Cinquante-deuxième infolettre : l'arbre est de retour dans les champs, le point sur ce mot valise, l'agroforesterie.

Agroforesterie : l’arbre paysan, totem d’une agriculture qui se cherche 



En février dernier, les chercheurs, agriculteurs, associatifs, forestiers et personnels administratifs concernés par l’agroforesterie ont fait coutume, comme on dit en Nouvelle-Calédonie. Ils ont fait le point sur l’état de l’art en la matière, sur ce mot valise, ce serpent de mer, ce moulin à prières agité dans toute réunion agriculturo-écolo digne de ce nom, l’agroforesterie. « Oui, d’abord, faut remettre des haies partout, que les vilains agriculteurs ont arraché ». « Non, faut pas, parce que nous, ça nous emmerde, ça fait baisser les rendements ». Évidemment, la vérité est ailleurs, dans le dialogue, dans la raison plus que l’émotion, car l’émotion est puissante aussitôt qu’on aborde l’arbre « paysan ». Il est un peu à l’agriculture ce qu’est le loup pour les éleveurs pastoraux : un totem, sur lequel chacun plaque ses peurs et ses envies. Objet de fantasme, acteur social, symbole des pouvoirs, l’arbre rend les hommes excessifs, ce qui en dit long sur eux-mêmes. Un miroir dans lequel on perçoit l’avenir de notre agriculture.




(photos © FD, attention, elles n’ont aucun rapport avec les textes qu’elles illustrent !)

Mot récent venu du Canada aujourd’hui fameux, l’agroforesterie est à la mode. Chacun l’emploie à tout bout de champ, y lit ce qu’il veut. Après tout, quiconque voit son propre soleil au travers de la haie. Et d’ailleurs, la haie, qu’est-ce que c’est ? Érigée en symbole dévasté du remembrement agricole, elle est devenue l’idéal écologique à atteindre : qui la plante et sait l’entretenir est à ranger dans le camp du bien, qui la soustrait aux paysages est reconnu comme un ennemi de l’avenir. Nouveau totem, la haie, et sa forme idéale, le bocage, mais aussi le pré-verger et le chemin creux, sait clore les esprits dans une vision passéiste de l’avenir, et cliver les débats. Essayez un peu pour voir dans un dîner. La Beauce ? Non ! Le bocage, rien que le bocage ! Souvent, en vérité, la haie cache l’arbre, qui doit rester au centre de la réflexion. L’arbre dans le paysage, sorti de la forêt, planté dans les champs, seul ou accompagné, dans le champ de vision de l’agriculteur. L’arbre-paysan, appelons-le comme cela, qui attire le regard autant que la vache et la poule, l’arbre qui inscrit la parcelle dans le paysage, interroge l’itinéraire de culture autant que l’héritage à transmettre à la génération suivante. Peut-on élever et cultiver avec lui  La réponse est oui. Mais pas de façon uniforme. En matière d’agronomie, et d’écologie, il faut avant tout se méfier des solutions toutes faites. Le prêt-à-penser et l’idéologie s’interposeront toujours entre l’homme et la nature…

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Des haies symboliques de ce qu’on ne voulait plus voir

Voilà pourquoi le ministère de l’agriculture a décidé d’en parler lors d’un important colloque qui s’est tenu le 1er février en son siège. Mais continuons un peu dans l’histoire avant d’en parler.
Inspirée de ce qui se fait sous les tropiques depuis que l’homme les parcourt, l’agroforesterie est un mot un peu technique plaqué sur une réalité fort ancienne. L’arbre a toujours existé dans les campagnes, sinon, Jules César, dans la Guerre des Gaules, n’aurait pas eu tant de mots à l’encontre des Celtes. À son époque, celle qui n’était pas encore la France était déjà striée de haies et ponctuée de bosquets derrière lesquels l’ennemi pouvait se trouver. Les troupes républicaines des années 1790 perdues en Vendée et les GI’s coincés en Normandie durant l’été 1944 ont fait le même constat. La haie est belle, elle est belle parce qu’elle marque des linéaires, du coup, elle enferme jusqu’à fâcher. Dans la rage qu’ont eue bien des paysans à la pourfendre durant les années 1960, il y avait aussi l’envie de respirer, de voir au-delà de ces bouchons qui avaient enfermé leurs ancêtres dans des rapports sociaux de soumissions multiples à des notables, dans un entre-soi qui les séparaient du reste de la société en les retenant au passé. Maintenant que la rage est passée, que l’émotion a été évacuée, les agriculteurs en reviennent, souvent, aux faits, et regrettent devant le journaliste enquêteur de n’avoir désormais plus assez de haies, de bosquets et d’alignements devant chez eux. Quand l’arbre n’est plus un acteur social cristallisant les maux des hommes, il redevient ce qu’il est, un arbre.

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Quand divaguait le troupeau


L’arbre paysan n’est donc pas récent, cela dit, la haie, dans son acception la plus large, est très proche de notre temps. En fait, comme l’a brillamment écrit Stéphane Sachet, doctorant au Centre Émile Durkheim de l’Université de Bordeaux, on peut la voir comme le symbole du rapport entre le paysan et la terre qu’il exploite, l’indicateur du conflit immémorial entre lui et le noble.
Durant des siècles, en dépit de l’inégalité des sociétés médiévales, la survie générale impliquait une conscience collective de la nécessité de préserver les biens naturels. Les champs étaient donc ouverts, et les pâtures, vaines ; l’on pouvait glaner, faner et glander ; faire paître sur les communs, qui étaient nombreux. Clôturer n’allait donc pas de soi, dans des paysages essentiellement faits de forêts, de landes et de clairières, délimités ici et là par des fossés ou des tas de paille. Le bétail se nourrissait en divaguant sur les communs, éparpillant ainsi son précieux fumier, parce qu’il lui était interdit de fouler les terres cultivées tant que celles-ci étaient en pousse ou en récolte. Lorsqu’elles devenaient vaines, en automne, enfin les bêtes pouvaient-elles y manger. Les haies véritables, protectrices, n’existaient qu’autour des enclos et des fermes. L’arbre médiéval n’était que forestier, car la forêt était pour l’élite le symbole de son pouvoir et la source de son gibier, tandis que pour le paysan, elle était lieu de pacage, épicerie, stock d’énergie et aire de braconnage. D’où d’interminables conflits d’usage qui ont rythmé l’Ancien régime.
Au cours du XVIe siècle, pour les résoudre, naîtront en Angleterre les premières législations autorisant l’enclosure… des forêts, au profit évidemment de la noblesse. Un mouvement majeur d’appropriation d’une ressource commune, qui finit par gagner la totalité de l’espace agricole vers le premier quart du XIXe siècle, provoquant dès le milieu du XVIIIe siècle un formidable exode rural qui accéléra la Révolution industrielle, les fabriques embauchant les bras paysans qui n’avaient plus à s’employer dans les champs.

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L’arbre, propriété privée


En France, les choses allèrent plus lentement car l’État, de plus en plus centralisé, s’est consciencieusement opposé à la volonté de mainmise de la noblesse sur ses terres. Et oui, la monarchie absolue n’a pas que détruit des châteaux pour asseoir son pouvoir, elle a aussi arraché. N’ayant pas oublié la Fronde, Louis XIV signe en 1667 un édit conférant aux communs un caractère inaliénable. Les choses s’éclaircirent avec les Lumières. Les physiocrates et les premiers agronomes ayant montré l’intérêt d’une polyculture-élevage fondée sur la conservation du fumier (et l’introduction des légumineuses dans les rotations), on comprit que pour ce faire, il fallait en finir avec les communs où se perdait l’engrais issu des voies naturelles. Alors commença-t-on à clôturer, et l’on s’empressa ensuite de le faire quand, pendant la Révolution, les paysans se vengèrent sur les forêts (et le gibier), attributs espérés de leur assujettissement à la noblesse. On finit par manquer tant de bois, que l’on planta au bord des chemins et autour des parcelles, à la fois pour avoir de nouveaux arbres, et en finir avec la dilapidation des ressources des biens communs, désormais séparés en propriétés privées. Ce sera un échec, par résistance du monde paysan.
En définitive ce n’est qu’au début du XXe siècle que ce qu’on appelle l’agroforesterie prendra son visage complet, celui d’une polyculture-élevage généralisée aux dépens de l’agrosylvopastoralisme multiséculaire. Inscrite dans le paysage par les alignements d’arbres, les bosquets et des chemins creux, ceux qui, avant, encadraient le bétail vers les landes et les clairières, plutôt que les terres cultivées. Et ensuite ce fut le grand remembrement.

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Agroforesterie, agroréalisme ?


Aujourd’hui, l’arbre paysan revient, et puisqu’on l’avait oublié, on le pare de toutes les vertus. L’arbre tient le sol, conduit l’eau, fait de l’ombre, abandonne ses feuilles qui deviennent matière organique, il brise le vent et atténue les écarts de température, il accueille des auxiliaires de culture et avec ses branches, on peut faire de l’énergie. Et avec ses feuilles, du fourrage ou de la litière. Que des avantages. Toutefois, les éleveurs voient en l’arbre seul la méchante perspective d’une agglutination du bétail, toujours propice aux maladies infectieuses et, in fine, à une mauvaise qualité du lait. Les cultivateurs considèrent parfois sobrement l’ombre portée, qui n’aide pas à maintenir les rendements. D’autant que le tracteur et la moissonneuse n’aiment pas s’aventurer trop près. Pourtant, l’ombre peut aussi en pays sec et ensoleillé provoquer un décalage de la pousse de l’herbe, un capital pas négligeable en été, quand les voisins sans arbres en sont déjà au foin.
Sous l’arbre, qu’il soit en haie, aligné, en bocage ou pré-verger, le microclimat peut être aussi favorable à l’herbe qu’au bétail et aux affaires. Il en donne même des idées à ces autres structures qui captent le soleil, les panneaux photovoltaïques. Oui, la terre située dessous n’est pas forcément condamnée. À certaines conditions. Des conditions qui ne sont pas les mêmes partout et doivent guider les choix de gestion des haies paysannes. L’arbre isolé dans son champ n’est pas forcément une bonne idée. En milieu sans reliefs, sur des terres superficielles, sur ces champagnes pénibles, les haies n’ont peut-être pas un rôle déterminant pour empêcher l’érosion des sols et le ruissellement de l’eau. D’autant que l’on sait que c’est le couvert herbu permanent qui est le plus efficace en la matière. L’allié de l’arbre. Il n’est d’aucune utilité quand le vent souffle, par contre. En plaine, alors, quelles essences planter, et sous quelle forme
Là où il y a du relief, à l’inverse, l’arbre en alignement est nécessaire. Mais si les parcelles sont trop grandes, ou bien le foncier par trop contraint, ne vaut-il pas mieux le planter en petites forêts ou grands bosquets à des endroits stratégiques et ainsi retrouver… un agrosylvopastoralisme Il est important de planter des arbres, il faut prendre du temps pour savoir où les mettre. En mettre en bordure de champs de céréales Il n’y a que des avantages, certes, mais il s’agit aussi de ne pas oublier que la marge du paysan se fait sur les derniers quintaux, que l’ombre portée peut éventuellement diminuer.
Enfin, l’arbre paysan ne vit que s’il est entretenu. Or, la culture de la taille et de la multiplication s’est perdue en maints endroits. Et ça ne s’improvise pas. Mal tailler, c’est un risque pour la santé de la haie comme celle de l’apprenti bûcheron. Bien tailler, c’est une profusion de fourrage, de litière, de fruits, de bûchettes, de plaquettes et de charbon de bois sans créosote pour le barbecue.

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Une mémoire perdue, sauf Outre-mer

« Le mot agroécologie est un mot de recherche. Pour moi, c’est tout simple : associer les arbres et les productions agricoles, de façon à produire avec moins d’intrants ». Fabien Liagre, fondateur de la Scop Agroof, un bureau d’études, a ouvert les débats du 1er février avec le regard de l’historien. L’agroforesterie, ce sont des systèmes très variés et très anciens, sans doute contemporains du Néolithique, qui restent chez nous peu connus et reconnus, car de la mémoire en a été perdue. Aux lendemains de la Guerre, on a appris aux agriculteurs à se passer de l’arbre, rien d’étonnant à ce qu’aujourd’hui ils méconnaissent pour beaucoup les systèmes traditionnels : l’époque est à la simplification. Pour se remettre les choses en tête, « on ferait bien de regarder un peu mieux ce qui se passe en Outre-mer, où des systèmes agroforestiers traditionnels perdurent », conseille M. Liagre. Il est vrai que comme l’a rappelé Marie Thomas, de l’AFB (Agence Française pour la Biodiversité), on trouve encore dans les trois parcs nationaux ultramarins (Réunion, Guadeloupe et Guyane) « des cultures ancestrales de sous-bois telles que la vanille, le café ou le cacao ; les jardins créoles pour le maraîchage et la culture sur abattis-brûlis », parce que contrairement en France, les savoir-faire n’ont pas été perdus par-delà les océans. Reconnus par la marque « Esprit Parc national » (EPN), dont le cahier des charges prend un peu à ceux de l’agriculture biologique et des appellations d’origine protégée, ces savoir-faire font l’objet de plans de valorisation (VALAB en Guadeloupe, Écotone 1 à la Réunion et des campagnes de communication en Guyane)
Mais revenons-en à la définition de l’agroforesterie.
Sa typologie reste à faire. Très imparfaite, elle peine à fournir ne serait-ce que des statistiques fiables : « Entre les parcelles, on aurait en Métropole 168 000 ha de terres agricoles couvertes d’arbres, soit 500 000 km de linéaire de haies et de bocages. En intraparcellaire, on serait à une dizaine de milliers d’hectares ». La Scop Agroof anime justement la mise en place d’un observatoire national dans le cadre du RMT (Réseau mixte technologique) Agroforesteries. « Il existe de toute façon mille et-une agroforesteries qui exigent de développer nos connaissances en partenariat avec les premiers concernés, les agriculteurs, sans leur donner de leçons ».

