Quarante-septième infolettre : l'alimentation durable, le plus beau levier pour changer le monde ?

Demain, l’alimentation durable ?

Une seule santé ! Vers une culture de l’alimentation pour une alimentation durable. L’alimentation durable… Qu’est-ce que c’est encore que ce concept, à une époque où tout se doit d’être durable pour avoir une chance d’être connu!? Il n’est de bon marketing sans cet adjectif, délayé à toutes les sauces. Un mot-valise à ranger avec un autre, le développement… durable, car on y peut mettre tout ce qu’on veut. Durable, notre alimentation? Mais pour qui, pour quoi, la planète, notre modèle agricole, notre anthropologie paysanne, notre budget familial, notre santé, notre goût, notre patrimoine gastronomique? Chacun voit midi dans son assiette. En fait, c’est tout cela à la fois nous a appris la Fondation Carasso lors de ses « 1ères rencontres de l’alimentation durable » qui se sont tenues le 8 novembre 2016 dans le Grand amphithéâtre de l’Institut Pasteur.



L’alimentation durable ? Une idée neuve, car elle oblige à faire dialoguer ensemble les enjeux à la fois environnementaux, sociaux, économiques et nutritionnels de l’alimentation. Une effervescence d’initiatives, de travaux, de passerelles, de réseaux, d’entreprises, de coopératives, d’innovations qui remettent en cause notre vision classique de l’alimentation en la connectant aux territoires, en reliant notre assiette et la planète, l’agriculteur et le consommateur, la bonne bouffe et l’écologie, la science des comportements à celle du marketing. Passionnante journée tout sauf conceptuelle, dans une salle plus que pleine, que l’on peut résumer par une expression qui gagne à être connue : Une seule santé ! Pour le producteur, la terre, les races, les variétés, le consommateur et la planète. Bien vivre, mieux vivre, c’est bien et mieux manger et bien et mieux manger c’est… un genre de révolution.

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© Fondation Daniel & Nina Carasso


À quand la démocratie alimentaire ?

Un cadre, pour commencer.

« Le spectre du productivisme nous hante encore. Au début du XXe siècle prédominait la crainte de manquer de nourriture. Ce défi étant relevé aujourd’hui, la question est aujourd’hui de savoir comment produire mieux, sans épuiser les sols. » Olivier de Schutter est sans doute l’un des hommes les plus écoutés sur la question de la « bouffe » dans le monde. Ancien rapporteur spécial aux Nations unies sur le droit à l'alimentation, coprésident de l’International Panel of Experts on Sustainable Food Systems (IPES-Food), initié par la Fondation Daniel et Nina Carasso, il voit les choses telles qu’elles sont. En France ou au Zimbabwe, en Argentine comme au Japon, les questionnements sont les mêmes, dans un marché global, sous des contraintes environnementales et économiques semblables. Avec ce paradoxe dérangeant, rappelé à grands traits par Hans Rudolf Herren, Président du Millenium Institute et membre lui aussi de l’IPES-Food : l’agriculture produit des surplus invraisemblables, et nous ne manquons de rien, car il n’y a plus de famines pour la première fois dans la longue histoire de l’humanité, pour autant, 800 millions de personnes vivant en zones rurales, des paysans, ne mangent toujours pas à leur faim tandis que dans nos pays riches et nouveaux-riches (les fameux « émergents"), 1,5 milliard de Terriens sont malades d’obésité, et 300 millions sont soignés pour un diabète de type 2. Assez de nourriture, mais mal répartie, l’inégalité partout.

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Hans Rudolf Herren © Fondation Daniel & Nina Carasso

En sus de ce prix payé par l’homme dans sa chair, il en est un autre qui effraie chaque année un peu plus : celui supporté par la Terre elle-même. L’agriculture conventionnelle, celle modelée par le monde occidental, la Russie ou la Chine, est responsable d’un quart environ des émissions de gaz à effet de serre, dont quarante pour cent issus de la panse des vaches : le méthane est un produit de la rumination. L’agriculture est aussi le premier responsable de l’érosion de la biodiversité, car ses champs et ses fermes, en fragmentant les milieux naturels, empêchent mâles et femelles de travailler à la génération suivante. L’agriculture est enfin désignée comme grande pollueuse des eaux et destructrice de son support, les sols. Bref, si elle a réussi l’exploit d’emplir les milliards de ventres supplémentaires que la planète a vu naître en un petit siècle, l’agriculture d’aujourd’hui, « de « verte », qui produisait en utilisant les services écosystémiques, est devenue « noire », résume M. Herren. « Nous sommes dans une spirale descendante. Nous continuons à dépasser les limites planétaires et nous sommes désormais dans le rouge ou le jaune dans plusieurs domaines. On ne peut pas se permettre de continuer dans cette direction. » Pas d’autres solutions que de s’engager vers ce concept popularisé en France par le ministère de l’agriculture, l’agro-écologie, en laquelle chacun voit ce qu’il veut. Selon les deux membres d’IPES-Food, l’agro-écologie se caractérise par sa dimension humaine, organisée sur une production et une consommation locales.

Il y a pourtant encore loin de la graine à l’épi, car, souligne M. de Schutter, le système agricole mondial est tout sauf démocratique. « Des réformes agroalimentaires, il y en a eu, mais elles ont souvent été influencées par les grands acteurs de l’industrie qui ont l’oreille des décideurs politiques, ou bien elles ont été adoptées sous le coup de crises sanitaires. Il n’existe en réalité pas de gouvernance démocratique des systèmes alimentaires ». Parce que les différents acteurs de l’alimentation ne sont pas consultés, hormis les lobbies industriels et quelques syndicats agricoles. Il manque des instances telles que des conseils consultatifs pour proposer des diagnostics et des solutions et surtout des cadres dans lesquels les principaux concernés, les agriculteurs, pourraient trouver à espérer. « Leurs choix sont souvent guidés par des impératifs de court terme. Malgré les mérites qu’on lui reconnaît, l’agro-écologie a du mal à percer car cette transition se fait sur un temps long pendant lequel les agriculteurs voient leurs revenus diminuer. Il faut les aider à opérer cette transition. »


La Grande remise en cause

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Gilles Trystram © Fondation Daniel & Nina Carasso

L’alimentation durable n’est pas qu’une histoire… d’alimentation. Elle est avant tout une question agricole et un enjeu démocratique formidable. « La durabilité implique de ne pas s’en tenir à la seule question alimentaire, car celle-ci est au cœur de nombreux enjeux qui se posent à la société aujourd’hui. » Gilles Trystram, directeur général d’AgroParisTech, va dans le même sens que ses confrères. Observateur de l’extraordinaire complexité des systèmes alimentaires, jeu et enjeu de nombreux acteurs et de subtils rapports de force, il a une définition précise de ce que devrait être l’alimentation durable : « elle est un point de jonction entre des ressources naturelles ; des politiques publiques comme la restauration collective ; un marché avec ses industries agroalimentaires, ses établissements spécialisés (comme les EHPAD, les hôpitaux), ses restaurants, sa grande distribution, ses coopératives ; mais aussi des actions citoyennes (les Amap) et une nouvelle venue, l’économie sociale et solidaire ». Cela fait beaucoup de monde qui n’a pour le moins pas l’habitude de se parler de façon démocratique. « C’est vrai, une ingénierie de la relation doit être créée. Tous les moteurs du dialogue que l’on met en œuvre sont importants, car la diversité est une des clés de la réussite et de la résilience de l’alimentation durable. »

