Le sol, enquête sur un bien en péril
236 pages
Essai

Le sol de Frédéric Denhez - Editions Flammarion

Sorti le 10 octobre 2018

Cessons de ruiner notre sol a fait date, alors les éditions Flammarion lui offrent une seconde vie avec une seconde édition en poche. Texte actualisé, entièrement revu, au final, les choses ont quand même bien avancé…

(L'introduction, pour vous donner envie)

9782081445420
Le sol, la vie
Sorti en 2014, ce livre a fait son chemin auprès des lecteurs. Le voici aujourd’hui qui bénéficie d’une nouvelle vie, sous un nouveau titre. La raison de cette renaissance ? C’est qu’il est quasiment le seul en France à parler des sols en s’adressant à tout un chacun – entendez : aux non-spécialistes. Et qu’il est sorti au bon moment.
Mon éditeur a eu le nez fin en me proposant, il y a quatre ans, de traiter ce sujet. Il avait senti l’air du temps. Les sols, en France, étaient un grand impensé. On parlait de pollutions, d’eau, de biodiversité, de climat, d’agriculture… mais jamais de sols. Étrange, pour la seconde puissance agricole d’Europe ! Incompréhensible, dans un pays dont la richesse a été constituée par le travail des paysans sur la plus extraordinaire diversité de terres, de climats et de milieux naturels qui se puisse rencontrer sur une surface aussi petite. En France, tout le monde se dit d’origine paysanne, tout le monde s’est un jour rendu au Salon de l’agriculture, chacun pleure pour l’agriculture d’avant, mais personne, jamais, ne fait référence aux sols. Ils sont une telle évidence qu’on n’y pense plus. On ne les voit pas sous les cultures ; d’ailleurs, celles-ci ont tellement augmenté depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale que, sans doute, les sols sont d’éternels pourvoyeurs de matières nutritives. Pourquoi s’inquiéter pour eux ? Tout ce qu’on leur demande, ils l’offrent ! Ils débordent sur les routes, ils s’érodent ? Mais il y en a encore pour longtemps ! Comment voulez-vous que les sols manquent quand la terre est si abondante ? Elle était là avant nous, elle sera là après nous…
Erreur. Les sols sont une construction du vivant, à un rythme désespérément lent. Il faut 10 000 ans pour avoir l’épaisseur de la terre de Picardie. Autrement dit, les sols sont en quantité finie, à l’échelle d’une vie humaine, et même d’une civilisation. Comme les plages : au moment où la première édition de ce livre sortait, les médias alertaient sur l’érosion des littoraux en rappelant que depuis 6 000 ans, toutes les plages puisent au même stock mondial de sédiment. Eh oui, même les plages ne sont pas tombées du ciel. Mais s’ils sont vivants, les sols peuvent donc mourir ? En France, non, mais dans maints pays, comme dans les grandes plaines des États-Unis dans les années 1930, comme en Afrique subsaharienne aujourd’hui, des sols ont disparu, et disparaissent encore, parce qu’ils sont mal utilisés, ou trop utilisés. Grande découverte : le sol n’est pas un support de culture, c’est un écosystème qui a ses limites, dont nous avons besoin pour manger, certes, mais aussi pour réguler l’écoulement de l’eau de pluie, absorber du CO2 et faire vivre des milieux naturels.
Depuis la sortie de la première édition de ce livre, les choses ont bien changé. Il a été lu, parfois brandi en étendard, par des chercheurs, des agriculteurs, des élus, des vulgarisateurs qui ne savaient que faire pour porter leur combat. J’ai beaucoup circulé pour en parler, faire parler des sols dans des réunions, des consultations, des colloques, des tables rondes. Nombre de mes interlocuteurs m’ont dit : « Enfin, avec ce livre, on ne passe plus pour des zozos ! », ou bien « On ne savait pas, vous nous avez fait découvrir quelque chose ». Depuis quatre ans, on parle des sols, comme jamais auparavant. Ils sont même mentionnés à l’article 1er de la « loi pour la reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages » votée en 2016. Nicolas Hulot en a fait un des piliers de la stratégie nationale de la biodiversité. Stéphane Le Foll en avait fait l’un des axes de sa politique agricole, et l’une des