Apocalypse à Saint-Pierre, la tragédie de la Montagne Pelée

288 pages, récit historique
Larousse, coll. L’histoire comme un roman, repris par France Loisirs en 2009
Sorti en octobre 2007



On travaille sur des sujets écologiquement déprimants, on en n'est pas moins homme. J'ai ma lubie, voilà : Saint-Pierre de la Martinique et sa destruction complète en 1902. En quatre-vingt dix secondes, toute une société qui s'effondre, et qui continue, d'une certaine façon. C'est Claude Rives qui, à la recherche d'un auteur pour faire parler ses images du lieu, me "vendit" auprès de Glénat pour un premier livre sur ce sujet que je ne connaissais pas (Les épaves du volcan, voir en bas de cette page). Sur place, je tombais au sens propre amoureux de Saint-Pierre. Au point d'y revenir pour Géo, National Geographic et Larousse. Ce texte est le plus abouti que j'aie écrit sur la catastrophe. Unité de lieu, de temps, de personnes : ce qui s'est passé tient du théâtre. L'écrire comme un roman sans tomber dans le romanesque a été une vraie gageure (merci Mathilde Majorel, mon éditrice ; merci Claude Quétel, historien directeur de la collection d'avoir confié l'affaire à un non-historien !).

Extraits :
"Bâties sur un espace étriqué qui s’étend le long de la baie du sud au nord, les maisons pierrotines épousent le relief, prenant parfois appui l’une sur l’autre au nord de la ville, ou étant plus espacées au sud. On entre dans ces maisons par une rue et on en ressort par une autre. La cour est en bas, il faut grimper pour parvenir à la pièce principale et grimper encore pour accéder à la cave, qui est au grenier, et aux chambres. Dans les maisons riches, c’est plus compliqué encore, car on y trouve en plus une écurie, un jardin, un potager, une seconde cour ou un poulailler, disposés sur des niveaux supplémentaires. Certaines maisons ont encore leurs cachots réservés aux esclaves."
"Chez Mme Dujon, le spectacle est devenu proprement terrifiant ce matin du 3 mai. Lorsque son époux ouvre les contrevents de la chambre, elle voit son ombre projetée par la bougie se découper nettement sur le rideau de matière volcanique qui tombe au dehors. Décision est prise de quitter Grand-Case. La famille prend place dans des voitures dont les fanaux ont été allumés : sur la route vertigineuse qui descend vers les Abymes, on ne voit strictement rien. À travers des rubans de mousseline noués autour de la tête pour protéger les yeux, les Dujon entraperçoivent un lent exode de Noirs courbés sous leur matelas, entourés de leurs enfants pieds nus, à la tête aussi poudrée que la perruque des Blancs du siècle passé. Les Pierrotins qui voient ce cortège ahaner devant leurs maisons ne savent pas s’il faut s’en méfier ou non. On ne sait jamais : autant les ajouter aux prières que l’on adresse sans cesse à destination de la Pelée."

"Pour les observer, il faut partir tôt pour se rendre sur le pont de la Roxelane ou le long de la savane du Fort, une grande étendue d’herbe sur laquelle on fête le 14 juillet et où l’on donne des concerts, bordée d’arbres et située en face de la Maison de santé. Avant le petit matin donc, tandis que la brume descendue nuitamment des mornes est retenue dans la vallée, des femmes vont, pieds nus sur le pavé luisant, portant sur leurs têtes des paquets de linge qui tressautent au rythme de leurs pas. La plupart d’
entre elles sont âgées. Elles sont aussi fortement bâties : pour maintenir leur équilibre lorsqu’elles entament la descente dans le lit de la Roxelane, elles déploient des bras aussi épais que les cuisses des cueilleurs de choux palmistes de la Montagne."

"En ce jeudi de l’Ascension de l’année 1902, les prières semblent avoir été entendues. Pour certains chrétiens, Dieu, une fois encore, s’est borné à de simples avertissements : ils voient dans leur ville des moeurs indignes dont elle doit faire pénitence, elle affiche cependant aussi une foi, certes libre mais profondément ancrée dans les coeurs créoles, qui a sans doute contribué à l’épargner. Déjà, des croyants endimanchés se dirigent vers les deux églises et la cathédrale pour remercier le Seigneur. Ils ont les yeux brûlants d’insomnie, les traits longs d’inquiétude, les cheveux gris de cendre. La beauté de ce matin n’a pas encore chassé leur peur. Les Pierrotins ont confiance en la solidité de leur cité, mais ils savent aussi qu’elle est trop isolée au nord de l’île pour leur permettre de la quitter. Résignée, l’assemblée peu à peu remplit les trois maisons du Seigneur."

"Saint-Pierre est dévastée. L’administration l’enterre sans façon le 11 mars 1910 en rayant son nom de la liste descommunes de France, avec les cinq cents personnes habitant depuis quelques années ses ruines. Il y a parmi elles seulement une petite centaine de Pierrotins d’origine. Le maire du Carbet, à qui les terres de Saint-Pierre ont été confiées, a vendu aux autres quatre cents habitants des titres de propriété inexistants, le cadastre ayant disparu sous les nuées. Tout se vend : on vend la Bourse du commerce, l’ancienne prison. On vend des ruelles, une partie de la canalisation de la source Morestin, des marbres, des autels, des portes, des tables, des balcons. On vend comme on a pillé au lendemain de l’éruption du 8 mai."

Pour les images, voir Les Épaves du Volcan, ci-dessous, et les images de mon grand copain Claude Rives







Les épaves du volcan

142 pages, reportage
Glénat, 1998
Épuisé

Primé par l’Académie de Marine en 1998.

Photos Claude Rives


L'un de mes premiers livres, mon premier sur Saint-Pierre (voir plus haut)
. Parler de la ville anéantie en causant avec ses épaves. Avec 60 m d'eau sur la nuque, ce n'est pas toujours simple. Un livre superbe, malheureusement épuisé. Surtout une sacré aventure… Peut-être le trouverez-vous encore à Saint-Pierre, chez Jacky, maître-plongeur, notre guide parmi les épaves.

Premier chapitre (photos © MNHN, ma pomme et Claude Rives/Merimages. Attention, elles ne correspondent pas forcément au texte en regard. « Mannequins » : Jacques-Yves Imbert, Michel Météry) :


"À 28° au-dessus du zéro l’eau de la Martinique vous transporte. On n’a pas froid, on n’a pas chaud. Le corps est satisfait, il ne lutte contre rien, il se laisse aller. L’esprit en profite pour s’échapper et fureter sous les tropiques.
Le ciel est bleu comme l’exotisme de publicité et immaculé comme un discours d’office du tourisme. Les nuages, soufflés par les alizés, sont partis sans trace. Ils iront bientôt s’éponger dans le golfe du Mexique. Sur son décor des frégates tournoient seules en poussant des cris de gibet.
Le soleil n’est pas haut perché. L’équateur, qui n’est pas loin, le rattrape dès qu’il fait mine de grimper. Alors l’astre se venge en assommant tout ce qui respire. Même les cocotiers courbent le tronc (ce qui facilite la chute des noix de cocos) ! C’est très bien pour les vendeurs de noix mais parfois périlleux pour les promeneurs de plage !
L’eau n’a pas une ride, elle est salée, gentiment. Un léger courant m’emporte là où je dois aller. Mes palmes sont en éventail hors de l’eau. Masque relevé je regarde la côte qui s’éloigne.
Sous une colline menaçant de s’écrouler sur la route, la plage. Son sable est fin mais ne saurait soutenir les pieds du baigneur car il est brûlant C’est un sable volcanique, aussi noir que ses origines. Il condamne le plongeur à courir harnaché pour aller dans l’eau. Pourtant des touristes sont là, allongés, recto ou verso, attendant sur le grill d’être rouges pour rentrer se coucher. Il n’y a qu’eux pour s’ébouillanter de la sorte, aucun Martiniquais n’ayant jamais imaginé tendre ne serait-ce qu’un orteil en espérant qu’il change de couleur dans la minute.
Au nord, pour une fois sans son écharpe de brume, règne la Pelée. Elle est verte, elle est élancée, elle est grossière. Prétentieuse, on ne voit qu’elle. Elle est la seule à affronter le soleil sans se pencher. L’astre même semble rôder autour. Le 8 mai 1902 elle a vomi et trente mille personnes s’en sont étouffées. On les appelait les Pierrotains car ils habitaient Saint-Pierre. Ce qui a poussé sur les restes de cette ville est là, au pied du volcan. C’est un village qui ne se regarde que d’un œil dans la Caraïbe, l’autre étant fixé, inquiet et dubitatif, sur la Montagne. Plus tard nous irons nous y promener car à l’heure présente je vous emmène sur les épaves.


Personne ne sait vraiment combien elles sont. Il y en aurait une trentaine, posée sur la vase. Mais les plongeurs n’en visitent qu’une dizaine. Elles sont les derniers vestiges des trois cent quatre-vingt-quatorze bateaux de toutes tailles enregistrés dans la Baie de Saint-Pierre peu avant le jour fatal. Chacune a un nom. Ces noms sont, pour la plupart, faux. Ils ont été donnés par les plongeurs qui ont découvert et déclaré les reliques aux autorités mais, après de longues immersions sur site et dans des archives aussi fragiles que lointaines, le GRAN (Groupement de Recherche en Archéologie Nautique) n’en reconnaît officiellement et sans aucun doute que trois. Le GRAN est une structure du CNRS (Centre National de la Recherche Scientifique) qui s’occupe d’archéologie sous-marine. Il est basé à Schœlcher, horrible bourgade près de Fort-de-France. Il sait, quand il veut, faire tomber le couperet de la vérité sur les certitudes.
Les trois chanceuses sont toutes d’ex-bateaux de commerce à vapeur en fer, des raretés pour l’époque dans la région et donc reconnaissables aisément sur photos, suffisamment bien conservées de surcroît pour que la certitude soit vite apparue dans l’esprit des chercheurs. Les autres sont des voiliers en bois, éparpillés, dégradés, putréfiés, tous semblables car on les construisait dans les mêmes chantiers navals français, anglais ou italiens. Retrouver leur nom est donc un exercice d’un comique assez moyen. L’un de ces cadavres est même en passe d’être débaptisé et renommé !
En 1997, quatre-vingt-quinze ans après la catastrophe, alors que tous ces bateaux qui étaient à quai ou dans la rade étaient enregistrés, annoncés et déclarés, on n’arrive toujours pas à mettre le doigt sur leur nom !


Mise en eau au Raisinier

À deux cents mètres du rivage, dans l’Anse Turin, entre la cité perdue et Le Carbet, où débarqua Christophe Colomb, au lieu-dit "Raisinier" il y avait bien le 8 mai 1902 une dizaine de bateaux. Des voiliers, des gommiers, des yoles, des transporteurs, des voyageurs, des commerçants, des pêcheurs, tous en bois et un peu en acier. Quand le volcan a éructé ils n’ont pas aimé son haleine et ont préféré se cacher sous les eaux plutôt que d’avoir à affronter cette calamité. Entraînant avec eux des humains déjà parvenus là où les âmes sont pesées, les navires arrivèrent sur le fond, carbonisés. Ils se disloquèrent. Les éléments qui se sont souvent déchaînés depuis ont fini de les parsemer.
A sept petits mètres sous la surface le spectacle n’invite pas à la rêverie. Il est confondant. Je survole un fumier maritime, un compost naval. Tout ce qui a flotté et sillonné les mers s’enfonce maintenant dans la vase, sous le poids de la vie qui s’accroche et se multiplie. Les coques sont encore là, le doute n’est pas permis, mais le reste des navires finit de perdre toute identité autour. Je n’y reconnais rien. Les lectures, la connaissance des bateaux et la nécessité de raconter font reconnaître là où il n’y a seulement qu’à voir. Ça et là pourtant des bouts de tuyaux, des tonneaux éventrés, des bordés en bois, des clous ou des plaques de cuivre sont encore évidents, parfois même des safrans, terme épicé qui désigne les gouvernails.
Je décide de me poser sur ce qui devait être une barge. Un nuage de vase épaisse m’accueille et m’aveugle. Cette pluie organique est collante comme la poisse. Sa finesse fait penser au ciment, sa couleur à un vieux rhum. La brume se disperse et je me retrouve au milieu d’une foule de gorgones-fouets jaunâtres qui sont là le dernier équipage de ce navire. Elles sont les manches à air de sous la mer. Toujours plus ou moins perpendiculaires au courant elles indiquent à leur voisinage que l’eau a un sens. Souples, branchues, épaisses, grandes, elles épousent la forme de la turbulence qu’elles ratissent inlassablement, de jour comme de nuit. Les polypes qui la constituent et qu’on ne voit pas si on ne sait pas qu’ils sont là tendent leurs tentacules et, au moindre contact, transforment leurs proies minuscules en éléments nutritifs.
Parmi ces colonies invertébrées, je reconnais d’autres membres de la famille des gorgones. Il y a là des plumes-de-mer, longs, fins et semblables à des brosses à cheveux qui auraient perdu des dents, des gorgones toutes simples, presque opaques tant elles sont ramifiées et d’autres gorgones-fouets, inidentifiables à moins de les couper en rondelles pour les décortiquer sous microscope. Quelques Plexaurelles, des coraux mous aux polypes sortis, se sont incrustés dans la réunion de famille.
Toutes ces bestioles se nourrissent de la même façon et des mêmes animaux microscopiques. Pour avoir une chance de filtrer quelque chose, chacune s’est donc déployée à sa manière dans les trois dimensions et a développé des mailles de filet différentes. Ce sont des passoires vivantes.

Sous la proue il fait noir, j’allume mon phare. Des poissons me sautent aux yeux. Invisibles tout à l’heure ils sont maintenant innombrables. Leurs gros yeux noirs et leur robe rouge faite de grosses écailles trahissent leur identité : ce sont des poissons-soldats, dénommés dans cette région du monde Marignans. Je peux même affirmer que ce sont des Marignans mombins car une tâche brune et longue s’arc-boute derrière l’opercule. Ces poissons sont là en attente. Ils ne bougeront pas d’une nageoire tant que le soleil n’aura pas atteint l’horizon. Alors ils sortiront dans toutes les directions pour gober tout animal de taille adéquate. Pour l’heure quand je m’approche un peu trop le mur vivant se creuse et m’absorbe. Mais aucun poisson ne s’enfuit. En fait il n’y a plus de poissons. Il n’y en a qu’un, le groupe.