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C’est l’Oasys jusqu’à dix ans

Il vaut mieux, en effet, car après leur avoir demandé de couper, la société exige maintenant qu'il veuille bien cultiver et élever sous les arbres, en dépit des défauts que le monde agricole leur trouve parfois : à l’ombre, ça pousserait lentement… « Mais non ! Avec notre unité expérimentale, Oasys, on a démontré sur 90 ha de prairies temporaires vouées à l’élevage laitier que les arbres peuvent être utilisés comme fourrage, quand l’herbe ne donne pas », s’enthousiasment ensemble Sandra Novak et Christian Dupraz de l’Inra (Institut national de la recherche agronomique). Oasys est une expérimentation conduite à l’Unité expérimentale Fourrages, environnement, ruminants de Lusignan, dite Ferlus, près de Potiers. Mûrier blanc, frêne, orme, aulne de Corse, tous ces arbres taillés en têtard encadrent des prairies que l’on fait pâturer au maximum, sur lesquelles on pulvérise le moins d’intrants possible. Les 72 vaches sont des Prim’Holstein croisées avec des Jersaises, « que l’on fait vêler au printemps et en automne, pour être bien en phase avec le pâturage, et l’on a également allongé la durée de lactation », jusqu’à 16 mois. Des pratiques qui étaient celles d’avant la simplification.
Avec Oasys, on redécouvre que l’herbe pousse moins vite sous les arbres, certes, mais que du coup, elle continue de grandir quand, ailleurs sur la prairie, elle a cessé de croître. « Avec ce décalage de pousse obtenu grâce à ce qu’on appelle l’effet parasol, l’herbe est encore verte en été »… Un avantage alors que le changement climatique stresse les prairies. « Cela dit, on ne peut pas généraliser, il y a de nombreux facteurs en jeu ».
Soyons plus précis. Lorsqu’on fait des simulations, l’arbre qui pousse n’a aucun impact sur les cultures qu’il regarde durant ses dix premières années d’existence. C’est après que les interactions se voient, qu’il peut être, réellement, un problème. Oui, en faisant de l’ombre, l’arbre entraîne à partir de cet âge une réduction du rendement pour des variétés qui, il faut le rappeler, ont toutes été développées pour croître… au soleil. Demain, on peut imaginer que les semenciers travaillent sur des variétés optimisées pour l’ombre, ce qui contraindrait définitivement la peur des agriculteurs. « Ils ont raison de râler, il ne faut pas le cacher, c’est donc à nous, chercheurs, de leur dire que cela reste de toute façon avantageux sur le long terme, et de leur proposer des solutions, comme la coupe des arbres les plus vieux » qui font une ombre gigantesque. Il faut donc pratiquer des éclaircies. Couper. Mais sur quelle base scientifique ? Peut-on modéliser ? Non. « On a fait une expérience sur une parcelle : sous des noyers, l’orge a fait 100 % de rendement, alors que l'année d’après, le blé dur n’en a dégagé que 40 %, ce que personne n’était capable de prévoir. » La vie oblige à l’humilité car elle empêche de la réduire à des paramètres reproductibles en laboratoire.
L’expérience - et d’autres - montre tout de même une réduction du parasitisme des bêtes et une augmentation du nombre et de la diversité des auxiliaires de culture (les insectes qui mangent les insectes ravageurs). « Il y a aussi sans doute un rôle dans l’augmentation de la fertilité des sols, à la fois par un accroissement de la quantité des éléments minéraux liés au travail des racines des arbres, et aussi, peut-être, en raison des liens existant entre arbres et plantes via les mycorhizes ». Lesquels mycorhizes (cette symbiose entre plantes et champignons) savent aller chercher le phosphore dans le sol.


Des haies de parasols

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Donnons un chiffre, qui se retient mieux que des phrases. Un arbre tout seul, c’est la catastrophe, car les vaches se regroupent dessous, s’agglutinent, et les maladies se transmettent. Le bon équilibre se situerait sans doute entre 30 et 50 arbres par hectare, selon les paramètres pris en compte. Voilà qui est dit. Qu’en pensent les agriculteurs ? « C’est vrai que les vaches toutes couchées dans leurs bouses sous un arbre, ce n’est pas ça qu’on veut. », expliquent Jean-Charles Vicet, de la Chambre d’agriculture de Loire-Atlantique et Olivier Dupas, éleveur laitier de la GAEC des Trois chemins à Ligné. Sur les parcelles de ce dernier, onze kilomètres de haies ont été plantés depuis 1997 pour répondre à un problème simple : comment drainer l’eau sans que cela coûte ? « On s’est dit que les arbres pouvaient le faire à notre place, en « perforant » les parcelles. » Succès. Qui a inspiré d’autres agriculteurs de Loire-Atlantique, une quarantaine en tout qui ont décidé de créer un collectif consacré à l’agroforesterie. « L’agroforesterie au service de la performance économique et environnementale des élevages », c’est son nom, mène aujourd’hui une étude d’une durée de trois ans portant sur les bénéfices de l’arbre des champs.
Les premiers résultats sont convaincants : deux fois plus de carabes (des insectes qui aiment dévorer les limaces) qu’avant, même si la diversité spécifique n’a pas changé ; au contraire des coccinelles dont la biomasse n’a pas évolué, alors que leur diversité a crû d’un tiers ; quant aux chrysopes (des névroptères) et aux syrphes (des mouches), le bonus se constate sur les deux paramètres à la fois - biomasse et biodiversité multipliées par deux. « En ce qui concerne le rendement des cultures, aucun de nous n’a constaté de baisse », précise M. Dupas. « Par contre, pour les animaux, le bénéfice est évident : les génisses recherchent bien l’effet parasol des arbres aux heures les plus chaudes de la journée, et ce sont celles qui passent le plus de temps debout, elles pâturent davantage et se déplacent moins pour boire ». Bref, en comparaison avec des génisses privées d’arbres (des… parasols, dans l’étude), les vaches qui bénéficient d’ombre se sentent mieux. Mais quels arbres ? « Pas d’arbres isolés, surtout pas ! Non, des arbres isolés… en ligne ». Des haies à trous, finalement.


L’exemple venu de l’Aisne
Des haies qui sont bonnes avec le gibier, selon Sophie Morin de l’ONCFS (Office national de la chasse et de la faune sauvage) qui a travaillé sur la question avec Jean-Pierre Sarthou, de l’ENSAT (École Nationale Supérieure Agronomique de Toulouse). « Le gibier aime la haie bien hétérogène, large, avec un ourlet herbacé, un roncier bien développé et des arbres de haut jet », bref, une haie multistrates telle qu’on l’imagine, une HLM à espèces, pleine de niveaux, qui va de l’herbe à l’arbre en passant par toutes les hauteurs d’arbustes. À la condition expresse qu’elle soit bien entretenue - ce qui ne veut pas dire pour autant taillée au carré ni en rideau. Et qu’elle ne soit pas isolée au milieu d’une plaine : « le tout est qu’on ait plein de haies différentes, interconnectées ». La référence n’est donc pas le bocage archétypique, la carte postale de la Vendée, mais l’arbre… connecté à ses semblables sous des formes que l’homme décide et entretient. L’arbre multiple et entouré d’herbe, insistent les deux chercheurs, car c’est là que vivent ou se cachent reptiles, amphibiens et oiseaux. Si le sanglier s’en fiche, lui qui préfère les gros boisements, le renard, le chevreuil et l’ensemble des mustélidés sont des animaux qui ont besoin de paysages mosaïques, d’une polyculture-élevage dessinée par des réseaux d’arbres. D’arbres même très anciens, d’arbres creux qu’affectionnent particulièrement la genette et les rapaces nocturnes. Sous leur feuillage, les turdidés (pigeons, tourterelles et compagnie) aiment à nicher dans la strate arbustive. En automne, ces oiseaux roucoulant mangent les fruits de l’aubépine, du prunellier et de la mûre. En décembre, quand il n’y a plus rien, ils dévorent les fruits du lierre et de l’églantier. Et les chasseurs sont contents.
M. Sarthou illustre le propos de sa collègue par l’exemple d’un agriculteur de l’Aisne, Jacques Hicter.
CE2C3014-3BE5-4824-B0CA-FA4E01132AE6Les 320 hectares de cet homme-là regardent à plat le soleil, le gel et la pluie à quelques kilomètres de Saint-Quentin. Fait pour l’invasion, ce paysage à deux dimensions n’a jamais inspiré les peintres. Il ne provoquait même plus d’émotion chez les chasseurs qui se sont retrouvés fort dépourvus quand la charrue a paru : le remembrement, le machinisme et la chimie avaient tellement abîmé les populations habituelles d’oiseaux et de mammifères que les fusils ont détourné leurs mires vers le sanglier d’élevage et les oiseaux des zones humides. Lorsque Jacques Hicter reprit la ferme de ses beaux-parents en 1984, il n’y compta qu’une quinzaine de couples naturels de perdrix grise. Aujourd’hui il en a plus de quatre-vingt.
Le besoin de retrouver le plaisir de chasser chez soi autre chose que du faisan gavé de maïs a conduit l’agriculteur à complètement revoir sa façon de cultiver. Pour avoir des oiseaux, il faut des nids, et pour avoir des nids, il faut des endroits où les cacher. Donc, des herbes. Hautes. Où les planter sur des parcelles gigantesques sans aucune autre perspective que l’horizon ? Tous les cent cinquante mètres. M. Hicter s’est servi de l’obligation européenne de faire des jachères pour en installer en bandes larges de dix mètres. Il a donc planté des végétaux comme le chou, le sorgho, le millet ou l'avoine, qui montent haut. Et puis, il a planté des arbres à fleurs. La combinaison a plusieurs avantages : la perdrix a maintenant un repère, elle sait où se réfugier et pondre. Elle a aussi un garde-manger car évidemment, les insectes ont appris à profiter de l’aubaine, dont bénéficie en retour Jacques Hicter. Les carabes s’enfoncent sous la terre pour aller débusquer les limaces, et cela lui fait des milliers d’euros d’économies de biocides chaque année. Beaucoup plus que cela en vérité, car la vie étant revenue dans les champs, grâce aux plantes et aux haies installées en lanières, Jacques Hicter ne laboure plus. Il déchaume, c’est tout, et sous-sole tous les deux ans.


Les pucerons préfèrent la débroussailleuse

Les insectes, parlons-en. « Les haies en augmentent le nombre et la diversité, mais parfois, il faut bien le dire, au détriment des cultures, car, par exemple, la viorne boule de neige et le fusain sont les hôtes du puceron noir de la fève. » À éviter si vous comptez vous lancer dans la culture de la féverole. La diversité et le nombre des « bons » insectes dépendent aussi de la façon dont on s’occupe des arbustes. Il vaut mieux les couper avec une bonne lame bien affûtée plutôt que la faucheuse qu’on voit manipulée par les tracteurs sur les bords de chemin : avec des coupes bien nettes, franches, propres, les insectes rubicoles peuvent accéder à la moelle des tiges, y creuser un tunnel pour pondre, et ensuite entreposer pour nourrir les larves des pucerons vivants mais paralysés, dont celles-ci se nourriront pour se transformer. C’est le cas des Aphidinés, une famille de guêpes. « En Russie, on l’a vu quand on est passé des toits de chaume aux toits de tôle : les cultures qui ne connaissaient jusqu’alors pas les pucerons ont été envahies. Pourquoi ? Parce que le chaume, constitué de tiges coupées dans les haies, est un formidable garde-manger à pucerons pour les larves de ces guêpes ».

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L’herbe, décidément


Et le carbone ? Isabelle Bertrand, de l’Inra (Institut national de la recherche agronomique), s’est penchée dessus. A priori, avec l’exemple de Jacques Hicter, on induit que la matière organique étant supérieure, le sol d’une culture bordée par une haie doit être un joli puits. « C’est dur à évaluer, car dans le monde de la recherche, on a que 700 références scientifiques sur les sols des haies, contre plus de 20 000 sur les sols cultivés ! » Et puis, quand on analyse le carbone, on considère quoi exactement ? Les arbres ? Avec les arbustes ? Avec l’herbe ? Jusqu’à quelle profondeur ? Et encore, quel type de carbone ? Avec l’agroforesterie, on aurait un surplus de stockage de 0,2 à 0,3 t de carbone par hectare et par an. C’est faible. « L’effet limitant est l’apport en matières organiques, notamment par les cultures intermédiaires ». Plus on en met, plus on stocke de carbone, notamment avec les engrais verts, ceux qui viennent de la coupe ou de l’enfouissement de ces cultures d’hiver, plantées pour ne pas laisser le sol nu sous les éléments. « L’autre élément important à connaître est que le stockage se fait sous la ligne d’arbres : la bande enherbée est un puits de carbone très conséquent. » D’où l’intérêt pour l’agriculteur soit d’élargir cette bande, soit d’en augmenter la diversité végétale. Plus la bande enherbée est spacieuse et riche, plus elle stocke. L’herbe profite de l’arbre qui profite d’elle, et les deux ne se portent jamais aussi bien qu’avec les champignons, « qui maximisent les interactions biologiques et diminuent les pertes par lessivage ou émission de gaz à effet de serre, tout en augmentant le stock de carbone », car les champignons recyclent les nutriments lentement, plus efficacement, et travaillent le sol en profondeur. Le bilan n’en est que meilleur. « La question que l’on se pose in fine est quelle est l’étendue de l’effet bénéfique de l’arbre, à partir de son tronc ? » La réponse n’est pas encore connue.