Une diversité que l’on voit dans la multiplication des systèmes alternatifs, dans tous les pays, toutes les collectivités, qui répondent à la crise économique, certes, au sentiment d’abandon de l’État, assurément. Une crise identitaire qui pousse les citoyens à la peur, à la défiance envers les autorités habituelles, les institutions auxquelles ils croyaient ; pis, envers la « bouffe » elle-même, qui, à force de crises alimentaires plus ou moins objectives, a fini par briser la confiance des Français envers leur modèle agricole, sanitaire et alimentaire. Et politique, car les gouvernements nous ont habitués à surjouer la responsabilité en déployant l’artillerie lourde pour écraser des virus : la gestion de la énième crise de grippe aviaire semble pour le moins excessive.
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Malgré tout, cette crise à multiples facettes pousse citoyens et collectivités à trouver des solutions territoriales et à se remettre en cause. « Les lignes sont en train de bouger », démontre Vincent Dusseaux, directeur d’études à l’Ipsos qui a conduit la première enquête nationale sur « les Français et l’alimentation durable » pour le compte de la Fondation Daniel et Nina Carasso. Dans ce sondage, nous nous déclarons en effet fort inquiets par la qualité des produits alimentaires et les pesticides, nous sommes une majorité à choisir nos produits d’abord parce qu’ils seraient bons pour la santé (71 %), régionaux ou vendus en circuits courts (70 %) ; des produits que nous ferions attention à ne pas jeter (67 %), et dont l’impact environnemental nous importe (47 %). Pourquoi ? D’abord pour notre santé (57 %), et celle des animaux d’élevage dont le bien-être nous préoccuperait (50 %). En résumé, nous ne serions pas loin d’un tiers à acheter selon de fortes convictions. Toutefois, nous continuons, et heureusement ! à placer le goût, le plaisir (56 %) et le prix, en tête de nos critères d’achat. La saisonnalité, les conditions de production, l’origine géographique et le respect de l’environnement arrivent assez loin derrière, par ordre décroissant, devant la marque qui, curieusement, eu égard à la réalité de nos achats, ne compte que pour 12 % des sondés. Vertueux, les Français, faut-il croire, car, toujours selon Ipsos, ils et elles aiment à cuisiner des aliments frais (77 %) et de saison (84 %), et sûrement pas les produits bourrés d’additifs, de pesticides, trop gras ou trop sucrés. Qu'ils achètent pourtant en masse. Au besoin, la moitié d’entre nous serait prête à acheter plus cher, ailleurs que dans les GMS (grandes et moyennes surfaces), des produits de saison et élevés près de chez nous. Ce qui nous freine encore ? Le prix, pour huit sondés sur dix… qui ramène les résultats de cet intéressant sondage à de belles intentions. Mais nous verons un peu plus loin avec Boris Tavernier, Nicolas Chabanne, Véronique Blanchot, que ce frein peut être en partie levé. Notre rapport à l’alimentation est nouveau, c’est certain, il dénote une peur, une défiance, qui, derrière ce fantasme du produit idéal qui transparaît dans ce sondage, motive un retour à l’essentiel, au bon sens, aux fruits, aux légumes, aux bêtes qui poussent selon leur rythme. Mais pas encore à un changement de consommation. Sinon, l’agriculture française ne serait pas dans l’état de ruines où la course au prix bas est en train de la conduire. Il y a néanmoins un signe qui ne trompe pas : confrontées à une désaffection de leurs clients, les grandes enseignes de la distribution tentent de les retenir en se redéployant dans les centres-villes qu’ils avaient contribué à vider, et en développant des rayons et des marques Bio, ce label étant le plus rassurant pour le public. Si les Français n'ont pas encore modifié leurs habitudes en termes de qualité de produits, il semblerait qu’ils aient commencé à abandonner leur schéma de consommation. Le début de l’alimentation durable ? Pas encore, car dans ce sondage, nous mettons le doigt sur un vrai problème : l’accès à l’information sur la qualité des produits, l’identification difficile, en magasin, des produits issus d’une agriculture durable. Pourtant, d'après une enquête de Que Choisir conduite en août 2016, les labels de qualité, les marques d’origine géographique, existent et sont bien connus du consommateur. Lequel doute tout de même du sérieux de la plupart, tant il en existe, et sans qu'il sache, lui si défiant envers toute institution, qui les délivre et quels en sont les obligations. C'est le cas, curieusement, de l'AOC et de son équivalent européen, l'AOP, alors que Label rouge, Viandes de France et Agriculture biologique sont parfaitement identifiés, compris et inspirent confiance. Dans la suspicion générale, mis à part ces trois derniers, les labels ne provoquent pas l’achat.


Aider l’agriculteur et le consommateur

Comment changer les choses ? En partant de l’assiette, propose Sylvain Doublet, de l’association Solagro. S’appuyant sur son scénario Afterres 2050, M. Doublet montre qu’en divisant la part de viandes et de lait par deux, et en augmentant celle de fruits, de légumes et de céréales, les différentes pratiques de l’agro-écologie peuvent à elles seules assurer notre alimentation en 2050. La logique de la transition énergétique : pour que les systèmes de production alternatifs aient une chance de montrer leurs qualités, il faut commencer par modifier sa consommation. Afterres 2050 fait aussi du bien à la planète : en mangeant différemment, les émissions de gaz à effet de serre de l’agriculture sont divisées par deux, l’utilisation de pesticides et d’engrais chimiques par trois, les besoins d’eau pour l’irrigation en été par quatre. Voilà une conception agro-écologique de l’avenir qui, rappelle Jean-Bernard Lozier, polyculteur dans le sud du département de l’Eure, se trouve quelque part entre l’agriculture intensive et l’agriculture biologique. « Mon approche première est environnementale », dit-il. « Je voyais les impasses de la chimie dans le sol, et je trouvais que mes collègues en agriculture bio avaient des résultats satisfaisants mais pas assez complets, en termes économiques notamment. Cette voie médiane m’a donc semblé intéressante. Je trouve important que ma production soit vendue au prix du marché. La bio fonctionne sur la base d’une plus-value sur le prix qui, pour moi, constitue une limite pour bien des citoyens. » Rotations plus longues, décalage des dates de semis, couverture permanente du sol, au moyen par exemple de cultures associées etc., tout en réduisant au maximum les intrants extérieurs. Réduire, pas interdire d’y recourir si nécessaire précise M. Lozier.

Qui subit, tout comme le constate Sylvain Doublet, le regard des autres agriculteurs. Un frein au changement.
Dans tout milieu, la pression sociale du groupe vise à empêcher le développement de ce qui pourrait menacer sa cohésion. Dans le monde agricole, l’arme économique est vite déployée : si tu changes, tu ne t’en sortiras pas, car tu devras investir beaucoup, pour retrouver tes rendements que longtemps après ! « Il faut aider ceux et celles qui prennent le risque de faire autrement par des systèmes comme les contrats de conversion bio », propose Sylvain Doublet. « Oui, mais il faut que ce système d’aide aille croissant avec la vertu du choix fait par l’agriculteur » afin de compenser les éventuelles baisses de rendement coupe M. Lozier qui sait mieux que personne que dans le monde paysan, ce qui compte, in fine, c’est le rendement et la marge une fois qu’on a récolté, trait et envoyé à l’abattoir. Pour le consommateur, en ce qui le concerne, seul vaut le prix. En particulier pour les plus pauvres d’entre nous, « qui sont victimes d’une double peine : un problème d’accès aux bons produits, et un problème de moyens », déplore Boris Tavernier, de l’association VRAC (Vers un Réseau d’Achat en Commun). Triple peine, en réalité, car l'on sait à quel point une alimentation de mauvaise qualité favorise le développement de maladies chroniques tels que la diabète de type 2, l’obésité, et certaines cardiopathies.

