Petite exploration de ma part de la mémoire collective ch’ti




Je ne suis évidemment pas légitime pour parler de ces sujets, mais ces livres ne prétendent pas à l’objectivité impartiale de l’analyste sociohistorique (ouf !).



Ouvriers d’hier et d’aujourd’hui
224 pages, beau livre
Gründ
Sorti en octobre 2010

La suite de l’exploration de mon monde ch’ti. L’ouvrier, les ouvriers, mythifiés, tellement qu’on a fini par les oublier. On les redécouvre, invisibles, Mais on les croit toujours homogènes, ce qu’ils n’ont jamais été. Belle icono, belle maquette, merci Thomas.

Quelques pages





Les Gueules noires
224 pages, beau livre
De Borée
Sorti en octobre 2007


Encore une lubie ? Non, une opportunité. Celle de me confronter à l'un des deux mythes fondateurs de la conscience Ch'ti (l'autre, c'est la première guerre mondiale, avis aux éditeurs intéressés). La mine est un mythe, le mineur est une icône. On lui a acheté ce brevet contre la disparition de son travail au lendemain de la seconde guerre mondiale. Et quel boulot ! Tellement dur que pour s'en accommoder il fallut bien en développer une fierté, forgée par la virilité, la brutalité et l'esprit de corps. Les mineurs, c'était une humanité à part, celle du fond, qui ne se reconnaissait pas dans celle de la surface. D'où la déchirure que ressentent toujours les mineurs quand on leur demande d'évoquer leur passé ouvrier… Belle maquette de Thomas Brisebarre.

Extraits :
"Ce fut véritablement au XIVe siècle que, un peu partout en Europe, l’exploitation du charbon démarra. Les veines affleurantes étaient creusées, trouées, réduites en bloc. En France, la pioche s’abattait sur les pays de SaintÉtienne, du Creusot (Montceau-les-Mines, Blanzy), d’Alès, de Commentry (au sud de Montluçon) et de Graissessac (dans l’Hérault). Là où les artisans du fer se regroupaient pour trouver un autre combustible que le bois qui, déjà, manquait cruellement. La transformation de forêts entières en charbon de bois ne date pas d’hier."

"Jusque dans les années 1860, en France comme en Angleterre, les hommes, les femmes, les enfants, s’enterraient au moyen de hautes échelles. Il faut en dire quelques mots. Ces appareils n’avaient rien à voir avec les échelles de maçon. Elles avaient la dimension des échelles de couvreurs, entre 6 et 12 mètres de long, et l’aspect de troncs d’arbres à peine équarris. Du bois peu apprêté, rendu glissant par la moindre humidité. Des barreaux si tortueux et tellement garnis de noeuds que le pied du mineur ne pouvait jamais s’y poser tout à fait. Ajoutez à cela le degré d’inclinaison, proche de l’angle droit, et l’on obtient une image plus terrible que l’iconographie froide d’Agricola, de Diderot et d’Alembert. Plus sombre et plus froide, car à l’embauche aurorale, jamais le Soleil ne pouvait transmettre un peu
de clarté au cortège de pénitents gagnant leur gouffre noir. Ni à celui des jeunes femmes qui empruntèrent ces échelles en sens inverse pour remonter, durant près d’un siècle, le charbon dans des hottes. La lampe fixée à une bretelle, ces malheureuses étaient encore alourdies par des petits sacs de gaillettes posés sur leur cou. Que l’une de ces pierres s’échappe, et une femme prenait un coup, lâchait prise ou était tuée net."

"Quoi qu’on fasse, l’on dépendait de la compagnie. La mine était le travail, elle était aussi la vie. Les cités minières étaient des univers clos, socialement homogènes. Les enfants étaient certains d’être embauchés, les bons herscheurs, l’élite de la mine, avaient espoir de progresser. Peut-être porions ; certains, très rares, sont même devenus ingénieurs. L’essentiel était de demeurer conforme au mode de vie commun. La solidarité des mineurs, le paternalisme du patronat, les conditions de vie enviables, pour l’époque, étaient au prix de la liberté individuelle."

"Bien que soutenus par toute la population, malgré des manifestations organisées à Paris, ils durent cesser, conscients que leur geste n’auraient qu’eux pour victimes. Ils reprirent leur alimentation le 21 février et le plan de récession fut maintenu. Par ces deux mouvements restés dans la mémoire collective, les professions de mineurs ont exprimé le sentiment d’injustice qu’ils ressentaient face aux mesures de récession, qu’ils savaient inéluctables, mais salissant la noblesse de leur métier. Ils ne se mirent plus ensuite que très rarement en grève. L’histoire était fini."

"Mais le plus souvent, on visite. La mine s’est muséifiée et souvent, elle s’est résumée à l’image qu’on attend d’elle. On y parle de la dureté du travail mais pas beaucoup des luttes sociales, des grèves et des incidents de fond les plus fâcheux. Le musée de Lewarde, près de Douai, fait exception. Mais combien de temps encore pourra-t-il conter la mine à ses visiteurs ? Les guides, retraités des houillères, n’ont pas une espérance de vie démesurée. Les chevalements leur survivront, depuis que les élus les apprécient. Décriés à la fermeture des puits, ils sont aujourd’hui reconnus comme un patrimoine industriel, symbole régional qu’on espère pouvoir maintenir droit longtemps."


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