Cessons de ruiner notre sol
212 pages, essai
Flammarion
Sorti le 1er octobre 2014


Montpellier est hors de l’eau, et la pluie est en question. Quatre mois en deux nuits, cela n’est pas commun. Ni même surprenant, pensent sans le dire les climatologues : tout cela correspond à ce que prévoient leurs modèles.
Pour autant, l’eau qui tombe ne galoperait pas si vite si le sol qu’elle rencontre était encore capable de l’absorber. Or, une prairie retournée en champ de maïs, une pâture transformée en pavillon-gazon-thuya, un champ couvert d’un parking, ce sont autant de patinoires livrées aux précipitations. Sans frein, l’eau dévale, ravine, se salit de pollutions, grossit les rivières qui débordent sans prévenir.
Et ça tombe bien, les sols, c’est l’objet de mon dernier livre, qui sort demain 1er octobre ! Et de Rencontres nationales que j’animerai à Caen les 13 et 14 octobre. Petit extrait avant ce petit billet. 
"Le sol, le sol outragé, le sol brisé, le sol martyrisé, mais le sol libéré ! Libéré par lui-même, libéré par son peuple invisible avec le concours des agriculteurs de la France, avec l'appui et le concours de la France tout entière : c’est-à-dire de la France qui se bat. C’est-à-dire de la seule France, de la vraie France, de la France éternelle », voilà ce qu'aurait pu déclarer Mon Général à Tante Yvonne, quand celle-ci démariait ses carottes à Colombey-les-Deux-Églises."  (autres extraits en fin de texte)


Attachée de presse : Francine Brobeil (fbrobeil@flammarion.fr, 01 40 51 31 29)




Du Dust Bowl aux Lapalissades

Cela fait près de quatre-vingts ans qu’aux États-Unis l’alerte a été donnée, et à peu près comprise : les sols, trop travaillés, finissent en général par s’en aller. Dans les années trente, celles de la Crise, des millions de fermiers américains et canadiens durent abandonner leurs parcelles transformées en désert. La terre si fertile s’était résolue en nuages de poussières, délogeant les buissons qui, soumis au vent, roulaient comme des boules. Ce Dust bowl, image argentique (John Ford, Dorothea Lange) et littéraire (Steinbeck, Sprinsgteen) de la Grande dépression, fut un désastre humain et économique : les États-Unis durent acheter du blé à Staline.
Encore présenté comme la conséquence d’une renverse climatique, d’un assèchement brutal du climat des Grandes plaines, le Dust Bowl fut en réalité le résultat du labourage trop profond et trop fréquent d’une terre qui ne pouvait le supporter. Les Indiens se contentaient de fouir durant leur camp d’été, les blancs labourèrent. Depuis, les fermiers US font attention. Ils enfoncent le soc moins que chez nous. Les Brésiliens, aussi : le soja OGM est « sans labour » et même « semis sous couvert ». L’agrocécologie est parfois facétieuse.
Chez nous, justement, il a fallu attendre un peu plus longtemps, le début des années 1990, pour qu’enfin l’on parle des sols, par la voix des époux Bourguignon, en rupture d’Inra.
Depuis la fin de la Guerre, la hausse phénoménale des rendements permis par le mariage de la mécanique et du chimique a aveuglé le monde agricole tout en le sortant de la misère et de la marginalisation sociale. Résumée à quelques nutriments que l’industrie sait fabriquer plus vite que l’écosystème-sol, la nutrition des plantes a pu se passer de celui-ci. Considéré comme un simple crumble tenant droit les tiges, le sol a pu être maltraité sans que peu ne s’en émeuvent. Labours profonds, sols nus entre les récoltes, engrais en perfusion : non seulement les terres sont parties à vau-l’eau, s’érodant et se ravinant sous la pluie et le soleil, elles ont aussi perdu beaucoup de leur matière organique. Parce que les lombrics et les champignons symbiotiques des plantes, maîtres (avec les bactéries) du réseau de décomposeurs et de transformateurs de la matière organique en éléments minéraux fondamentaux, ont été court-circuités et abîmés.
Aujourd’hui, la recherche française redécouvre l’eau tiède en se penchant à nouveau sur les sols. La publication en 2005 du Millenium Assessment l’avait il est vrai beaucoup perturbé : mais oui, sans les sols, il n’y a pas d’alimentation possible… et un sol maltraité finit sur la route, ne filtre plus la pollution, ne retient pas l’eau, ne capte plus de carbone, ne peut plus nourrir plantes et arbres. La perte des multiples services qu’il nous offre se chiffre en dizaine de milliards chaque année.