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Damien Conaré, Bertrand Hervieu, Boris Tavernier et Jean-Baptiste Lozier © Fondation Daniel & Nina Carasso

Dans les « quartiers », comme l'on dit pudiquement, il est rare de voir débarquer des maraîchers de proximité et des producteurs Bio. « Alors même que, en ce qui concerne les personnes d’origine étrangère, beaucoup ont vécu à la campagne, et savent reconnaître les bons produits. » L’originalité de l’association repose sur l’achat en gros volumes à des producteurs partenaires, et la vente en vrac, au détail, selon les commandes indiquées dans les centres sociaux par des clients qui, souvent, n’ont pas d’adresse électronique. « Ce projet leur permet de se sentir considérés, car ils peuvent consommer comme tout le monde. » Pas que du bio, car l’essentiel est de bien manger, alors l’association privilégie le goût et le juste prix. Et puis à l’en croire, encore trop de distributeurs Bio rechignent à vendre à d’autres enseignes que celles… du Bio. Sans compter le fait que le bio étant un des rares labels à rassurer encore, il est devenu un produit d'appel pour la Grande distribution qui tente de rattraper les clients qui chaque année l'a fuient. Pour ce faire, elle passe des commandes immenses auprès de gros producteurs qui ne peuvent les honorer qu'en respectant la lettre, et non l'esprit du bio : faire venir d’Espagne par camion des palettes de courgettes élevées sous serre en hiver par des ouvriers mal payés et mal logés n'est pas tout à fait la même chose que d'acheter des pommes de terre à la coopérative bio du coin. 


Rendre l’agriculture acceptable, se passer des dogmes

Tout cela peut laisser une idée passéiste de l’agro-écologie et de l’alimentation durable. On décèle comme l’envie d’un inéluctable retour à la nature, au bon sens du temps d’avant que la mécanique, la chimie et la surconsommation nous auraient fait oublier. Voilà un grand danger souligné par Jacques Wery, professeur d’agronomie à Montpellier SupAgro, qui se méfie des chapelles, il est vrai spécialité française dans un pays aussi manichéen et conflictuel que le nôtre. « On tend à réduire un système à des pratiques, et l’on construit de nouveaux dogmes. Il y a notamment une dichotomie sur la question des produits phytosanitaires. » Les éviter, c’est bien, mais cela ne fait pas tout. On retrouve la même bipolarité à propos du labour : il ne faut plus labourer, entend-on partout ! Pour ne plus abîmer les sols, il est vrai fatigués par la lame trop profonde qui retourne trop fréquemment n’importe quel type de sol. Mais ne plus du tout labourer, c’est se livrer aux herbicides, afin de juguler le développement des adventices que justement le labour détruit dans la graine. Que faire ? « Continuer à labourer le sol, mais le faire différemment. Sinon, les Bio auront du mal à faire des céréales et des oléoprotéagineux sur de grandes surfaces. Il faut fixer un cap, et une transition vers ce cap, et pour cela, casser les paradigmes et éviter les excès. » Raisonner les pratiques nouvelles dans le cadre d’un système de production issu de compromis entre l’agronomie, la chimie et la technologie, et dont la qualité du sol est le centre.

David Gouache, directeur scientifique de l’institut technique agricole Terres Inovia, illustre ce nouveau « paradigme » par un exemple égyptien. « La féverole, c’est une légumineuse très intéressante, plus sûre - moins d’aléas - que le pois, et qui s’exporte très bien en Égypte, où l’on en mange beaucoup. Son ennemi, c’est la bruche, un insecte qui y fait des trous, contre lequel le seul remède efficace est un insecticide. Pour s’en débarrasser vraiment, il faut deux ou trois traitements dans l’année, alors qu’un seul est autorisé actuellement. Conséquence : en un an, le rendement a diminué de moitié. Or, la féverole est une culture promue dans le cadre de la diversification des cultures en assolement, un des piliers de l’agro-écologie. Que fait-on ? » Assurer avant tout la robustesse des exploitations, répondent en chœur MMs Wery et Gouache. Une ferme doit être pérenne pour les finances de son exploitant, on s’en doute, elle doit l’être également par rapport à l’environnement, au changement climatique, mais aussi, peut-être, surtout, par rapport à la société : son acceptabilité ne va plus de soi, tant l’agriculture a mauvaise image. Parce qu’il lui est systématiquement opposé, le label bio rencontre un succès par défaut, plus que par adhésion à ses valeurs qui vont bien plus loin que la seule interdiction d’intrants chimiques. Le Bio, comme symbole de la défiance vis-à-vis du monde agricole.

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Jacques Wéry © Fondation Daniel & Nina Carasso


Apprendre à dialoguer, obliger à débattre

« Il faut repolitiser les débats et reconnaître l’importance de la gestion des rapports de force. » Nicolas Bricas, directeur de la Chaire UNESCO Alimentations du Monde de Montpellier SupAgro et chercheur au Cirad, remet les choses à leur place. La transition écologique, agro-écologique, repose sur la concertation, sur la démocratie et les sciences participatives, ne cesse-t-on de nous dire. « En effet. On a tendance à réunir tous les acteurs autour de la table et à débattre pour trouver un compromis sociétal, sans prendre en compte les rapports de force et donc l’inégalité des « armes ». Sans prendre en compte non plus l’importance des règles mêmes de cette discussion ! Or, une bonne négociation ou discussion se prépare. » Voilà qui pourrait expliquer la lenteur avec laquelle le changement s’opère. Alors que l’on se propose de remettre en cause notre modèle agricole, voire, nos habitudes alimentaires, on ne porte pas attention aux conditions même du dialogue entre les parties prenantes. Comme si l’on voulait secrètement que rien ne change, que tout soit conflit manichéen, l’habituelle et pénible comédie humaine des concertations qui n’en sont pas. « En réalité, c’est la logique même du consensus, toujours recherché, qui est contestable, car il aboutit à un accord qui n’est jamais… contesté », car fruit d’un processus, le consensus, qui a été érigé en totem. Le consensus, c’est bien. Or, il est souvent obtenu, martèle M. Bricas, sans réelle discussion. « La forme, la forme ! Il faut une éthique du débat ! C’est-à-dire, sélectionner celles et ceux qui vont représenter les différentes parties prenantes, leur apprendre ce qu'est un dialogue, les formes d’argumentation, l’empathie, porter une très grande attention au support matériel de la prise de parole. » Préparer avant de se réunir, comme l’ont fait les négociateurs du traité de paix isarélo-palestinien de 1992.