Je quitte l’épave pour une autre, posée sur un côté. Celle-ci est ouverte comme une maquette dans la vitrine d’un armateur. La coque est presque intacte mais du pont il ne reste plus que quelques planches en voie de dissolution. Tout l
e reste est tombé là, sur le sable, et l’enrichit de sa pourriture. C’est le pitoyable destin des bateaux en bois : les tarets, des vers, les taraudent, facilitant l’ouvrage des décomposeurs bactériens et de la mer dispersive. Seul l’enterrement de l’épave sous un linceul de vase peut la protéger de la décomposition.

J’en fais le tour et mon halogène fait exploser des massifs d’éponges en tube jaune vif. Elles sont molles et longues et, depuis leur base, partent dans toutes les directions. Roulez en cône une feuille de papier et vous saurez exactement à quoi elles ressemblent ! Je les déniche sans peine là où la vase ne risque pas de les étouffer. Car ces animaux - qu’on a longtemps pris pour des plantes - vivent eux aussi en filtrant l’eau, qu’ils entraînent à travers des trous minuscules au contact de cellules pourvues de flagelles chasseresses et digestives. La mer une fois débarrassée ressort par le gros trou qui les termine. J’en caresse un, cela ne provoque aucune réaction mais permet de sentir ces petites aiguilles de calcaires qu’on appelle des sclérites. Sans elles l’éponge se ramasserait sur elle-même. La science l’appelle Aplysina. fistularis. Je la quitte pour retrouver d’autres éponges, bleues, oranges, rouges, jaunes, iridescentes et acidulées, partout, camouflant les restes des navires.

Décidément toutes ces épaves se ressemblent. Je vais de l’une à l’autre et j’en perds mon orientation. Combien y en a-t-il vraiment ? Les avis sont partagés. D’autant plus que certaines sont peut-être enfouies sous le sédiment. Seul un cyclone pourrait les déloger. Ont-elles toutes été précipitées vers le fond le 8 mai 1902 ? Rien n’est moins sûr. Mais pour les plongeurs de Saint-Pierre c’est nécessaire. Les épaves de l’éruption sont leur fonds de commerce.

J’arrive sur un cadavre de bateau. Celui-là transportait des briques. Elles sont encore rouges mais pour s’en assurer il faut les débarrasser des créatures qui les péruquent. Ces briques servaient de lest. Elles étaient déchargées et remplacées par les marchandises qui avaient nécessité le voyage. Sous l’une d’elles s’allongent des fils blancs. J’en tapote un. Aussitôt il se contracte comme apeuré et regagne à reculons son abri d’argile. Tous les autres fils se donnent le mot et bientôt disparaissent. Je soulève la brique. C’est un vers, annelé comme son cousin de terre, qui a pour seule coiffure des tentacules bien plus longs que lui. Je pourrai compter ses anneaux car, dérangé, il sort de son tube de sable aggloméré, replie ses attributs et s’en va nageant vers une autre couverture sous laquelle je ne serais peut-être pas. Son nom est poétique comme peut l’être un nom scientifique, il s’appelle Polymnie. Je le laisse à ses convulsions.

J’erre entre les restes, je fouille du regard et me fais soudain agresser. Une demoiselle ayant jugé que je dépassais les bornes de son anémone me repousse. Interloqué, je m’arrête et la regarde. Comment moi, lui dis-je, plongeur-naturaliste, amoureux de la vague et de l’invertébré pourrais-je vouloir attenter à la vie de ta protégée qui te protège ? Elle est d’ailleurs bien gracieuse, avec ses gros tentacules opalescents qui ondulent comme un cours de gymnastique. Les zoologues ont baptisé cet animal passiflore géante. C’est, en beaucoup plus gros, un polype de corail.
Elle est pédagogique. À contre-jour je distingue sans peine dans les tentacules des petits points. Chacun est une petite outre renfermant un harpon, son câble et du venin. C’est l’instrument de la mort qui nourrit la passiflore. Une fois la proie prise les tentacules la conduisent à la bouche qui ressemble à un anus. Elle est au centre de l’anémone. Dessous s’ouvre un estomac qui peut digérer à peu près tout ce qui vit dans l’eau salée.
Je me suis un peu éloigné et la Demoiselle me laisse tranquille. Mais elle m’observe ! Je suis beaucoup plus gros qu’elle et je ne lui fais pas peur ! Elle va, elle vient et me présente son compagnon. Car la demoiselle, équivalent caraïbe du poisson-clown indo-pacifique, nage par deux. Il y a madame demoiselle et monsieur demoiselle.
L’alcôve de ses deux là s’appelle anémone.
Elle les protège de leurs prédateurs.
Elles la débarrassent de ses déchets et font passer leur chemin aux curieux.
Elles vivent parmi des tentacules mortels pour leurs semblables.
Elles sont immunisées.
Mais si elles s’éloignent un peu trop du domicile, mieux vaut qu’elles n’y reviennent plus car, blessée, l’anémone leur retire l’immunisation et les digère sans sommation. Alors attention demoiselle, fait ce que te commande ton devoir mais ne me poursuis pas !

Partout sur ces épaves, dans ce jardin animal, se dressent les énormes éponges-urnes. Elles ressemblent à des fruits secs, turgescents, dont on aurait coupé un bout pour en extraire la substance. Leur peau est couverte d’un crépi qui regarde le ciel, elle va du vieux rose au brun profond. Ces éponges sont dures, épaisses, rêches, solides et irrésistibles. La légende veut que l’on puisse s’y asseoir. C’est faux. On peut tout juste y perdre son bras.
L’ouverture est immense et permet à cinq mille litres d’eau de mer d’être filtrés en une heure ! Ce flux continu suspend les particules et leur interdit d’entrer. Les éponges urnes poussent partout. On ne voit qu’elles. Elles sont le symbole de ces eaux.
Mais un symbole graveleux : elles viennent d’éjaculer et de pondre leurs œufs. De la semence a bavé là, blanche, à leurs pieds. Elle ne sert plus a rien. Les larves formées par la rencontre des spermatozoïdes et des ovules ont été emportés au loin pour pérenniser l’espèce. Celles qui sont restées là sont condamnées à l’inutile. Elles contribueront à engraisser la vase. Un gobie jaunâtre s’en accommode fort bien : il est entré dans une éponge et la nettoie de son devoir sexuel.

À cette profondeur on peut rester des heures. Sans s’ennuyer parce que les épaves du Raisinier sont comme des tombes amoureusement et fidèlement entretenues : leurs formes disparaissent sous un linceul vivant incroyablement coloré qui aligne des centaines d’espèces d’invertébrés et des dizaines d’espèces de poissons, lesquelles se cachent, traquent et se reproduisent dans ce qui fut des bateaux. On pourrait y passer ses journées. En à peine vingt minutes de contemplation, sans fouiller, j’ai pu dresser la liste suivante : vingt et une espèces de poissons et dix-huit d’invertébrés visibles d’un coup d’œil !
J’y ai dévisagé notamment, en me grattant la tête, une anémone que je ne verrai plus ailleurs. Collée verticalement à une pierre elle se présente sous la forme de ronds de chair muqueux et brunâtres qui évoquent plutôt le lichen que ses traits familiaux. Car on ne voit pas de tentacules ! Où sont-elles passées ? Ils sont là, devant vous, ils s’agitent pourtant mais ils sont minuscules. Il faut s’irriter le nez en le collant dessus pour constater leur présence. Mais plongez de nuit et vous verrez l’anémone chevelue par ces appendices qui ne sortent, tels des vamps, que le soir tombé ! Elles vivent en groupe d’une dizaine de ronds qui se chevauchent. Rien que pour elles il faut plonger sur les épaves du Raisinier. Si vous passez par Saint-Pierre, ne manquez pas l’anémone-corail !

Je visite des épaves dans de l’eau chaude et claire mais je ne vois pas de coraux. Par ci par là il y en a bien quelques uns qui me proposent leurs méandres et leurs calices mais ils sont fort peu. Et tous recouverts d’une fine pellicule de sédiment. C’est la solution de l’énigme : les polypes coralliens ne supportant pas les matières en suspension, qui cachent à leurs algues symbiotiques la lumière du soleil et risquent de boucher leurs petits donjons de calcaire ; les coraux sont ici mal nourris et cherchent donc ailleurs pour vivre décemment. Voyageur amoureux du corail dur, ne viens pas dans la Baie de Saint-Pierre, tu seras déçu !

Le soleil tombe et il est temps de rentrer. Je regagne le bord en suivant le fond. Lentement je remonte. La plaine est immense et drapée. Des froissures la traversent en tous sens. La surface se reflète en ronds de lumière sur le sable. Il semble lisse et dur mais quand on le touche il s’écroule sous le contact.
Le sable est riche. Ce n’est pas un désert. Il vit, remue, s’enfuit. Un coup de palmes fait s’envoler un morceau de vase qui ressemble à un poisson. En fait, c’est un poisson qui ressemble à un morceau de vase ! Comme il est tout plat on l’a baptisé "Poisson plat". De la larve à l’adulte le poisson plat se réduit à son profil. La bouche se tord comme un cri d’horreur, les yeux basculent d’un côté et sont des périscopes quand le poisson est caché. Enfoui dans la vase, de couleur vase, il est invisible. Dérangé, il s’est échappé, reposé, réenterré. Je le harcèle, il recommence ses sauts. En s’enfuyant une dernière fois il manque d’être happé par un poisson-lézard que ni moi ni lui n’avaient vu. A-t-il senti le souffle de la mort lui refroidir l’arête ? Il est difficile de se mettre à sa place, la vie des poissons est encore pleine de mystères.
J’entends la foule des galets roulés par les vagues. Me voilà échoué sur la plage, Jacques-Yves, mon compagnon et guide de plongée, est déjà séché. Il nous faut préparer la deuxième plongée."


Des ancres en fleur

Nous partons cette fois-ci du club, Bulles Passion. Il est situé dans la partie nord de Saint-Pierre, dans les ruines du quartier du Figuier. Au-dessus l’ancienne batterie d’Esnotz pointe des canons vers le large. Ils ne protègent plus rien et n’ont, ne soyons pas aveugles à l’évidence historique, jamais fait frémir l’anglais. Des drapeaux claquent dans le vent. Ils entourent un rectangle de béton très vilain, le pitoyable musée Franck Perret. Nous irons.
Depuis hier des nuages sont apparus. Compacts, pas toujours de la blancheur éclatante à laquelle on s’attend, ils sont sans raison pris de convulsions et se tordent. La pluie s’écrase alors sur la face des plongeurs. Mais cela ne m’intimide pas, je suis déjà dans l’eau.

Je flotte cette fois-ci vers une bouée blanche. Elle indique pour les connaisseurs la présence du "Yacht italien" et d’un cimetière d’ancres. Je croise des pêcheurs qui s’esquintent à remonter un filet plein de balaous.
La Pelée est cachée dans le brouillard. Je lui souhaite de ne pas s’enrhumer. J’ai peur qu’elle tousse. Nous avons bien fait cinquante mètres quand Jacky, ou Jacques-Yves, me dit : "C’est en dessous".
J’expire, je vide mon gilet stabilisateur et je descends. Mes tympans ne l’entendent pas de cette oreille. Ils refusent de subir une telle pression et font barrage. Pour leur montrer ma bonne volonté je remonte, ôte mon masque, avale de l’eau par le nez et me mouche. Ils acceptent et se plient enfin, m’autorisant à descendre.
Jacky est déjà à moins vingt-cinq mètres depuis cinq bonnes minutes et fait des ronds dans la vase. Je n’y vois rien. Il me demande si tout va bien, je lui signale que oui et nous partons. Le voyage n’est pas long car nous sommes déjà arrivés.

Des ancres sont là, énormes. Certaines sont entières, d’autres disloquées et éparpillées sur la vase caraïbe. Il y en a des couchées, des enterrées, des suggérées et, probablement aussi, des invisibles. Celle-ci est dressée, semblable à une croix fichée dans un cimetière. Ses fidèles sont des girelles paons à tête bleue qui dansent autour comme les pinceaux sur la toile.
Leur tête est bleue, mais le reste est vert, entre les deux il y a même une bande blanche coincée entre deux bandes noires. Alors pourquoi ne pas l’avoir baptisée "Girelle verte à bandes noires" ? J’en parlerai au muséum. Ce poisson est évident. Il est petit, joli et, gentiment, viens voir le plongeur. D’une exhalaison je le renvoie de mon masque.

L’ancre plantée là par le hasard et le volcan n’était pas une ancre de bateau. C’était une ancre de port. Les gros navires qui ne voulaient pas s’enfoncer dans le sable s’y accrochaient. Pour décharger ils attendaient que la jeunesse pierrotine vienne louer ses bras en barque ou en boîtes de conserve américaines faisant office de.
Ici comme partout ailleurs ces objets de marine servent de support à la vie. Ils sont l’ombre dans le désert. Les éponges en tubes et en urnes les ont trouvées trop petites ou trop exposées pour y loger mais les hydraires ont pris la place. Les ancres sont donc chevelues. Ces hydraires sont des cousins éloignés des gorgones mais, étant de la même famille, celles des cnidaires, ils fonctionnent de la même façon. Ils ressemblent à des plumes, petites, digitées, souples dans le courant, le filtrant pour grossir. À leurs racines, une sorte de cuir chevelu essaie de les étouffer. Il est fait d’éponges encroûtantes rouges et molles. Elles grimpent doucement sur leurs concurrents, insensibles à leur poison. Les digèrent-elles ? Non. Elles les font simplement mourir pour vivre.
Autour d’un jas en fer, à demi enfoncé dans la vase, l’éponge enroulée a vaincu l’hydraire, mais doit partager avec des algues brunes qui ne veulent pas qu’on oublie leur règne.

La plaine se termine par un tombant, raide. Dessous des plongeurs s’affairent sur l’épave du yacht italien. Trop basse pour le voyageur que je suis qui descend à peine de l’avion, je suis les bulles qui montent du bleu profond.
En remontant le long de la pente douce je nage entre deux bombes volcaniques, presque sphériques, encore noires. Elles ont dû gêner un jour le volcan dans sa respiration, il a raclé sa gorge et les a crachées. Pour l’heure elles sont comme des pots de fleurs. Leur surface se colore ici et là de panaches jaunes, bleus, rouges, oranges qui disparaissent dès qu’on y met le doigt.
Ces couleurs ne sont pas pétales, ces panaches ne sont pas fleurs. Ce ne sont que des modestes vers enfoncés dans les trous des bombes. Pour respirer et manger ils font prendre l’eau à leurs branchies-tentacules. Le plus beau est sans conteste le ver à plumes royales qui écrase sabelles et autres spirobranches de son panache plus riche, plus coloré, plus grand. Il en impose. Mais quand j’approche un peu trop ma lampe il perd de sa superbe et, comme les autres, rentre humblement dans son tube.
J’attends, sans expirer. Avec prudence les branchies se redéploient, doucement. Urticantes comme elles sont elles ne craignent pas grand-chose. Mais abîmées elles conduiraient le ver à l’asphyxie et à la malnutrition.
Entre ces vers on trouve des pointes blanches qui s’affolent dans le courant. Le regard glisse dessous et tombe sur un oursin. C’est l’oursin diadème. Il s’est creusé une niche dans sa jeunesse et depuis, ne peut plus s’enfuir. Durant toute sa vie de coincé il bat l’eau de ses piquants sur lesquels viennent se coller matière en suspension et plancton. Quand j’approche la lampe les épines sont prises de frénésie pour m’empêcher d’avancer. Il n’y a pas de risques : je sais qu’elles sont toxiques !