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L’arbre, élément d’un système qu’il bouleverse


Président du comité agroécologie de la Fondation de France, Jacques Wéry, professeur à SupAgro Montpellier, résume assez bien les propos de ses confrères et consœurs : « Il faut voir ce que l’arbre apporte à l’agriculture, en réalité. Car ce n’est pas parce qu’on en a planté un qu’on résoudra aussitôt tous les problèmes ». L’agroforesterie, pas plus que l’agroécologie, ne doit être parée de toutes les vertus. L’arbre ne peut s’entendre, se voir, se concevoir qu’avec ce qu’il y a autour, en particulier la strate herbacée et les cultures. « Par exemple, si l’on prend en compte l’érosion des sols et la qualité de l’eau, l’arbre a un rôle moins important que la couverture permanente des sols ». L’arbre est donc l’élément d’un système, qui incite toutefois à repenser les systèmes agricoles actuels en fonction de lui. « Cela va plus loin qu’une réflexion agronomique, car planter des arbres, c’est s’obliger au temps long, qui dépasse la vie de l’agriculteur ou de l’agricultrice qui a planté. L’arbre amène le temps long, il y a un aspect générationnel, celui de la construction d’un patrimoine qui, mine de rien, amène à une réflexion sur les sols ».
Une réflexion tout court sur la construction du paysage agricole. Planter des arbres, constituer des haies, des vergers, certes, mais pas n’importe où. Où en mettre ? « Penser le temps long, penser le temps du sol, penser le temps du travail ; penser l’espace, sa fragmentation par l’arbre ; penser le paysage dans sa dimension hédonique ; penser les racines, et pas seulement ce que l’on voit », c’est plus complexe que de penser simplement à labourer et pulvériser.
Voilà une définition de l’agroforesterie qui ne déplaît pas à Olivier Picard, le président du CNPF (Centre national de la propriété forestière), l’équivalent de l’ONF (Office national des forêts) pour les propriétaires privés (75 % de la forêt française, avec 11 millions d’hectares et 20 % du territoire). « On s’occupe de la forêt et des bosquets, pas des haies. Mais on voit bien que l’arbre n’a pas la même forme. En forêt, la lutte à mort pour la lumière et l’eau oblige l’arbre à grandir tout droit, alors qu’isolé, il s’étale, s’épanche. Voilà pourquoi on se dit que planter des arbres par-ci par-là dans un champ de blé cela n’a aucun sens », car cela ferait chuter le rendement de l’agriculteur. Par contre, entre les parcelles et le long d’un cours d’eau, cela a un intérêt pour retenir le sol, l’eau de ruissellement, etc. « Sur des paysages à relief, avec des courbes de niveaux, moins sur des plaines, où l’herbe jouera mieux son rôle. Par contre, en plaine, c’est l’effet coupe-vent qui sera à rechercher ». L’agroforesterie telle que des écolos l’imaginent, à sa façon tropicale, là où elle a démontré depuis des milliers d’années son efficacité, celle qui a inspiré ici la permaculture, est un fantasme chez nous, car elle nécessiterait tellement d’arbres que la mécanisation serait impossible. « Par contre, en zone sèche comme en Provence, l’agroforesterie non sous forme de haies ou de bocages, mais de sylvopastoralisme, a un avenir ».
Plutôt que planter des arbres dans les champs, les remettre là où l’on ne cultive pas, là où il y a des prairies : des bosquets, des boisements, des forêts éclaircies par le pâturage, avec de l’herbe fraîche même en été. La forêt méditerranéenne réintroduite dans le système agricole par la transhumance de troupeaux qui, au moins, par leurs dents et leurs sabots, débroussailleront pour le plus grand bonheur des pompiers. Après les champs en lanière de M. Hicter, la redécouverte de l’agriculture pastorale médiévale par une réflexion de l’arbre dans son territoire de production agricole. « La forêt paysanne », comme l’habille joliment M. Picard. « Il y a un autre paramètre, c’est la surface : on peut faire plus facilement de l’agroforesterie quand on a de la place », remarque Jacques Wéry, « car dès lors qu’on plante des arbres, on fragmente l’espace ». Un effet mathématique facile à comprendre.

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La châtaigne et le poulet

Théorisation difficile, rêverie rousseauiste de certains, l’agroforesterie est une réalité pour le monde agricole. Trois exemples très concrets l’illustrent.
Le premier nous vient du Limousin, avec Isabelle Masle, de la chambre d’agriculture de Haute-Vienne et Julien Pillard, éleveur et fondateur du GIEE AfroFOREVERI. « On a redécouvert la châtaigne. Et c'est en relançant la filière qu’on a redécouvert les mérites des haies ». Historiquement, la châtaigneraie couvrait un tiers du territoire du Limousin. L’arbre orne les vitraux de la gare de Limoges, il formait le logo de la région Limousin, c’est dire. Mais il a perdu de son intérêt pour les agriculteurs, qui se demandent aujourd’hui quel peut être l’intérêt de récolter encore de la châtaigne quand on a du mal à vivre de ses vaches ou de ses champs. 
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L’intérêt ? Le bénéfice mutuel ! Répondent en chœur Isabelle Masle et Julien Pillard. « Je me suis installé en 2005, hors cadre familial. Je me suis lancé dans le poulet, Label Rouge, et dans la charte, il fallait planter des arbres. Lesquels ? Les anciens m’avaient conseillé de planter n’importe quoi, j’ai préféré mettre du châtaignier, l’emblème du pays », raconte M. Pillard. Mais que faire des châtaignes ? Les vendre, car cela rapporte. Du coup Julien Pillard a planté et replanté. S’est alors posée la question de l’entretien de ses 2 ha d’arbres, lourd en temps et en argent. Ras-le-bol du broyeur ! « Alors aujourd’hui j’ai mis 25 brebis, 25 vaches, qui coupent les branches basses à la place de la machine. Le fourrage bocager ! En plus de mes 8 800 poulets ». De l’agroforesterie, qu’il préfère appeler « optimisation maximum du foncier ». Et de la vie qui caquette, car les châtaigniers hauts dissuadent la buse de fondre sur le poulet, lequel n’hésite pas à gober le carpocapse, responsable de l’encre du châtaignier. Et en plus, les poulets, en grattant, aèrent le sol, et puisqu’ils le grattent en se dispersant partout où il y a des arbres, les maladies se propagent moins. Avis à la grippe aviaire : un élevage en parcours extérieur sous l'ombre des arbres est plus sanitairement correct que le même en hangar.


Paillage normand et barbecue gersois

Autre expérience sylvicole dans le département de la Manche, avec Eddy Cléran, de la Chambre d’agriculture. « Nous, on a initié en 1989, avec les agriculteurs qui étaient las de l’érosion des sols et du manque de protection contre le vent de leur bétail, un programme de replantation, qui s’adresse autant à eux-mêmes qu’aux particuliers ». Cinquante mille plants, soit 50 km de haies environ (si vous comptez bien, cela fait en moyenne un plant par mètre linéaire), sont ainsi enfoncés chaque année dans le sol du Cotentin par 5 associations de boisement créées en 2008. Des plants locaux fournis par des pépiniéristes locaux. Les arbres grandissent, il faut les couper, ce qui nourrit la filière bois-énergie dont le savoir-faire s’était un peu perdu : « cela faisait trente ans environ que l’on ne récoltait plus le bois des haies ». Une CUMA (Coopération d’utilisation du matériel agricole) a été montée pour proposer le matériel, des chaudières à bois déchiqueté ont été installées dans des collèges, mais la chute du prix du pétrole a réduit la rentabilité de cette filière naissante. « Du coup, on propose aussi le bois déchiqueté en paillage ». Ce programme de plantation ne se fait pas au hasard des demandes des agriculteurs, mais selon le diagnostic bocager propre à chaque exploitation, et les objectifs des documents d’urbanisme et de planification locaux (Scot, SRCE, TVB etc.). « En fait, l’agroforesterie c’est pour nous une façon d’optimiser l’espace, c’est une vision globale », assurée par une organisation collective propre au monde agricole, créée et menée par des paysans motivés. « On est sur un paysage bocager, dont les architectes, les agriculteurs, ne veulent pas que nul autre qu’eux viennent s’en occuper. »
Mehdi Bounab pourrait utilement les conseiller. « En Ariège, on a créé une filière spécifique à très forte valeur ajoutée pour inciter les éleveurs à maintenir leurs haies », explique ce conseiller de la chambre d’agriculture départementale. Après un diagnostic qui a duré près de huit mois, il s’est avéré que les paysans montraient un intérêt à maintenir leurs haies tant que leur coupe permettait de pailler les stabulations avec le bois fragmenté ou de servir de fourrage aux bêtes, en particulier avec le mûrier blanc et l’acacia, et de vendre des fruits comme la châtaigne. « À partir de là, on a créé une filière de vente de filets de bûches, de charbons de bois pour barbecue, d’allume-feu à partir des essences locales - frêne, hêtre et chêne pour les bûches ; acacia et châtaignier pour le barbecue ; peuplier, aulne et bouleau pour les allume-feu, en vente dans les supermarchés et jardineries ». Gérée par l’association bois-paysan, la filière est promue par les agriculteurs, sous le logo « bois paysan » auquel semblent adhérer les clients des grandes surfaces. Le bénéfice n’est pas que financier, pour les éleveurs, car outre la diversification des revenus, la haie leur apporte une relative autonomie fourragère et alimentaire, et une amélioration du bien-être de leurs animaux.

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La cicadelle ne passe plus

Le Parc régional du Verdon est à l’origine d’un autre projet novateur. Elsa Barrandon le conduit depuis le début. « C’est le projet Regain. Ici, le remembrement agricole a conduit à la perte des vergers d’amandiers, il est corrélé à une augmentation de la pollution de l’eau, à une baisse de la fertilité des sols et à une stagnation des rendements. Depuis deux ans, on propose donc aux agriculteurs du plateau de Valensole de replanter ». Mais pas n’importe comment. « Celui qui est bien exposé au mistral, on lui propose des haies coupe-vent. Tandis qu’à celui qui veut faire du miel, on suggère plutôt des arbres fruitiers, mellifères. Dans tous les cas, ce sont des essences rustiques et locales. » Et dans tous les cas, l’emprise au sol ne dépasse pas trois mètres. Moyennant quoi il y a bien une baisse de rendement du blé dur, mais qui est en partie compensée par un étalement de la pousse, de même que pour l’herbe, c’est-à-dire un allongement de la saison de récolte, et un effet brise-vent manifeste. « Sans parler du fait que les arbres accueillent des oiseaux et des chauves-souris, qui mangent les insectes ravageurs de culture. » Le simple constat qu'ils brisent le vent transforme en outre les arbres en barrière à la cicadelle, un insecte très mauvais voilier qui est l'ennemi principal du lavandin, l’autre grande culture du plateau de Valensole. D’ailleurs, les ruchers grâce auxquels la plante odoriférante est pollinisée bénéficient après la récolte de cette autre source de nectar que sont les arbres à fleurs, ce qui atténue le besoin de faire voyager les ruches, dans une transhumance qui, parce qu’elle rend les abeilles agressives, stresse les colonies. Grâce un mécène, la Fondation l’Occitane, et la Région Paca, le PNR a pris en charge près de 90 % des 3 km de haies plantés chez 11 agriculteurs.

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L’indispensable pédagogie des règlements…


« En Bretagne, chez nous près de Lannion, le bocage est encore bien conservé. Mais l’abandon des terres et le mauvais entretien des haies dégradent l’ensemble », déplore Catherine Moret, de Lannion Tregor Communauté. Le linéaire reste un des plus importants de France, malgré tout, un tiers a disparu depuis les années 1970, surtout au bord des routes. « Cela montre que la responsabilité est partagée entre agriculteurs et collectivités ». 60 % du linéaire de l’agglomération de Lannion est en bordure de route ou d’espaces collectifs. « On a perdu la connaissance : avant, on prélevait quand on avait besoin, aujourd’hui on ne le fait plus, c’est pour cela qu’on trouve chez nous des alignements de chênes têtards du même âge, qui mourront du coup tous en même temps. » Il faut réapprendre aux agriculteurs, aux propriétaires, aux gestionnaires que sont les collectivités comment lire la haie et couper ses arbres. « On accompagne tout le monde, on forme, on montre, on conseille sur les tailles, sur le choix des essences pour la replantation. Et on ne flique pas : on laisse la coupe libre, la seule chose qui est interdite, c’est la destruction et l’arasement du bocage ». Un accompagnement pédagogique bienvenu, car il faut dire que savoir ce qu’on peut faire est un sport cérébral pour quiconque, se noyant volontairement dans les documents administratifs, prétend rester dans les clous. Jusqu’à il y a peu, les agriculteurs avaient tout intérêt à dessoucher leurs arbres pour toucher les aides à l’hectare. « Avec le BCAE VII [Bonnes conditions agricoles et environnementales] introduit en 2015 la haie a été reconnue comme une surface agricole, avec obligation de la préserver. En 2003, c’était l’inverse… l’effet avait été immédiat, comme au temps du remembrement. » Cette évolution notable se met doucement en place, avec un besoin de cartographies précises, et surtout une demande de simplification : l’effet pervers du BCAE VII, c’est qu’aujourd’hui, la haie est considérée par le ministère de l’agriculture comme n’étant pas un alignement d’arbres, et que tout doit correspondre à une définition précise, dans le langage propre à l’administration. Pascal Ferey, vice-président de l’assemblée permanente des chambres d’agriculture (APCA), raille : « Demandez à un agriculteur, dans le bocage du Bessin, de mesurer la circonférence du têtard pour savoir s’il répond bien à la définition administrative du têtard, et vous verrez ce qu’il va faire : il va couper l’arbre ! ». Christophe Blanc, du ministère, lui répond : « La définition de la haie peut paraître tatillonne. Mais il faut pourtant bien fixer les choses ! Une largeur de 10 m a donc été retenue, et il a été indiqué qu’elle n’était pas un alignement d’arbres, car une haie peut ne pas être entièrement composée de ligneux. » Il est vrai.
Mais comme le rappelle avec bon sens Me Moret, la PAC et les règlements ne sont que des outils, c’est au monde agricole et à la société de les utiliser au mieux, et de pousser pour qu’au moins les nouveaux ne contredisent pas ceux de l’an passé. « Les choses avancent quand même, soyons positifs. Il faut laisser aux agriculteurs le temps d’inscrire la haie dans leur système. Il faut que les règlements soient modulables, car les services qu'on demande aux agriculteurs d’entretenir sont changeants. Je n’ai jamais entendu autant entendu le mot agroforesterie dans la bouche des agriculteurs ».

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L’agroforesterie a remis l’arbre au centre de la réflexion agricole. Elle interroge, intrigue, fait sourire, embête, remet en cause, donne des idées, ouvre des portes. Il manque des savoirs, de la modélisation, de la cohérence, de la cartographie, des filières. La nécessité est grande de s’éloigner du prêt-à-penser et du formalisme administratif et scientifique pour qu’enfin l’arbre s’enracine à nouveau dans l’aménagement de nos territoires. C’est ce à quoi cette belle journée s’est employée. La haie ne cache plus l’arbre, l’arbre nous montre la forêt de petites initiatives qui sont en train de changer profondément le modèle agricole. L’arbre-paysan nous enracine à nouveau dans la réalité des choses.


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(photos © FD, attention, elles n’ont aucun rapport avec les textes qu’elles illustrent !)

Cinquante-et-unième infolettre : un débat où l'abeille est devenue la sentinelle de notre société. Enfin.