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Des années durant, les représentants de toutes les parties se sont réunis pour mettre sur la table les visions du monde, les affects, les mots, leurs définitions, afin de déceler les sous-entendus, les impensés, les positions de principe, les tabous etc. La négociation proprement dite est venue longtemps après, et n’aura duré que quelques mois. Ailleurs, en Islande, la Constitution a été réécrite après des débats publics auxquels ont été obligés de participer des citoyens tirés au sort. « On constate il est vrai un très grand décalage entre l’offre et la demande de participation : quand la participation s’ouvre, les citoyens viennent peu. Et c’est toujours les mêmes, des militants, des retraités et des « sachants ». D’où l’idée du tirage au sort, mais ça ne s’improvise pas : il faut un peu de culture pour bien saisir les sujets ». Un constat évident pour quiconque se balade parmi les élus locaux. Tous se plaignent de l’extrême complexité des lois et règlements qui, en matière d’eau, par exemple, les rend incultes et en conséquence influençables par les pros de l’eau, industriels et agriculteurs, qui connaissent le sujet par cœur. Comment espérer, dans les comités de bassin, dans les commissions locales de l’eau, que les décisions soient prises en toute connaissance de cause ? L’égalité n’est qu’un principe dans les débats, car chacun s’y rend avec ses intérêts, sa sensibilité, et ses propres définitions d’un vocabulaire censé être partagé. « Peut-être faut-il aussi s’interroger sur d’autres formes de démocratie. Réunion ? Participation sur le net ? Faux procès ? Jeux de rôle ? Utilisation d’images, de dessins ? » En réfléchissant tout haut, M. Bricas démontre que la réflexion sur l’alimentation durable engage une remise en cause de l’exercice même de notre démocratie, qui n’est plus tout à fait adaptée.

Nicolas Bricas © Fondation Daniel & Nina Carasso


Aider les élus !

Une remise en cause de l’exercice du métier de chercheur, par la même occasion. « Depuis les années 2000, on assiste à une explosion des publications scientifiques faisant état de recherches participatives », constate Christophe Roturier, délégué aux Sciences en Société de l’Inra. Avec les agriculteurs notamment, dans le cadre par exemple du programme Agrinnov. Les chercheurs proposent des idées, des protocoles, que les paysans débattent, testent, corrigent. Et inversement. « Cela permet de traiter des questions complexes, de croiser des savoirs différents, de trouver des solutions à plusieurs, et de poser de nouvelles questions de recherche. » La posture académique du chercheur change. Plus question de rester dans le labo, sous la protection de la blouse blanche et d’un langage abscons. Descendre sur terre, sans oublier de continuer à la regarder de haut, car les chercheurs, contrairement aux autres acteurs de l’alimentation durable, participent à des groupes d’études internationaux, lisent des publications en anglais, assistent à des colloques et congrès dans le monde entier qui leur permettent d’avoir une vision globale, planétaire, de leurs sujets. Une longueur d’avance qu’il s’agit désormais d’offrir à d’autres qu’eux-mêmes.

Le droit doit aussi évoluer, renchérit François Collart-Dutilleul, professeur émérite de la Faculté de droit de Nantes, promoteur de « l’exception agricole », comme il existe une exception culturelle, car les produits alimentaires ne sont pas des marchandises ordinaires. M. Collart-Dutilleul est venu présenter le programme de recherche Lascaux.
Rien à voir avec les grottes ornées « Peut-on penser une gestion de nos ressources naturelles orientée vers la satisfaction des besoins sociaux des populations ? La réponse est non ! Alors, avec ce programme qui réunit chercheurs, ONG, collectivités, entreprises, nous travaillons à la fois sur la sécurité alimentaire, la diversité des agricultures et la mondialisation des échanges, ainsi que sur la gestion des ressources naturelles, la diversité des besoins sociaux et la relocalisation des décisions. » Penser l’alimentation à l’échelle du territoire, d’abord, alors qu’aujourd’hui elle l’est de façon très centralisée au niveau des États, de l’Europe, de l’OMC. Des institutions qui, faute de gouvernance internationale, se trouvent parfois sous la coupe d’entreprises multinationales. Des institutions d’où le droit « tombe en pluie », dit joliment M. Collart-Dutilleul, et inonde tout le monde. Ce dont se plaignent les élus locaux, ainsi qu’on l’a dit plus haut. L’ingénierie juridique dont ils ont besoin les condamne à ne rien faire, de peur de ne pas être dans les clous. Ils ont besoin de conseils, pour le moins.
Et d’une aide, en matière de restauration collective, soutient Amandine Lebreton-Garnier, chargée du sujet au sein de la Fondation Nicolas Hulot pour la Nature et l’Homme. « Chacun travailler en silo, chaque acteur ignore les contraintes des autres, et il suffit qu’un élu parte pour qu’un projet s’arrête. » Mettre en place une cuisine intégrée puisant aux ressources locales est une affaire qui ne peut être portée que par un élu dominant, convaincu et convaincant, pour s’imposer face aux habitudes agroalimentaires. Afin d’éviter que la bonne pratique ne disparaisse avec l’élu qui l’a portée, l’idée de la Fondation n’est pas d’imposer, mais de proposer un cadre simple de construction, dans lequel sont décrites les différentes étapes d’une éventuelle transition. Cela s’appelle Restau’co, Mon restau responsable. « Si un cuisinier de la restauration collective manifeste son intérêt pour la démarche, un questionnaire d’autoévaluation lui est envoyé afin de faire le point sur ses pratiques en matière de développement durable. Il entre ensuite en relation avec un cuisinier pair pour une visite d’échange permettant d’identifier les progrès possibles. Une fois ses engagements définis, il les annonce lors d’une séance publique réunissant convives, parents d’élèves, producteurs, élus locaux, etc. Dès lors, le cuisinier est autorisé à apposer le logo du projet et à communiquer sur sa démarche. » À ce jour, 200 restaurants d’écoles, de maisons de retraite, d’entreprise et d’établissements hospitaliers ont rempli le questionnaire.
La Métropole de Montpellier n’a pas signé, avoue Isabelle Touzard, elle ne s’en est pas moins engagée dans une démarche politique associant alimentation et agriculture. « L’idée est de voir comment une collectivité peut appuyer les démarches mises en place par les citoyens sur le territoire (plus de 500 identifiées). » En s’appuyant sur l’Inra locale, via une convention visant à évaluer les décisions prises et faire de la prospective. « Des dynamiques de Living Labs se mettent aujourd’hui en place, elles permettent au territoire et à la recherche de collaborer. Les savoirs se construisent aussi entre collectivités, en lien avec le réseau Terres en villes [voir plus loin]. » Cela grossit, polymérise, car la restauration collective touche à tous les aspects de la vie de la cité. 

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© Fondation Daniel & Nina Carasso

Mais, reconnaît Me Touzard comme pour illustrer les propos de M. Bricas, la démarche multi-acteurs n’est ni spontanée ni simple, car elle rompt avec l’organisation verticale. Pour beaucoup d’élus, de collectivités, elle est un frein démotivant.

Pas pour Éco-emballages, qui pratique la concertation entre associations, collectivités et entreprises depuis sa création, en 1992. Pour le président de son Conseil d’administration, Philippe-Loïc Jacob, ex de Danone, « certes il y a eu des excès, des actions de lobbying mal orientées, mais stigmatiser les entreprises privées ne fait pas avancer les choses. Les entreprises avancent et le font d’autant plus vite qu’elles parlent de ces sujets en interne, et qu’elles en parlent à l’extérieur. Or, une entreprise est d’autant plus facile à convaincre que sa voisine, sa concurrente, l’a déjà été. » Il faut que cela infuse avant que cela diffuse, l’État peut y aider en imposant des réglementations et des objectifs. « Quoi qu’il en soit », conclue M. Jacob, « il faut faire confiance aux élus et à leur libre arbitre ». Certes les élus décident, mais ont-ils suffisamment de connaissances et de moyens de savoir pour décider, face à des intérêts privés autrement armés pour comprendre et argumenter ? C’est, encore une fois, la complainte récurrente des maires de la France rurale, la plus concernée par l’alimentation durable.
La loi est venue à leur secours, qui en novembre 2016, après un an de dur labeur parlementaire, leur a imposé, d’ici 2020, de servir des repas préparés avec 40 % d'aliments de saison issus de circuits courts et 20 % de bio. Loi néanmoins censurée en janvier 2017 par le Conseil constitutionnel, pour une question de procédure. Obstacle qui devrait être levé.