26 m2 chaque seconde, mais oui…

Et l’on en a perdu ! Le taux de matière organique moyen des sols français a été divisé par deux ou trois selon les régions. Les sols picards et bretons sont dans un état alarmant : la vie qui s’y trouve souffre plus qu’ailleurs. Les lombrics y sont dix à vingt fois moins nombreux que dans une prairie, les champignons sont trop discrets. Pour autant, ces sols ne sont pas « morts », comme le disent volontiers les apôtres du catastrophisme. Dans notre pays, aucun sol n’est exempt de formes de vie, pas même un sol gavé de métaux lourds ou une terre à blé. Mais beaucoup, déstructurés, auraient besoin de temps pour reconstituer leur matière organique, et se reconstituer tout court.
Beaucoup aussi n’existent tout simplement plus, car la France, vice-championne du monde en étalement urbain, derrière les États-Unis, les a recouverts de béton, de macadam, de maison, de rocades, de ronds-points… de fermes ou de gazon-thuya ce qui, vis-à-vis de l’eau et de la biodiversité, revient à peu près au même. Les sols morts, ce sont ceux-là, car autant la terre poussiéreuse de la Beauce pourrait redevenir bien vivantesi on lui fichait un peu la paix durant une dizaine d’années, autant une terre sous un parking a peu de chances de redonner à nouveau des fleurs. Avec 26 m 2 de terres fertiles qui disparaissent chaque seconde, l’étalement urbain est, avec la systématisation du trio labour profond/sol nu/pulvérisations, la plus grande menace pesant sur la « Terre de France », comme on disait au service militaire.


Une nouvelle révolution agricole : le sol

Les chercheurs cherchent et se rendent compte que la réponse, bien étayée par la théorie, se trouve entre les mains des agriculteurs. Or, et c’est formidable, des marginaux de plus en plus nombreux s’essaient à moins travailler leur sol. Non par conviction « bio », mais avant tout par un calcul économique : le tracteur, les pesticides et les engrais, ça coûte de plus en plus cher. Le seul fait de moins labourer, moins profond, divise par deux la facture de gasoil et par trois la puissance demandée au tracteur. Mais sans labours, ou presque, la terre se couvre d’adventices. Alors l’agriculteur pulvérise, tout en cultivant des plantes de couverture entre les rangs des cultures de vente, et en rotation entre celles-ci. Il pratique ainsi un « semis direct sous couvert » qui fait de l’ombre aux mauvaises herbes, favorise les champignons, entretient le sol et… apporte, après fauchage ou écrasement, la matière organique aux décomposeurs. Pas militants, ces agriculteurs sont des productivistes assumés qui ont redécouvert le sol par un calcul économique, et se sont dits en le regardant qu’ils pouvaient peut-être faire autrement. Par exemple en replantant des arbres ou des haies, après avoir constaté que la parcelle était partie sur la départementale pendant l’orage. Beaucoup de ces agriculteurs « différents » redécouvrent aussi… le fumier, engrais organique hors pair, qui, bien étalé en boudin (on dit en andain) et régulièrement retourné, donne un compost remarquable. Tous reconnaissent, comme les agronomes et les pédologues, qu’on ne fait pas mieux qu’une prairie : le sol y est dans un état quasi-forestier, c’est-à-dire poche du Graal agronomique. Or, une prairie, ce sont des vaches, et les vaches, ce sont des éleveurs dont les revenus dépendent de nous. Acheter - mesurément - de la viande et du lait, c’est aussi soutenir une agriculture au sol.