Je remonte et rejoins Jacky qui m’attend au-dessus d’un foutoir indescriptible. À dix mètres sous la surface la mer s’est débarrassée de ce qui la gênait. Il y a là de quoi satisfaire un brocanteur sans amour-propre. Du bois, du fer, des bouteilles, des morceaux de chaînes, Jacky me montre une brique d’Aubagne. Jacky aime les briques d’Aubagne. Dès qu’il en trouve une il ne peut pas s’empêcher de la montrer ! Il faut dire que ce sont de bien belles briques et qu’elles ont participé à l’édification de la ville. Elles étaient le lest de certains navires qui l’échangeaient contre une cargaison de rhum ou de sucre. Jacky insiste, il sort son couteau, commence à la nettoyer (peut-être veut-il me l’offrir ?), mais des formes bizarres ont intercepté mon regard et je laisse Jacky, désappointé, à sa brique.
Un peu plus loin de ce débarras des tiges à moitié enfoncées dansent en effet dans le courant. Elles sont affligées d’un mouvement perpétuel. Ont-elles perdu la raison, si tant est que des tiges soient douées de raison ? Parmi les touffes de Caulerpa prolifera qui poussent en rangs d’oignons, ces tubes grisâtres ouvrent une gueule, la referment et la rouvrent.
Ce sont des poissons qui vivent comme des vers.
Ils ont abandonné toute idée de nager.
Ils ont encore des nageoires mais ne s’en servent que dans les grandes occasions.
Ils vivent leur vie de poisson dans un trou qu’ils creusent dans la vase en y entrant à reculons.
Je survole la pâture et ils rentrent dans leur antre, l’un après l’autre. Je regarde derrière mes palmes et ils ressortent, doucement, le regard certainement fixé sur ma nage. Ces poissons ont l’air craintifs. Rassurons-les.
J’expire et me pose. Au bout d’un temps qui me fait regretter d’avoir opté pour l’apnée un animal sort la tête. À droite, à gauche, il regarde ce qui se passe. Rassuré il extrait le thorax, tourne un peu, sort l’abdomen et courbe le chef. On dirait une canne.
Ce poisson est un hétérocongre et appartient à la prestigieuse famille des congres, gros poissons anguilliformes qui meublent les longues conversations des plongeurs. Mais celui-ci est aussi fin que peu impressionnant. Il penche et relève le torse, semblable à un prosélyte visité par le seigneur. En fait, il ne fait qu’accompagner sa bouche qui filtre, elle aussi, le plancton entraîné par le courant. En quittant la prairie d’algues les poissons-points-d’interrogations disparaissent.

Nous remontons. Je mets les mains dans la vase. Elle est grasse et m’empêche d’aller plus profond. Elle a l’air de respirer, car sa couleur ne vire pas au noir quand on creuse un peu. C’est que l’eau ne doit pas être très chargée en polluants organiques. On m’avait dit : "tu verras Saint-Pierre c’est dégueulasse, c’est un dépotoir, un égout, le cloaque de la Martinique". C’est faux, pour l’instant. Il est vrai qu’en certains endroits proches de la surface des algues rouges filamenteuses ont recouvert le paysage. Elles ne sont jamais de bon augure. Mais restent tout de même cantonnées à de petites zones.
Après plus d’une heure de plongée une vague nous pousse sur le sable. Nous étions partis du club nous sommes revenus face au club. Je me demande à quoi Jacky s’est repéré. Nous traversons la rue Bouillé, dégoulinants, salés et salis. Après le Raisinier et les ancres il me faut maintenant découvrir le Diamant.


La perle des épaves n’est pas le Diamant

Enfin une épave reconnue !
Marc Guillaume, un homme du GRAN, a été formel quand je lui ai rendu visite : "Ce tas de boue qui trône devant le ponton de Saint-Pierre est bien, soyez-en certain, le vapeur nommé Diamant". J’ai été rassuré. Ces deux derniers jours j’avais plongé dans l’incertitude, aujourd’hui je vais nager dans la preuve absolue. Je vais enfin découvrir une épave, légitime, nommée et reconnue !

Comme il nous a été indiqué nous partons du ponton en bois de la ville de Saint-Pierre. C’est un bien joli ponton, fortement inspiré de celui qui supportait les voyageurs il y a un siècle. Mais au bout, plus de navires de ligne : un sous-marin, seul dans sa barge, est en train de rouiller. C’est le Mobilis, qui emmenait cinquante personnes découvrir au sec les épaves de la Baie. Depuis six mois c’est lui qui est au sec, ses actionnaires ayant décrété qu’il ne leur ramenait pas des eaux suffisamment d’argent.
Je vide tout mon air et me retrouve trente mètres plus bas. Agenouillé sur la vase qui me cimente les genoux je promène mes yeux sur le Diamant. Il est couché, face à moi. Il m’offre ses entrailles. Ce n’était pas un géant de la mer car d’un mouvement d’yeux le regard l’embrasse. Tout au plus une vingtaine de mètres de long. Sa dimension exacte n’est toujours pas parvenue à ma connaissance. Des chiffres circulent, certains ont été imprimés, mais je doute de leur exactitude. Car un bateau rétrécit dès qu’il est dans l’eau : des pièces s’en détachent, des éléments pourrissent. Celui-ci n’a pourtant pas dû perdre trop de sa longueur car il était un vapeur en fer. Quand il marchait encore il assurait le transport de passagers entre Saint-Pierre et Fort-de-France et, à l’occasion, remorquait des barges de marchandises. C’était, les marins vous le diront, un borneur, c’est-à-dire un caboteur loin des côtes. Il jaugeait vingt-cinq tonneaux.

Le 8 mai 1902 le Diamant arrivait de Fort-de-France. Ses huit membres d’équipage s’apprêtaient à débarquer leurs trente passagers. Mais que venaient donc faire des Foyalais — comique adjectif désignant les administrés de Fort-de-France — dans cette baie alors que grondait le volcan ? Certains venaient se faire une frayeur pour avoir à raconter et d’autres rentraient après avoir mis à l’abri leur famille. Ceux-là voulaient protéger leurs biens des pillards ou, fonctionnaires, étaient dans l’obligation de demeurer à leur poste. Quoi qu’il arrive.
Le navire avait baissé sa vapeur et s’approchait du ponton quand, sans prévenir, la Montagne explosa. Pris par l’angoisse le capitaine décida de faire machine arrière, toutes chaudières brûlantes. Personne de son équipage ne vint alors lui faire la remarque qu’il y avait des passagers à débarquer car la pluie de cendres commençait à consumer le navire. Les gens s’en protégeaient comme leur instinct leur commandait. La panique liquéfiait les esprits.
Venus de Saint-Pierre des hommes et des femmes s’étaient jetés à l’eau et nageaient vers le navire. La plupart se noyèrent dans une mer déchirée et rendue trop chaude par le cataclysme. L’espoir de ceux qui parvinrent à se hisser sur le pont fut bref : les chaudières, inversées, poussées à fond, hurlaient déjà depuis un bon moment qu’elles s’asphyxiaient.
Elles explosèrent.
Le Diamant ne le supporta pas.
Il coula aussi vite que la nuée ardente était venue.
Des huit membres d’équipages, des trente passagers et des quelques rescapés, il ne resta qu’un seul homme. Il s’appelait Innocent Jean-Baptiste. Avec un nom pareil il apporta sans le vouloir de l’eau au moulin des bigots et des illuminés qui accusèrent, après le massacre, les Pierrotains d’avoir offensé dieu par leurs pratiques coupables. Et le seigneur, pour se venger de ces ouailles qui ignoraient ses enseignements, fit cracher le feu sur "la Sodome des Antilles". Seuls les pieux obtinrent sa miséricorde. Forcément.

Quatre-vingt-quinze années après le cataclysme le Diamant est là, posé sur la vase, couché sur le flanc, juché sur une petite colline qu’on a tôt fait de transformer en Tertre. L’épave qui, de la proue à la poupe disparaît dans le bleuâtre, prend alors la dimension d’un mémorial. Sur le sable crémeux son squelette symbolise autant la puissance de l’éruption que l’homme démuni et implorant.
Placé un peu en retrait de la proue, à une dizaine de mètres, je vois l’épave surgir de nulle part. L’œil se promène le long de la coque, tourne autour des planches crevées, pénètre les déchirures et glisse insensiblement vers l’élément liquide qui a absorbé la poupe. Il faut se déplacer sur la gauche pour que celle-ci se détache. La sensation d’irréel est alors moins forte mais l’épave, qui n’est plus qu’une grosse chaloupe échouée, devient témoignage.
Je reste un long moment à la contempler, de loin. Le temps a fait son œuvre, malgré la solidité de la construction. Tout ce qui était organique a disparu, bois, tissus, cordes, hommes. Des trous s’ouvrent partout, des fissures dessinent des sourires morbides dans la quille.
Je suis maintenant dedans. À ma gauche et à ma droite la coque, qui finit de perpétuer l’histoire. Là où je rentre il fait noir mais au fur et à mesure de ma progression la lumière pénètre par des éventrations.
Une émotion me traverse soudain le cœur : je viole un cimetière. Aussi excitante que puisse être une épave, me dis-je, elle n’en est pas moins, toujours, un sarcophage, dans lequel des hommes sont morts sans peut-être s’en rendre compte. Je ne dirai pas que j’entends les cris d’agonie des passagers étouffés par la nuée, ce serait littérairement trop facile, mais une drôle d’impression m’a saisi, comme celle qui étreint le voyageur-historien quand il salit ses chaussures sur la terre de Douaumont.

Là où l’eau stagne, il y a des antipathaires. Et comme l’eau stagne là où il n’y a pas d’ouvertures sur l’extérieur, je ne bouscule les anthipathaires que dans l’obscurité.
Ce sont des longs fils épais, courbés en canne, torsadés en fil de fer, mouvementés comme le fouet. Les frôler n’est pas comme toucher une éponge : ils ne donnent pas l’impression que la vie a, dans un grand optimisme, décidé de fleurir ce mausolée. Non. Ces virgulaires font plutôt apparaître dans mon esprit des images en noir et blanc de champs de bataille où, dans le fumier humain, des chimères apparaissent. Dressées hors de terre, tordues, sans formes, sans couleurs, elles se gorgent de la peur et de l’angoisse de leurs géniteurs et poussent, tendues vers le ciel, jusqu’à ce que la mémoire humaine oublie le malheur qui les a générées.
Elles sont ce qui pousse après l’horreur, elles sont les croix sur la terre labourée par les bombes.
Elles sont les premières à profiter de l’aubaine mortuaire. Comme les vautours ou les mouches, les hommes ne les aimeront jamais car ils croient que ces créatures se nourrissent de l’âme des défunts.
Je n’irai pas jusque-là : je ne les trouve que moches.
Dans ce navire perdu ces proches cousins des anémones et des coraux qui alignent leurs polypes d’un seul tenant, semblent se tordre de bonheur. Ils vivent, se reproduisent et filtrent l’eau à l’abri du monde. Ils sont nombreux. On les pousse comme on chasse des lianes tropicales. La plupart sont d’une couleur indéfinissable même sous mon phare. Les plus beaux sont aussi épais que jaunes. Je laisse mes yeux tomber sur une de ces touffes. Chaque tige est prise de convulsions. Elle est déformée d’une façon que ne reproduise aucune de ses sœurs. Elles ont toutes l’air de lutter, je croirai presque qu’elles ont mal. En m’approchant je constate qu’elles sont poilues ! Me collant le masque sur une des branches j’observe les polypes qui ont sorti leurs tentacules. Dès qu’ils me sentent ils rentrent sans gloire dans leur estomac.

Face aux déchirures qui conduisent la lumière dans cette coque ténébreuse, les anthipathaires ne sont pas. Ce sont les éponges et quelques gorgones plumeuses qui les ont remplacées car elles ont besoin d’un minimum de courant pour fonctionner. Elles ont aussi besoin de lumière : certaines de ces molles bestioles fortement colorées ont en effet dans leur chair des algues symbiotiques qui, sous l’effet de la lumière solaire, fabriquent des sucres grâce à la photosynthèse, comme toutes les plantes. En échange de ces sucres énergétiques, éponges et gorgones concernées leur fournissent le gîte et une partie du couvert grâce à la digestion de leurs proies.
Je sors par l’étrave et me retourne. Le navire est devenu diaphane.

Sur la pente de la colline est allongé un autre déchet. C’est la barge du Diamant.
L’anecdote est la suivante : le Diamant, dont le cœur était gros, fut pris d’une vive émotion face à tous ces réfugiés qui l’appelaient de son nom ; il décida alors de s’atteler à une barge pour y mettre les infortunés. Ce n’est donc pas une quarantaine de personnes que le borneur a envoyée par le fond mais une centaine ! C’est ce que l’on dit en tout cas au plongeur venu de Métropole, c’est ce qu’on lit aussi partout.
Eh bien, je vous l’écris comme je le sais, c’est faux !
Marc Guillaume et son équipe sont en effet allés gratter la barge-du-borneur et n’y ont trouvé que des traces de sucre, qui étaient, ont-ils conclu, en trop grandes quantités pour être simplement tombées des poches des rescapés. Donc ce n’était pas une barge à rescapés. C’était une barge à sucre. Était-elle accrochée au Diamant ? On ne voit vraiment pas pourquoi.
C’est donc l’esprit serein que je visite cette nouvelle épave : la mort n’y a pas soufflé son haleine fétide.
Elle menace de glisser vers le fond de la Baie, penchée comme elle est. Elle n’est pas ce qu’on a fait de mieux en matière d’architecture navale. Elle est comme toutes les barges, fonctionnelle et impersonnelle.
Une gigantesque éponge urne semble la commander, dressée sur la poupe. En tournant autour je dérange un groupe de jeunes poissons anges français. Ils doivent être difficiles à attraper : leurs bandes jaune vif sur fond bleu marine disloquent leur forme et les éparpillent aux yeux d’un prédateur pressé. Pour lui ce ne sont que des bandes jaunes qui dansent dans les remous.
Je balaye la barge de mon pinceau lumineux. Un Beauclaire soleil vient à ma rencontre. Il est gros et tout rouge. Ses yeux d’un noir profond sont le signe d’une intense vie nocturne : comme le mombin, le beauclaire sort la nuit de son abri pour aller tutoyer le plancton.
Dans l’épave je trouve une passiflore sans ses demoiselles. Celle-ci a décidé d’adopter des bébés crevette transparents, des periclimenes, qui ne risquent plus rien de leurs prédateurs. Ces crevettes sont décidément superbes. Dans toutes les mers de la planète elles ponctuent leur invisibilité de tâches bleues et roses qui, seules, les font dénicher. Elles s’affairent sous ma lumière à débarrasser l’anémone des reliefs de ses repas.
En ressortant du bateau le regard est attrapé par le Diamant qui trône comme un mégalithe sur un tumulus. Le long de la coque des débris s’enfoncent.