La bonne information pour retrouver le bon sens

Et maintenant, comment impliquer les mangeurs que nous sommes ? Par une information claire, tout le monde a l’air d’accord. « Je suis ce que je mange, et si je ne sais pas ce que je mange, je ne sais plus qui je suis », disait Edgar Morin, cité par Claude Fischler, directeur de recherches à l’Institut Interdisciplinaire d’Anthropologie du Contemporain de l’EHESS (École des hautes études en sciences sociales). Donc, apprenons-lui ce qu’il mange, en n’oubliant pas qu’Homo manducare (le latin de manger) est, comme Homo economicus, un être vivant, c’est-à-dire qu’il est tout sauf rationnel. Même bien informé, il n’achèterait pas pour autant ce qui est bon pour lui, le paysan et la planète. D’autant que même avec une excellente information nutritionnelle affichée sur ses produits, il en douterait, car il doute de tout, tant la méfiance est générale. « On assiste en réalité à une autonomisation, au moi-je-isme, qui se traduit aussi par le refus de la réciprocité - inviter à manger puis être invité, qui constitue une prise de risque », et au développement de modes alimentaires, d’allergies réelles ou supposées qui enferment le consommateur dans sa propre peur de l’alimentation. Et rend effectivement difficile la grosse bouffe autour de la table.

Il est d’autant plus difficile de rassurer le consommateur, rappelle Nicole Darmon, directrice de recherches à l’UMR NORT (INSERM/Inra/AMU), qu’il est impossible d’établir un lien irréfutable entre qualité de l’alimentation et impact sur l’environnement. Selon les indicateurs que l’on prend en compte, en effet, des surprises peuvent apparaître. Ainsi, « l’alimentation des femmes aurait un plus faible impact sur l’environnement que celle des hommes ». Stupéfaction dans la salle. Et grand remue-ménage, lorsque Me Darmon, brandissant les rejets de gaz à effet de serre, émet l’hypothèse que « les personnes ayant une alimentation plus riche en nutriments ont plus d’impact que les autres, car manger équilibré exige de manger des rations plus importantes. Comparativement, la junk food (à base de farine blanche, sucre, sel, huile, sel) est moins bonne pour la santé, mais meilleure pour le climat. » Les indicateurs donnent toujours une vision très restreinte des choses… In fine, selon Me Darmon, les mangeurs particulièrement vertueux qui ont à la fois une bonne alimentation au plan nutritionnel et un impact carbone plus faible, sont ceux « qui ont introduit des changements modérés dans leur alimentation : plus de fruits, de légumes et de féculents, moins de viande, de produits laitiers et d’alcool. »

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 © Fondation Daniel & Nina Carasso

Une conclusion corroborée par les dernières actualisations des repères du Plan national nutrition santé et équilibre alimentaire de l’Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail), rendues publiques en décembre 2016 : l’Anses promeut une consommation importante et régulière de légumineuses (lentilles, fèves, pois chiches), elle souligne la nécessité nutritionnelle de privilégier les produits céréaliers complets (pain, pâtes et riz complets) ainsi que la consommation d’huiles végétales riches en acide alphalinolénique (huiles de colza et de noix), des fruits et légumes, évidemment, et, deux fois, par semaine, du poisson. Tout ceci en mangeant moins de 25 g par jour de charcuterie - soit deux tartines de rillettes, et au maximum 500 g de viandes rouges par semaine. La volaille, elle, peut peser ce qu’elle veut dans l’assiette. L’Anses souligne également que la consommation de boissons sucrées, y compris les jus de fruits industriels, doit demeurer inférieure à un verre par jour. Certes. Mais on en revient toujours à la même question : le consommateur sera-t-il convaincu par ces évidences, lui qui doute de tout et a tendance à se replier sur lui-même ? Question qui y est liée, quel serait l'impact sur les filières alimentaires si le consommateur suivait ces recommandations ? Formidable, sans aucun doute !

La société OpenFoodFacts y croit. Un de ses administrateurs, Pierre Slamich, décrit ce site participatif nourri par plus de 4 000 contributeurs. C’est une base de données enrichie de photos de produits du commerce, qui renvoient à leur composition et leurs qualités nutritionnelles, ainsi qu’une note selon le système public Nutriscore - en test actuellement. Pas bête. Mais encore une fois, que fera de ce site, disponible sur smartphone, le consommateur pressé ? Prendra-t-il le temps de regarder son écran au moment où il fera ses courses, et puis, saura-t-il quoi faire de toutes ces informations ? Trop d’informations tuent l’information, cela crée une anxiété, une culpabilité à ne pas comprendre, à ne pas bien faire, à n’être pas capable de résoudre soi-même la quadrature du cercle : bien manger, mieux manger pour moi et le reste du monde. Pour éviter cela, la meilleure stratégie est encore de ne pas se prendre la tête, en faisant attention sur quelques produits, et en abandonnant les autres aux seuls critères de prix ou de praticité. « Aujourd’hui, on voudrait trouver l’aliment durable, mais c’est un aliment magique qui n’existe pas. Il faut faire confiance à l’intuition », estime Me Darmon. Oui, l’aliment idéal n’existe pas, alors laissons faire notre intuition nourrie par notre mémoire affective, familiale et collective. Quand un produit ne semble pas « bon », c’est que, sans doute, il ne l’est pas. On sait très bien quand on s’apprête à faire un excès de table, on peut donc deviner quand un produit est en soi une formidable bombe calorique, nutritionnelle ou écologique. Faisons-nous confiance, c’est un peu ce que nous dit l’Anses dans ses dernières recommandations qui semblent relever du bon sens.


Des liens nouveaux entre urbain et rural

Dans les recommandations de l'Anses, d’ailleurs, il n’y a rien sur l’agriculture de proximité. Logique, car ce n’est pas parce qu’un fruit ou un légume vient du producteur d’à côté qu’il est de qualité. « L’échelle ne dit rien. Un système territorial n’est pas systématiquement bon par nature. C’est la nature de l’agenda que se fixent les acteurs qui rend ce système durable ou juste », nous dit Damien Conaré, Secrétaire général de la chaire Unesco Alimentation du monde de SupAgro Montpellier. Le « localisme » est un piège, tout comme l’agroforesterie, le végétarisme ou le tout-bio pensés comme s'ils étaient la solution idéale : il faut réfléchir ces façons de produire ou de consommer dans un système global, et ne pas tomber dans une posture extrémiste. Le dogme est l’ennemi du bien. Ainsi, le local ne doit pas se résumer à un repli sur soi géographique, mais doit rester ouvert sur ce qui se fait ailleurs. Un « localisme cosmopolite », comme l’explique Damien Conaré, circonscrit à un territoire assez vaste. Question essentielle, que se posent aussi les pratiquants et défenseurs de la polyculture-élevage : à quelle échelle est-il socio-économiquement viable de la considérer ? Pas toujours à celle d’une ferme, le plus souvent à celle d’un « pays », voire, d’une région. L’essentiel est que rien ne soit perdu, que culture et élevage profitent mutuellement, même à 100 km de distance. « L’alimentation est d’abord et avant tout un projet de partage, entre des convives, mais aussi avec un autre territoire, alors il faut la penser par exemple au niveau d’une Métropole qui peut avoir un effet levier considérable ». Des Métropoles, il en existe 15. Pour alimenter cantines et maisons de retraite, on peut en effet imaginer qu’elles passent des commandes groupées à des producteurs et des transformateurs engagés par une charte de qualité. Ce qui reviendrait à rendre le monde rural dépendant de la bonne volonté du monde urbain. C’est dans l’air du temps du Pacte de Politique alimentaire de Milan signé en 2015 par huit métropoles françaises, et des Projets alimentaires territoriaux (PAT) mis en place par la Loi d’avenir agricole de 2014, mais cela peut autant aider à combler que creuser davantage le fossé ouvert entre les grandes agglomérations et la France périphérique livrée à un sentiment d’abandon qui la ronge.

