Les nouvelles pollutions invisibles

350 pages, enquête
Delachaux & Niestlé Réédité, refondu, réécrit en octobre 2011



Finalement, ce livre a eu du succès. Seconde édition. Et près de six ans après, beaucoup de choses ont changé. La réglementation s’est accrue, les polluants ont changé de taille et de nature. Aujourd’hui, ils sont plus difficiles qu’avant. Moins toxiques, mais mieux cachés. Avec des effets qui ne sont pas que le cancer. Obésité? Retard cognitif? Maladies neurodégénératives? Allergénicité? Peut-être. Ce qui est sûr par contre est que la contamination se fait à la maison et au bureau. Pas sous la cheminée des incinérateurs…

Extrait (Introduction) :

« Il y a des coïncidences qui ne sont pas à prendre à la légère. Lorsque Charlotte Jacobsen, éditrice des Pollutions invisibles première mouture, me proposa d’en faire une seconde, je fus mou. Je le fus un peu moins, juste un peu, après que Philippe Dubois, le glorieux ornithologue déplumé qui préside aux destinées de Delachaux sans oublier Niestlé, eût insisté en actionnant le levier de l’amitié et, je crois, d’un bœuf bourguignon. C’est que j’étais déjà aux prises avec un sévère manuscrit et que le sujet des pollutions invisibles est aussi déprimant que complexe. Déprimant, car lorsqu’on le travaille sans esprit de joie ni capacité à le mettre en perspective, quand on se laisse recouvrir sous l’avalanche de chiffres et d’unités absconses, on ne peut avoir pour projet que hâter l’inéluctable imposé par la chimie en se munissant d’un tabouret, d’une corde, d’un lustre et d’un plafond pour se pendre haut, vite et court.
Sujet complexe, ai-je dit, de par justement l’extrême difficulté à ne pas se laisser étouffer sous l’avalanche, à cerner et comprendre le lien pouvant exister entre un millième de milliardième de gramme d’une substance et les maladies qui nous angoissent tant. Il faut de l’attention, des maths, de la biologie, de la chimie, et se demander tout le temps quelle valeur accorder à la publication nouvelle dont tout le monde parle sans tomber dans la facilité manichéenne de la mettre à zéro (non, cela ne prouve rien, il n’y a pas de danger), ou à un (une fois encore preuve est faite que cette molécule donne le cancer). Dans notre pays si binaire dans ses réflexions, le domaine des pollutions est le champ d’une bataille opposant les vertueuses associations aux très méchants industriels. Une bagarre d’interprétations ou d’opinions où les faits sont des moyens. On n’entend pas les scientifiques sous prétexte qu’ils sont incompréhensibles, ou attachés à des agences sanitaires
qui ont bien souvent montré leur incompétence à cause, quel hasard, des conflits d’intérêts de leurs scientifiques, bla-bla. C’est pourtant eux que je préfère écouter. C’est leurs travaux que je lis quand je les vois cités par les uns ou les autres.
Un sujet par essence complexe, sur la forme, aussi : il n’y a rien de plus difficile pour un auteur, qui se prétend vulgarisateur, que de dire juste les faits à propos d’un sujet qui fait peur, qui permet d’agiter les peurs, bien comme il faut en notre période de transition civilisationnelle où la peur semble être le dernier ciment de la cohésion sociale. La peur fait vendre et attire le public cible qui veut qu’on lui dise qu’on lui cache tout, que la société est aux mains de salauds de pollueurs contre lesquels il n’y a que des chevaliers blancs osant se lever pour galoper vers les plateaux télés. J’en reste toujours aux faits, que je digère, que met en forme ma subjectivité, car je ne vois pas l’intérêt d’assommer le lecteur avec un déluge de citations, même si cela peut donner l’impression du vrai.
J’acceptais ce projet avec mollesse, donc. J’envoyais le manuscrit originel à Jean-François Narbonne, écotoxicologue de haute volée qui a le bon goût de ne pas militer, mais de faire de la science, sans s’empêcher d’avoir des idées qu’il défend avec des cordes vocales de belle facture. En plus, il y a plein de pourfendeurs de complot qui ne l’aiment pas, ce qui me l’a toujours rendu sympathique. Après sa lecture très critique l’homme – barbu — me confirma que bien des choses avaient changé depuis ma prime rédaction (2005). Soupirs. La mollesse se fit plus flasque encore.
Et puis arriva « Notre poison quotidien », le film de Marie-Monique Robin, avec Marie-Monique Robin, appuyé par le livre de Marie-Monique Robin et des articles et des couvertures de presse avec plein de déclarations de Marie-Monique Robin dedans. Et ma motivation explosa comme si le Seigneur m’avait tiré des bras de la débauche dans lequel ma léthargie m’avait abandonné.