Sous un de ces détritus, une anémone boucle fait interpréter la folie à ses tentacules tire-bouchonnés. Leur invité n’est ni une demoiselle ni une crevette mais une araignée de mer très bizarre. Un restaurant de fruits de mer tenant à sa clientèle ne vous la servira jamais : il n’y a rien à manger. L’abdomen est invisible. On ne peut que s’en faire une idée. Il est en fait ce petit triangle entouré de deux yeux ridicules et surmonté d’une antenne de cibiste.
Les pinces fines qui font sourire cette frêle créature ont le bout bleu et servent d’avertissement. Elles me disent : "Halte là " et je ne m’approche plus. Des pattes graciles la supportent, elles sont interminables et ne s’enfoncent pas dans la boue. Le crabe à échasses, c’est le nom du crustacé, ne veut sûrement déranger personne !
Petite araignée est marron et vit en groupe. J’approche un doigt et toute une flopée sort de derrière l’anémone, bien décidée apparemment à me dévorer sur place. Mais quand j’allume l’halogène elles fichent toutes le camp !
Et bien, pauvre anémone, te voilà rudement protégée ! Chasse-les et préfère-leur les demoiselles !
En fait ces araignées qui répondent au nom compliqué de Stenorhynchus seticornis ne vivent pas en symbiose avec leur hôte. Elles profitent simplement de son effet dissuasif. Elles la protègent comme elles peuvent mais ne se risqueront jamais à perdre les pattes pour défendre ses tentacules !
Il est temps de repartir vers l’air mais je m’attarde un peu sur une autre épave, le Dahlia.

Ce Dahlia-là n’était pas à Saint-Pierre le jour de sa fin. Il y était en 1930, on ne sait pas grand-chose sur la date exacte, et a coulé on ne sait trop comment. On croit savoir que c’était un dragueur. Il est long, large et mal conservé. C’est tout ce que j’en peux dire. Mais il vaut quand même quelques coups de palmes : au milieu de ce qui fut son pont trône, bien fixé, un incroyable massif d’éponges jaunes, haut d’une bonne cinquantaine de centimètres, tend ses individus dans toutes les directions. Il s’en faut de peu que j’arrache le bouquet pour l’offrir à mon guide : il est si beau !

En remontant la plaine qui nous ramènera au sec je croise des holothuries en pleine digestion. Ces gros concombres de mer sont tâchés de marron et couverts d’aspérités. L’anus grand ouvert, ils rejettent joyeusement un sable tout à fait blanc. C’est qu’il a été débarrassé des saletés qu’apprécient beaucoup les concombres. En fait, les holothuries font comme nos vers de terre. Les plages de sable blanc sur lesquelles viennent cuire des millions d’hommes et de femmes ne sont surtout en réalité qu’un lit de crottes !
C’est parmi quelques-uns de ces curieux phalliques cousins de l’étoile de mer que deux yeux m’attirent. Ils sont globuleux, gros et noirs. On dirait des œufs de crapauds. Je les intéresse car ils me suivent.
Sous les yeux, une bouche, ouverte, travaillée par un haut-en-bas. Figée dans un rictus de gargouille, elle sort des dents pointues. La gueule est large, trapue. Je me pose et ne la quitte plus des yeux. Un des siens tourne dans son orbite et m’énerve.
Tiens, gros poisson inconnu, que penses-tu de ce tuba ?
J’approche l’objet, l’enfonce dans le sol, creuse un peu, le colle à la peau de bête. Elle ne bouge pas. Seul l’œil tourne de plus belle.
Enfin je lui tapote la bouche. La réaction est immédiate. La gueule semble se casser complètement, la bouche s’ouvre comme un angle droit et se referme sur le tuba ! J’essaie de le dégager, mais la pression est incroyable ! La bête sort un peu de son trou pour prendre de l’élan puis se contracte, tirant toujours plus l’ustensile. Je crains de le perdre. Mais elle a dû le goûter car, tout en rentrant dans sa tanière de sable, elle le lâche. Ce poisson n’aime pas le plastique.
Je viens d’énerver un congre, le seul de la Caraïbe, qui vit dans le sable et chasse le poisson quand il fait noir.

Jacky est content car il n’en a pas vu souvent, du congre. Comme de la caulerpe. Sous à peine trois mètres de la surface que la pluie clapote je lui montre une touffe ridicule de Caulerpa taxifolia, cette algue qu’en Méditerranée on a appelé tueuse. Ici elle ne dépasse pas dix centimètres, là-bas elle atteint les 80. Elle y pullule et c’est embêtant. Je peux vous le dire, cela fait deux ans que Claude Rives et moi-même l’étudions. Nous sommes des inconditionnels de caulerpa !
Encore une fois la mer nous recrache sur le sable. Il nous faut escalader le ponton. Un Antillais moustachu, maigre et petit, s’agite sous le soleil. À cette heure-ci c’est périlleux. Mais il ne craint plus rien : il marche en parlant, s’arrête, prend le temps d’une réflexion, puis va se poser devant la fontaine de la place Bertin qu’il dispute. L’admonestation terminée il s’en retourne sur le ponton et, le doigt levé, jure en créole. Il s’assoit et semble calmé quand soudain, travaillé par une émotion incontrôlable, il repart, décidé à se faire entendre, vers la fontaine qu’il insulte. Et cela ne le fatigue pas ! Cet homme semble fâché contre la vie. La raison l’a quitté. Il vit tout seul et parle avec Saint-Pierre. Il ne nous a même pas vus.


La Gabrielle et ses morues !

Cette fois-ci nous partons en bateau.
Claude est avec nous. Il m’avait dit : "tu vas voir, j’ai loué une bonne yole à un bon pêcheur".
La yole est belle, longue, bleue et rouge, rassurante, mais quel pêcheur !
Quand je le vois tenir sur ses jambes je me demande comment il est possible que je tienne sur les miennes. Ses cuisses sont des poteaux de soutènement, ses bras sont comme mes cuisses. Je vais pour lui dire bonjour et me retrouve dans l’ombre de sa carcasse. Il est là, sous un grand chapeau, tout sourire, et me tend la main. La mienne dans la sienne me fait l’effet d’un oisillon dans son nid. Il me secoue, me repose à terre et me dit :
"Patrice Martial, je suis pêcheur au Prêcheur" ;
"Frédéric Denhez, je suis journaliste et je ne vous dérangerai pas sur votre bateau, n’ayez crainte."

Comme il connaît la Baie aussi bien que les poches de son short, Patrice nous mène vivement à la Gabrielle. Une chienne nous accompagne. C’est Michou, le caniche de Jacques-Yves. Un air de famille relie l’homme à sa bête : tous les deux frisés et aiment l’eau car sitôt le moteur arrêté, Michou saute à l’eau et y attend son maître !
Nous la rejoignons, Claude, Jacques-Yves et moi-même, et descendons dans le bleu.
Alors que mes collègues sont déjà au fond je suis encore à trois mètres les doigts sur le nez à essayer de convaincre les tympans de me laisser faire ma vie. Quand ils se décrispent je me laisse couler, à l’horizontal, bras et jambes en étoile afin d’aller le plus lentement possible. L’eau est claire et bleue, des petites algues sont en suspension. Je tourne les yeux et tourne la tête dans l’espoir qu’un poisson de bonne taille ne vienne me tourner autour. En vain. Le bleu s’intensifie et se charge de noir. La température est toujours de 28 °C et me plonge dans des abîmes de perplexité : comment se fait-il que dans ces eaux qui n’ont pas bougé depuis de semaines une thermocline ne s’est pas installée ? Car le soleil ne chauffe habituellement d’une mer calme que quelques mètres d’eau. En dessous de cette couche réchauffée, l’eau perd des degrés et fait frissonner le plongeur sur un mètre ou deux. Ici, point de frissons, point de thermocline.

J’oublie vite cette interrogation océanographique quand l’épave m’apparaît. Doucement elle se suggère, puis se dessine comme une lueur. Enfin elle surgit pleinement, posée bien plat sur la vase, inclinée le long de la pente, la proue moins profonde que la poupe.
Les "étambrais", joli mot que se sont transmis les marins pour désigner les trous dans lesquels les mâts sont dressés, sont encore visibles. Je crois même voir les trois mâts mais rien n’est moins évident dans cette boue. Le sédiment s’est ici déposé en masse, la Gabrielle doit être dans une zone sans courant.
Ceci expliquant peut être cela les invertébrés n’excitent pas la curiosité. Il y a bien quelques éponges filtrant en conciliabule, une foule d’hydraires battant des plumes, quelques antipathaires se tordant sournoisement sous la coque ; il y a certes des anémones qui tentent d’attirer les gogos en faisant danser leurs tentacules, j’observe même longuement un crinoïde sorti rabougri de sa nuit et qui, téméraire, n’est pas encore rentré dans sa cache alors que le jour est venu ; mais par rapport à tout ce que j’ai vu ailleurs, la Gabrielle a l’air bien pauvre. Est-ce l’absence de courant qui empêche les larves de venir jusqu’ici ? Où bien neige-t-il trop de sédiment ?
L’épave n’en reste pas moins belle. Elle semble intacte malgré le temps, la vie, la houle, le sel, les cyclones, les filets et les plongeurs.

Comme pour toutes les autres, ce sont Dan Pastorino et Michel Météry qui l’ont retrouvée, explorée puis "inventée", c’est-à-dire déclarée et nommée officiellement auprès de la Capitainerie. La Gabrielle était elle aussi connue depuis longtemps des pêcheurs qui y bloquaient leurs filets. Comme ils juraient en montrant leur outil de travail déchiré, cela a fini par tomber dans l’oreille de chasseurs sous-marins puis des très rares plongeurs Pierrotains.
Ces derniers commencèrent à provoquer des attroupements de curiosité en 1966 quand Dan Pastorino sortit des fantasmes le premier club de plongée de la Martinique à Fort-de-France. Évidemment au courant qu’il s’était passé une épouvante à Saint-Pierre en 1902, il mit en relation les épaves citées par les rescapés, celles visibles sur les photos d’époque et les destructeurs de filets. Devenu complètement fondu d’épaves, n’ayant plus comme seul souci de plongeur que de trouver un nom à toutes celles qu’il trouvait, Pastorino ratissa systématiquement la Baie de Saint-Pierre et les archives locales.
En 1972 débarque en Martinique Michel Météry. Son entreprise métropolitaine de bungalows et de hangars l’y a envoyé faire le VRP. Natif de Montélimar Météry a fait tous les métiers, il ne connaît de l’eau que celle de sa douche matinale et de la pression que celle de ses chefs. Il rencontre Dan Pastorino et la révélation vient à lui. Non pas que ce dernier ait éveillé en Météry des sensations nouvelles ou lui ait révélé un message prophétique, mais il l’initie tout simplement à la plongée. Michel Météry est très vite infecté par le virus des épaves et est gravement atteint. Il n’est toujours pas soigné.
C’est lui qui invente la Gabrielle en 1974. Après l’avoir visitée, grattée, mesurée, comparée avec les documents d’archives - c’est un historien amateur de talent - il tombe un jour sur un quart de matelot marqué "Gabriel". La certitude se fait en lui comme la foudre tombe du ciel : cette épave est bien la Gabrielle, il le pensait, il en est maintenant sûr. S’il manque deux lettres c’est que l’eau les a naturellement dissoutes.

La Gabrielle était donc une goélette à trois-mâts jaugeant soixante tonneaux, construite comme beaucoup d’autres dans les chantiers de Liverpool, en 1892, et armée par la maison du sénateur radical-socialiste Amédée Knight à Saint-Pierre. Elle transportait vers l’Europe du cacao, du café, du sucre, du rhum et ramenait de la mélasse depuis la Guadeloupe. Ce produit aussi malodorant que son nom le laisse supposer est la base de la fabrication du Rhum.
Le 8 mai de la mille neuf cent deuxième année de l’ère chrétienne la Gabrielle était en rade. Elle venait de décharger sa cargaison. Quand la nuée parut à l’équipage, tous les hommes se réfugièrent dans la cabine du capitaine, la mieux placée pensèrent-ils pour résister au déchaînement probable des éléments. Mais ils oublièrent, les étourdis, de fermer les hublots. Ils moururent donc tous ensemble, asphyxiés, brûlés de l’intérieur pendant que leur navire prenait l’eau. Il sombra vite car les sabords étaient ouverts mais coula lentement car il avait dans ses cales des fûts vides, remplis d’air. Aussi la Gabrielle resta un long moment entre deux eaux, ballottée par la houle, jusqu’à ce que la mer ne vienne à bout de l’étanchéité des tonneaux. Alourdis, ils entraînèrent l’épave vers le fond.