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L’association Terres en ville (voir plus haut) a pour but de lisser cette fracture. Serge Bonnefoy est son Secrétaire technique : « L’association se base sur un constat : la ville est un patchwork, elle s’est « périurbanisée » et « re-agricolisée », ce qui impose de repenser son rapport avec son agriculture et son alimentation. » Elle favorise les échanges entre la ville et son pourtour en réunissant élus et représentants des chambres d’agriculture. Des échanges qui portent sur le constat préalable d’une évidence : en dépit de l’accroissement démographique et de l’étalement urbain, nombre d’agglomérations ont réussi à conserver une agriculture de proximité, comme Lyon, le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais ou le sud-est de la France. Les citoyens ne le voient pas, ne pensent pas que cette agriculture alimente déjà leurs magasins. Le localisme enfonce ainsi la porte ouverte d’une continuité historique. Mais cette porte, un peu partout, se referme à mesure que le prix du foncier augmente, dans un pays comme la France où la terre agricole reste, malgré de récentes avancées législatives et l'action régulatrice des Safer, sans beaucoup de valeur juridique -  il n'existe par exemple toujours pas de livre "sols" dans le code de l’environnement. « C’est d’ailleurs souvent pour peser sur le foncier que des communes ont maintenu coûte que coûte leurs terres agricoles périphériques ! », estime Serge Bonnefoy. Manger local peut ainsi être un vrai projet social de régulation du marché immobilier en pesant sur les prix par la préemption et l’immobilisation des terres agricoles dans les documents d’urbanisme. Qui plus est, cela peut créer de la valeur ajoutée pour les agriculteurs dès lors qu’ils sont assurés de vendre à la collectivité, ajoute Damien Conaré : « Bien souvent les initiatives sont bonnes de par la nature même des gens qui les portent, car on veut d’abord éliminer les intermédiaires pour que les revenus des agriculteurs augmentent. C’est donc un moyen d’associer des parties qui avant ne se parlaient plus. » Bien manger, cela peut être synonyme de bien vivre dans un territoire aménagé de façon cohérente. « Il faut qu’il y ait des politiques alimentaires et agricoles dans chaque métropole, au sein des PLU, des Scots, qu’elles aident à l’installation, qu’elles créent des marchés d’intérêt régional, qu’elles favorisent des légumeries et des transformateurs locaux etc. », proposent ensemble MMs Conaré et Bonnefoy. Il faut en définitive que l’État laisse les agglomérations faire les choses, car leurs relations avec leur monde rural sont le fruit d’une histoire locale, tout en évitant que, par égoïsme, les Métropoles ne favorisent que les terres les plus intéressantes pour leur alimentation, condamnant les autres à devenir des déserts humains justes bons à faire de la production intensive pour l’industrie.
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Serge Bonnefoy © Fondation Daniel & Nina Carasso

Photo in texte :  © Fondation Daniel & Nina Carasso



Comment trouver le prix juste ?

Reste l’économie. Existe-t-il un modèle économique pour conjuguer durabilité, accessibilité et équité ? Les « bons » produits sont réputés être en petite quantité, gage de leur qualité. Or, pour faire baisser les prix, et de la sorte les rendre accessibles au plus grand nombre, il n’y a guère d’autres solutions que d’augmenter les volumes, et diminuer les intermédiaires de façon à ce que l’essentiel du prix aille dans les poches de l’agriculteur. « De ce constat est né le projet Uniterres », que conduit Véronique Blanchot au sein de l’ANDES (Association nationale des épiceries solidaires). « Il permet à des paysans en difficulté de vendre leur production en bénéficiant d’un « prix loyal ». La grille de prix est élaborée avec eux, elle est valable pour la saison entière. Nous avons un accord avec le ministère chargé de la Cohésion sociale, qui nous a confié une enveloppe permettant d’acheter cette aide alimentaire localement à un juste prix. » 


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Nicolas Chabanne © Fondation Daniel & Nina Carasso

Aujourd’hui, le réseau Uniterres compte 83 épiceries et 208 agriculteurs, mais il reste circonscrit dans un modèle social, avec des petits agriculteurs fragilisés et des bénéficiaires ne pouvant payer le « juste prix ». Comment en sortir ? La Marque du Consommateur a son idée : rédiger un cahier des charges tous ensemble, de façon à ce que chacun sache ce qu’il achète, et où va l’argent. Partage de valeurs communes, car communément décidées. En réponse à la crise laitière, des consommateurs ont été invités en août à répondre à un questionnaire en ligne, portant sur sept questions : rémunération des producteurs, origine du lait, période de pâturage, OGM ou non, taux d’Oméga-3, origine des fourrages, emballage. 5 000 ont répondu. « Cette consultation a validé le principe d’une rémunération permettant à chaque producteur d’être suffisamment payé pour se faire remplacer et profiter du temps libre »., se réjouit le créateur, Nicolas Chabanne, également fondateur des marques Le Petit Producteur (la barquette de fraises avec la photo et l’adresse du producteur) et Les Gueules Cassées (les fruits et légumes tout moches, 30 % moins chers). Le lait est ainsi acheté aux éleveurs 390 euros le mètre cube, contre les 200 euros auquel il leur était payé auparavant, soit un surcoût pour l’acheteur d’environ 4 euros par an, explique M. Chabanne. Avec 500 000 litres de lait vendus dans des briques toutes bleues, l’opération est un succès. La Marque du Consommateur travaille maintenant sur un jus de pomme, une pizza surgelée, des œufs…