La Première université des abeilles


Organisée par une maison qui en 1853 prenait l’abeille pour emblème, l’Université des abeilles de Guerlain a tenu ses promesses au « 68 », magasin historique du parfumeur sur les Champs-Élysées. Les discussions ont été parfois vives, les choses ont été dites, aucune cause n'a été édulcorée, les remises en cause ont été développées, devant une salle pleine. L’abeille, sauvage et domestique, est menacée. La pollinisation des plantes qui nous fournissent fruits et légumes, ne paraît plus si pérenne. Guerlain et le groupe LVMH sont inquiets pour leur approvisionnement en matières premières, presque toutes d’origine naturelle. Le 11 mai, un point a été fait. Pas gai. Pas manichéen non plus, ce qui n’est déjà pas si mal.



La crise des abeilles, que les chercheurs préfèrent nommer « syndrome d’effondrement des colonies » (Colony collapse disorder, dans leur langage) est une histoire maintenant ancienne qui remonte aux années 1990. À l’époque, des insecticides formulés à partir de molécules de la famille des néonicotinoïdes, dont le fameux Gaucho, furent accusés par les apiculteurs de dévaster leurs colonies. Non que les agriculteurs en pulvérisassent pour se débarrasser des abeilles, mais, de fil en aiguille, ces molécules, s’accumulant, se dispersant, finissaient par perturber la physiologie et la sociologie des abeilles. La danse des abeilles tournait en n’importe quoi, les spermatozoïdes manquaient, les abeilles nourrices peinaient à nourrir, les colonies s’étiolaient et, un jour, s’effondraient. En quelques années, le nombre de ruches chuta d’un tiers. Pourtant, l’hécatombe perdura en dépit de quatre années de suspension du Gaucho sur le seul tournesol, principale culture concernée. La mortalité hivernale restait très élevée. C’est que d’autres produits tel que le Regent continuaient d'être utilisés, mais aussi que le varroa, un acarien parasite de l’abeille, proliférait.

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© Arno Joron/ Guerlain


La faim des abeilles

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Il proliférait, et prolifère encore, sur des abeilles que les participants à l’université des abeilles ont tous considérées comme fragiles. « Les abeilles meurent de faim ! », résume d’une formule ciselée Hélène Soubelet, directrice de la Fondation pour la Recherche sur la Biodiversité (FRB). « À cause des champs complètement homogènes qui fleurissent une fois par an, pendant trois semaines », on a des déserts verts, en France. Faute de diversité floristique suffisante, parce que l'agriculture intensive uniformise les paysages, les abeilles peinent à s’emplir de nectar, et ainsi à se nourrir suffisamment. Il manque dans les campagnes des bandes enherbées, des vergers, des bocages, des haies constituées d’arbres et d’arbustes à fleurs. Il manque des prairies, et encore, des prairies riches en espèces végétales, c’est-à-dire ni trop pâturées, ni trop fauchées, ni trop enrichies en engrais. Ce n'est pas toujours le cas. Le modèle agricole actuel ne favorise pas les abeilles, et encore moins les sauvages qui constituent l’essentiel du monde des apidés (1 seule espèce domestique en France contre près de 1 000 sauvages !). Voyageant moins (dans un rayon de 300 m autour de leur trou creusé dans le sol ou un arbre, contre dix fois plus pour l’abeille domestique), osmies, mégachilles et xylocopes, abeilles solitaires, ont besoin de fleurs de proximité qui de moins en moins sont là. Mais les choses avancent avec le développement des pratiques dites agroécologiques, avec cette révolution silencieuse du monde agricole qui, lentement, tourne le dos au modèle actuel qui n’est plus viable économiquement. L’aménagement du territoire n’aide pas non plus : l’étalement urbain, parce qu’il fait disparaître les sols et coupe en morceaux les biotopes, ne favorise pas la nature.

H. Soubelet © Arno Joron/ Guerlain


Les abeilles intensives

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C’est au point où, aujourd’hui, « les apiculteurs consomment plus de sucres qu’ils ne produisent de miel ! », déplore Lionel Garnery, chercheur au laboratoire évolution, génome, comportement, écologie du CNRS à Gif-sur-Yvette. Du sucre ? Du saccharose au printemps et du glucose à l’automne pour nourrir les abeilles… qui ont si faim « C’est comme si l’apiculture était devenue une industrie de transformation de sucre en miel », sans passer par les fleurs. Le parallèle fait avec la Prim’Holstein, qui transforme mieux qu'aucune autre la cellulose des plantes en protéines du lait, va plus loin que cela : « pour pallier la chute des années 1990 et 2000, qui continue, car les néonicotinoïdes sont toujours là, comme le varroa, d’ailleurs, les apiculteurs ont importé des souches d’abeilles venues de loin ». La qualité génétique de l’abeille noire (Apis mellifera mellifera), sous-espèce qui butine entre Pologne et Pyrénées, s’en est ressentie, car toutes ces abeilles se sont hybridées entre elles au point qu'aujourd’hui, aucun éleveur n’est capable de dire avec certitude quelle race il utilise. Comme si une sorte de Prim'Holstein, vache que l'on voit partout, sur tous les continents, avait pris possession des ruches par la force des choses.
Pis, en dispersant les sous-espèces (ou races), on disperse également leurs parasites. Cerise sur le gâteau, les races qui viennent d’autres pays ne sont pas toujours bien adaptées aux cycles des fleurs qui poussent ici. Bref, s’il faut reconnaître que « sans cela, sans les apiculteurs, sans ces importations et ces hybridations, il n’y aurait plus d’abeille domestique, plus de colonies, plus de miel, en France ; l’appauvrissement génétique et le nourrissage au sucre ne permettent plus à la sélection naturelle d’agir » pour que d’elles-mêmes, les abeilles trouvent leur résistance face au varroa et au réchauffement climatique. Ce serait quand même dommage, pour des espèces qui ont subi deux glaciations sans coup férir, preuve de leur solidité évolutive.

L. Garnery © Arno Joron/ Guerlain


Interdire, enfin


Les solutions découlent de l’exposé des causes. « Interdire les néonicotinoïdes est une évidence », rappelle Sandrine Bélier, directrice de l’ONG Humanité et Biodiversité, ex-députée écologiste au Parlement européen durant les années 2000. Ces molécules seront bannies en France au 1er septembre 2018, dans le cadre d’un mouvement général, européen, de limitation de l’usage des pesticides à la fois par les agriculteurs, les collectivités et les particuliers. Ça ne suffira pas, tout le monde l’a compris, car derrière les produits phytosanitaires, il y a les abeilles qui ont faim, les abeilles qui ont moins de ressources génétiques, les abeilles qui doivent supporter le varroa, lequel les contamine en plus avec une jolie collection de virus.

S. Bélier © Arno Joron/ Guerlain


Des fleurs et des friches

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« C’est une belle avancée », soutient Émilien Dautrey, responsable du Pôle espèces de Noé Conservation « mais ce n’est évidemment pas la seule solution : il faut promouvoir les prairies fleuries, les fleurs le long des infrastructures linéaires ». Laisser la nature se faire partout où elle peut, renchérit Hélène Soubelet. Les délaissés et autres zones de servitude le long, sur ou sous les lignes à haute tension, les conduites de gaz, les routes, les autoroutes, les canaux et les voies de chemins de fer, mais aussi les friches. Les friches… un impensé français. Toutes ces anciennes zones industrielles et commerciales, ces terres agricoles abandonnées, dont le sol, gorgé de graines, les laisse s’exprimer aussitôt qu’on le laisse tranquille. Laisser les choses se faire, sans oublier de contrôler, toutefois, pour ne pas qu’une espèce prenne le pas sur les autres, que le milieu, se refermant, devienne bosquet impénétrable. « La chose à ne pas faire, c’est de planter des prairies avec des graines venues elles aussi d’ailleurs », prévient Lionel Garnery. Il faut des graines locales, ce que justement promeut Noé Conservation en même temps que des listes régionales de végétaux attractifs pour les pollinisateurs.

E. Dautrey © Arno Joron/ Guerlain


Pas trop d’hôtels ni de ruches


« On développe également les hôtels à insectes, pour au moins donner le gîte aux abeilles sauvages », poursuit Émilien Dautrey. Lionel Garnery émet un bémol, car selon lui, à trop multiplier ces jolies constructions dans les jardins et les cours, on risque de modifier le comportement de certaines abeilles sauvages… De même qu’en multipliant par trop les ruches, soulignent tous les participants à l’Université des abeilles. « On le voit partout, quand il y a trop de ruches, le comportement des abeilles change, elles se trouvent en concurrence pour les mêmes ressources alimentaires », observe notamment Jacques Karmagoret, le Président de l’Association Conservatoire de l’Abeille noire Bretonne sis à Ouessant, financée en partie par Guerlain.
Sur cette île soufflée par le vent, l’abeille avait disparu dans les années 1850. Pourquoi ? Nul ne le sait. il n’en reste pas moins que la démocratisation du sucre, avec la canne puis la betterave, a retiré de son intérêt au miel qui, de tout temps, avait été la seule source de glucides pour les habitants d’Ouessant. Réintroduite dans les années 1970 à partir d’abeilles noires vivant sur les difficiles monts d’Arrée, où le vent souffle à coucher les arbres et le froid n’hésite jamais à tomber en gel, l’abeille noire d’Ouessant est un maître étalon de l’abeille domestique. Garantie du varroa par son insularité, des néonicotinoïdes par le modèle agricole ouessantin, et de toute pollution génétique par les pratiques du conservatoire, elle est « pure », selon Lionel Garnery qui en a dressé le profil. « Nos reines vivent dans les 5 ans, mais leurs filles qu’on place sur le continent non seulement ne vivent que 2 ans, mais sont moins fécondes », constate M. Kermagoret, signe qu’il y a bien un stress environnemental, auquel la qualité génétique ne peut pas grand-chose.

J. Kermagoret © Arno Joron/ Guerlain


Sanctuariser les conservatoires

Certes. Mais on n’arrangera rien en ne préservant rien, affirment de concert les deux spécialistes. « Il faut que les conservatoires tels que les nôtres [il en existe quinze en France] soient préservés de toute contamination. Or, aucune loi n’empêche quiconque de contaminer nos souches d’abeilles, pures, par des hybrides. Il faut une loi, sinon, l’abeille noire « pure » disparaîtra avant dix ans ». Lionel Garnery est également à la tête du Conservatoire de l’abeille noire d’Île-de-France, situé près du péage de Saint-Arnoult dans les Yvelines, en grande banlieue parisienne. Dans un rayon de 3 km, il n’y a là que l’abeille noire, mais tout autour, les apiculteurs travaillent pour l'essentiel avec des races multiples et des hybrides. À Ouessant, c’est aussi la grande peur de M. Kermagoret, ne serait-ce que pour s’éviter des contaminations, comme celle, récente, de la loque. Sans aucun doute arrivées par des abeilles venues du continent, les spores de cette bactérie destructrice y seraient restées si une loi de protection génétique, de sanctuarisation des conservatoires, avait existé. Une loi sans laquelle il sera difficile aux scientifiques et aux apiculteurs-sélectionneurs (on retrouve le parallèle avec les races de vaches) de dresser les profils génétiques de leurs races, de leurs souches, et de… sélectionner, patiemment, les abeilles les mieux à même de résister aux stress qui les menacent.
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© Arno Joron/ Guerlain


Rajeunir l’apiculture


« Le problème est plus vaste encore. C’est que le monde des apiculteurs est très individualiste. Il n’est pas organisé. En concurrence entre associations et représentants. Il faut une interprofession, mais beaucoup s’y opposent », avance Éric Lelong, Président de la commission apiculture de la FNSEA, premier syndicat agricole. Chacun pour soi. Rien n’avance, en conséquence. Apiculteur près de Montpellier, M. Lelong promène ses ruches d’un verger à une grande culture, d’un maraîchage à une prairie pour polliniser et faire son miel. « Je suis entre les deux mondes, et je vois les évolutions. Je pousse les cultivateurs à améliorer leurs itinéraires, à faire de la place aux fleurs, à planter des légumineuses en intercultures, pour l’automne et l’hiver. Ça change ». Mais ce qui ne change pas, c’est la formation des apiculteurs. « Alors qu’on a plein de chômeurs, la profession vieillit et peine à recruter ! », s’énerve Thierry Dufresne, président de l’observatoire d’apidologie installé près du massif de la Sainte-Baume, à Mazaugues dans le Var. Ex-cadre de l'industrie du luxe, M. Dufresne consacre sa retraite à l’abeille avec ce centre de recherches et de formation, financé 
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par des fonds privés, qui travaille notamment sur la génétique de souches d’abeilles réparties en 1 000 colonies et 50 millions d’individus. « On a un vrai souci de formation. Elle est mal faite, elle n'est pas assez longue, elle ne fait pas assez de place à l’apprentissage auprès de professionnels ». À l’heure actuelle, les néoapiculteurs vont deux mois sur le terrain, sur dix mois de formation. « Et pas toujours à la bonne saison ! Parfois, les étudiants n'ont plus qu'à repeindre les ruches, car les abeilles dorment. Non, pour former réellement un apiculteur, il faut 5 ans, avec un professionnel. » Des gros chantiers, donc. Un autre est plus simple, c’est celui de l’éducation du regard des quidams que nous sommes. Le boulot de Noé Conservation, entre autres organisme, par ces programmes de sciences participatives qui impliquent les possesseurs de jardins ou de pots de fleurs dans l’observation, l’identification et la transmission aux chercheurs de leurs « coches ».

E. Lelong (haut) et T. Dufresne (bas) © Arno Joron/ Guerlain


En fait, peut-être manque-t-il un « récit », comme le fit remarquer à la fin de cette université Vaia Tuuhia, déléguée générale du think tank 4D. Quelque chose qui ferait enfin passer l’abeille du principe de plaisir (nous y sommes affectivement attachés, l’abeille est le symbole même de la nature) au principe de réalité (elle est menacée, nous savons quoi faire, agissons). Dans le monde de l’entreprise, c’est pourtant l’inverse qui a fonctionné. « On a soutenu le conservatoire d’Ouessant, et d’autres actions, pour préserver nos matières naturelles, et on s’est retrouvés avec une réelle adoption par nos salariés, un changement de mentalité, même », constate Sylvie Bénard, directement environnement du groupe LVMH. « Chez Guerlain, c’est pareil : l’abeille est devenue tellement évidente que quand il s’est agi de choisir le nom d’une nouvelle usine, les employés ont choisi de la nommer La Ruche. Pour le projet de camion électrique pour livrer nos magasins en ville, c’est… Le Bourdon ! », s’amuse Sandrine Sommer, directrice développement durable de Guerlain. Ambassadeur de la biodiversité et du développement durable, l’abeille souffre en réalité de la vertu qu’on accorde d’ordinaire à cette charge : la permanence. On la croit éternelle car elle butine notre mémoire collective, notre imaginaire infantile. Erreur dangereuse. Les pollinisateurs comme l’abeille, sauvages et domestiques, sont les victimes de notre mode de vie. Voyons-les plutôt alors comme des sentinelles.
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V. Tuuhia © Arno Joron/ Guerlain

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Sandrine Sommer et Laurent Boillot © Arno Joron/ Guerlain

Cinquantième infolettre : entre les deux tours, bilan d'une campagne bien pâle, malgré des programmes bien plus verts qu'on ne l'imagine.