Car je vis ce soir-là, sur Arte, un non-sens. Un procès à charge, dont les contradicteurs étaient mis en défaut par la forme de leur interview. Des preuves sorties de l’histoire, et présentées comme récentes. Des raccourcis et des rapprochements de faits surprenants. Et tout cela pour porter le message que décidément, nos agences sanitaires, leurs chercheurs, les politiques qui les gouvernent n’œuvrent pas pour le bien public mais pour celui des industriels ! Tous pourris, on nous ment, on vous ment, que c’était original !
J’eus en fait l’impression ce soir-là de relire mon manuscrit. Pas celui qui a abouti au livre que vous avez entre les mains, non, l’autre ! Celui d’il y a six ans ! J’y retrouvais les mêmes molécules, les mêmes scientifiques, les mêmes arguments, comme si rien n’avait changé. Pourtant, beaucoup de choses ont changé depuis six ans. Beaucoup de choses. Les polluants historiques – PCB, pesticides organochlorés — interdits depuis des années, se retrouvent de moins en moins dans notre sang. S’ils continuent à agir gravement, nous sommes véritablement dans la « queue de crise », comme disent les gestionnaires – de crise. Ces produits aussi toxiques que très… durables ont été remplacés par de nouvelles molécules que l’on mesure désormais dans nos tissus et dans nos écosystèmes. Des plastifiants, des conservateurs, des molécules moins durables, pour répondre aux réglementations, à la toxicité mal connue. Mais le film n’a surtout parlé que des premières, et puis de l’aspartame (quel rapport ?) et, quand même, du Bisphénol A, un de ces polluants émergents. Sans dire pour autant que ce dernier dans les biberons, ce n’est rien du tout par rapport à ce qu’il est dans l’ensemble des boîtes de conserve, et que son effet sur l’organisme – son potentiel œstrogénique – bien réel est faible par rapport au bain de molécules elles aussi classées parmi les « perturbateurs endocriniens » dans lequel nous vivons. Sans dire non plus qu’en dépit de cas rares de compromissions et de corruptions, les agences sanitaires et l’Europe ont fait ce qu’il fallait pour protéger les populations : il suffit pour s’en convaincre de lire l’évolution des normes, des valeurs seuil ; toujours plus dures pour les industriels. Mais évidemment, les valeurs seuils ne valent plus rien car elles sont des compromis qui ne tiennent pas compte de l’évolution de la science. Vieux débat, là encore tranché depuis longtemps. Les « effets sans seuil » sont pris en compte, les cocktails de molécules sont étudiés depuis dix ans, et l’on ne mesure plus seulement les molécules, mais aussi leurs effets, leurs traces dans les organismes.
Le monde chimique d’aujourd’hui n’est évidemment pas idéal. Ces molécules n’ont toujours rien à faire dans notre corps. Mais contrairement à il y a au moins six ans, à ce que ce film a montré (le livre est meilleur), plus personne ne nie sérieusement leur toxicité. Les notions de pollution chronique, d’effet sur le long terme, de perturbation endocrinienne ne sont plus inconnues des politiques et des industriels. J’avais consacré un chapitre entier au retard français en la matière. Je l’ai supprimé. En quelques années, les agences sanitaires ont fait un boulot remarquable de rattrapage sur leurs aînées américaines, anglaises, allemandes, suédoises, danoises. L’INVS exerce enfin une surveillance épidémiologique de qualité sur le territoire. Elle commence – il était temps – à conduire une « biosurveillance » de nos pauvres physiologies exposées aux polluants chimiques.