Un succès fragile, faut-il nuancer, car il repose sur le bon vouloir de la Grande distribution, qui est en grande partie responsable de la situation dramatique des éleveurs laitiers à qui elle achète leur produit sous leur prix de revient. « On ne peut pas faire sans elle, de toute façon, faut pas se leurrer. Il faut que les produits soient disponibles partout », une évidence rappelée par Véronique Blanchot. Une fois que ce genre nouveau de relation entre producteurs et consommateurs fera sens, la Grande distribution risque d’être moins accommodante, s’inquiète Perrine Tavernier : « sur notre territoire, différents systèmes coexistent, avec douze marchés, quatre Amap et deux Intermarché, et ça fonctionne très bien car il n’y a pas encore de concurrence très rude. On verra quand ça viendra. » Chargée de Mission Agriculture et Agroalimentaire à la Communauté de communes du Val de Drôme, Me Tavernier présente le projet territorial BioVallée, qui est devenu le nom de la com’com. « Il réunit 56 communes le long de la Drôme. Le tiers des emplois est ici lié à l’agriculture ou à l’alimentation, réparti sur 1 200 exploitations, dont 30 % en bio. La dynamique de circuit court est très importante. Notre objectif, c’est le développement durable au sens large. Avec par exemple 80 % de produits Bio et locaux dans les cantines d’ici 2020, et 50 % de la surface agricole également en Bio. » Au départ monté il y a une trentaine d’années pour répondre aux questions posées par la - mauvaise - qualité de l’eau, le projet BioVallée s’est progressivement intéressé à tous les autres, jusqu’à se pencher sur la question alimentaire en 2014.
Cela a bouleversé les habitudes, la transversalité brisant le cloisonnement des sujets, obligeant à dire aux agriculteurs qu’ils ne peuvent être les seuls à gérer la production alimentaire. Avec un constat troublant : « en matière d’alimentation, la question du prix n’en est pas une pour les personnes précaires, les freins sont principalement d’ordre culturel, éducatif. » Pour le livre, le musée, le théâtre ou le transport en commun, le prix est une barrière commode pour expliquer la faiblesse de la consommation, alors que ce qui empêche de lire, d’aller au musée, d’entrer au théâtre et de monter dans un bus, c’est souvent le livre, le musée, le théâtre et le bus eux-mêmes. Le fameux « c’est pas pour moi », verbalisation d’une barrière culturelle qui explique que la gratuité dans les musées et les transports a pour résultat principal d’augmenter la fréquentation des habitués, celle des publics visés ne croissant bien souvent qu'à la marge. Alors, si le constat de Me Tavernier est avéré, nous apprend-il que la bonne bouffe, que l'alimentation durable, est enfermée dans une image élitiste qui l’empêche de nourrir le plus grand nombre ?

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Stéphane Le Foll et Marina Nahmias, présidente de la Fondation Daniel & Ninan Carasso © Fondation Daniel & Nina Carasso

L’alimentation est une culture

Décidément, l’alimentation est une affaire culturelle. Savoir lire une étiquette, comprendre l’impact social et environnemental d’un produit, avoir une idée de la saisonnalité, ou pas, d’un légume, être capable de faire à manger en respectant les canons nutritionnels, disposer de la mémoire olfactive et gustative des saveurs subtiles du mariage de mets et d’aromates… c’est plus compliqué que d’ouvrir une barquette avant de l’enfermer dans un micro-ondes. Cela peut paraître aussi effrayant qu’ouvrir un livre. La gastronomie est élitiste. « Il y a quelque chose de fondamental dans les associations qui se créent entre producteurs et consommateurs : dans tous les, cas il s’agit de culture. », analyse la philosophe Joëlle Zask, maître de conférences à l’Université de Provence. Une culture partagée, fondée sur des valeurs communes. Qui exclue donc, de fait, les personnes à qui ça ne parle pas. Comment les convaincre sans les obliger ni les mépriser ? Toute la question est là. Elle est plus vaste, beaucoup plus vaste en vérité nous interpelle Mme Zask. « À la faveur du choc des images des abattoirs, on voit que la perception de l’alimentation est en train de changer. L’imagination de la souffrance des animaux, c’est-à-dire l’élargissement de nos capacités imaginatives à des animaux qu’on ingère, qui sont nos compagnons, qui font aussi notre biodiversité, ne va pas de soi. C’est aussi un phénomène culturel. Et notre culture nous a habitués à cloisonner notre sensibilité. Voir les vaches souffrir nous fait souffrir parce que nous sommes comme elles des animaux sensibles. Nous sommes ce que nous mangeons, et nous sommes mal quand nous mangeons quelque chose qui a souffert. S’inquiéter du confort de l’animal c’est penser à nous. La dichotomie entre l’âme et le corps est désormais inopérante. » Une révolution dans un monde qui, depuis les Lumières, a justement fondé son extraordinaire développement sur la séparation des deux qui a permis à nos ancêtres de se séparer enfin de la soumission à la nature, et de soumettre celle-ci. Remis en cause par la réflexion sur le bien-être animal, le dualisme matériel/ spirituel, l’autorité de l’esprit tout puissant qui utilise la matière à sa guise, s’effrite. Par quoi sera-t-il remplacé ?

Dans la période actuelle où le discours eschatologique imprègne tous les discours d’alerte, où un catéchisme pseudo-écolo accuse mécaniquement l’homme d’avoir péché en outrepassant des interdits irréfutables, le risque est grand de voir émerger une nature déifiée. « C’est pourtant l’autre face de la même médaille, car c’est une essentialisation de phénomènes naturels qui n’est pas éloignée de cette idée scientiste que la nature répond à des lois. » Effectivement, entre une nature résumée à des mécanismes et une autre enfermée dans les principes à ne jamais transgresser, entre une biosphère séparée en stocks et en flux à piloter au mieux et une autre traduite en un récit magnifique, on ne voit pas bien le changement. Alors, appuyons-nous sur le monde agricole pour nous éviter de passer de Charybde en Scylla, propose Mme Zask : « le système démocratique est fondé sur l’exclusion relative de ceux qui s’occupent du corps, à savoir les paysans. D’une manière générale, le paysan a été considéré dans un grand nombre de pays comme un animal non politique. C’est quelqu’un qui s’occupe de produire, non pas la nourriture, mais les aliments qui vont être ingérés pour que nous tenions notre machine corporelle en forme. Étant entièrement du côté du corps, du vivant, du biologique, de la reproduction, de la consommation, il n’a pas voix au chapitre en matière de ces hautes affaires spirituelles que sont les discours politiques et la délibération publique » Le dualisme spirituel/ matériel a tout autant chosifié le bétail que le monde paysan qui l’élève. « Je pense qu’il existe une alternative très forte, d’une part à la dualité entre le consommateur et le producteur, et d’autre part aux dualités très fortes entre une agriculture dominatrice qui maîtrise les phénomènes, qui en supprime la part d’imprévisibilité au maximum, et une espèce de retour à la nature fantasmatique qui consisterait à s’en remettre tout entier aux mains d’une saine nature qui ne nous voudrait que du bien. Entre les deux, je pense qu’il y a la culture. Et cette culture s’entend aussi bien au niveau de la paysannerie qu’au niveau de nous autres, les mangeurs. »

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Stéphane Le Foll © Fondation Daniel & Nina Carasso

Développer le lien entre mangeurs et agriculteurs. Au sein de territoires, là où les mobilisations sont possibles pour aboutir à des projets qui prennent en compte les intérêts divers, voire, conflictuels, des groupes sociaux, conclut Bertrand Hervieu, sociologue membre de l’Académie d’Agriculture de France. Par le prix juste, mais comment intégrer au prix « normal », le coût des externalités positives ? Développer ce lien également au moyen d’une « politique de l’alimentation » qui, à l’échelle de l’Europe, se substituerait à la politique agricole commune. Par un bouleversement démocratique, enfin : « je suis frappé par la question de la démocratie alimentaire, de la démocratie foncière, et finalement des formes de démocratie participative ou pluri-partenariale qui émergent dans notre société autour de grands sujets, notamment, l’alimentation. C’est enthousiasmant mais cela demande beaucoup de méthode et de réflexion. Il faut consacrer plus de temps à préparer la mise en œuvre de ce débat démocratique qu’à le conduire. »



On aura besoin de toutes les agricultures du monde pour nourrir le monde, a dit un jour l’un des pères de la Politique agricole commune, Edgar Pisani. La Fondation Daniel et Nina Carasso a répondu qu’on ne nourrira pas le monde de la même manière partout. « Il y a un lien à retisser entre ce que l'agriculture et les écosystèmes de chacune des régions du monde peuvent nous offrir », philosophe Stéphane Le Foll, ministre de l’agriculture, en clôture de cette journée. Chaque lieu, chaque histoire, chaque écosystème, chaque agriculture a des productions spécifiques et des manières de les valoriser singulières. La spécificité est une culture en soi. L’agriculture fait partie de notre culture. Une seule santé ? Oui, à condition que nous considérions également l’alimentation comme une culture, afin qu’elle devienne… durable.