Une révolution agricole est en gestation. Comme leurs pères et grands-pères des lendemains de la guerre qui avaient dû affronter la majorité immuable pour imposer l’agriculture « conventionnelle », les agriculteurs-au-sol d’aujourd’hui, peu nombreux, peu soutenus, mal formés, sont en train de se regrouper pour s’épauler et apprendre. La nouvelle loi d’orientation agricole se promet de les aider. Les sols iront mieux. Si tant est que l’on mette un terme à l’étalement urbain. Mais sans une révolution foncière, en France, on n’y arrivera pas, or, cela suppose une réforme profonde du droit et de la notion même de propriété, héritée de la Révolution. Comment sortir de la pathologie française de la possession, c’est un autre billet… que vous avez déjà lu.




Billet repris sur Reorterre :
L'agriculture intensive et le bétonnage détruisent les sols - Reporterre


Extraits (pour rire un peu) :


Sur Europa City (entre autres développements) :

"Pfff, fait le groupe Auchan, foin de polémiques, car presque tout cela est à nous – Europa City, Sarcelles et le Blanc-Mesnil. S'il y a des morts, on les enterrera en famille. Et puis Europa City jouira d'un avantage indéniable : les quelque 80 ha de terres agricoles acquis au prix fort (300 ha en comptant tout) seront métamorphosés par le génie des Mulliez en magasins, évidemment, mais aussi en cafés et restaurants (30 000 m2), cinés, piscines, hôtels (2 700 chambres) sans oublier la piste de ski comme à Dubaï et un parc d'attractions de 50 000 m2 ainsi qu'on en use dans certains mal américains. Tout ce bonheur dans un « lieu de vie » convivial et respectueux de l'environnement, cela va sans dire, la connexion en plus – partout l'on ira relié au Wifi gratuit, sous la lumière zénithale diffusée par des plafonds ouverts. On se demande bien pourquoi certains maugréent. 11 500 emplois directs sont promis, mais combien seront détruits à Aéroville, O'Parinor et ailleurs ? Combien dans les commerces des centres-villes voisins, dont le taux de vacance est déjà de 10 % ? Combien de ces temples sans esprit seront équipées de caisses automatiques ?"


Sur la Ferme des Mille Vaches (entre autres…) :

"Toutefois, sans même aborder la question de la charge environnementale d'un tel élevage, ni même celle du bien-être des vaches qui connaîtront moins leurs éleveurs que les seringues d'antibiotiques (plus on est de fous en stabulation, plus on risque de tomber malade de riantes infections), encore moins la question philosophique de son inscription dans une agriculture purement industrielle, il faut constater que le groupe Ramery a réussi à acheter ou louer en fermage pas loin de… 3 000 ha de terres sans que la Safer n'ait eu son mot à dire. Pourquoi une telle surface ? Parce que la loi oblige à épandre les boues résiduelles de l'unité de méthanisation (voir les pages précédentes à propos de l'épandage des lisiers, c'est la même chose), sur suffisamment d'espace pour que le taux d'azote soit inférieur aux normes. Avec mille vaches et 1,5 MW, le calcul montre qu'il faut environ 3 000 ha. Il paraît que la société « Côte-de-la-Justice » en aurait d'autres dans son portefeuille. On parle de 5 000 ha… »


Sur les nitrates :

"Le quart des dépenses énergétiques totales d'une ferme française est englouti dans les engrais. Or, s'il y a bien un produit déversé sur les champs qui pose problème, c'est lui. Pas le fumier, la mixture azotée. Un double problème en vérité. Le premier, bien connu, est celui de la pollution des eaux. Les engrais sont pulvérisés sur les cultures, une partie est absorbée par les racines, mais l'essentiel demeure dans le sol. Pas pour longtemps car celui-ci ne sait pas le retenir. Alors, à la pluie, l'azote est « lessivé », c'est‐à-dire qu'il s'en va, d'autant plus facilement et plus vite que le sol est nu et qu'il pleut. Pour le phosphore, par exemple, c'est plus de la moitié qui part à vau-l'eau ! Le ruisselle- ment, père de l'érosion, source d'inondations et d'ava- lanches de terre, conduit alors l'azote et le phosphore en masse vers les rivières, les étangs et les bords de mer où, sous forme de nitrates et de phosphates, il favorise le déve- loppement des algues et de la végétation aquatique (c'est le phénomène d'eutrophisation). Une pollution qui coûte très cher (de l'ordre de 800 a par habitant et par an, en France) car il n'est pas facile de transformer ces molécules dans les centrales d'épuration. Notre beau pays risque en conséquence de devoir payer très bientôt quelques mil- lions d'euros à l'Union européenne pour dépassement des normes et non-respect de la directive nitrates de 1991."