voies proposées lors de la COP 21 : si l’on augmentait de 0,4 % la teneur en matière organique des sols de la planète, ceux-ci seraient capables d’absorber la totalité du carbone que nous émettons chaque année dans l’atmosphère. Alors faisons de l’agroécologie plutôt que la Beauce : tel est, en gros, le message de l’initiative « 4 pour 1 000 », lancée par la France il y a deux ans, qui a eu un certain succès à l’étranger. Mais pour cela, encore faut-il savoir de quoi les sols sont faits, à quoi ils sont utilisés. C’est compliqué : chacun y va de sa cartographie, de ses indicateurs. La Normandie a innové, en élaborant un tableau de bord remarquable, Vigisol, qui permet de repérer l’usage très précis qu’on fait des sols, au mètre près, et d’en dire l’évolution afin de gérer de façon plus cohérente l’aménagement du territoire. Une première chez nous.
Que de progrès ! Cela dit, il y a encore un frein. L’aménagement du territoire, justement. Car le sol est, dans notre imaginaire collectif, un espace à deux dimensions sur lequel on bâtit. Dans un projet d’aménagement, il ne compte pas. On fait attention à la forêt, à la rivière, aux riverains, au bruit, à la pollution, aux eaux de pluie… mais pas au sol. Les agriculteurs en ont pourtant besoin, mais ils sont souvent pauvres : ils vendent quand ils pensent pouvoir faire une belle opération qui complètera leur retraite. Alors les villes s’étalent sur les meilleures terres agricoles d’Europe, les hypermarchés et les pavillons poussent en dépit du bon sens. Spécificité tristement française.
Les sols sont tellement peu protégés juridiquement qu’on peut tout leur faire, sans se gêner. Même les Safer (Sociétés d’aménagement foncier et d’établissement rural, voyez le glossaire pour plus de détail), qui sont l’intermédiaire obligé pour tout échange, vente ou réaffectation d’une terre agricole, ne savent pas tout, et ne peuvent pas souvent grand-chose. Sinon, un investisseur chinois n’aurait pas pu acheter quelque 3 000 hectares de terre à blé dans l’Allier au début de l’année 2018. Les sols sont un bien public que l’on peut vendre ou acheter comme n’importe quoi. Étrange, alors qu’on redécouvre que sans eux, il n’y a pas d’agriculture, alors qu’à mesure que l’on réclame à l’agriculture de produire avec zéro intrants chimiques et plus d’arbres et de biodiversité, il va lui falloir plus de surface. Étrange, alors qu’on sait bien que les groupes chinois font avec la France, et leur argent, ce qu’ils font partout ailleurs dans le monde : acheter les terres de qualité qu’ils n’ont pas pour produire des matières premières pour eux. La logique impérialiste se retourne contre nous. Avec une arme qui est la nôtre : le droit de propriété.
En France, c’est une pathologie foncière qui bloque tout. Le maire a hérité du droit seigneurial de dire l’usage des sols, et en dépit de lois restrictives comme la loi Alur (votée en 2014), en dépit des documents d’urbanisme censés cadrer l’aménagement et du regroupement des communes, ce droit est peu contesté, car il symbolise sa puissance. De ce droit, on fait des passe-droits dans les communes désargentées qui monnaient le foncier au prix fort, pour que l’hypermarché s’installe ici plutôt qu’à côté. De ce droit, les citoyens se font un devoir d’obtenir ce qu’ils pensent être de l’ordre du naturel, un permis de construire où ils veulent.
Oui, il reste des progrès à faire, et notamment cette révolution qui consisterait à sanctuariser les terres agricoles les plus riches, les plus menacées ou les plus importantes du point de vue de l’écosystème, en intégrant ces paramètres dans les documents d’urbanisme. Cela reviendrait à mettre en cause le droit propriété quasi absolu tel qu’il est défendu dans le Code civil, à privilégier la densification urbaine, et donc à considérer qu’un bon aménagement du territoire est celui qui met sur la table l’urbanisme, le logement, le transport et l’agriculture. Vaste chantier…

Suite à cela, un joli 6 pages dans Marianne… sur les sols.
Marianne 1
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