Une campagne bien pâle malgré des programmes bien verts



Entre-deux-tours, partie III. La campagne s’achève. On respire. Elle n’aura pas été bien verte, car les journalistes ne l’ont pas été, alors qu’en y regardant de près, les programmes l’étaient plus qu’à aucune autre campagne présidentielle. Pour les avoir auscultés, ceux et celles des primaires et ceux et celles des deux tours, je peux vous affirmer que c’est le jour et la nuit. Les choses ont changé. Mais voilà, le vert et tout ce qu’il implique de réflexions, de perspectives et de regard, n’intéresse pas les journalistes politiques. Il en dit pourtant long sur la vision de la société développée par les deux candidats restants, qu’on a pu déceler, néanmoins, dans la vulgarité du débat de mercredi dernier, devant les yeux secs de deux journalistes réduits à l’état de Ficus.




Ça y est, ça y est, le débat a eu lieu.
On ne s’attendait pas à des hauteurs Giscardo-mitterrandiennes, ni Chiraco-jospiniennes, on n’a donc pas été déçus. Cela dit, d’avoir vu se noyer Marine Le Pen dans sa propre caricature ne laissera pas de surprendre des générations de psychanalystes : quelle est l’origine de pareil acte manqué ? Aboyant, désordonnée, confuse, les yeux grands ouverts, les gestes trop amples, les bras souvent croisés, le sourire névralgique, le rire moqueur, le tas de fiches sur le bureau, la candidate du Front National a par son pathos tout fait pour manquer son but. C’est donc qu’elle ne voulait pas l’atteindre. Comme son père quinze ans plus tôt. Mais quel est son bénéfice ? Ne pouvait-elle tuer Jean-Marie en se hissant au-dessus de lui, et ainsi, demeurer à jamais sa fille ? Préférerait-elle comme lui en son temps le rôle de roquet, de cheffe de l’opposition pour embêter Jean-Luc Mélenchon qui s’était déjà placé dans ce rôle ? La Fille ne s’est adressée qu'à son Père, pas à la France. Il faudrait qu’elle s’allonge pour ouvrir son passé à un analyste. En attendant, qu'elle se défoule sur sa nièce, qui est bien plus dangereuse qu’elle.
Mais ce débat aura eu au moins un mérite.
Quelles que soient les exégèses qu’on en pourra faire, il n’aura en effet pas fatigué ses animateurs. Il paraît qu’ils étaient journalistes, les deux Ficus ; c’est à regarder, car on ne les a pas entendus. Sans doute les micros étaient-ils faibles. Du coup, peut-être ont-ils tout fait pour qu’on parle d’écologie - on ne le saura jamais.


On ne leur a pas posé la question

Non, soyons sérieux. Dans la hiérarchie de l’information, qui est celle de la pyramide des pouvoirs, l’écologie et la science sont en bas, tandis que la politique est en haut. Enfin, par politique, il faut comprendre les politiques. Au sein de notre monarchie structurée par les attributs du pouvoir, on est grand quand on fréquente les grands du royaume. Ce qui compte, c’est ce qu’ils disent, pas ce qu’ils font. Alors faisons-les parler, sans rien leur demander de conséquent ; je me valorise, tu me valorises, tu me demandes « terrorisme », je te réponds « De Gaulle », on tourne en rond, on se passe les plats, aujourd’hui, demain, la semaine prochaine, tu m’invites et j’accours. L’écologie ? Un truc de bobo ou de bouseux.

Aucune question sur l’écologie n’a été posée aux candidats durant cette campagne, parce que nos si brillants confrères et nos remarquables consœurs ne considèrent pas que c’est là un sujet noble. On n'a pas manœuvré durant des années pour obtenir le bâton de maréchal de l’interviewer politique pour en venir à causer méthaniseurs ! Et puis, c’est pénible, l’écologie. Ça demande un minimum de bagage scientifique et, surtout, d’avoir l’esprit large dans l’espace et le temps. Ben oui, ami apprenti interviewer, quand tu abordes le sujet de la biodiversité, tu dois passer par l’agriculture, l’aménagement du territoire, les documents d’urbanisme, la psyché locale, l’histoire collective, la gastronomie, tout. Pas seulement, la drosera et l’ours blanc, qui emmerdent tout le monde.


De vert en dépit de tout

C’est vraiment dommage, car si l’élite de la carte de presse avait regardé autre chose que son nombril, si elle avait par exemple lu elle-même les programmes, en profondeur, elle se serait rendu compte, Ô surprise, que cette transversalité était présente chez beaucoup de candidats. Contrairement à ce qu’ânonnent les habituels poux de plateaux, les sauteurs de micro, les experts en tout-va-mal, cette élection aura été la première à avoir internalisé le vert. Oui. Pour avoir avec Denis Cheissoux( CO2, mon amour sur France Inter, le samedi de 14 heures à 15 heures) travaillé sur les programmes de tous les candidats, y compris ceux et celles des primaires, je peux vous dire que c’est le jour et la nuit par rapport à il y a cinq ans. Si ce n’est pas le signe d’un « en avant ! », c’est la preuve qu’on ne reviendra pas en arrière. Le discours écolo, mine de rien, a réussi à forcer la capsule étanche qui enferme le cerveau des politiques pour imprégner leurs raisonnements. Aujourd’hui, on ne peut plus prétendre faire de la politique sans tenir compte des ressources naturelles et de l’énergie. Ouf.

Sur le podium, on retiendra donc à droite Bruno Le Maire et, à gauche et à l’extrême-gauche, Jean-Luc Mélenchon et Benoît Hamon. Ces deux-là étaient proches, ils avaient développé - avec une mention spéciale au Grand Leader des Insoumis, un programme cohérent, où tout était dans tout, qui avait été conçu en tirant les fils qui dépassaient lesquels, remontés, avaient permis de dérouler la pelote, les pelotes du fonctionnement de notre société. Une pensée écologique qualité pure. Au milieu et à l’extrême-droite, le vert était un peu moins dense. Voire, très pâle. Présent, enfin, mais discret.


MLP, pour Écologie patriote

Comment résumer les programmes des ultimes candidats ? Pour reprendre à peu près la formule utilisée lors du débat que Denis et moi avons conduit avec Philippe Murer, qui représentait Madame Le Pen, et Corinne Lepage, pour Monsieur Macron, « Macron, c’est l’écologie qui soutient l’économie, Le Pen, c’est l’écologie qui justifie la préférence nationale ». Point. Voyons maintenant dans le détail.

Marine Le Pen plaque la préférence nationale sur des idées, des initiatives, une philosophie que chacun de nous partage et défend : celle de l’économie sociale, des circuits courts, de l’agriculture plus douce et des entrées de ville moins laides. « La véritable écologie consiste à produire et consommer au plus près, et retraiter sur place ». Nul ne pourrait la contredire. Concrètement, elle prône l’interdiction des produits alimentaires et agricoles qui ne respecteraient pas les normes de production françaises en matière de sécurité sanitaire, de bien-être animal et d’environnement. Tout en soutenant l’exportation de nos produits à haute valeur ajoutée, les labellisés, qui respectent bien mieux l’environnement, les paysans et leurs paysages, les consommateurs, aussi, que les produits banals. Cohérente, Marine Le Pen pousse à une traçabilité totale de l’origine géographique et du lieu de transformation sur l’étiquette. Deux ans après son entrée en fonction, elle ferait établir des prix minimums d’achat aux agriculteurs par les industriels et les hypermarchés, garantis par l’État. Interdiction des fermes géantes, des OGM, du Ceta, du Tafta et des abattages rituels, incompatibles avec le respect du bien-être animal. Le tout en quittant l’Europe, bien entendu, en passant donc de la PAC à la PAF (politique agricole française), même si quitter l’Europe et ses honteuses directives lui prendrait son quinquennat, il suffit de voir la réalité du Brexit.
En matière d’énergie, c’est simple : nucléaire prolongé par la filière thorium, vieille lune des ingénieurs atomistes, centrales perpétuées tant qu’on peut, arrêt de l’arrêt de Fessenheim, et promotion de l’hydrogène par électrolyse. Pas au pied des éoliennes, réputées « immondes », y compris sur les horizons marins, et que la candidate d’extrême-droite souhaite suspendre au moyen d’un moratoire immédiat, non, de l’hydrogène fabriqué dans les centrales à thorium. De l’hydrogène qui trouverait naturellement sa place dans les voitures, qu’il ne s’agit néanmoins pas de priver de diesel, afin de ne pas affliger les pauvres.
On continue donc le gasoil, en allant vers l’électricité sans passer par le gaz naturel pour véhicule. Normal, Marine Le Pen veut interdire toute exploration et exploitation de gaz de schiste. C’est oublier que tonton Vladimir a de grands gisements d’affection à son endroit. Quant à l’isolation thermique des bâtiments, au transport des marchandises et à la mobilité, rien, hormis la nationalisation des autoroutes pour en rendre moins cher l’usage et l’interdiction de la concurrence sur les lignes de train.


L’obsession des trous et de l’hydrogène

Emmanuel Macron partage avec Madame Le Pen la passion du BTP. Car couler du béton a toujours été la grande passion des politiques, qui ont durant des années alimenté par la bétonneuse la caisse noire de leurs partis (ou la leur), et c’est un réflexe dans notre pays dirigé par des ingénieurs. À un problème correspond toujours un rond-point, un pont ou un hôtel de département. Donc, le transport de marchandises et des personnes se résume à de l’infrastructure et des motorisations. C’est con, mais ça marche toujours, sauf chez les professionnels.

Rien de surprenant à ce que les deux finalistes de la conquête du trône soient pour le Canal Seine-Nord, en dépit des bateliers, des portuaires et des logisticiens pour qui c’est de l’argent balancé à l’eau. Il y a mieux à faire et, quitte à creuser des tranchées, autant le faire entre le Rhin et le Rhône, là où le trafic en barge en aurait réellement besoin. Dans la lignée stupide, Emmanuel Macron soutient également le tunnel Lyon-Turin, alors qu’un tunnel existant est sous-exploité. Marine Le Pen veut quant à elle nationaliser les tunnels du Fréjus et du Mont-Blanc. En plus des autoroutes, n bêtement vendus par Chirac, cela va coûter cher alors qu’on n’a pas le premier sou.
C’est tout pour le fret ferré et fluvial, quand au fret routier, il est résumé à l’hydrogène qui a semble-t-il réponse à tout. Étonnant de voir les représentants des deux candidats répondre à « comment on livre les villes demain alors qu’elles ne veulent plus ni bruit ni particules ni diesel », par « on va encourager la motorisation au dihydrogène et à la pile à combustible ». Les professionnels de la chose, eux, sont consternés.


EM, pour Écologie libérale

À l’inverse de son adversaire, Monsieur Macron soutient la mise en concurrence des trains de voyageurs, il veut même la hâter. L’expérimenter partout. En ce qui concerne la voiture, le candidat d’En Marche ! va plus loin que tout le monde : il dit qu’en 2040, il ne devra plus y avoir un seul véhicule thermique vendu en France. Un pari osé, enthousiasmant, qu’il espère gagner en taxant le diesel autant que l’essence, en aidant les ménages pauvres à changer d’auto, et en favorisant, lui aussi, devinez quoi, l’hydrogène. Une commune obsession décidément. Mais voilà, les trajets quotidiens, ce n’est pas que du moteur, c’est aussi de l’information. Gérer le trafic et le stationnement en développant l’échange d’informations entre des voitures connectées, des routes connectées, des péages connectés, des parkings connectés de façon à, par exemple, réserver selon le trafic et le niveau de pollution la voie de gauche de l’autoroute aux voitures à trois occupants, entre 7 h 15 et 7 h 25, Emmanuel Macron a compris ce sur quoi travaillent les métropoles pour dissuader chacun de venir travailler tout seul dans son auto.

La « route intelligente » de Monsieur Macron est en cohérence avec la maison intelligente. Entendez, la promotion de l’autoconsommation d’énergie. Dans ce domaine comme dans celle de la transition énergétique, le candidat à la présidence de la République est dans la continuité de François Hollande et de Ségolène Royal. Ni plus, et même un peu moins sur les objectifs. Il ne va contre le sens du vent, il va même résolument dans celui des éoliennes, qu’il veut développer vraiment en simplifiant les procédures d’autorisation. Y compris pour les champs off-shore, six au total, mais toujours rien à l’horizon, car il reste des écolos et des propriétaires de résidences secondaires pour qui un mât de 2 mm de haut dans le champ visuel est une insulte à la nature.
Emmanuel Macron est plus inventif en matière d’agriculture.


Le droit à l’erreur

Comme tous les candidats, sans exception, le leader d’En Marche ! veut renforcer le poids des agriculteurs dans leurs négociations avec les aimables centrales d’achat, dans le cadre d’un Grenelle de l’alimentation qui mettra tout le monde autour de la table. Ça ne mange pas de pain. Lors de ce raout, on pourra aborder par exemple l’objectif de 50 % de bio local et de labels de qualité dans les menus des restaurants scolaires et d’entreprises d’ici la fin du quinquennat. En profitera-t-on pour interdire les OGM ? Oui. Mais pas la recherche, car on ne sait jamais. De même en ce qui concerne les gaz de schiste et les hydrocarbures non conventionnels : exploiter, non, explorer, oui, afin de ne pas insulter l’avenir. Une position qui surtout n’insulte pas la science, en ces temps où celle-ci est accusée de tous les maux, et que d’aucuns, un peu âgés, aimerait placer sous le contrôle du peuple. Mais revenons-en à l’agriculture.