Depuis la première édition, les pollutions sont moins invisibles qu’elles n’étaient. Parce que la France n’y est plus aveugle, que les décideurs n’y sont plus sourds. Merci aux associations et aux chercheurs. Mais elles ont encore changé d’agents. Sauf les métaux lourds, dont on ne parle jamais et qui sont toujours aussi inquiétants. Aujourd’hui, nous sommes face à des molécules mieux biodégradables – heureusement – c’est-à-dire moins faciles à pister qu’un bon vieux pesticide organochloré – c’est embêtant. Des molécules qui ont d’une certaine façon quittée les usines pour se loger chez nous : l’exposition toxique ne se fait plus sous les cheminées des incinérateurs ou l’exutoire des fabriques, mais dans l’air de nos villes, comme autrefois et, de pire en pire, dans l’air de nos maisons et dans nos assiettes. Les fabricants de polluants ne sont plus les seuls industriels, et les agriculteurs leurs principaux exposants, mais il y a aujourd’hui, bien plus qu’hier, nous, automobilistes diesel, et nous, acheteurs d’une foule de produits inutiles qui emplissent l’air de nos maisons d’une kyrielle de molécules toxiques alors que nous n'aérons plus de peur de perdre la moindre calorie.

Je n’ai pas bouleversé le chapitrage de la première édition pour ne vous parler que du bisphénol A, des phtalates, des parabènes, des alkylphénols dont on vous rabat les oreilles. D’abord parce que ce qu’on leur reproche est ce que l’on reprochait déjà aux polluants historiques. J’ai donc actualisé l’état de l’art en matière d’effets biologiques. Ensuite parce que l’histoire de ces polluants historiques demeure indispensable pour comprendre la démarche scientifique. Et puis, bien que sur leur fin, ces molécules toutes interdites seront encore longtemps dans nos milieux naturels, à défaut d’être présentes dans le sang de mes enfants comme elles le sont dans le mien. De temps en temps elles ressortent, d’ailleurs, comme dans le Rhône dont on fait mine de s’étonner que les sédiments puissent encore relarguer dans l’eau du fleuve les PCB prohibés depuis des lustres.
En révisant le texte, en lisant la bibliographie, en me gavant de rapports d’agences sanitaires et médicales, françaises et étrangères, je me suis aussi rendu compte qu’à se focaliser sur les molécules de synthèse, on avait oublié que les métaux lourds sont toujours bien là, toujours aussi inquiétants. Je me suis rendu compte aussi qu’à ne voir que le cancer, châtiment divin de nos sociétés athées et individualistes, on en a oublié de regarder notre sexe, et notre cerveau. Les polluants émergents, bisphénol & Co, sont des perturbateurs endocriniens. Manifestement, ils tutoient notre système reproducteur et, pire sans doute, notre système neuropsychique. M’est avis que l’on devrait s’interroger plus gravement, en France, sur les problèmes de comportement et les retards scolaires : il y a, dans la bibliographie scientifique, comme une convergence vers la désignation de ces fameux perturbateurs comme coupables ou complices.
Pas de certitude, une présomption difficile à établir dans un univers sanitaire obscurci par les épidémies réelles ou supposées de cancers autrefois rares, d’allergies, d’asthme, de fausses couches, d’obésité, de diabète, de dépressions. Tout est-il en relation avec la chimie ? Mais dans quel sens ?

À vous de découvrir maintenant une seconde édition à la fois moins pessimiste et plus attentive que la première. »





Les pollutions invisibles

350 pages, enquête
Delachaux & Niestlé Sélectionné pour le Prix Véolia du Livre sur l’Environnement 2006
Sorti en septembre 2005, réimprimé en septembre 2007



Je voulais absolument démontrer que les marées noires ce n'est rien à côté de la contamination des mers par les pesticides. Qu'on arrête de nous em… avec les galettes de pétrole. Olivier Canaveso me commanda un manuscrit, qu'il tenta de refiler à Balland. Il échut finalement, très remodelé (grâce à Charlotte Jacobsen), chez Philippe Dubois. Depuis, près de 4000 exemplaires, mais surtout un intérêt étonnant dans les associations, les salons du livre, les écoles. Un succès d'estime dont mon ego n'est pas peu fier, qui souligne la peur parfois millénariste pour ces saletés dont on ne pourra jamais vraiment se débarrasser. Là encore, nomùbreux passages radios et télés.