Quatrième de couverture :

L’équivalent d’un studio : voici la surface de terres fertiles dont la France est amputée chaque seconde, sous la pression du macadam, des zones pavillonnaires et des hypermarchés dont notre pays est champion. Comment une telle situation est-elle possible, alors que nous peinons déjà à nourrir une population mondiale en pleine explosion ?
C’est pour le savoir que Frédéric Denhez a mené cette enquête corrosive, sillonnant le territoire, sondant les agriculteurs « conventionnels » ou convertis au bio, les maires, les chercheurs, etc. Et ce qu’il a découvert glace le sang : non content de se raréfier, le sol ne parvient plus à assurer les services qui le rendent inestimable. Nivelé, démembré, laissé à nu, labouré en profondeur, soumis à d’inquiétants polluants et à la spéculation… la dégradation de ce bien commun millénaire, garant de notre alimentation et de nos paysages, appelle à une profonde révolution des mentalités.
Empêcheur de penser en rond, l’auteur propose une série de solutions à adopter d’urgence, tout en revenant sur bon nombre d’idées reçues comme l’intérêt du tout bio, les bienfaits du « zéro carbone », etc. Un livre choc, au confluent des maux qui affligent notre société.




Chapitrage :


PROLOGUE. Le sol, la vie

I. Coup de froid sur les sols… ou toutes les raisons de se pendre

II. L'agriculture, une histoire de fumier

III. La paysannerie labourée par la PAC

IV. Sous les hypers, la terre

V. La terre, valeur refuge du financier inquiet

VI. Mais après tout, le sol, on peut peut-être s'en passer, non ?

VII. Darwin avait raison : il ne faudrait pas labourer

VIII. Rhabillons nos champs !

IX. Pulvérisons !

X. 10 pensées pour les sols


ÉPILOGUE. Une révolution est en marche







LE VRAI SUICIDE FRANÇAIS
On assassine notre sol
Dimanche 08 Mars 2015 à 12:00


Périco Légasse
Chaque seconde, 26 m2 de terres fertiles se transforment en acier ou en béton, le reste étant empoisonné par l'agrochimie. Un fléau bien plus grave que la crise, car si la France ne dispose plus d'un socle viable et durable, fondement de toute civilisation, alors les autres enjeux de société ne seront que chimères. Sauvons le droit du sol.


Gutner/SIPA

>>> Article paru dans Marianne du 27 février 
Voici un livre* que le président de la République, le Premier ministre, le gouvernement, les parlementaires, les chefs de parti, les leaders syndicaux et le patronat, les intellectuels et les philosophes, le corps enseignant, en somme tous les décideurs politiques, économiques et sociaux de ce pays, doivent lire d'urgence. Mais aussi les agriculteurs. Et bien sûr les citoyens un tant soit peu soucieux de leur avenir, pour comprendre que, si les choses continuent comme ça, alors là, oui, nous nous dirigeons tout droit vers le suicide français. Que se passe-t-il de si grave pour susciter une telle frayeur ? Citoyens, le sol de la France se meurt ! Oui, ce qui participe de l'essence de notre pays, le plancher des vaches, se disperse, se ventile, s'éparpille façon puzzle. L'homme qui révèle le scandale s'appelle Frédéric Denhez (on prononce « dan hé »). Un journaliste très renseigné, un brin philosophe, ultralucide quant au désastre qui nous attend si nous ne faisons rien pour sauver cette fine couche de terre sans laquelle il n'y aurait pas de vie sur Terre.