Mais il y a un problème, de taille : sur le papier la Gabrielle mesure vingt-trois mètres. Dans l’eau, les archéologues du GRAN ont déroulé un décamètre et ont lu : quarante-trois mètres ! La Gabrielle aurait-elle grandi après sa mort ? Une épave rétrécit souvent car elle est rongée et perd des morceaux, mais une épave qui s’allonge, cela ne s’était encore jamais vu. La seule explication était que la Gabrielle n’était pas la Gabrielle.
Les hommes de science fouillèrent et trouvèrent des tonneaux. Ils s’y attendaient. Mais point de trace de mélasse dans ces fûts en bois : des vertèbres !
Après analyses faîtes dans un labo d’Aix-en-Provence la science dit ceci :

"Amis plongeurs, vous vous êtes tous mis le doigt dans le masque, cette épave ne peut être la Gabrielle car ces vertèbres étaient jadis celles de morues". De morues de dix kilos précisa-t-elle, séchées et transportées en fûts pour nourrir les Pierrotains qui la consommaient sans modération (même en 1997 : il n’est pas rare dans les rues de Saint-Pierre de rencontrer au petit matin un pêcheur petit-déjeunant d’un sandwich à la morue séchée…).
Mais si ce n’est pas la Gabrielle, qui est-ce donc ? Les chercheurs trièrent des fiches, tournèrent des pages, comparèrent des photos et passèrent à la question des descendants de capitaines de navires ancrés dans la Baie-du-dernier-jour. Ils mirent alors le doigt sur un nom : Biscaye. Ce bateau, trois-mâts de cent cinquante-neuf tonneaux construit à Bilbao en 1878 et armé à Bordeaux faisait la navette entre son port d’attache, Saint-Pierre-et-Miquelon où il chargeait de la morue, et Saint-Pierre-de-la-Martinique.
Alourdi par sept cent tonneaux de morue séchée, le Biscaye et ses dix hommes d’équipage est entré le 27 avril 1902 dans la Baie pour n’en plus ressortir.
Tout concorde donc. Sauf, encore une fois, la longueur : le Biscaye précisait sur sa carte d’identité une longueur de pont de trente-deux mètres. Ce qui fait donc encore onze mètres de moins que l’ex-Gabrielle.
Le brouillard, après s’être ouvert s’est refermé.

Bien loin de mes préoccupations historiques Claude et Jacques-Yves s’affairent autour d’un clou de pont particulièrement impressionnant. Je les laisse à leurs bricolages et descends jusqu’au safran qui pend à quarante mètres de profondeur. Il est encore attaché à la poupe, mais ce détail ne suffit pas à dégager la vérité de la boue qui l’enferme toujours.
En remontant vers la poupe qui est dix mètres plus haut je tombe en arrêt devant un attroupement original : autour d’une gorgone battant le rythme de la mer se poursuivent trois espèces de grogneurs. Ça n’a l’air de rien mais en théorie les poissons vont en groupes par espèces et non par groupes d’espèces. On les appelle ici des gorettes et il y a là le tomtate, ou kia-kia, le jaune et l’imposant charbonnier. C’est un miracle que d’arriver à les distinguer ! Je les note vite sur ma plaquette afin que les effets de la désaturation ne me les fasse pas oublier.
Ces poissons sont sots de s’agiter ainsi car un filet est posé à quelques mètres d’eux. Haut d’une soixantaine de centimètres il traverse de la proue à la poupe feue la Gabrielle. Parti de nulle part il descend vers le bleu profond. Seul un jeune ouatabili, un mérou, s’est pris les ouïes dans une maille et roule des yeux quand Claude le prend en photo.
Voilà un filet certes long mais bien peu efficace. En fait, m’expliquera bientôt Martial, "on laisse le filet là pendant des jours, le temps que les poissons pourrissent".
"! ?" Sembla-t-il lire dans mon visage car il s’empressa de préciser :
"Quand ils sont pourris les langoustes et les crabes viennent pour les manger. Alors ils se coincent dans les filets".
Ah ! C’était donc un filet à crustacés !


Sur la Teresa, à boire et à manger

Après le Raisinier, les ancres, le Diamant et le Biscaye dit Gabrielle, descendons toujours plus profond et rendons visite à la Teresa lo Vigo.
Cette épave est une nouvelle probabilité. Les membres du GRAN l’ont classée parmi "les navires sur lesquels l’information est encore insuffisante". Le navire est pourtant cité par plusieurs auteurs, dont Michel Météry qui s’est inspiré de la monographie d’Alfred Lacroix sur l’éruption. Ce dernier, parcourant les ruines de Saint-Pierre, interrogeant tout ce qui ressemblait à un survivant et, surtout, à un témoin de l’événement, tomba un jour de mai sur un des deux rescapés d’une épave, la Teresa lo Vigo. Le récit de son sauvetage, épique, la description détaillée qu’il fit de son navire, les photos de ce dernier en rade de Saint-Pierre convainquirent Lacroix qui inscrivit alors la Teresa sur sa liste d’épaves. Un jour, Michel Météry trouva une vieille carcasse pourrissante dont les dimensions et quelques détails correspondaient en tout point à la Teresa. Il l’inventa.
Mais quand les chercheurs du GRAN, encore eux, décidèrent en 1990 de faire l’inventaire exhaustif des épaves de la baie, ils ne dégagèrent des archives que des incertitudes. Sur la liste du Lloyd’s des navires "considérés comme présents" sur la rade le 8 mai 1902 et "réputés perdus", la Teresa lo Vigo n’apparaît pas. Elle n’est pas non plus côté "Véritas".

Créé en 1828 à Anvers, ce bureau de renseignement pour les assurances entretient depuis sa naissance des statistiques sur les naufrages aux quatre coins du monde. Il "cotait" qualitativement la plupart des navires assurés par ses soins ou par ceux d’une autre compagnie, dont forcément le Lloyd’s. Le problème est que la Teresa n’a vraisemblablement pas été cotée par Véritas et n’apparaît donc pas dans les registres de 1901 et 1903, dont la comparaison permet de dire si oui ou non une épave entrée dans la Baie de Saint-Pierre y a coulé.
Mais tous les navires du monde n’étaient pas cotés et rien ne prouve que la Teresa ne se trouve pas enfouie, à l’abri des regards trop rapides, quelque part dans un des gros livres de la Lloyd’s. La recherche continue. Patience…

Nous nous mettons à l’eau au niveau de la station-service qui est à l’entrée de Saint-Pierre quand on vient du Carbet. Encore une fois il faut se brûler la plante des pieds avant de se laisser porter par l’onde, ce qui fait rire des mémés créoles s’éventant avec un torchon. Si cela continue je vais avoir de la corne aussi épaisse qu’une semelle compensée !
Toujours aussi chaude, sans vent ni vague, la mer nous porte tranquillement vers la Teresa. Nous passons à l’ombre d’un yacht américain patriote. Son imposante bannière étoilée a pourtant l’air d’une vieille loque humide expirant sous le cagnard. Mais attendez que le vent se lève, elle se déploiera alors comme une armée en marche, sortira ses belles rayures et claquera dans l’air lourd tout son amour de la patrie ! Le yachtman nous salue de sa casquette et reprend sa contemplation de la Pelée.
La Montagne est verte et sans brume. On en voit le sommet. Saint-Pierre est à ses pieds et respire difficilement. Le soleil est derrière et la brûle. Le ciel est sans tache. Sur la plage des enfants jouent et aimeraient qu’on les amène à l’eau.

Quarante et un mètres. Le safran est là, détaché de son étambot. Il est imposant. Le bateau nommé Teresa devait certainement être important. Il s’étend sur un peu moins de quarante mètres, poupe vers le bas. Si l’on en croit Météry ce navire qui jaugeait beaucoup, cinq cent quatre-vingt-cinq tonneaux, était un trois-mâts barque tout droit sorti des chantiers Sestri de Bordeaux en 1871. Il a passé sa vie de navire à transporter de la Métropole vers les Antilles du bois de construction et des briques d’Aubagne.
Les briques d’Aubagne ! Tellement utilisées comme matériau de construction que les Pierrotains les ont fait entrer dans leurs chansons :
"Moin descen’n Saint-Pié, nou chech' daubanne, mais pas trouvé daubanne, mais trouvé bell’femme" disait l’une d’elle, ce qui voulait dire "Je suis descendu à Saint-Pierre, pour chercher de la brique d’Aubagne, mais pas trouvé de brique d’Aubagne, mais trouvé une belle femme !"
Ces briques sorties de la terre de Marcel Pagnol étaient le lest de la Teresa et de beaucoup d’autres navires.
Saint-Pierre n’était pas une ville de pierre, de brique et d’ardoise, c’était une ville de lests !

L’épave est le théâtre d’une manifestation. Des centaines, peut être des milliers de Marignans mombins sont autour et forment un coussin vivant que le phare recolore en rouge. Têtes à queux, sans bouger, ils sont en procession au ras de l’épave. Ceux qui sont dehors attendent d’entrer pour honorer quelque instinct animal, ça n’est pas possible autrement ! Je m’approche et les Marignans s’écartent, en bon ordre, respectant toujours la même distance entre eux et mon intrusion. Quand je tends le bras le banc l’épouse et en fait un double inversé. Quand je tape l’eau ils fuient tous en même temps, chef-d’œuvre de synchronisation et de précision, dans la direction opposée mais reviennent vite à leur place.
C’est à s’enfoncer la tête dans la vase toutes affaires cessantes : comment diable un prédateur peut-il en coincer un ? Il me faudrait une expérience mais il n’y a pas de cobaye dans les parages.
En fait ces mombins sont des jeunes, si j’en juge par leur taille. Ils ont dû être pondus là il y a quelques mois, ils ont grandi dans cette vieille carcasse à l’abri des tourmentes qui d’ordinaires font l’hécatombe parmi les nouveau-nés. Bientôt, dès que l’appétit sexuel leur tournera la tête ils s’échapperont vers d’autres abris pour perpétuer l’espèce mombine.

Magie des épaves ! Dans les mers tropicales, pauvres en plancton donc en tout, où elles se posent, elles se transforment vite en récifs artificiels. Dans cette Baie de Saint-Pierre sablo-vaseuse qui tombe vite vers les abîmes, la vie disposait de peu de supports stables pour œuvrer. Ici, même un gros caillou d’un mètre de diamètre est roulé par les cyclones. Alors, quand ils sont arrivés avec la bénédiction du volcan, ces bateaux désolés ont obtenu un gros succès. Les larves d’invertébrés qui jusque-là passaient devant Saint-Pierre sans même s’arrêter se sont intéressées à ces nouveautés et, bien vite, s’y sont installées. Des colonies sont apparues, des groupes ont progressé, des couples ont formé des générations. Les poissons chassés qui, avant, ne se hasardaient pas sur cette plaine de vase sans cache ni refuge se sont rués en masse vers ces centaines d’abris offerts. Ils pouvaient s’y planquer, y manger, s’y reproduire. Vivre. Alors les prédateurs sont arrivés et, depuis, maraudent autour des épaves.
En langage scientifique on appelle cela "l’effet réserve" : chacun de ces anciens navires est une microréserve naturelle, un champ d’éponges, une forêt de gorgones, un parc à invertébrés, une réserve halieutique. Sans elles on peut se poser la question suivante : les pêcheurs pêcheraient-ils encore ? Car ils pêchent trop dans les eaux de la Martinique. Les prises ne cessent de diminuer.

L’épave est belle. Je ne suis pas le premier à l’apprécier car un gros trou creusé sous la proue signe l’expertise d’un plongeur-archéologue-amateur dont les découvertes ne finiront pas, c’est certain, sous la poussière des musées de Saint-Pierre. Il faut dire qu’en plus d’être jolie, celle qui se fait appeler Teresa est riche.
Elle me montre des tas de cordes, encore parfaitement lovées et bien posées sur ce qui reste des bordés du pont. Le temps, la mer et la vie ne semblent pas les avoir touchées. Elles reposent là comme le jour du naufrage. Mais il suffit de prendre un bout de cordage entre ses doigts pour le voir se résoudre en poussières noires et disparaître en une inspiration. C’est comme cela que nombre d’épaves ont fini de se dissiper : la main de l’homme, guidée par la curiosité et motivée par l’envie, travaille bien plus vite et beaucoup mieux que les éléments.
Le regard ne se borne pas qu’à ces tas de cordes en sursis. Conduit par l’intuition et la connaissance du commerce maritime de l’époque il furète et entre dans des tonneaux. Noirâtres, effondrés, il n’en reste par endroits que le cerclage ou le couvercle mais en fouillant un peu les yeux dénichent une chaîne de tonneaux emboîtés les uns dans les autres, soudés par la corruption du temps. La mélasse qu’ils contenaient a dû nourrir le biotope pendant un long moment et la vie, repusse, n’est pas encore sortie de sa digestion : les fûts ont à peine quelques cheveux d’hydraires.

Seul un Poisson flûte à points bleus maraude à leur voisinage. Il est en fait un des poissons les plus courants de cette Baie de Saint-Pierre. Dressé comme un mât, la tête en bas, il ne bouge pas. Il attend. Il est remarquable.
Il faut penser pour s’en faire une idée à une seringue motorisée. Des sortes d’ailes ondulent et, d’un coup, propulsent l’instrument d’analyse hors de la vue. Il est tout en long, cylindrique comme un spaghettini mal dégrossi. Sa queue est un fin filament maintenu droit par ces deux paires de nageoires. Mais ce n’est pas par la queue que le poisson flûte pique. C’est par sa bouche longue comme un bec d’avocette. En fait, elle ne pique pas, elle aspire. La bête est rigide, ses yeux tournent et attendent qu’un mouvement les arrête. Alors, si ce mouvement signe la présence de bonne chair imprudente, la seringue va, vite, et le petit poisson ou le petit crustacé insouciant est aspiré sans rien comprendre.
Le Poisson flûte est un grand chasseur. Le voir à l’œuvre fait douter de l’intérêt de la gueule démesurée du mérou ou des épines du poisson lion.
Les spécialistes du monde des poissons lui ont donné un nom honteux : Fistularia. Il n’a pourtant rien d’un canal crachant du pus mais, renseignements pris, Fistularia vient de fistularius, tuyau. Ah, comme le latin nous aide, nous naturalistes ! Décortiquez un nom d’espèce et son image vous sautera aux yeux !
Le poisson flûte me suit car il doit déjà sentir les proies que mes palmes ne manqueront pas de dégager. Je fais pourtant attention à ne rien soulever. Je palme à l’économie. Sur un fond de sable mieux vaut oublier le palmage académique appris à la piscine au profit d’un mélange de brasse et de mouvements tournants en hélice des chevilles.

L’autre cachotterie de la Teresa est sa collection de bouteilles. Une fois qu’on en a détecté une on voit toutes les autres. Certaines ont été un peu tordues par la chaleur de l’incendie allumé par la nuée ardente, mais la plupart sont entières. Je ne préfère pas y toucher car chacune doit abriter un petit poisson ou une collection d’invertébrés.
Encore enfoncés, des clous de cuivre verdis par leur séjour sous-marin sont dressés à intervalles réguliers sur ce qui reste du pont.

Vers la proue un espace obscur apparaît sous la coque. Il n’en faut pas plus pour m’attirer. Quatre antennes reculent quand j’illumine la scène. Derrière chaque paire, une langouste. Le couple se met en garde et tend ces appendices, leurs pinces ne constituant pas un bien gros argument face à l’intrus. Le couple est de la taille requise pour venir s’allonger dans un plat avec une sauce au curry. Mais mon état de plongeur m’interdit de les subtiliser. Vive l’apnée !
Ces crustacés nageurs sont des nécrophages. Le moindre cadavre les fait sortir imprudemment de leur cachette. C’est le moment qu’attend le filet pour les étrangler. La tortue caouanne aussi qui, fin gourmet, se précipite sur la bonne chair cuirassée. Avec son bec de faucon elle pourrait les écrabouiller d’une mimique mais elle craint pour ses yeux : quand la langouste sent que la mort est derrière elle, elle se retourne et tend ses antennes comme des pics. Et souvent la tortue abandonne la partie.

