Une promesse de nature
190 pages, biographie, témoignage
Delachaux & Niestlé
Sorti le 24 mars 2016


La vie d'un homme qui se confond avec celle des zoos et de l'évolution de la façon que la société a de voir la biodiversité : celle de Pierre Gay, héritier et père de ce qui était un trou peuplé d'animaux devenu un des plus beaux parcs zoologiques du monde. À Doué-la-Fontaine, la famille Gay, confondant sans toujours le savoir l'histoire de sa passion avec celle de ses ancêtres, a créé un petit chef-d'œuvre de pédagogie. Un havre entre nature et nature, entre l'homme et la nature, entre présent et futur, entre ici et là-bas. Entre l'histoire personnelle et l'histoire, une sorte de psychogénéalogie par l'amour de la nature. Un homme qui me dit "moi, ce qui me plaît ici, c'est pas de faire bonjour kiki à mes animaux le matin, c'est de les voir comme les représentants d'espèces qu'on est en train de sauver, elles et leurs habitats, avec les hommes, là-bas, qui vivent avec", c'est un homme de qualité; Dont j'ai fait la bio, en nègre officiel.



promesse de nature[1]


(Extrait du prologue)

Je ne peux pas m’en empêcher. Quand je marche dans les allées du Bioparc, je parle aux gens, j’arrache une herbe folle, je coupe une branchette anarchique, je mime l’atèle et je hurle le lémurien, selon mon humeur. Je n’y peux rien. Je marche dans les allées d’un parc qui est aussi mon jardin et ma généalogie. C’est comme me raconter une histoire chaque jour. La mienne. Celle de ma famille. Celle, aussi, des zoos car ce que nous avons fait, à Doué‐la‐Fontaine, est à la fois le reflet et le moteur d’une évolution sensationnelle du monde des parcs zoologiques.
C’est pour raconter cela, cette imbrication de ma vie et de celle de mon zoo, des zoos, que j’ai voulu écrire ce livre. Pour expliquer. J’ai toujours voulu expliquer, pour faire changer les choses. Expliquer comment, de consommateurs de la nature, les zoos sont devenus en quelques dizaines d’années des partenaires indispensables de la conservation des espèces menacées.
Les parcs zoologiques, publics et privés, se sont multipliés au début des années 1960, époque où le développement des loisirs, mêlé au besoin de nature des populations ayant migré vers les villes, se conjuguait avec le début de la mondialisation, la conquête des derniers espaces sauvages, le remembrement agricole et l’arrivée d’espèces exotiques rapportées par les hommes et les femmes renvoyés en France par la décolonisation. Cette nouvelle mode des zoos et autres parcs zoologiques, qui s’est d’abord développée de manière anarchique, a été vite critiquée, car les animaux n’y vivaient pas bien. Tout le monde se souvient des loups efflanqués tournant en rond en se mordant la queue sur un vilain sol en béton. Les zoos, considérés comme des mouroirs, des prisons, ont alors bien failli être interdits. Plus personne n’en voulait ! La presse des années 1970 fut impitoyable. Puis les choses se sont calmées. Le développement des zoos a été encadré. Ils ont été transformés, notamment grâce à des personnalités qui ont fini par comprendre quel pouvait être l’apport de l’élevage en captivité pour le sauvetage d’espèces au bord de l’extinction.
Des personnalités que j’ai rencontrées, que j’ai par‐ fois convaincues, des hommes et des femmes dont la passion a nourri la mienne pour découvrir d’autres horizons, labourer de nouveaux champs, tracer des sillons originaux. Pour changer les choses : c’est ça, mon but dans la vie !
Cette histoire des zoos modernes, c’est donc aussi la mienne. Cinquante‐cinq années passées dans un parc qui m’ont permis non seulement de vivre ma vie d’enfant, d’ado, d’homme, de fils, de mari, de père, de grand‐père maintenant, mais encore de participer à cette transformation.
Mes racines, c’est l’héritage de mon père qui m’a embringué dans cette aventure, sans me forcer à le suivre. La nature, ça a toujours été une passion viscérale, née, comme chez lui, de l’immersion dans la nature ordinaire de l’Anjou. J’ai traîné mes guêtres dans le zoo que mon père avait créé pour se sortir de l’héritage de bistrot‐hôtel‐restaurant que tout Aveyronnais devait prolonger ad vitam æternam. J’ai essayé de m’éloigner ensuite de ce nouvel héritage zoologique mais j’y suis revenu, fort du constat que ma vie était incroyablement liée à celle des animaux que j’avais eu l’habitude de côtoyer depuis tout petit. Avec une sensibilité affû‐ tée par les aspirations de liberté des années 1970, qui m’avaient ouvert la porte de rencontres bouleversantes et de voyages fondateurs, j’ai pu développer ma propre vision du zoo. Que mon père a acceptée, comme un passage de relais. J’ai pu changer sa façon de faire, la manière de présenter nos animaux, dans ce site incroyable qui a permis de créer une immersion natu‐ relle, en creux dans le paysage ligérien.
Et le zoo a changé, car il est le reflet de son temps. Comme moi. Agrandissement considérable des enclos, naturalisation des présentations, importance croissante donnée à la végétation et au respect de la discrétion des animaux ; et connexion avec le monde réel, à travers nos projets de conservation des espèces dans les régions d’où viennent leurs représentants vivant chez nous. Conservation non seulement des animaux eux‐mêmes, mais du lien, mal compris, délité, entre ceux‐ci et les hommes qui vivent avec, leurs émotions : ce qui compte n’est pas de voir le tigre mais d’avoir ressenti sa présence. C’est ça, le lien entre l’homme et la nature. Cette part d’animalité qui fonde notre humanité.
Voilà pourquoi j’ai choisi ce nom de Bioparc, pour rebaptiser le zoo de Doué‐la‐Fontaine. Coller au plus près des besoins physiologiques des animaux en les considérant comme les catalyseurs des retrouvailles entre nous et la nature sauvage, d’où leurs ancêtres sont venus et où leurs descendants retourneront peut‐ être un jour. Nous ? Public, professionnels, employés, nous pouvons tous, par notre comportement quotidien et notre soutien aux zoos, participer au maintien et à la restauration de la biodiversité dont nous faisons partie.