A force de rouler dessus, de le pomper, de le triturer, de le recouvrir de ciment et de ferraille, notre socle national est en train de dépérir. Nos grands lanceurs d'alerte, et nous ne parlons pas de fossoyeurs tels Minc ou Attali, apologistes d'une croissance mondialisée qui aggrave le phénomène, mais des Mélenchon, des Finkielkraut, voire un Plenel, un Zemmour ou un Besancenot, n'ont pas idée de l'ampleur de ce drame fondu dans la nébuleuse des dégâts environnementaux. Sans quoi ils s'en empareraient pour mobiliser les foules et les consciences. Au rythme auquel le mal progresse, à savoir 82 000 ha par an, la France pourrait se retrouver un jour sans terres fertiles, donc sans agriculture naturelle. Le compte à rebours a commencé. Ce qu'il y a de plus alarmant dans ce que dénonce Frédéric Denhez, c'est que le sol est l'élément qui subit, en les catalysant, toutes les dérives, tous les excès et tous les abus de la civilisation.
Depuis la nuit des temps, c'est toujours lui qui paye la facture. La surpopulation, c'est lui qui en est la première victime, la surproduction, la pollution, la surconsommation aussi, l'urbanisme sauvage et galopant aussi, l'extension des centres de loisirs ou commerciaux aussi, les parkings, les gares, les aéroports aussi. Chaque fois que l'homme a besoin de s'étendre, de se développer, de gagner de la place, d'augmenter son expansion, conséquences imparables d'une logique économique basée sur la croissance, c'est sur le sol qu'il le prend. Et la machine à broyer ne s'arrête jamais. Faute de pouvoir aller sur mer, ou si peu, ou dans l'espace, pas encore, c'est donc sur la terre cultivable que progresse cette conquête. D'où la terrible formule que Frédéric Denhez affiche en couverture de son livre : « En France, 26 m2 de terres fertiles disparaissent chaque seconde. » Mais ce n'est pas tout, car pour satisfaire les besoins marchands du productivisme, on sature la terre de produits nécessaires à la surproduction puisque sa régénérescence naturelle ne suffit plus à satisfaire la demande. Cela signifie quoi ? Cela signifie qu'à défaut d'avoir totalement disparu, l'agriculture française sera soit remplacée par des usines à bouffe alimentées par des produits importés de l'étranger, soit intégralement hors sol.

Une horloge naturelle

Comment en est-on arrivé là ? Depuis la nuit des temps, l'homme exploite son sol, puis son sous-sol. Pour le premier, la survie ; pour le second, la richesse, puis l'énergie. Croit-on que ces ressources sont intarissables ? On sait épargner l'eau et l'air, par la technologie, mais l'on n'a jamais pensé à économiser la terre, au contraire. Pour entrer dans le vif du sujet, et bousculer un premier dogme, le premier ennemi de la terre, c'est la charrue. Pas le soc des Gaulois ou des paysans d'autrefois, qui rayait à peine le sol (et encore, les fermiers du Middle West américain ont désertifié des vallées entières au XIXe siècle en labourant leurs terres à outrance), mais celui des tracteurs, puis des gros tracteurs, puis des très gros tracteurs, qui ravagent la terre en profondeur, détruisant inéluctablement, passage après passage, ce fantastique univers souterrain qui fait qu'un champ ou une prairie, rationnellement sollicités, vont pouvoir nourrir des générations entières. Faites passer une fois, dix fois, cent fois, mille fois une lame de métal dans cette galaxie organique et vous finissez par broyer les filaments qui permettent à cette merveilleuse horloge naturelle de donner l'heure. Quand la charrue du rendement industriel a tout massacré, on la remplace par une charrue en molécules.
Fantastique description, par l'auteur, de cette vie du sol, où le règne animal et le règne végétal consolident une chaîne de l'évolution permanente au travers d'une complicité basée sur le ferment. La formule de Lavoisier consacrée par la nature :
« Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. » Tu me manges et en me digérant tu nourris ce qui va me faire naître pour que je puisse un jour profiter de ton cadavre en te redonnant vie.
Certes, c'est de la géophilosophie, n'empêche, cela fonctionne ainsi depuis que le monde est monde. L'agronomie n'est pas autre chose que la science de cette réalité. Ses progrès, tout en respectant la capacité à augmenter les rendements par des méthodes respectueuses de la ressource, n'ont jamais demandé plus que ce que la terre pouvait fournir. Et puis un jour, l'humanité moderne est passée de la culture alimentaire à l'agriculture financière, celle qui double ou triple les rendements du sol pour générer des profits sans lui laisser le temps de se régénérer. La terre n'est plus un réservoir qu'on laisse se reconstituer mais une citerne dans laquelle on pompe plus d'eau qu'il ne pleut. C'est alors que l'industrie chimique a inventé des substances qui remplacent, du fait de les avoir éliminés, les vers de terre et les champignons dont le sol a besoin pour produire l'humus essentiel à l'agriculture. Moins il y a d'humus, plus on met de chimie, et plus on met de chimie, plus le sol s'épuise à force de surproduire en appelant davantage de chimie pour maintenir des rendements artificiels et finalement nocifs. C'est aussi dans cet esprit que l'élevage industriel a inventé des fabriques à viande pour saturer le marché de barbaque hormonée en inondant les rayons de la grande distribution d'infamies alimentaires ravageuses de sols. Quand le serpent néolibéral se mord la queue. Autant d'engrenages sataniques ayant fini par tuer la poule aux œufs d'or.
« L'essentiel est invisible pour les yeux», disait Saint-Exupéry. « Pas seulement, répond Denhez, il est même cryptogamique. » Amen.