Je cherche maintenant une cuvette. Pas une cuvette de water-closet, non, une simple cuvette. Une cuvette pour faire la vaisselle, par exemple, ou pour tremper ses pieds. Parce que le 8 mai de l’année 1902, vers les huit heures du matin, il y avait une cuvette qui traînait dans une cabine de la Teresa. Elle sauva un être humain.
Quand le volcan explosa, pendant que l’équipage commençait à agoniser dans tous les sens, un homme se précipita dans sa cabine, la tête la première dans sa cuvette pleine d’eau. Cela et ses vêtements épais le sauvèrent. Il n’eut même pas une brûlure. L’histoire a perdu le nom de ce mousse et c’est bien dommage car il aura conféré des lettres de noblesse à la cuvette.
Mais il ne fut pas le seul rescapé. Un matelot jeté à l’eau resta en vie et put sauver, accroché à un morceau de bateau, une douzaine de malheureux. Le croiseur Suchet récupéra le tout quelques jours plus tard. Le nom de ce courageux garçon n’est pas parvenu jusqu’à ma connaissance, ce qui ne m’empêche pas d’avoir une pensée émue.

En faisant nos paliers le long de la pente nous sommes croisés par un énorme banc de jeunes poissons argentés. Ils ont formé un drôle de ruban sans épaisseur qui ondule tel un serpent d’eau et s’en va vers les profondeurs. Il m’a été impossible de déterminer à quelle espèce ils pouvaient appartenir.
À six mètres, il faut que je soulage ma conscience, j’ai commis un crime : à force de titiller un cérianthe pour le faire rentrer et ressortir de son tube enfoui, j’ai fini par le tuer, proprement. J’ai laissé son cadavre transparent, déchiré, les tentacules détachés, à la merci de tous les charognards de la baie. Il était pourtant beau avec sa double couronne de tentacules, l’extérieure pour capturer, l’intérieure pour conduire les proies à la bouche. Je ne recommencerai plus !
Quand nous sortons de l’eau les mémés sont encore à s’éventer. Le soleil est maintenant bien dressé et fait couler le plomb sur les physiologies. Après plus d’une heure passée dans l’eau il nous faut maintenant ne plus rien faire, laisser tomber les aiguilles et boire quelques ti-punchs avant de retourner au bouillon.


Pour les voiliers éclatés, suivez l’éponge !

La promenade qui nous mène aux voiliers éclatés est une véritable randonnée naturaliste.
On commence par suivre sous une vingtaine de mètres d’eau une ligne d’éponges jaunes, tracée là sur quelques cailloux et résidus d’épaves enterrés dans la vase. Cette file d’attente spongieuse est un choc : que sont-elles venues faire là, regroupées comme elles sont, en plein milieu du désert ? Pourquoi s’esbignent-elles à s’allonger de la sorte ? J’ai eu beau chercher, je ne sais pas mais avant tout, car c’est choquant, elles n’ont laissé de place à aucune autre espèce de taille identique. Leurs larves ont eu plus de chance ou bien sont-elles plus résistantes que celles des autres espèces d’éponges ?
C’est curieux : une espèce colonisatrice est unique sur son territoire au début de sa phase d’expansion. Ensuite des concurrents arrivent, se font de la place, et un biotope apparaît. Là, on ne voit que des éponges jaunes, alignées comme des peupliers au bord d’une nationale. Et tout comme on trouve difficilement d’arbustes dans une peupleraie, la vie se fait discrète entre les tubes spongieux. Il y a bien des hydraires qui plument, des anémones qui dansent, quelques vers qui panachent, des limes qui baillent sous un rocher et des polymnies qui tentaculent, mais, globalement, j’ai la nette impression que les éponges ont fait le ménage.
Elles me donnent tout de même l’occasion de causer de la lime.

La lime rêche est le nom qu’on lui a donné. Conduit par l’instinct, le plongeur se tord la tête sous un léger surplomb pour éclairer des tentacules rouges, fins et agréablement disposés autour d’une bouche. Derrière cette bouche il y a un manteau également rouge qui bat tel un cœur. Quand le plongeur s’agite le manteau se ferme, les tentacules rentrent et la bouche s’obture. Reste alors de la lime qu’une amande calcaire que rien sauf la patience ne peut rouvrir. Ce bivalve fait comme sa cousine la moule : il filtre, mais en plus il colle le plancton convoité, sur ses tentacules gluants.
En Méditerranée la lime est baillante. Il est probable que la seconde soit une descendante de la première.

Je me remets à peine de cet étonnement qui m’a embué le masque quand j’arrive sur un autre prodige. Il faut avoir la bouteille bien sanglée sur son gilet car le spectacle qui s’offre au plongeur provoque son arrêt immédiat.
À quarante mètres sous la surface de la Baie de Saint-Pierre un expérimentateur a planté des éponges-urnes. Cela ne peut se concevoir autrement. À perte de vue ces éponges dressent fièrement leurs orifices, elles sont des centaines, elles dominent la plaine, c’est à s’en mordre les palmes. Il n’y a pourtant là que du sable, le courant est faible mais, allez comprendre quelque chose dans le fonctionnement d’un écosystème, elles se sont toutes envoyé l’information et sont venues s’installer là, comme on planterait des fromagers sur le plateau des mille vaches. Claude, qui a pourtant vu bien des choses en trente ans passés dans toutes les eaux salées de la planète, a l’attitude du pèlerin devant la terre promise. Jacques-Yves a bien réussi son coup : il a le sourire du collectionneur montrant sa pièce la plus rare.
Entre ces grosses éponges pousse toute la galerie d’invertébrés caraïbes. Les autres éponges sont tout de même peu représentées, non pas que les grosses urnes fassent fuir leurs larves, mais la plupart de celles aux formes étranges et aux couleurs acidulées qui excitent le plongeur juste sous la surface ne peuvent pas se nourrir aussi loin du soleil : leurs bactéries symbiotiques réclament beaucoup de lumière.
Après ces émotions zoologiques nous glissons au bas d’une falaise. Face à la mer profonde celle-ci est couverte d’antipathaires qui virgulent à profusion. Là encore le peuplement à l’air monotone mais ce n’est cette fois-ci qu’une apparence. Sur un de ces animaux coloniaux je tombe nez à nez avec un gobie qui, valsant bien accroché dans le léger courant, attrape sans effort du plancton.

Arrivés au pied du tombant nous sommes à moins quarante-cinq mètres. Les voiliers sont là, effectivement éclatés. Un fantôme hante ce cimetière. On peut le rencontrer quand la lumière est bonne. Mais seuls ceux qui ont de la curiosité et le regard aiguisé sauront le voir. Il faut survoler le fond et agrandir ses pupilles. Le fantôme sort alors de la vase. On n’en voit d’abord que la cuirasse puis, lentement, il apparaît pleinement. Il est squelettique. C’est le fantôme d’un voilier. C’était il y a plus d’un siècle un bateau en bois marchant à la voile, et ses propriétaires avaient riveté sa coque de plaques de cuivre afin de la garantir du temps. Le bois est parti mais les plaques sont restées. Elles dessinent toujours sa silhouette, de la proue à la poupe.
Mais ce fantôme a tout l’air d’un ange bienfaiteur pour les poissons. Ils sont innombrables. Un banc énorme de mombins noie la forme de la poupe et empêche d’en estimer la longueur. Des juvéniles de labres virevoltent partout tels des martinets après des moucherons. Quelques adultes sont là et attendent la proie. Celui qui est sur le balcon, à la proue, tout jaune sauf son dos qui est rouge, porte un nom de basse-cour : c’est le Pourceau espagnol. Sous le balcon il y a un poisson de même forme, le Mérou rayé, assez terne dans son affût mais toujours traversé par cinq bandes sombres. Il ne doit pas être aussi gros qu’il me semble car certaines de ses proies logent avec lui. C’est le cas notamment d’un petit groupe de poissons écureuils à longues mâchoires. Nageoires déployées ils sont en suspension. Attendent-ils un frémissement de mérou pour décamper ? Ils iraient peut-être alors rejoindre leurs cousins mombins dans leur nuage.
Un gros Rombou lune est couché, bien camouflé, sur une bordé de cuivre. Il est aussi plat que le Poisson plat et aussi ocellé que lui. Alors pourquoi donc n’est-ce pas un Poisson plat ocellé ? Parce qu’il est nettement plus gros et que ses ocelles sont d’un bleu indubitable. Il est peu courant de voir ce poisson de sable sur un morceau de cuivre. Fatigué de notre voyeurisme il décolle et s’envole.
Au moment où nous repartons un Daubannet trembleur, représentant mastoc de la famille des sars, dégage de sous la poupe et nous accompagne un moment. On l’a baptisé aussi gueule pavée mais je me demande bien pourquoi. Il nous quitte quand nous remontons la falaise à virgulaires.


Risque de narcose pour pas grand-chose !

À défaut de lui avoir trouvé un nom les plongeurs de Saint-Pierre l’ont naturalisé : le yacht inconnu dans les archives comme dans les mémoires est devenu le yacht italien. C’est là que nous allons. Nous en profiterons pour rendre visite au Clémentina. Souvenez-vous, nous ne sommes pas passés très loin : c’est tout à côté des "Ancres " !
Puisqu’il n’a pas de nom donnons-lui un numéro. C’est dégradant mais bon pour la mémoire.
Appelons-le "004".
C’est justement le numéro qu’il porte dans les registres du GRAN.
Sur la ligne de ce numéro on peut lire également dans la colonne "longueur du pont" :
"?", et dans la colonne "tonnage " :
"?" Mais dans celle marquée "bois" on trouve "chêne" et dans les "remarques" on lit "treuil à l’avant".
Donc personne ne sait rien sur cette épave, même pas sa longueur. Ce bateau a définitivement cessé d’exister. Il est en train de s’effacer de la mémoire des hommes. Enregistré nulle part, personne ne le réclame. Dilapidé par le temps, il est méconnaissable au point qu’une autopsie en règle n’apporterait rien à moudre au moulin de la connaissance. C’est un authentique tas de boue. Allons-y au moins pour voir ce qu’est un tas de boue.
L’épave est là, au bout de la plaine, après les ancres, pendue sur le petit tombant. Le mot épave saute aux yeux et prend dans l’esprit toute sa signification. Il n’y a plus de forme, que des morceaux. La charogne a été dépouillée de l’essentiel, elle a été découpée, mutilée, dispersée, dégradée. On reconnaît bien un treuil complètement concrétionné, un morceau de coque, quelques chargements, des barres de fer mais le cœur n’y est pas : cette épave n’est déjà plus qu’un lisier. Passons.

Nous étions à quarante mètres, nous voici maintenant à cinquante et un. Cela commence à faire beaucoup. L’air n’est pas plus dur à inspirer qu’en surface mais je sens tout à coup la narcose qui, avec malice, me caresse la nuque.
Elle cherche le contact.
Elle veut discuter.
Entrer dans ma tête pour palabrer sur tout et presque rien.
Mais face à elle il faut faire l’indifférent, être calme et concentrer l’attention sur ce que l’on fait. Ce que je fais.
Après quelques secondes je la sens s’éloigner, dépitée. Elle est partie vers mes compagnons de plongée, voir s’ils ne sont pas plus réceptifs à son charme narcotique.
Elle est pourtant belle, rien qu’à la sentir je suis pris d’ivresse et j’ai envie de l’étreindre. Mais c’est une veuve trompeuse qui ne pense qu’à dévorer. Elle est imprévisible. Ceux qui l’ont bien connue m’ont dit ceci :
"Elle n’a l’air de rien, on pense s’en séparer d’un coup de palmes mais non, elle est toujours là, de plus en plus possessive, son esprit dans celui de sa proie, en train de le corrompre, pour mieux l’annihiler."
Son but n’est pas l’amour, il n’est même pas de rompre une solitude terrible dans ces profondeurs. Il est de vaincre, pour perdre.
La médecine a pourtant trouvé le philtre qui la fait fuir, il est simple : il faut s’élever, remonter de quelques mètres ce qui, curieusement, la prive de ses emprises. Mais ça n’est possible que si l’esprit du malheureux plongeur est encore autonome. Sinon l’étreinte devient morbide, le plongeur perd sa cohérence et seul alors le hasard des comportements peut le sauver.
Je la vois aller d’un plongeur à l’autre mais à chaque fois elle se fait éconduire. Finalement elle se pose sur le sable. Elle regarde. À la moindre tentation elle reviendra.

La Clémentina était un petit bateau en bois d’à peine vingt mètres de long. On dirait une simple barque. Son nom apparaît dans les livres du Lloyd’s et dans la bouche de Michel Météry. Mais je n’ai pu rien apprendre de convaincant sur elle. Même Marc Guillaume m’a bien humblement avoué son ignorance. Tout ce que l’on peut en dire c’est qu’elle devait transporter des marchandises entre la Métropole et Saint-Pierre. C’est faible. C’est tout.
Poupe vers le bas, le safran est au-dessus de l’abîme. Vu d’en dessous la vue est saisissante. L’arrière de l’épave se détache à contre-jour sur la surface lointaine et dramatise l’ambiance. Même si l’on ne sait rien on comprend à cette vision qu’un drame affreux à dû précipiter la Clémentina vers le fond.