Emmanuel Macron veut instaurer pour les paysans, comme pour tout le monde d’ailleurs, un droit au chômage ainsi qu’un droit à l’erreur. C’est-à-dire qu’il veut substituer au contrôle systématique qui infantilise, et à la sanction immédiate qui décourage, la pédagogie d’une bonne foi qui serait reconnue, sans pénalités. Une révolution dans notre administration dont la complexité des textes place chacun de nous dans l’incapacité d’être bien dans les clous. Le candidat d’En Marche ! souhaite également séparer la vente de matériels agricoles et d’intrants chimiques du conseil, afin que les agriculteurs ne soient plus pieds et poings liés à des interlocuteurs en conflit d’intérêts.
Autre élément novateur, un plan d’un modeste 200 millions d’euros pour rémunérer les agriculteurs pour l’entretien des services rendus par les haies, les tourbières, les bandes enherbées etc. Un plan dans un autre beaucoup plus généreux de 5 milliards d’euros dévoué à soutenir et encourager l’innovation agricole, quelle qu’elle soit, tant qu’elle ne nuit pas à l’environnement ni au bien-être animal. Enfin, à l’exemple de la politique agricole américaine, Emmanuel Macron souhaite développer, ainsi que le voulait François Fillon, l’assurance comme moyen de soutenir les prix en cas d’aléa naturel ou économique. Une assurance sous forme d’épargne de précaution individuelle, favorisée d’une façon ou d’une autre par l’État. Une manière de contourner la PAC qui interdit - contrairement au gouvernement fédéral américain - de garantir les prix payés aux agriculteurs. Enfin, Emmanuel Macron veut que toute forme d’établissement agricole soit soumise au contrôle des Safer. Il va plus loin que Marine Le Pen, tout en restant dans le sens des choses de Stéphane Le Foll.


Voilà, faîtes votre choix. En ayant à l’esprit que sur l’aménagement du territoire, la logistique, la fiscalité, la biodiversité, l’eau, les deux candidats sont aussi flous que le débat du second tour a été embrouillé. Tout de même, ils parlent beaucoup de la mer - dans leurs programmes, pas sur les plateaux, oui, de la mer, enfin reconnue comme essentielle à l’avenir de la France, notre pays qui dispose du premier linéaire côtier d’Europe, de la seconde surface maritime du monde, qui est la seule puissance à être présente sur tous les continents, sur tous les océans, grâce à ces territoires ultramarins. Ils en parlent, oui, mais sans s’y aventurer, comme des baigneurs allongés sur la plage. À l’image de leurs programmes.


Quarante-Neuvième infolettre : entre les deux tours, illustration dans le Tarn de la France qui vient, et de celle qui l'emmerde. + une invit'.

Biodiversité : l’État veut-il décourager l’action sociale ?



Entre-deux-tours, partie II, avant la troisième que je consacrerai jeudi ou vendredi aux programmes des deux derniers candidats. Je soumets aujourd’hui à ces deux-là une nouvelle réflexion qui, en apparence, n’est qu’écolo, pis, biodiversitaire, c’est-à-dire sans intérêt. Car elle porte sur les zones humides. Les zones humides ? Les zones humides ! Oui, ces marais, ces tourbières, tous ces endroits qui s’abaissent sous la semelle, ces littoraux en pleine terre où le sol et l'eau sont ensemble. Ces zones étranges, peuplées de fées, qu’on appelle « sagnes » dans la nouvelle Occitanie sont des éponges naturelles qui épurent et régulent l’eau du ciel. Ah, elles sont donc utiles ! ? Alors protégeons-les ! Mais comment ? Par un partenariat avec une coopérative qui, spontanément, est née de l’amour de ces endroits et de l’envie de les protéger. On l’a laissée faire. Elle a de fait hérité d’une délégation de service public, de la préservation de l’intérêt général. Née de l’esprit de Jacques et Céline Thomas, elle s’est développée au point, aujourd’hui, d’être indispensable à tout le monde. Sans elle, on peut se demander s’il y aurait encore des zones humides dans le Tarn. Un succès, donc. Mais qui semble embêter l’État et ses filiales. Pourquoi ? On en a parlé dans un village du Tarn, et ce fut un débat passionnant. Comment faire en sorte qu’une démarche « spontanéiste », née d’en bas d’une initiative populaire, perdure à son succès qui contredit l’habituel fonctionnement de l’administration ? Passionnant je vous dis… et tellement révélateur d’un monde qui a du mal à changer.




Après dix-sept années de défense et illustration des sagnes, le Réseau Sagne a eu besoin de réunir dans une salle ceux et celles qui le connaissent afin d’envisager son avenir un tantinet contrarié ces derniers temps. Cela se passa à Cuq-Toulza, dans le Tarn, au siège du Syndicat intercommunal des Eaux Montagne Noire, devant soixante-dix personnes qui ont presque toutes levé le bras pour prendre la parole, et ont parfois eu du mal à la rendre. Le réseau et son objet suscitent manifestement plus que de l’attention : de l’affection. Et porte l’espoir d’un monde qui change.




Une coopération désintéressée

Fondé en 2001 par le Conservatoire des Espaces Naturels de Midi Pyrénées et la SCOP SAGNE, ensuite poursuivi dès 2007 par la Scic Rhizobiòme, le réseau avait une proposition originale à faire aux agriculteurs, qu’il continue de renouveler avec gaieté : « engagez vous à ne pas détruire vos sagnes, nous on s’engage à construire avec vous des solutions pratiques pour les entretenir ». On vous apporte notre connaissance et notre compréhension du fonctionnement du site pour trouver une solution de gestion qui vous satisfasse sans nuire à l’écosystème. « Vous ne payez pas notre conseil, mais vous réalisez ce sur quoi on se met d’accord.». Le réseau travaille en effet grâce à des subventions publiques, et ne fait pas payer ses interventions ; il n’a donc rien à vendre, si ce n’est l’idée que tourbières et molinies ont une valeur cachée pour la société, et qu’elles peuvent rendre leurs propriétaires valeureux auprès de leurs voisins. Raison pour laquelle il est en partie financé par l’Agence de l’eau Adour-Garonne (la région Occitanie et l’Europe sont également de la partie), qui sait bien que ces éponges participent de la régulation et de la qualité de l’eau du bassin. Certes, une source unique porte le risque de ne pas remplir le puits en période d’étiage, mais sa relative stabilité permet de se sentir libre d’en disposer : le réseau Sagne est dépendant de financements uniquement publics, mais c’est la garantie d’une grande liberté d’action auprès des agriculteurs adhérents. Quand on n’a rien à vendre, on ne suscite pas de méfiance, et on a tout à gagner.

En effet.
En 2017, le réseau Sagne relie 100 adhérents, et préserve grâce à leur bonne volonté 1 120 ha de zones humides. Un joli score, car cette superficie représente environ 21 % de la superficie des sagnes du département du Tarn, élargi au bassin amont de l’Agout (Hérault) et à la Montagne Noire audoise (un peu plus de 5 200 ha). Mais voilà une courbe qui se tasse, à la fois parce que des exploitants agricoles de plaine ont été recrutés, or, les zones humides sont plutôt chiches en plaine ; et en raison du fait que la population agricole ne se multiplie pas : quand un adhérent part à la retraite, il transmet ses terres à un successeur ou un repreneur, et l’on a toujours qu’un seul adhérent. Le problème étant, ici comme ailleurs, que la population agricole vieillit plus vite que la société, et qu’elle connaît le plus grand plan social de notre histoire, avec de plus en plus d’éleveurs qui déposent le bilan, changent de vie ou se pendent. Le public cible du Réseau Sagne ne peut plus s’étendre, et ce n’est pas un signe encourageant pour la préservation des zones humides.
Quoi qu’il en soit, l’agriculteur qui adhère est un adhérent content, car on ne s’est pas fichu de lui. D’ailleurs, il ne se détache que très rarement, rempilant plutôt.

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© Rhizobiome


La théorie et le terrain

La philosophie du réseau est en effet de faire confiance. De prendre les gens pour des adultes. Alors le réseau construit-il avec chaque adhérent les solutions les mieux adaptées à ses terres et à ce qu’il pense. Nul ne vient jamais lui dire quoi faire parce que c’est comme ça. Cela ne tombe pas du ciel comme une directive. On ne donne pas de leçons, chez Sagne, on écoute. On ne se contente pas de sensibiliser, on explique, on raconte, on montre, on fait vivre, on construit ensemble une façon de faire. La théorie plantée dans le terrain pour voir ce que ça donne. Si ça ne fleurit pas, on essaie autre chose. La sensibilisation, c’est facile à obtenir, c’est beaucoup plus difficile à maintenir. C’est volatil comme le bronzage ou une promesse électorale. Convaincu, parce qu’on lui a laissé le temps de l’être, l’adhérent décide de lui-même et, pour le rassurer, on va le voir une fois tous les deux ou trois ans.

Si peu ! ? En effet.
Là, le réseau n’est pas bon, car le juste rythme serait de faire la tournée des popotes au moins une fois par an. Mais voilà, cela réclamerait plus de personnel, et pour cela, il faut de l’argent, qui manque. Par contre, le réseau suit ses actions, les valorise et valorise ses adhérents en publiant des lettres de liaison (47 à ce jour), des journées de formation (1425 jr/homme) et, surtout, en organisant des Écoles des Sagnes.

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© Rhizobiome


L’écologie peut être souriante

De grands moments que ces écoles-là. Un phénomène.

Qu’elles soient, pour une journée entière, implantées dans un lycée agricole ou sous un chapiteau de cirque, rythmées par des acteurs ou une péniche qui vogue, elles sont des objets singuliers, aussi scientifiques qu’artistiques, où les sagnes, mises en scène, deviennent des actrices qui racontent les territoires et interrogent la société. Du spectacle vivant de la connaissance, de l’ingénierie conviviale pour une écologie souriante qui se cache derrière l’appellation de colloque (5 ont eu lieu) et se déploie devant les plateaux d’intervenants sérieux.
C’est ainsi que plusieurs centaines de personnes ont été acculturées, attendries par cet objet aussi étrange que les sagnes, mi-débat mi-théâtre comme elles sont mi-terre mi-eau, flattées par l’énergie déployée par les gérants du réseau. Une simple humanité qui déborde également lors des Fêtes des Sagnes. Un exploit ! Songez, avoir fait de la drosera et de la terre spongieuse un événement festif d’ampleur régionale, l’occasion de traverser le département en voiture pour manger et rigoler en famille tout en marchant dans des endroits mous qui fout sproutch sous la semelle… C’est à ce genre de choses que l’on sait qu’un sujet mystérieux est enfin passé dans le domaine [grand] public.

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Une réussite qui a menacé faillite

Le réseau Sagne a réussi, indéniablement. La mission de service public qu’il assure est un succès. Les regards ont changé, les mentalités ont bougé, des solidarités nouvelles sont même apparues entre adhérents. Les sagnes ne relient pas que des eaux, elles joignent aussi des hommes. Comme des canaux d’irrigation. Pourtant, en dépit de cela, malgré cette complicité instaurée, assez unique, entre expertise et terrain, il peine, ce réseau-là. Il semble s’enfoncer et a bien failli se noyer en 2016. Dépendant de financeurs devenus timides, fonctionnant avec trop peu de salariés qui s’épuisent à faire leur travail convenablement, le réseau vacille au moment où on le loue. Que se passe-t-il ?

La Région s’est un temps perdue dans un imbroglio administratif dont seule la France a le génie. Un temps qui a quand même duré le temps de menacer ruine la structure sans laquelle la Région ne pourrait s’occuper de la préservation des zones humides. Un temps qui a fatigué un peu plus une équipe déjà lasse de perdre ses heures à remplir des papiers chaque année plus nombreux et plus abscons.
Le contexte a aussi changé. Les problématiques d’environnement se sont banalisées, rançon du succès d’années de travail par des structures telles que la Scic Rhizobiome. Maintenant que les graines semées commencent à germer, l’État ou ses satellites (la Région, l’Agence de l’eau…) est tenté de reprendre la main pour institutionnaliser ce qui a été fait, ce qui a si bien réussi sans lui. Sans doute a-t-il donc moins la nécessité d’incubateurs de solutions, de défricheurs d’idées reçues, de laboratoires sociaux, mais désormais de gestionnaires normalisés. Dans le même temps, il y a comme une volonté de reprise en mains d’une société qui, partout, et dans tous les domaines, s’organise elle-même pour trouver des réponses à ses problèmes, dans une ambiance délétère de défiance générale vis-à-vis de toutes les institutions. Quelle contradiction ! Deux imaginaires différents en passe de s’affronter, l’un, spontanéiste, local, l’autre mécanique, lourd, administratif.
Et puis les régions ont récupéré la distribution des crédits européens en faveur de l’environnement, et elles ont peur de n’être pas dans les clous bien rivetés, bien droits, des contrôleurs européens. Alors elles contrôlent, et avant de contrôler, elles prétendent éliminer tout risque de débordement en obligeant à cocher des cases, et à donner des chiffres.

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Un succès dangereux ?

Conclusion : il y a à la fois un sujet, l’environnement, devenu assez banal pour qu’il soit désormais institutionnalisé. Après le défrichement, la grande culture, c’est dans le sens de l’histoire. On sent aussi partout comme une volonté de reprise en main par une administration capétienne qui est effrayée par la liberté qu’elle a autorisée. Constatant que des citoyens ont pu prendre des initiatives et s’en sortent sans avoir même pensé à regarder, la nuque courbée, vers la capitale, l’État et ses baronnies déploient leur arme favorite : l’infantilisation.

Pour faire rentrer dans le rang les électrons libres, rien de tel que de les obliger à rester bien dans le couloir en leur envoyant du papier Cerfa, des textes réglementaires et des appels d’offres dont la lourdeur de la lecture et l’impossibilité de les comprendre tout à fait peut créer une angoisse et, finalement, aboutir au renoncement. Pour tenir les gens en laisse, il ne s’agit pas d’avoir une armée, une police et des espions, il suffit d’une excellente administration lente et mystérieuse. C’est le sentiment d’arbitraire qui défait les ardeurs.
En ce qui concerne spécifiquement des structures telle que Rhizobiòme, l’eau est en train de s’écouler vers un abandon pur et simple du partenariat qui le liait à ses financeurs publics, pour le très classique appel d’offres avec des bureaux d’études rompus à y répondre. Les zones humides n’y perdront peut-être pas, le tissu social qu’elles imprègnent n’y gagnera pas grand-chose. On sera efficace, performant, on répondra comme il faut aux objectifs fixés. Une gestion sans émotions, bref, une administration des sagnes.