Un futur sans terre cultivable ?

Redoutable limier, l'auteur décortique, au terme d'un travail de trois ans, les mécanismes qui ont conduit le plus fantastique de tous les potentiels naturels (avec la mer) à s'approcher de la saturation ou de la disparition. Poules aux œufs d'or, disions-nous ? Bien plus encore, car l'équilibre d'un sol, tout ce qui s'y produit, s'y métamorphose, y évolue pour aboutir à ce substrat de la vie terrestre, relève à la fois du miracle naturel et des merveilles de la biodiversité. Et nous, pauvres humains insouciants et barbares, obsédés par nos conforts égoïstes et nos profits mercantiles, qui détruisons, lentement, mais sûrement, la maison qui nous abrite, le plancher qui nous supporte et le limon qui nous nourrit. Car, comme le souligne Frédéric Denhez, l'avenir sans sol, le futur sans terre cultivable, sont tout à fait concevables, il en est même qui défendent cette idée, sauf qu'elle s'appelle l'enfer et qu'elle finit en guerre.
Pourquoi les Chinois et les Saoudiens achètent-ils, partout où ils le peuvent autour de la planète, des millions d'hectares de terres arables, si ce n'est pour avoir du sol ? Quand les profondeurs de la grosse boule ne fourniront plus de quoi alimenter nos machines, nos usines et nos trombines, c'est vers le sol nourricier que l'humanité se retournera. A condition d'en avoir. Et qu'il soit resté nourricier.
Les dépositaires du sol en sont-ils conscients ? Denhez observe :
« Par le simple calcul du temps qu'ils passent sur leur tracteur pour traiter et labourer, et de l'argent qu'ils dépensent pour payer les intrants chimiques nécessaires à engraisser artificiellement leurs sols, de plus en plus d'agriculteurs réalisent qu'ils font fausse route et remettent les pieds sur terre. » Chaque jour, en effet, des exploitants agricoles délaissent la logique du profit industriel pour revenir aux fondements de la paysannerie, fût-ce en produisant à grande échelle. Une réalité accompagnée et encouragée par l'ambitieux, et cependant insuffisant, programme d'agroécologie mis en place par Stéphane Le Foll, ministre de l'Agriculture, et votée par le Parlement en septembre 2014, au grand dam de la FNSEA et de son président, Xavier Beulin.
Puisqu'on en parle, qui sont les assassins de nos sols ? Le premier de tous fut Justus von Liebig, qui n'a pas inventé que le potage en conserve. Ingénieur allemand ayant vécu de 1803 à 1873, ce chimiste fabrique des engrais minéraux pour tripler les productions, oubliant que le bon minéral est celui qui passe d'abord par le stade organique. Ses produits font un tabac mais vont ravager les sols. Car les plantes se nourrissent des ferments issus de la décomposition des matières vivantes du sous-sol, essaimés par les millions de kilomètres de petites galeries creusées depuis la nuit des temps par les lombrics et qui constituent le réseau organique sur lequel les champignons vont pouvoir tisser le mycélium nourricier du monde végétal. Stimuler les sols avec des engrais minéraux, c'est gagner du temps et de l'argent pour en perdre beaucoup au final, avec la vache et le pré. Et nous empoisonner à coups de pesticides, pour le plus grand profit d'un lobby pharmaceutique ravi que l'agrochimie continue à générer de la malbouffe mortelle. En fait, l'agriculture paysanne, c'est la ruine des marchands de cancer. Labourer le sol avec des engrais chimiques, c'est comme donner un poisson à un pauvre pour qu'il mange un jour. Le respecter en lui appliquant les lois de l'agronomie et la pratique de l'assolement, qui consiste à la rotation des cultures en jachère, c'est lui apprendre à pêcher. C'est là que Frédéric Denhez propose 10 mesures pour sauver la France. Voici un grand programme politique, un vrai projet de révolution verte, un gage d'avenir pour cette nation et ses enfants. Cessons de ruiner notre sol et refaisons des paysans.