Sur cette épave désolante j’observe un phénomène curieux.
La proue est à moins quarante mètres, la poupe à moins cinquante et un. Sur la proue s’égayent des filtreurs de bonne taille, éponges, gorgones, hydraires. Sur la poupe, point. Seulement des hydraires et quelques éponges concrétionnées, ratatinées, sombres, flasques ou dures, c’est selon. Une curiosité tout de même : Cribrochalina, ensemble de feuillets verticaux d’éponges noirâtres au toucher de papier de verre.
En reprenant tout systématiquement du haut vers le bas je constate que c’est vers moins quarante-cinq mètres que la vie change presque complètement d’aspect : il se produit entre proue et poupe une renverse de faune.
J’ai beau regarder et faire des révolutions autour de la Clémentina, j’ai beau fouiller dans mon esprit, faire défiler tout ce que j’ai lu, vu et entendu, me rappeler ce que je crois savoir et ce que je pense devoir être, je ne comprends pas. Narcose ?
Le changement complet de forme des éponges laisse penser que seules survivent sous les quarante-cinq mètres celles qui n’ont pas d’algues symbiotiques dans leur chair. Donc que la lumière est subitement devenue trop faible pour les autres. Il y aurait ainsi un effet de seuil de la lumière qui, sous une certaine intensité, ne permettrait plus aux algues de fonctionner convenablement.
En admettant que la lumière diminue ici de moitié tous les sept mètres, à quarante mètres il n’y aurait plus que 2 % de la lumière inondant la surface, à cinquante mètres 0,7 % et à quarante-cinq mètres de profondeur, 1 %. Autrement dit, entre la proue et la poupe, l’intensité lumineuse diminue de moitié. Ceci peut-il expliquer cela ?
Y a-t-il d’autres hypothèses ? J’appelle les couleurs à la barre.
"Que reste-t-il de vous entre moins quarante et moins cinquante mètres" leur demandé-je.
"Plus grand-chose" répondent-elles. "Nos couleurs chaudes, le rouge, l’orange et le jaune, sont arrêtées par les dix premiers mètres d’eau. Seules peuvent résister à la profondeur le vert et surtout le bleu. Mais eux aussi ont du mal et, progressivement, perdent de la vitalité. À cinquante mètres il fait tout bleu, tout sombre". A priori donc la lumière n’a pas pu perdre de couleurs entre proue et poupe et, de toutes les façons, si des éponges algues poussent à moins quarante mètres, c’est qu’elles peuvent utiliser le bleu et le vert pour faire la photosynthèse.
Bon. Que reste-t-il ? Le courant. Peut-être qu’il n’y en a pas à la poupe.
Je vais voir.
Il n’y en a pas.
Mais il n’y en a pas non plus à la proue.
Le mystère s’épaissit.
Peut-être pleut-il du sédiment vers les moins quarante-cinq mètres ? Cela empêcherait la plupart des éponges de survivre : le sédiment bouche leurs trous. Non seulement je n’observe pas plus de vase déposée à moins cinquante mètres que dix mètres au-dessus, mais en plus, si c’était le cas, toutes les éponges auraient disparu.
Alors ? Alors je mets en accusation la lumière, dont l’intensité ne doit pas faciliter le travail des algues symbiotes hébergées.

Les apogons qui pullulent se foutent comme de leurs premiers alevins du cyclone qui ravage mes neurones. J’avoue avoir un léger faible pour ces poissons. Leur peau est rosâtre, leur corps grossier, une tache barre l’entrée de la caudale, un point noir encre la base de la deuxième dorsale. Mais surtout les apogons semblent préparer un mauvais coup : leurs gros yeux noirs prouvant leurs mœurs nocturnes est barré d’un épais bandeau sombre… Mais que font donc ces Apogons flammes à pareille profondeur ? D’ordinaire on ne les déniche au phare que dans la zone des trente mètres. Encore un mystère. Narcose ? C’en est trop, je remonte.
Mais pas sans avoir rendu visite à la murène tachetée qui est enroulée là, sous un morceau de fer. Ce n’est pas la première fois que je la rencontre dans ses eaux. Il est des murènes comme des chevreuils en forêt. Quand on est un peu discret et qu’on sait promener ses yeux on les rencontre à chaque promenade. Elles meublent alors les souvenirs des plongeurs qui, à défaut de requins ou de barracudas gigantesques tombent amoureux d’elles en leur prêtant des tailles que la nature ne saurait leur faire atteindre. La murène est au plongeur ce que le brochet est au pêcheur.
Celle-ci est plus petite que les autres. Toujours aussi tachetée sa bouche bat comme un cœur. Ses yeux semblent perdus et pourtant ils cherchent. Elle m’a vu. Elle me sent. Je suis entré dans son univers de messages codés. Une lumière s’est allumée dans son petit cerveau et lui dit : "intrus". Cela a déclenché un programme de veille active et inconsciente. Tout en continuant à sonder le paysage, ses sens me suivent. Je peux toujours retenir mes expirations, m’enterrer dans la vase ou me déguiser en gorgone elle saura toujours où je suis et aura une idée précise de mes intentions. Si je m’approche trop d’elle son système de survie va l’entourer d’une barrière que je n’aurai aucun intérêt à dépasser. Sinon, c’est l’attaque. La morsure. Cruelle et septicémique. Car sa gueule est un bouillon de culture où pourrit ce qui n’est pas parvenu jusqu’à son estomac. Mais il faut vraiment y mettre de la perversion pour pousser une murène à attaquer un plongeur !
En remontant toujours le long de la pente je manque de me fendre le crâne sur un gros oursin diadème. Je menace de l’écrabouiller quand un détail m’arrête : c’est un oursin-crêche. Entre ses piquants efficaces ondulent des dizaines de jeunes apogons. Sont-ils des parasites ou des symbiotes ? Encore un mystère. J’ai la nette impression qu’ils sont éboueurs. Ils ont l’air de nettoyer et les piquants et l’oursin en entier.
La plaine montante est ensuite creusée d’holothuries. Elles se sont enterrées, probablement pour préparer une vaste orgie à l’échelle de toute la baie, voire de la Martinique. L’état d’excitation est général et chamboule sous les carapaces.
Des crabes sont l’un sur l’autre, à demi enterrés, et attendent la félicité. Quand je les dérange ils s’enfuient par deux, mâle sur femelle.
Je m’échoue. Il pleut.


La perle des épaves est bien, le Roraïma

Nous sommes allés rendre visite à des voiliers, des vapeurs, des bateaux en bois, des navires en fer. Nous avons vu des épaves en bonne forme, d’autres dilatées, certaines émaciées. Nous avons pu admirer les richesses de la Teresa. Nous avons été un peu envoûtés par le Diamant. Nous avons même vu des ancres sans bateaux et des bateaux sans gouvernail. Nous avons découvert une vie foisonnante, riche et variée. Nous avons connu le règne de l’éponge. Nous sommes allés de plus en plus profond.
Il nous reste maintenant à honorer de notre curiosité la plus belle des épaves, la plus profonde, la plus connue. Le Roraïma.

Comme elle est profonde mieux vaut y aller en bateau. Question d’oxygène et de transport rapide au cas où. Nous montons donc Claude, Jacques-Yves et moi-même dans la Yole de Martial. Le trajet est court. Mais il nous faut attendre car des plongeurs sont déjà là. La visibilité ne sera peut-être pas au rendez-vous : ils ont dû agiter la vase. Laquelle met toujours un temps certain avant de daigner se reposer. Mais nous ne sommes pas pressés, nous sommes plongeurs, alors attendons.
Aujourd’hui le ciel s’est embrumé de nuages. Régulièrement, à leur vitesse, ils gênent le soleil. C’est rafraîchissant. Le vent qui mène ici une vie tranquille nous caresse l’échine dans le bon sens. La mer n’a pas pris une ride depuis hier. Elle écume à peine sous notre embarcation. Mais elle écume de rage car elle nous pousse vers le large et nous force à rester motorisés.
Le cache-col de la Pelée est devenu col de fourrure. Il descend bas. Sur ses flancs il a l’air de pleuvoir et l’eau de retrouver ses lits asséchés.
Patrice Martial a amené son fils qui "ne fout rien" et qui pêche. Il est à peine moins considérable que son père. D’un morceau de sardine il a fait un appât. Il n’a pas pris de canne, il a juste tendu son doigt autour duquel il a enroulé un fil de nylon. Pour l’instant la sardine est seule. Le fil pend mollement.
Les autres plongeurs sont tous remontés, ils ont le sourire de l’exploit réussi. L’un est couvert de boue. Cela promet

La descente, enfin, se fait en suivant le gros bout sur lequel Martial est venu amarrer sa yole. La corde est épaisse et recouverte d’un fin duvet d’algues qui la rend soyeuse. Aussi raide et stupéfiante qu’une corde de fakir elle est notre seul repère dans le bleu de plus en plus profond.
Jacky et Claude descendent vite, ils me sont maintenant invisibles. J’ai toujours pris l’habitude de descendre lentement, telle une feuille d’automne un jour sans vent. Non seulement parce que je suis un épicurien convaincu et militant, mais aussi parce que la tête me tourne quand je descends trop vite. Je me laisse donc lentement complètement envahir par le sentiment d’être nulle part. De vivant il n’y a plus que moi, sans poids, dans un univers sans dimension. Allez savoir s’il n’y a pas là quelque réminiscence de l’embryon que j’ai été !
Mais un embryon qui observe ! Vers les moins vingt mètres j’identifie formellement deux espèces de Caulerpa : la taxifolia et, deux mètres en dessous, la mexicana ! Je me congratule d’avoir pu départager les deux espèces. Ne croyez pas que la narcose est entrée dans mon cerveau, pas à vingt mètres ! Même Claude, dès que je lui aurais fait part de ma prodigieuse découverte, se précipitera sur le bout pour portraiturer les deux algues !

C’est juste après avoir enregistré cette admirable observation que le Roraïma m’apparaît. Je n’en vois d’abord qu’un murmure d’étrave, puis une proue qui surgit comme le hurlement du désespéré perdu dans l’indifférence. Vers trente mètres de profondeur le bout se divise en deux et enserre l’avant de l’épave. Elle m’arrive soudain en pleine figure. Elle est énorme. Elle est allongée sur le sable et se confond avec l’eau. Derrière la proue mes yeux, exorbités, crèvent mon masque pour voir jusqu’où elle repose. Ils se perdent dans le néant.

Le cœur battant plus que les palmes je me stabilise, à quarante mètres, à côté d’une gerbe de fleurs en plastique. Elle est faîte de roses et de narcisses. Un plongeur au cœur mou a dû la mettre là il y a peu car les ravages du temps ne l’ont pas, encore, atteinte. Une écharpe la barre. Il y est écrit "Aux marins morts le 8 mai 1902". Nous sommes près du 8 mai. On a voulu marquer l’événement. Peut-être est-ce un descendant d’un des rescapés du naufrage ? Un historien maritime ? Un amoureux de Saint-Pierre ? Un fan des bateaux à vapeur de commerce du début du siècle ? Un fou de belles épaves ? Un amateur de gerbes en plastique ? Un sensible à tous les malheurs du monde ? Drôle d’idée en tout cas. Une bonne raison a dû tout de même guider ses palmes jusqu’ici. Car les faits sont loin et l’épave n’est pas simple d’accès.
L’émotion morbide qui, dans le Diamant, m’avait traversée, profite de la décoration de cimetière pour me refaire une visite : cette fois-ci en effet, il n’y a pas de doute, je vais dans un mausolée. Des marins sont morts, leur souvenir hante sûrement le moindre boulon tout rouillé. Si j’étais croyant je me signerais à l’instant mais ne l’étant pas je me contente de poser, à côté de la gerbe émouvante, pour Claude.

Je laisse celui-ci à ses rêves argentiques et rejoins Jacques-Yves. Nous survolons les superstructures de la proue, vers l’arrière du bateau. Le pont a quasiment disparu. Il a brûlé avant de couler. Les antipathaires sont partout. Ils virgulent à tout va, et tire-bouchonnent partout où l’eau à l’air de ne pas être sans mouvements. Pour les concurrencer je ne vois pas là beaucoup d’éponges élancées, de gorgones importantes, d’anémones excitées ou de mollusques béats. Il y a les incontournables hydraires, plumeux, duveteux, poilus et en râteau, beaucoup d’éponges encroûtantes et quelques grosses éponges-papier-de-verre. Est-ce l’effet de la lumière qui baisse ? Ou plutôt celui de la retombée du sédiment ? Je ne sais. La réponse viendra peut-être de l’exploration totale de l’épave.

Toujours est-il que nous voilà entre les deux côtés de la coque, sous les superstructures de la proue qui est face à nous. Jacky m’indique une ancre concrétionnée. C’est l’ancre de miséricorde, celle que les marins lancent en tenant leur chapelet quand le sort du bateau ne dépend plus que du ciel. Nous nous enfonçons dans un coin, vers le sommet du triangle. La tête sous un plancher de fer rouillé, nos bulles, cœurs d’eau, s’interrompent sur le plafond. Elles s’y étalent en gouttes puis en flaques et essaient de retrouver le chemin de la surface. Si le temps vient déplacer l’épave où ouvrir quelque fissure, ces miroirs d’air s’animeront et, d’une sphérisation, gagneront l’atmosphère où elles se dissoudront.
Le phare embrase notre enfermement. Nous sommes coincés dans la coque rétrécie avec quarante-six mètres d’eau sur la tête. Jacky tend son doigt : il m’indique une surface. Une pellicule d’eau réfléchit ma lumière. Mon camarade avance le doigt et la perce. C’est une bulle d’air. Il suffit d’un soubresaut de palmes pour y passer la tête. Je retire mon détendeur et respire. L’air n’est pas bon. Je le dis à Jacky mais le son qui sort de ma bouche n’est pas celui auquel j’ai l’habitude. Comme si j’avais avalé de l’hélium je nasille et baragouine en canard de BD. Sous une telle pression le larynx ne doit plus tourner rond et les cordes vocales sont sûrement un peu écrasées !
Ce plafond au-dessus du plafond a l’air moins rouillé que son antichambre. C’est que l’oxygène ne doit pas être la molécule la plus abondante dans cette bulle d’air. Elle est donc viciée, chargée en gaz carbonique. Ma première impression était la bonne. Fuyons avant d’avoir mal à la tête !
Depuis quand cette bulle est-elle là ? Même si l’épave a bougé depuis sa mise en place cet air ne peut provenir que du bateau lui-même. J’ai donc respiré de l’air du 8 mai 1902. Chargé de tout ce qui s’est passé ce jour-là. Confrontée à cette révélation mon échine se refroidit d’un coup. Oublions cela ! Et observons le Poisson ange royal qui réduit en bouillie une éponge.

Dans le monde des poissons est baptisé "royal" tout individu affichant des couleurs clinquantes. Celui-ci ne déroge pas à cette règle non écrite. Il brille de pleins de couleur, et c’est difficile d’en faire le portrait, d’autant plus que les couleurs des poissons changent tout le temps. Avec le sexe, la période de reproduction, l’âge, la profondeur, la lumière… Pour résumer je vais vous le dépeindre comme ceci : le haut du Poisson ange royal est, ne chipotons pas avec le cercle chromatique, vert. Le bas par contre est plutôt bleu. La tête tire quant à elle vers le jaune. Sauf le bas, de la tête. Qui est très sombre, peut-être noir. En principe j’aurais dû voir un gros point noir à l’avant de la nageoire dorsale : je n’ai rien vu. Mais j’ai bien noté que les nageoires dorsales et les pectorales qui s’agitent juste derrière l’opercule épineux sont jaunes ! Tout cela pour vous dire que c’est un beau poisson, sûrement le plus beau du coin, et qu’il aime beaucoup les éponges.

