autrement dit, gagner du temps pour ne surtout pas décider. La pensée complexe a échappé à son porte-parole pour devenir le fameux « c’est plus compliqué que cela », argument de quiconque veut passer pour savant, ouvert et tolérant pour masquer son absence de pensée propre et d’opinion. Le relativisme a gagné sur les ruines d’une pensée effectivement complexe.
En définitive, Edgar Morin ma laisse le sentiment de quelqu’un qui a beaucoup aidé les gens à enfoncer les portes ouvertes, et ouvert la porte à une saleté, Tariq Ramadan.

Dessin ©Riss/ Charlie Hebdo.