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Les sagnes sont-elles encore un sujet ?

L’humble et bêtement humain réseau a-t-il encore sa place dans une formalisation qu’on constate dans tous les domaines ? Et après tout, l’eau et les zones humides sont-ils encore un sujet ?

Les participants ont débordé d’idées. Oui, l’eau, les zones humides et les sols - ils sont l’objet d’un second réseau, le Res’eau sols, exemple de sciences participatives entre paysans, citoyens et experts - sont toujours un sujet. Car il reste une grande méconnaissance, à la fois sur chacun de ses domaines, aussi sur le fait qu’ils nous rendent d’immenses services sans lesquels notre vie serait impossible. La tourbière et le sol de prairie sont des enjeux essentiels, les oublier nous conduira directement vers des conflits d’usage incessants à mesure que les services qu’ils nous rendent se dégraderont, d’autant plus vite que le changement climatique les fragilise. L’eau par exemple. Dans le Tarn comme en Haute-Loire, la disponibilité de l’eau diminue chaque été en raison de la demande des hommes et de la variabilité accrue de l’offre dont le réchauffement climatique est responsable. Si l’on y prend garde, il faudra, demain, comme au Maghreb aujourd’hui, contingenter, choisir qui sera bénéficiaire de l’eau en plein été. Et ce sera encore plus difficile avec des zones humides et des sols vivants réduits en surface et en qualité.
Pour cela, il faut donc apprendre, former, afin non de planter des réponses, mais de semer des questionnements. Plus on s’en pose, des questions, plus on est curieux et plus on doute, et c’est le jeu infini de la connaissance qui excite l’esprit. Un jeu qui n’aime rien tant que des cartes à plusieurs entrées : il ne faut plus parler de l’eau aujourd’hui, et des sols demain, non, il faut causer en même temps des deux, afin d’admettre que tout est lié, que tout est dans tout, et quoi de mieux que les zones humides pour se faire ! ? Quoi de mieux, en tirant le fil plus longtemps, que l’alimentation pour parler d’agriculture, et donc d’eau, de sols, de biodiversité, de paysages, d’aménagement du territoire ? Être transversal, non pas multilingue mais multidisciplinaire, l’être aussi dans la géographie. Parler, oui, aussi bien à l’échelle de la parcelle du fermier que du bassin-versant de l’agence de l’eau, pour dessiner un territoire où le local et le global se répondent et se regardent.

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© Rhizobiome


L’idée de l'argent

Cela, Rhizobiòme sait le faire. Pour continuer, elle doit produire du conseil et de la médiation, comme avant. Mais aussi délivrer de la formation et de l’expertise - payante, cette fois - auprès des chambres d’agriculture, des agriculteurs eux-mêmes, des bureaux d’études et des communautés de communes. Le conseil doit rester gratuit, car c’est dans l’éthique de la Scic, mais il faut bien élargir les sources de financement. Une expertise reconnue a une valeur, est-il éthique de toujours l’offrir ? L’argent récolté par la valorisation d’années de travail continuera de financer la coopération avec les adhérents et serait utilement dépensé à déployer les talents du réseau vers les simples citoyens. La science populaire et rurale doit sans cesse s’étendre entre le champ et le labo. La Fête des Sagnes en est un remarquable médiateur qu’il ne serait pas inutile de rendre encore plus visible, en faisant de la publicité dans les médias locaux et en la délocalisant… en plaine pour toucher un public béotien plus vaste. En retour, les bailleurs de fond se verraient destiner systématiquement l’analyse de tout ce qui a été fait, de façon à ce que, tout de même, la relation partenariale perdure.


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© Rhizobiome


Vers un lobby des sagnes ?

Mais voilà, on en revient toujours au même point : le réseau doit se développer, tout le monde l’attend, les financeurs les premiers, mais il faut embaucher, communiquer, et cela demande de l’argent, que les financeurs n’ont pas, n’ont plus, ne sont pas prêts à investir, peu importe.

Le Réseau Sagne est face au mur de son succès, il lui est impossible pour l’instant de passer à côté ou au-dessus. En attendant, il peut y faire des trous afin que, de l’autre côté, on continue de savoir qu’il existe. Pourquoi ne pas promouvoir des ambassadeurs bénévoles parmi le peuple des adhérents, des associés voire du grand public intéressé (moyennant cotisation) ? Pourquoi ne pas cesser de se payer de mots en acceptant enfin que le Réseau Sagne soit un lobbyiste de sa propre cause ? Lui, autant que ses bénéficiaires qui sont les meilleurs porte-parole de la marque de fabrique Réseau Sagne.
On l’a vu durant cette journée, ces idées perturbent l’éthique de Rhizobiome car elles reviennent à mettre en avant la Scic qui, jusqu'à aujourd’hui, se faisait discrète derrière les zones humides qu’elle aime et défend. Pourtant, la ligne jaune ne risque pas d’être franchie, car nul, à Cuq-Toulza n’a prétendu ronger les fondations de la maison : la liberté d’action qui découle de la gratuité du conseil donné aux adhérents, l’absence de tout dogmatisme, de tout jugement, la convivialité, bref, la manière de faire qu'est le Réseau Sagne, qui ne sera jamais une boutique. Ce qui n'interdit pas de se montrer un peu plus, de se faire valoir y compris en faisant valoir son expérience. De l’estime de soi en quelque sorte. La meilleure façon de grandir.

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© Rhizobiome


Épilogue qui n’a rien à voir

Biodiversité, toujours. Le 11 mai, à Paris, je co-organise cette première Université des abeilles, sur les Champs-Élysées. Venez nombreux… après vous êtes inscrit auprès de lpradat@sidiese.com !


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Quarante-Huitième infolettre : entre les deux tours, illustration à Marseille du coût économique et social du tout-voiture

À Marseille, le tout-voiture est devenu l’ennemi des pauvres



Avant le premier tour j’avais, avec Denis Cheissoux sur France Inter, analysé les programmes de tous les candidats dans tous les domaines connexes à l’environnement. Le bilan était simple : Mélenchon et Hamon étaient loin devant Macron, qui était plusieurs crans au-dessus de Fillon, lequel dominait un peu le Pen ; avec des petits candidats qui, par-ci par-là, développaient des idées originales (Dupont-Aignan, Lassalle). Aux deux candidats qui restent, je « soumets » ce texte, qui synthétise un débat qui a eu lieu en décembre dernier à Marseille, sous l’égide de FNE (France Nature Environnement) et de la Maison de l’Emploi, très révélateur de la situation de la société. L’écologie, sujet secondaire pour bobos ? Non, c’est en fait un sujet d’économie et de social. Car ne pas faire a minima attention conduit à un mur. À Marseille, les limites physiques du monde ont été atteintes, et cela se voit par le très petit bout de la lorgnette de la voiture, du tout-voiture, du (des)aménagement du territoire, un petit bout tenu à bout de bras par les plus pauvres d’entre-nous, par les horaires décalés, les abandonnés, les moins diplômés sans lesquels pourtant la société ne fonctionne plus. Et oui, il y a toujours des ouvriers et des employés, en France. La pollution de l’air ? Non : l’impossibilité à cause du laisser-faire de trouver en emploi dans une région saturée.



Le monde est fini, dit-on. Les ressources naturelles s’épuisent, entend-on. Notre façon de vivre est arrivée au bout. Nous sommes désormais face au mur… À Marseille, on l’a tous vu, un jour de décembre 2016. Personne n’en est mort, il n’y a eu ni panique ni crise d’angoisse. Juste l’évidence d’avoir participé à ce genre de petit événement qui, l’air de rien, en dit long sur la société. Ce sont les détails qui font l’essentiel, c’est en regardant par le petit bout de la lorgnette qu’on voit bien l’ensemble. Preuve en est avec ce qui s’est dit ce jour-là à la Maison de l’emploi de Marseille, avec France Nature Environnement, à propos d’un sujet a priori anodin, les Plans de mobilité.


Au départ, un débat sur les "Plans de mobilité »

« Plans de mobilité, les clefs de la réussite », voilà quel était le thème de la fraîche et nuageuse journée du 16 décembre 2016, pas très loin du Vieux Port. D’emblée, allez-vous réclamer, qu’est-ce qu’un plan de mobilité ! ? Eh bien c’est ce qu’on appelait il y a peu un Plan de déplacement en entreprise, ou PDE. Voire, PDIE, le i pour interentreprises. Pour reprendre la définition de l’Ademe, un plan de mobilité, c’est « un ensemble de mesures visant à optimiser les déplacements liés aux activités professionnelles… qui favorise l’usage des modes de transport alternatifs à la voiture individuelle. » Pour être précis, l’article 51 de la Loi sur la Transition Énergétique pour la Croissance Verte (son nom officiel) indique que tel plan sera obligatoire à partir du 1er janvier 2018 pour toute entreprise de plus de 100 salariés, sur un même site, dans le cadre d’un Plan de déplacement urbain (PDU) - histoire que ce que met en place l’entreprise s’intègre à ce qui a été mis en place par la collectivité où elle se trouve. Les plans existants étaient donc facultatifs. À s’attacher à la définition de l’Ademe, on voyage un peu dans le temps, car cela ressemble un peu à ces bus qui, au temps où l’industrie brandissait ses cheminées, ramassaient les ouvriers et les employés à l’aller comme au retour. C’était un temps où la voiture ne s’était pas encore généralisée car, comme la viande, elle était le privilège des patrons. Tout a changé vite, et les bus ont disparu.
Mais aujourd’hui, qu’est-ce qu’une alternative à la voiture dans le cas du déplacement domicile-travail ? L’idée n’est pas de remettre en route les bus et les autocars d’antan, ni de rasseoir tout le monde sur des vélos comme au temps du Front populaire. Il y a de cela, dans un bouquet de mesures où l’on trouve aussi la promotion et l’encouragement à l’usage des transports en commun, le développement de l’autopartage et du covoiturage ou encore l’aménagement des accès à l’entreprise comme celui des horaires de travail.
Or, précisément à Marseille, il devient urgent de planter ce bouquet un peu partout car il n’est tout simplement plus possible de continuer le tout-auto : la limite physique est aujourd’hui atteinte, et elle a un prix, plus frappant que celui de la pollution ou de l’enlaidissement des paysages, celui de ces emplois qui ne trouvent pas preneurs, le temps perdu dans les bouchons étant devenu financièrement insupportable pour ceux et celles auxquels ils sont destinés.



Comment circuler dans un espace saturé ?

« On a laissé tout s’implanter n’importe où », reconnaît Yannick Tondut, directeur général adjoint Mobilité à la Métropole Aix-Marseille-Provence. C’est le moins qu’on puisse dire, tant le mot urbanisme semble avoir été pour le moins interprété dans cet espace immense qui va de la Camargue à la Ciotat. « C’est tellement diffus », reprend M. Tondut, comme pour atténuer le constat. C’est aussi très contraint, aurait-il pu ajouter, entre mer et montagne. Accordons cela aux aménageurs, qui ont fait avec la topographie. Le tableau n’en reste pas moins accablant : une métropole très étendue, polycentrique, à l’urbanisation très diffuse, étalée comme si elle s’était laissée couler, visqueuse, depuis le port de Marseille ; parcourue par des réseaux de transports en commun pour le moins insuffisants, qui ne peuvent pas grand-chose pour soulager un réseau routier totalement saturé et des zones d’activités particulièrement mal connectées aux villes. Le monde est plein, les ressources naturelles (ici, la voirie, merci d’accepter l’image) sont en quantité finies, les limites sont atteintes, les voici faciles à visualiser autour de Marseille.

Commençons par un constat social.
« Ce n’est pas compliqué : 90 % de l’accès aux zones d’activité se fait en voiture, alors que 35 % de chômeurs et d’inactifs n’ont pas le permis et même, 24 % n’ont pas de voiture ». Anne-Laure Nardonne, chargée de mission Mobilité à la Maison de l’emploi de Marseille, regarde le marché de l’emploi comme le reflet du non-aménagement du territoire. Le résultat en est qu’aujourd’hui, quand on est chômeur ou salarié mal payé, il n’est plus possible à Marseille de trouver ou d’aller au travail. Plus physiquement possible car l’urbanisation est trop diffuse pour que les transports en commun soient efficaces, et la saturation a atteint un tel niveau que l’on passe sa journée en auto alors qu’on a des horaires éclatés, et que cela finit par coûter trop en essence. À quoi bon, quand on est au SMIC ? On renonce à l’auto quand on a en a une, on finit par ne plus y penser quand on n’en n’a pas, tout en se demandant comment aller au travail si loin, si tard, sans bus. Autant rester chez soi.

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© ML Nardonne/ Maison de l’emploi de Marseille

Comment travailler sans pouvoir se déplacer ?

« Ça devient un vrai souci, car les entreprises ont du mal à recruter… », déplore Vincent Tinet, référent mobilité de l’Agence d’urbanisme de l’agglomération de Marseille (AGAM). De quelles entreprises parle-t-on ? Celles des services, employant une main-d’œuvre peu ou pas qualifiée. La logistique, la propreté, le gardiennage et la sécurité, les services à la personne etc., des filières en tension, comme on dit à la CCI, celles où il y a du boulot, mais un public qui, compte tenu des horaires et des salaires n’a pas ou plus les moyens d’avoir une voiture, dans le contexte marseillais. Cette quadrature du cercle n’est pas nouvelle, car au niveau national, il est bien connu des statisticiens qu’une personne en insertion sur deux a déjà refusé un emploi pour des problèmes de mobilité. Certains avancent même que 2,5 points du taux de chômage sont liés à des problèmes de mobilité. Un bon quart. Pourtant, peu de politiques en parlent. Pour eux, l’emploi, c’est favoriser l’offre, ou la demande, jamais une question de mobilité. Et pourtant… « Le Medef a calculé qu’un déplacement de 10 km chaque jour pour un salarié payé au SMIC, ça fait un quart de revenus en moins. Pour le Medef, une façon d’augmenter les gens sans les augmenter est donc de les aider à se transporter pour moins cher », explique Elsa Alexandre, chargée de projets Management de la Mobilité au Cerema.