L’air de rien nous avons passé une vingtaine de minutes à moins quarante-six mètres. Il est temps de remonter. Les paliers vont être longs et commenceront, tables et ordinateurs sont pour une fois d’accord, à six mètres.
Saturés d’azote comme nous sommes nous préférons le lit à l’eau pour meubler l’après-midi. À demain pour la deuxième plongée sur le Roraïma !


Cette fois-ci Jacques-Yves Imbert veut en avoir le cœur net : combien de temps mets-je pour descendre cinquante mètres ? Je suis le plongeur le plus lent qu’il ait jamais vu. Il faut dire que j’y mets de la bonne volonté. Alors que nous partons en même temps il est à m’attendre assis sur la proue depuis… trois minutes, montre en main ! C’est assez fier de moi que j’entame la seconde visite de cette épave fantastique, par le travers.

Nous commençons par voler au-dessus de la proue par tribord. Mis à part les antipathaires qui veulent s’allonger jusqu’à la surface, mises à part de longues éponges rouges en tubes, des Amphimedon me semble-t-il mais ce serait fort présomptueux de ma part de donner un nom de genre à une éponge profonde, la Roraïma semble vierge de toute vie. Par rapport aux épaves du Raisinier elle fait pitié. J’aimerais presque y planter quelques larves d’invertébrés pour la voir fleurir un peu. En fait elle est concrétionnée, presque complètement. Elle s’est garnie d’une gangue vivante d’éponges encroûtantes, certaines calcaires, d’hydraires, d’algues rouges et de milliards de microscopiques formes de vie disséminées dans le sédiment qui la pelliculent. Même en envoyant ses yeux sonder on ne découvre rien. Sauf du noir, du gris, du terne, du morne, du triste. Quand le phare est allumé il fait flamber tout cela en rouge.

Entre l’avant du bateau et l’endroit où nous allons il y a un énorme trou comme si un monstre inconnu y avait essayé sa première dent. Toujours à bâbord du navire, c’est-à-dire à tribord pour nous qui palmons depuis l’avant vers l’arrière, je m’engouffre dans une sorte de coursive trouée à droite de hublots disparus. Pas pour tout le monde.
L’impression est forte. Le confinement, le risque, l’isolement rendent l’âme exploratrice. Je visite à la fois un témoin de l’histoire, une relique du passé maritime et une nécropole. Je plonge tout en faisant de l’archéologie et de l’écologie. Je remonte le temps et rends visite à des héros involontaires. Parce qu’on honore toujours les vivants qui ont connu, et peuvent la raconter, une aventure extraordinaire. Avec l’éruption de 1902 il y a eu des milliers de héros.
La vie dans ce conduit percé est chiche. Toujours la même chose. Toujours les antipathaires et les gros hydraires, en plumes, en peignes, en fils, en brosses, en batteurs à œuf, en éventail à repousser pour avancer.
Nous sommes vers les moins quarante-huit mètres et ce n’est pas fini. Après cette coursive de quelques mètres qui n’en était en fait pas une nous obliquons vers la gauche. Pour nous retrouver, cette fois cela y est, sous un vrai de vrai plafond. Plus d’ouverture par où s’échapper en cas de panique. Il nous faudra faire demi-tour si l’un de nous a des problèmes, ou essayer de percer le métal du plafond. L’émotion m’étreint mais repousse sans peine dame narcose que je sens tout d’un coup me caresser les joues. Je regarde le profondimètre : moins cinquante mètres. Ouh la ! Attention à ne pas trop respirer, pour ne pas s’essouffler.
Je suis face à une véritable coursive. Tout ici est orange, ou rouge, ou violet. La rouille a bien fait son travail. C’est le cancer de ce navire, elle le ronge de l’intérieur et le transforme, lentement, en atomes de fer. Une ouverture à droite m’entraîne. Elle donne sur les cuisines. Jacky me montre les brûleurs, les armoires, les espaces de préparation. De peur de tout faire crouler je n’ouvre rien. Au fond de l’étroiture siège ce qui devait être la source de chaleur. Un four énorme, avec à sa verticale deux gros trous qui n’aspirent plus rien. Vainement je cherche un ustensile, ne serait-ce qu’une fourchette. Il n’y a rien. Ou il n’y a plus rien. Je me doute que depuis la redécouverte de cette épave des plongeurs ont dû venir avec leurs gros filets pour décorer leurs maisons. C’est triste mais c’est comme cela. Il y a bien tout de même quelques bricoles éparpillées sur et dans le sédiment mais elles me posent des problèmes d’identification et je les repose.
Comme si tout menaçait d’exploser nous nous retournons avec une lenteur de démineurs, palmes repliées sous le corps. En s’aidant de ses mains Jacky se propulse juste en face des cuisines.
Point n’est là besoin d’avoir fait Navale pour savoir où l’on est. Les grosses cuvettes en forme de siège avec un couvercle ont, en effet, dans beaucoup de régions de monde, en bateau, en avion ou à la maison, la même fonction. Mais ici l’architecte a résumé le transit intestinal à peu de chose : de la cuisine aux toilettes il n’y a pas deux mètres. À moins que le lieu d’aisance ne fût réservé aux seuls cuisiniers dont le cœur voulait fuir par la bouche quand les odeurs de préparation commençaient d’empester. Pauvres marins ! Mourir d’éruption n’a peut-être fait qu’abréger leurs souffrances !

Nous nageons dans le couloir et gagnons la salle donnant accès à celle des machines. Le sédiment y est épais et ne demande qu’à s’épousseter. Un simple mouvement du gros orteil et hop, vous vous retrouvez dans le brouet de sorcière ou le blizzard du grand nord. Mais un blizzard argileux, collant et aveuglant. Un écran entre vous et la surface.
À gauche en entrant dans cette petite pièce, descend un escalier minuscule. Il mène aux machines mais, sans fil d’Ariane, nous n’irons pas aujourd’hui. De cette antichambre de la chauffe Jacky me mène à une cale elle aussi percée de hublots. Quand j’y entre, économe de mes mouvements, je prends un coup de froid. Non pas que des squelettes montrent leurs chicots en me voyant arriver, mais l’eau de cette cale ne doit pas échanger beaucoup de molécules avec le reste de l’océan. Sa température, de trois degrés inférieure, doit être la même depuis des lustres. En parlant de lustres Jacky me montre des lampes tempêtes, fondues ensemble en un amas grotesque. La fonte s’est produite quand la nuée ardente a embrasé le navire.
Un des hublots a encore son verre mais il est cassé. Je prends le morceau manquant dans la vase. Son épaisseur est étonnante, il fait bien deux, voire trois centimètres. Je veux qu’il me réfléchisse la lumière de la catastrophe. Elle l’a traversée, il en a conservé la mémoire. Mais j’ai beau le frotter, il ne m’emmène pas dans un songe vers le passé.
Des charbons de bois sont épars sur la vase. Ils sont les résidus du pont en teck totalement consumé par l’éruption.

En sortant de cette cale j’arrive au-dessus des trous par où fumaient les cheminées. Elles sont bien plus bas, au pied du bateau. Le 8 mai 1902 l’onde de choc de l’explosion les a coupées nets, comme une machette la canne à sucre. C’est fini pour aujourd’hui, il nous faut regagner l’air libre.
À neuf mètres nous ne sommes pas seuls : un banc de carangues nous traverse. À six mètres c’est un barracuda qui s’estompe loin dans le bleu. À trois mètres enfin nous voyons Claude commencer sa remontée. Il a décidé de plonger seul, sur la proue. Il va en prendre pour longtemps !

Quid du Roraïma ? C’était un vapeur de commerce aux fesses rondes. Son unique et haute cheminée était encadrée de deux mâts. Long de cent vingt mètres il déplaçait mille sept cent soixante-quatre tonneaux. Il est sorti en 1883 des chantiers Aitken & Maud de Glasgow pour l’importante et célèbre compagnie Québec Line. Comment puis-je être aussi précis ? Parce que ce cargo fait partie, avec le Diamant, de la liste des trois épaves reconnues par la science. Tous les registres disent la même chose : il n’y avait pas plus de deux gros vapeurs dans la Baie de Saint-Pierre peut avant le drame. Et ses dimensions autant que la forme de sa poupe, arrondie, étaient très caractéristiques. Aucune chance de se tromper.
Ce navire était connu depuis longtemps. Les pêcheurs l’appelaient "le pétrolier" car il a dégazé de l’huile des années durant après son naufrage. Celui-ci fut d’ailleurs étonnant : le bateau, soufflé, enflammé, brûla pendant trois jours avant de commencer à sombrer. Et il flamba de belle manière : sa cargaison était faite de combustibles divers et variés, bois, charbon, pétrole, à destination de New York depuis la Grande-Bretagne.
Quarante-six marins officiaient à son bord. Il y avait vingt-trois passagers. Vingt hommes et femmes survécurent. Les autres moururent atrocement. Voici comment.
Ancré à sept cents mètres du rivage, le bateau reçut la nuée ardente, qui mollissait peu sur les eaux, en pleine figure. La cheminée et les deux gros mâts d’acier furent immédiatement coupés nets à soixante centimètres au-dessus du pont. Sous le choc ce gros navire se mit à gîter comme un métronome coincé sur vitesse lente, enfonçant d’abord son bâbord puis profondément son tribord. Tout en gîtant il prit feu à plusieurs endroits. Des dizaines d’êtres humains perdirent la vie en un instant.
L’avant de la nuée passée, le navire subit sa traîne. Une pluie de cendres et de pierres qui collait à tout comme un ciment. Mais un ciment brûlant. Ceux et celles qu’il recouvrit furent cuits tels des pommes de terre en robes de chambres.
Parmi les cadavres calcinés, démembrés, écrasés, éviscérés, parmi les blessés qui ne pensaient qu’à expirer et ceux qui continuaient, contre tout espoir, à vivre, ne restaient de valides que quatre hommes, dont Ellery Scott, le commandant en second, sans le témoignage duquel je n’aurai pas grand-chose à vous écrire. Les pompes du bateau ayant rendu l’âme il fallut à ces chanceux et quelques blessés courageux beaucoup de force pour, avec toutes sortes de récipients, essayer d’éteindre l’incendie. L’arrière était complètement sous les flammes, l’avant résistait. Ils en profitèrent pour y allonger les blessés. Tous réclamaient de l’eau. Mais ne pouvait en boire : ils avaient respiré une nuée brûlante et leurs organes s’étaient consumés. Leur vie était atroce et ne voulait pas, dans des râles abominables, les quitter. Le croiseur Suchet qui était venu voir ce qui se passait de si bruyant à Saint-Pierre prit à son bord les vingt survivants. Beaucoup moururent à l’hôpital.


Troisième plongée. Nous visons les ancres, la cheminée et la poupe. Il va nous falloir aller à soixante mètres. Une plongée à cette profondeur se prépare. Les bouteilles sont surgonflées, les détendeurs vérifiés et la plongée planifiée. Pas plus d’un quart d’heure à cette profondeur. Une surveillance s’impose aussi. Il nous faudra nous observer mutuellement pour déceler le moindre comportement aberrant qui imposera alors un retour immédiat à la surface.
Nous prenons à droite de la gerbe de fleurs et descendons le long de la coque. Elle est haute et couverte d’antipathaires. Lentement, pesamment, le touche le fond. Mes palmes s’enfoncent d’un bon centimètre. Moins cinquante-cinq mètres. Je suis sur une plaine sombre et lisse. La houle ne va pas jusqu’ici pour former des tas, tracer des carènes et creuser des trous. Mais cette immensité est pourtant criblée d’impacts. De petit diamètre chacun est entouré d’une fine boursouflure. Des cratères. Lunaires ? On s’y croirait presque. Sauf que sous chacun d’eux il y a un vers, un brachiopode, un mollusque ou un crustacé quelconque. Tous attendent ce qui vient de la surface, les cadavres comme la matière en suspension. Cette pluie continuelle qu’on ne voit pas est, à l’échelle géologique, considérable. Elle épaissit le fond vaseux de plusieurs mètres en un siècle et doit, ici où repose le Roraïma, représenter une centaine de mètres. Peut-être bien un millier. Tous ces animaux ne vivent que grâce à cette neige organique. Ce sont des filtreurs et des décomposeurs. Sous la lumière la vie fabrique, ici elle recycle. Parfaite complémentarité. Ces fonds sableux produisent moins de vie, ils sont donc moins riches. Et pourtant. Les trous-terriers sont innombrables. Je n’y ai jamais posé les pieds, mais la face cachée de la Lune ne doit pas être plus criblée. Sur un mètre carré il doit y avoir une bonne trentaine d’individus. De combien d’espèces ? Impossible à dire.


Enfin, fichées dans ce désert, apparaissent les ancres. L’une est dressée comme une croix. Une éponge, rouge, forcément, y a dressé ses tubes. Derrière, les autres ancres sont couchées dans la vase. Pas loin la cheminée est en morceaux. Qu’elle devait être la force de la nuée ardente pour tronçonner pareil ouvrage ! Car la cheminée est épaisse. Les brisures sont nettes. Tout autant que celles des mâts dont des éléments forment le voisinage. Les concrétions qui les recouvrent finissent de les enfoncer dans la vase. Dans quelques années on ne les verra plus. Nous sommes à moins soixante mètres. Les risques augmentent.
D’un signe Jacky me demande si ça va. Et cela va curieusement bien. Je ne me sens pas narcosé. Ce n’est pas bon signe. Je prends donc ma plaquette pour écrire dessus ce que je vois. Un petit groupe de gorettes. Minutieusement j’en dessine une en le légendant. Je rajoute une phrase de présentation. Ça à l’air cohérent. On verra bien en surface.
Nous avançons et l’arrière du Roraïma réapparaît. Sur le fond bleu très sombre il se détache, encore plus sombre. C’est un bateau fantôme. Crépusculaire. Approchons-nous. Sous la poupe ronde s’emboîte le safran. Énorme. Je cherche l’hélice. Elle a disparu. Progressivement la coque se livre à ma curiosité. En avant de la poupe s’ouvre une entaille qui coupe presque l’épave en deux. Derrière Jacques Yves je m’y engouffre pour me retrouver volant au-dessus de sortes de tonnelles, dernières infrastructures du navire en déliquescence. Je passe au travers, atteins une passerelle, longe une coursive et émerge sur les cheminées.
Cela fait un quart d’heure que nous sommes là. Cela nous vaut une punition de quarante minutes de paliers. Quarante minutes de rêveries et d’interrogations. Car même si la magie du Roraïma m’envoûte, elle n’empêche pas de m’interroger sur l’éruption du 8 mai 1902. Je ferme les yeux et m’enfuis dans le passé. L’histoire défile.