Salut de l'humanité
A QUOI SERT LE SOL ?

Voici un petit lexique à apprendre par cœur et à rappeler, comme un remède salvateur, à tous ceux qui abîment la terre. A quoi sert le sol ? A se retenir lui-même par le lacis des racines et des feuilles. A retenir l'eau par son tissu interne. A entretenir la vie par le plus fantastique phénomène de recyclage organique que connaisse la planète Terre. A réguler la température en rafraîchissant l'air par son évaporation. A fixer les polluants comme un tampon avant de les métaboliser. A maintenir le carbone par sa biomasse. A nous nourrir, car ce qui pousse dans le sol nourrit l'humanité depuis douze mille ans. C'est aux vers de terre et à leurs complices les champignons que nous devons tous ces bienfaits. D'où l'urgence du retour à une agriculture naturelle.
 
Paysage et fumier
LE BOCAGE SAUVE DE LA FAMINE

Quoi de plus ringard que le bocage ? Image d'Epinal d'une campagne à l'ancienne tout juste bonne à raviver des clichés du genre « la terre qui ne ment pas » ou la chaumière normande de carte postale. Pourtant, le bocage a sauvé de la famine des générations entières. Pourquoi ? Jusqu'au XVIIIe siècle, le bétail était laissé en vaine pâture, c'est-à-dire que les troupeaux erraient à leur guise dans la prairie. Or l'un des atouts primordiaux du bétail, hormis son lait ou sa viande, ce sont ses bouses, élément essentiel pour obtenir du fumier, engrais vital pour les cultures. En vaine pâture, allez donc ramasser les déjections animales réparties sur des dizaines d'hectares, opération impossible. On se mit un jour à quadriller la campagne avec des haies et des clôtures, créant ainsi des parcelles protégées où les vaches paissaient dans un espace clos empêchant leur divagation. Déposées sur un périmètre limité, les bouses pouvaient donc être ramassées pour produire du fumier. A partir de quoi on multiplia par cinq ou six les rendements agricoles, limitant de façon massive les famines qui jusqu'alors ravageaient les populations les années de mauvaises récoltes. Le bocage fut ainsi la première mesure agronomique contre la disette. Manger de la viande et boire du lait, issus d'élevages nourris à l'herbe, contribue donc à sauver la planète. Fromages et steaks de tous les pays, unissez-vous !


*
Cessons de ruiner notre sol !, de Frédéric Denhez, Flammarion, 14 €.







(Ça M’intéresse octobre 2014)









  

N'oubliez pas : du 15 septembre au 21 octobre, la

 FÊTE DE LA SCIENCE fait un zoom sur les sols !

Une question ? N'hésitez pas à nous contacter. 


Nous avons la chance d'avoir un très grand amphithéâtre pour ces rencontres, alors n'hésitez pas à parler de ces rencontres avec votre voisin...
 

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