À Marseille, « il suffit de regarder une carte », montre Me Nardonne : « La part des emplois accessibles en transport en commun est ridicule, en gros, c’est le centre de Marseille, alors qu’en voiture, on accède à Aubagne, Vitrolles et Aix », tout ce qui se trouve à portée d’autoroutes, nombreuses dans la Métropole. Ne pas avoir d’auto est un handicap, ne pas pouvoir l’utiliser à cause des bouchons en est un second. « Le plus surprenant est que les gens qui ont le plus besoin de se déplacer, ceux et celles qui cherchent un emploi, sont les moins nombreux à posséder un permis ou une carte de transports ». Au centre de Marseille, 30 % des chômeurs n’ont ni l’un ni l’autre, deux fois plus que la population ayant un emploi. C’est 18 % contre 5 % dans les quartiers nord, et 29 % contre 3 % dans les quartiers sud-est. Le chômage est une trappe, mais pourquoi ?

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© ML Nardonne/ Maison de l’emploi de Marseille



Penser la pensée du déplacement

Se déplacer est un besoin, or, quand ne pas pouvoir se déplacer empêche un territoire de fonctionner convenablement, alors que la société martèle sans cesse l’injonction de mobilité comme preuve de modernité, se déplacer devient un droit. Devrait devenir droit. Mais comment l’exercer, alors que se déplacer est devenu… un devoir légal ? Dans la loi relative aux droits et aux devoirs des demandeurs d’emploi du 1er août 2008, il est dit en effet que « Lorsque le demandeur d'emploi est inscrit sur la liste des demandeurs d'emploi depuis plus de six mois, est considérée comme raisonnable une offre d'emploi entraînant, à l'aller comme au retour, un temps de trajet en transport en commun, entre le domicile et le lieu de travail, d'une durée maximale d'une heure ou une distance à parcourir d'au plus trente kilomètres. » Vous avez bien lu, une heure, et 30 km ! Alors que 10 km, c’est un quart de revenus en moins selon le Medef. Les rédacteurs de la loi n’habitent sans doute pas en grande banlieue parisienne.
Face à ce paradoxe, Cécile Féré, docteur en urbanisme et chargée d’études mobilité à l’Agence de l’urbanisme de la Métropole de Lyon (où 50 à 80 % des 20 % d’actifs en insertion ou en demande d’emploi, n’ont pas accès à une voiture), estime que les mécanismes habituels fonctionnent mal. Les enquêtes déplacements et les PDU sont orientés vers la réduction de la place de la voiture et l’amélioration de la qualité de l’air, pas du tout vers le coût social du tout-voiture, tandis que les dispositifs d’aide à la mobilité sont perçus comme coûteux par les élus. « Les transports collectifs, service public universel et de droit commun, ne sont pas une solution suffisante pour l’accès à l’emploi, y compris dans les grandes agglomérations. Quant aux nouveaux services à la mobilité et aux aides à la mobilité, ciblés voire conditionnels, ils concernent un très faible nombre de personnes. » En clair, les problèmes de mobilité ne peuvent que renforcer les inégalités sociales, ne serait-ce qu’en raison du fait que nombre de personnes susceptibles de bénéficier des tarifs sociaux des transports publics ne les réclament ou ne les utilisent pas, parce qu’ils n’y comprennent rien (la billettique a des efforts à faire), parce que les paperasses à remplir les dissuadent ou bien, plus simplement, parce que pour quelqu’un qui n’a pas le premier sou, acheter un ticket à l’unité restera toujours moins cher qu’un abonnement hebdomadaire ou mensuel sur lequel s’applique le tarif social, même si, à force, le budget finira par être insupportable. « La mobilité, c’est aussi dans la tête, alors parlons plutôt de motilité ».


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© Cécile Féré/ Agence d’Urbanisme aire métropolitaine Lyonnaise


Du cas pas cas, avec le transport à la demande

Motilité. La faculté de se mouvoir. La psychologie de la mobilité. « De toute façon, la mobilité du quotidien, pour aller travailler, c’est du cas par cas », résume Vincent Tinet. « Les nouveaux outils du genre Uber (que l’on ne présente plus) et Drivy (locations de voitures entre particuliers) sont très bien sur la longue distance, mais sur les trajets domicile-travail, ça ne prend pas, car on ne peut se permettre la moindre incertitude sur les horaires, surtout en décalé. En outre, tout ce qui est covoiturage, autopartage, cela ne fonctionne que de façon ponctuelle… Pour les gens qui ne peuvent pas prendre l’auto, à cause de leurs moyens ou des bouchons, ce qui revient in fine au même, il faut en réalité une multitude de possibilités. » Qui répondent à la réalité locale du travail. Il faut faire de la dentelle. C’est Chronopro par exemple, bus dédié à la desserte des ZAC de Vitrolles et Marignane depuis la gare routière de la première et la gare SNCF de la seconde. Un bus à la demande, depuis le smartphone. Commandez votre trajet une heure à̀ l’avance et vous recevrez ensuite un code de réservation à annoncer au conducteur. Recevez l’horaire disponible en fonction de votre demande. Trente minutes avant, l’heure de prise en charge est affinée. Et quand le bus est là, pré́sentez le code de ́réservation, validez votre titre de transport habituel, et faîtes la même chose pour le retour.

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© ML Nardonne/ Maison de l’emploi de Marseille


Militantisme et diplomatie

À Aubagne, un plan de mobilité, interentreprises, a été créé en 2011 autour des zones d’activités Paluds, Aubagne et Gémenos. « Tout est ici parti du fait que le pays d’Aubagne devait mettre en place son plan climat, et dans ce cadre il était encouragé à développer des PDE, et comme plusieurs entreprises sur le même site étaient concernées, elles se sont regroupées pour faire directement un PDIE », baptisé Mobilidées, raconte Anne-Laure Baudoin, la chargée de mission occupée à son animation. Le diagnostic préalable a montré, ce qui n’étonnera personne, la prédominance de la voiture pour conduire des salariés habitant loin, en moyenne à vingt kilomètres. Par contre, quelques horaires atypiques seulement, l’essentiel se faisant entre 9 heures et 18 heures Plus facile à envisager. « Une des premières actions a été de faire un site de covoiturage, puis de mieux desservir le parc de Gémenos par les lignes de bus de l’agglo. La suite serait d’améliorer le cheminement piéton, puis de créer un BHNS depuis la gare d’Aubagne. » Car pour l’instant, les résultats ne sont pas encore là. Les bouchons n’ont pas baissé, les transports en commun ont certes augmenté en fréquentation de 14 % en 2015, ils ne représentent toujours que 6 % des déplacements, soit tout de même six fois plus que le vélo, qui souffre d’un manque d’accès sécurisés depuis les départementales. Par contre, le covoiturage mis en place dans le cadre de Mobilidées occupe désormais 10 % de la part modale des déplacements domicile-travail. Sur la bonne voie, mais peut mieux faire, car les habitudes ont la vie dure.
À Plan-de-Campagne, ce symbole de l’étalement urbain, un PDIE existe aussi. Mis en place à partir de celui de l’hypermarché Casino, le diagnostic préalable a permis d’avoir enfin une vision globale du site, des horaires et des salariés. Tony Sessine, président de Terre de Commerces, 1re fédération des commerces et services de proximité des Bouches-du-Rhône (plus de 5000 adhérents sur le département) a chapeauté l’ensemble : « C’est une zone qui vit le jour et la nuit. Le dernier transport était à 21 heures On a obtenu 22 heures L’ensemble des horaires a été réaménagé, des arrêts supplémentaires ont été ajoutés, une ligne a même été créée le dimanche, mais, évidemment, on n’a pas pu couvrir toutes les plages horaires. Pour le reste, c’est donc le covoiturage, avec un site dédié, qui est proposé aux salariés ». Une navette interne a également été mise en place, mais manifestement, les employés du site géant préfèrent toujours se garer devant leur entreprise. « C’est un travail de diplomate, de militantisme. C’est long. Mais les choses changent : les gens commencent à comprendre qu’ils passent quarante jours par an dans leur voiture ! » Et les entreprises, espère M. Sessine, ont montré qu’elles peuvent réussir à inventer des solutions. Les pouvoirs publics ne peuvent pas décider de tout, tout seuls. D’ailleurs, parfois, ils ne décident pas. « Pourquoi Aix et Marseille continuent d’avoir des Pass navigation différents, vous pouvez m’expliquer ? » L’hypothèse de la vieille rivalité entre la grande bourgeoise et la métropole prolétaire et cosmopolite n’ayant pas recueilli beaucoup de ferveurs parmi l’assistance de cette journée consacrée aux plans de mobilité, la question reste ouverte.


Une façon de radiographier les entreprises

Elsa Alexandre, du Cerema, relativise la position de M. Sessine. « La vraie clé du succès d’un plan de mobilité, c’est d’avoir une contrainte réelle. Si c’est pour seulement améliorer un bilan carbone, cocher une case, ça ne sert à rien. » Voilà le rôle des pouvoirs publics, imposer, aider, accompagner, car si le militantisme, la conviction, l’incarnation, la volonté de quelques chefs d’entreprise savent faire des miracles, il est impossible d’en attendre de la majorité qui mesure les changements peut-être nécessaires à ce qu’ils vont sans doute coûter. Or, les gains économiques d’un PDE ou d’un PDIE ne sont pas faciles à mesurer. Par contre, on sait très bien ce que permettent de faire immédiatement les diagnostics préalables aux plans de mobilité : « On est à l’origine des premières méthodologies, en l’an 2000. Alors, on dispose d’un certain recul. Et ce que l’on voit, c’est que quand ça marche, c’est quand la mobilité a été comprise comme inhérente à l’activité. »

Faire un plan de mobilité, c’est, comme un bilan carbone, radiographier l’activité d’une entreprise, d’une ZAC. C’est voir les flux, ce qui rentre, ce qui sort, quand, qui et pourquoi. C’est une façon d’observer la vie de l’entreprise, d’un site, au travers des relations avec tout ce qu’il y a autour. De constater qu’ici, par exemple, décaler légèrement le trois-huit permettrait aux ouvriers de nuit de prendre le dernier bus pour embaucher et le premier pour rentrer chez eux. Ou encore que là, faire glisser les horaires des étudiants de licence d’une petite demi-heure a évité aux gestionnaires du métro d’élargir les quais qui n’en pouvaient plus de la masse de jeunes adultes piétinant aux mêmes horaires. « C’est du cas par cas. Il n’y a pas de méthode labellisée, nationale, qui s’impose à tous, c’est plutôt des procédés, des canevas qui doivent être adaptés. » Et qui fonctionnent… en Belgique où l’obligation des plans de mobilité existe depuis la fin des années 1980.



Des solutions pour chaque travailleur

Les PDE et PDIE, c’est du point de croix dans le tissu à maille large de la mobilité d’un territoire. Les mettre en place demande d’observer finement les us et coutumes des travailleurs afin d’évaluer leurs besoins. Souvent, le constat est que ce sont des petites adaptations qui permettent de répondre aux besoins, plus que de grands investissements en infrastructures. Se cacher derrière le manque d’argent pour ne rien faire (« ah, on ne peut pas prolonger le bus, ça coûterait trop cher ») est rarement justifié. « Quand on a à faire à des horaires décalés, par exemple, on peut dire aux agences d’intérim ou aux boîtes de propreté de mettre à disposition des véhicules pour leurs salariés. Et puisque ces véhicules se substitueront de fait aux transports publics, pourquoi ne pas récupérer une part des financements, ou récupérer une part du versement transport (VT) des entreprises concernées ? » propose Nicolas Picheral, consultant transports et mobilité, au sein de la société qu’il préside Mouv’innov. Stéphane Coppey, un autre consultant, ancien président de l’Autorité organisatrice des transports publics (AOT) de Toulouse, va dans le même sens : « Comment par exemple adapter des systèmes de covoiturage aux courtes distances ? Avec des horaires, des zones excentrées ? Et bien entre 00 h 30 et 05 h 30 mettez à disposition des petits véhicules avec chauffeur qui attendent les gens à des arrêts déterminés à l’avance, aux itinéraires adaptatifs, sur réservation. Et bien à Toulouse un transporteur local a investi dans des petits véhicules (8, 15 puis 22 places) pour proposer cette offre, qui fonctionne très bien ». Et c’est le VT qui couvre. Cela dit, les solutions simples ne sont pas efficaces en raison même de leur simplicité. Anne-Laure Nardonne se souvient ainsi de cette société qui avait mis en place « un service de scooter, alors que personne ne pouvait monter dessus, car personne ne savait faire du vélo », et donc, monter sur une selle. On en revient à la motilité, à la psychologie du déplacement. « Aujourd’hui la problématique des plans de mobilité est liée au fait de mettre tous les acteurs autour de la table. Il faut travailler les solutions sur des territoires circonscrits avec l’ensemble des acteurs. Il faut aussi que les plateformes de mobilité, comme la nôtre, à la maison de l’emploi, fassent toutes des diagnostics, très simples, pour chaque travailleur. » Pour chaque travailleur…



Derrière la pollution de l’air dont on ne parle qu’à l’occasion des pics, il y a une pollution permanente émise par des espaces assez saturés de voitures pour que les plus mal lotis d’entre nous finissent par renoncer à chercher du travail. Voilà la réalité concrète, tangible, socialement compréhensible du laisser-aller urbanistique. À Marseille, cette réalité est lourde : l’espace est totalement saturé, l’agglomération a trouvé ses limites, elle ne peut plus créer de routes, ajouter des voitures aux voitures, continuer à éparpiller les zones d’activités. Après avoir abîmé les paysages puis les bronches, le laisser-faire a fini par abîmer l’emploi, creusant toujours plus les inégalités sociales. Voilà à quoi servent les plans de mobilité : montrer la réalité des déplacements. Et tenter de l’embellir à petites touches, plus efficaces, à force, que le réflexe très français, très ingénieur, très valorisant pour les élus, de dépenser beaucoup pour des infrastructures. C’est cela, en définitive, l’écologie, que placer le bien-être de l’homme au centre d’une vision naturaliste de la société.



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© Cécile Féré/ Agence d’Urbanisme aire métropolitaine Lyonnaise


Épilogue maritime…

Cette année encore j’ai animé les débats de la Journée du transport maritime. Même constat que l’an dernier : le coût ridiculement faible du transport, le gigantisme des bateaux, le regroupement des alliances d’armateurs en un nombre toujours plus faible sont la preuve que la fuite en avant vers toujours plus de gros bateaux pour faire baisser les coûts a trouvé sa fin. Là encore, sur les océans, le monde a trouvé ses limites. Qui, avant d’être écologiques, sont celles de la raison économique. Voire de l’intérêt général. J’y reviendrai…