Extraits :

"Un jour, les chats se mirent à danser dans les rues, la tête bringuebalant, le poil triste et l’œil fou. Trébuchant, nombreux se perdaient dans des convulsions brutalement figées par la mort. Comme s’ils voulaient abréger leurs souffrances, d’autres achevaient leur pantomime en tombant à l’eau. Ensuite, ce fut le tour des oiseaux. Ils se cognaient contre les murs, s’emmêlaient dans les fils électriques et chutaient du ciel, incapables de contrôler leur vol. Quelques mois plus tard, les hommes qui, incrédules, ne comprenaient plus leurs animaux, perdirent leurs nerfs. Leurs articulations commencèrent à raidir dans des positions grotesques, très vite leurs doigts furent incapables de retenir les baguettes du repas, leurs lèvres devenues lourdes rendirent leur élocution pâteuse, leurs gorges se mirent à pousser des cris involontaires, et puis leurs yeux semblèrent se rétrécir. Les pêcheurs frappés par ce mal étrange ne furent plus capables de se tenir debout sur leurs bateaux, ni même d’enfiler leurs bottes. La débilité conquit lentement leur esprit. Sur cent vingt et un, quarante-six s’éteignirent. Une décennie après, des enfants difformes, mentalement retardés, virent le jour…"
« 
La découverte de leur toxicité est une belle histoire. En 1964, Sören Jensen, un chimiste danois travaillant à l’Institut de chimie analytique de l’université de Stockholm, mesurait le DDT dans tout ce qui lui passait sous la main. En plus de l’insecticide, il décela chaque fois une molécule proche du DDT mais inconnue de lui, qui perturbait ses résultats. Des cheveux de sa fille à des animaux plongés dans le formol dans les années trente, il sortit des taux élevés de cette impureté qu’il savait ne pouvoir être un insecticide chloré, un type moléculaire utilisé surtout après la guerre. Il comprit deux ans plus tard qu’il avait mis le doigt sur un PCB, lequel, depuis son émission dans l’atmosphère, s’était accumulé partout. Le compte rendu de sa découverte dans la revue New Scientist remua pas mal de toxicologistes – en effet, de nombreux scientifiques à travers le monde avaient été confrontés au même problème de « pollution » de leurs analyses moléculaires."

"Une question se pose pourtant : les récepteurs cellulaires ne sont-ils pas spécifiques à chaque type d’hormone ? C’est ce que les endocrinologues ont cru fort longtemps, et ce qu’on enseigne encore parfois en fac. La théorie était belle, logique : à chaque hormone son récepteur. À toute clé sa serrure. Mais la serrure s’est révélée trop large. N’importe quel passe-partout ouvre les portes cellulaires. Du coup, les polluants invisibles, souvent chimiquement éloignés des hormones qu’ils imitent, peuvent sans trop de problèmes se fixer sur leurs récepteurs. Évidemment, les portes cellulaires ne s’ouvrent pas toujours. Heureusement. Les perturbateurs endocriniens sont 1 000 à 100 000 fois moins efficaces (en laboratoire) que les hormones dont ils perturbent ou miment l’action. Mais leurs concentrations sont infiniment grandes : les doses de polluants chez l’homme ou l’animal se mesurent en ppb, parfois en ppm, alors que les hormones affectées par eux (les œstrogènes, principalement) circulent à des taux de l’ordre du ppt (partie par trillion, millième de ppb !). Une souris embryonnaire à laquelle a été injecté, en une seule fois, 0,5 ppm de DDT a vu son cerveau se modifier dès que la dose de pesticide dans les tissus de l’encéphale a atteint 15 ppt !"

"
Reste l’environnement ! Au sens large : le mode de vie, les conditions de travail, l’alimentation et l’environnement proprement dit. Des facteurs que les médecins de famille, produits d’une formation aveugle, ne considèrent que trop rarement. En Allemagne et aux Pays-Bas, les facultés ont évolué. En France, la captation totale du discours et des moyens financiers par les seuls médecins, qui ne supportent aucune surveillance de la société et des élus, interdit d’être optimiste. Surtout après avoir lu le rapport annuel 2003 de l’Inspection générale de l’assurance sociale (IGAS) : « L’administration de santé demeure aujourd’hui organisée davantage en fonction de la régulation financière et technique du système de soins, et dernièrement en fonction de la sécurité sanitaire, que d’une politique de santé globale. » La médecine, « caractérisée par l’hospitalocentrisme et focalisée sur le développement des techniques », résume le rapport, a oublié la santé publique."