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Facilitation graphique durant les échanges par Sarah Debail et Johanne de Monès, de Become Studio.

Quarante-sixième infolettre : méprisée, ruinée, la recherche sait encore rêver. La preuve à Nantes, avec les océans…

Visions de l'océan futur 

Alors que les chercheurs crient famine, que leurs directeurs passent leur temps à le perdre à trouver des sous et convaincre des ânes de cabinets, alors que les thésards et les aspirants aux concours du CNRS font désormais partie du lumpenprolétariat, de la France pauvre et angoissée, tandis que de grandes fabriques de savoir tels que Carrefour et la Société Générale récoltent de gras Crédits impôts recherche ; pendant que, soumise aux diktats d’énarques et de proprets d’écoles de commerce pour qui elle n’est jamais qu’un compte d’exploitation à équilibrer, la recherche fondamentale française s’étiole ; cependant que les politiques s’en foutent (voir infolettre n° 44), et que Hollande les a trahis ; tandis que les femmes et hommes de sciences en sont toujours à regretter Hubert Curien, l’autre homme de 1981, eh bien figurez-vous que les chercheurs continuent tout de même de décrire le monde par la seule force de leur passion. Et même, de le faire pour le plus grand nombre, réussissant à lier leurs découvertes à des choses évidentes pour nous tous. Cela s’est passé à Nantes en juin dernier, et ce fut un beau moment, rare, de science sans.




Durant trois jours de juin de l’an 2016, les quais de Nantes ont vécu une belle d’histoire : alors que la Loire était grosse au point de les effacer presque, l’océan les a chatouillés dans un grand palabre. Durant trois jours en effet, chercheurs et ingénieurs, femmes et hommes de l’art ont, dans l’ancienne capitale bretonne, débattu de l’exploitation durable des ressources marines et de la meilleure gouvernance possible de ce qui se trouve devant nous quand nous sommes à la plage. Enfin ! a-t-on entendu dans les tombeaux de Richelieu et de Tabarly qui en leur temps dénoncèrent le désintérêt du Français pour l’eau de mer ! Enfin a-t-on parlé de l’océan dans ce pays maritime qui n’a jamais été marin… Les 8, 9 et 10 juin, parmi inondations et grèves, une centaine de chercheurs a fait part de ses travaux, de ses résultats, de ses idées, de ses analyses, de ses espoirs et de ses frustrations lors de présentations, de tables rondes, pendant les pauses et autres « social events » où les choses se disent et se font. Issus de dix-huit pays différents, les investigateurs ont conversé en souriant dans la langue de la science qui va, l’anglais. Trois jours d’une grande conférence internationale, qui eut l’originalité d’être interdisciplinaire. Cela fait donc deux grandes premières, en France où les fermetures sont partout. Trois jours qui ont démarré par trois longues minutes au cours desquelles de jeunes doctorants accompagnés de leurs maîtres moins jeunes ont scénarisé leurs recherches devant le grand public. Trois jours de réjouissantes surprises pour l’auteur de ces lignes : les chercheurs savent - enfin - manier la langue et ses artifices pour gagner l’esprit, si ce n’est le cœur, d’un auditoire de simples curieux. La complexité passionne quand elle est belle, et ces cosmopolites du savoir ont su la bien habiller.


(les labos des chercheurs cités sont indiqués tout en bas)


Trois minutes pour Coselmar

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© Coselmar/ Oceanext/ Ifremer/ Univ. Nantes

Commençons par un acronyme, dont nous Français sommes si friands : Coselmar. Coselmar ? « Compréhension des socioécosystèmes littoraux et marins ». C’est un vaste projet de recherches porté par l’Institut Universitaire Mer et Littoral (IUML) qui a réuni durant 4 ans cinq unités de l’Ifremer et onze laboratoires de l’Université de Nantes. « Socioécosystèmes », et non pas écosystèmes, notez bien. Le terme dit assez l’objectif des initiateurs du projet, Sophie Pardo et Philipp Hess : ne pas se contenter d’une approche classique, naturaliste ou biochimique par exemple des écosystèmes, mais élargir le regard, dans l’espace et le temps afin d’approcher la réalité de l’écologie, qui est celle d’être la science des relations sociales entre espèces et milieux. L’écologie est une sociologie, alors revêtons de la même blouse blanche sciences sociales et sciences tout court, remembrons le rassurant bocage intellectuel qui cloisonne les disciplines et fragmente les savoirs. Par exemple en finançant des projets de recherche transdisciplinaires, que leurs meneurs ont donc présenté en… trois minutes. Trois minutes ! ? Logique ! Car pour faire rentrer des années de travail dans un si petit format, pour transformer des masses de données absconses en un récit accessible, il faut accepter de sortir de la confortable résidence du laboratoire pour se débarrasser un moment de l’orthodoxie. La vulgarisation est l’art du compromis entre le savoir et ce que l’on veut faire savoir. Cela a un prix : l’ouverture aux autres regards sur un même thème, et surtout, sur celui qui ne sait sans doute rien.

Et l’exercice a été, foi de vulgarisateur, stupéfiant. Imaginez une scène, un écran, une grande salle quasi pleine qui votera, un jury de sept sommités qui désignera. Imaginez des chercheurs qui, par paires, hors de leur zone de confort, attendent, peu habitués à l’exercice, écoutant les ultimes conseils de leurs formateurs. Car ils ont été formés aux rudiments de la prise de parole, ce qui n’est jamais inutile quand on sait qu’on ne pourra se retrancher derrière un très protecteur PowerPoint, un pupitre et trois quarts d’heure. Imaginez le stress, dans une ambiance qui plus est bon enfant. Avec la certitude que la cloche retentira au bout de cent quatre-vingts secondes. Allez, il faut bien se lancer. On y va.

(toutes les vidéos ici)


Les chercheurs sont de (bons) acteurs*

On est dans la vase dès la première scène. Scène, oui, car chaque paire académique a travaillé son œuvre sous la forme de sketchs, parfois déguisés. Les pieds dans la vase, donc, pour commencer, mais avec la tête dans les étoiles. Ou comment, selon Priscilla Decottignies et Caroline Échappé, le satellite peut regarder depuis très haut le très peu épais film planctonique déroulé à chaque marée sur la vase intertidale, et aider ainsi à le mieux connaître pour mieux gérer les tables ostréicoles. La vase, encore, mais au tribunal, cette fois avec les avocats Vona Méléder et Thierry Jauffrais qui s’opposent dans l’affaire de Monsieur foraminifère (un protozoaire protégé dans une petite coquille calcaire) accusé par le ministère public de la vasière de voler le plaste (la machinerie qui fait la photosynthèse) de Madame Diatomée (une algue enfermée dans une boîte en silice) dont in fine Monsieur foraminifère se nourrit. À défaut d’entrer dans le Code pénal, la kleptoplastidie est arrivée dans l’imaginaire par un petit bijou de pédagogie. La vase, on la quitte enfin après s’être successivement attablé au restaurant de la québécoise Anik Brind’Amour et de l’Écossais Carl Reddin, et celui de Laurent Barillé et Laurent Godet dont les cartes rendent hommage au réseau alimentaire intertidal. Bien digérés, les menus, à base de nereis frits, de lits d’algues, mais aussi d’un étrange ver au statut évolutif étrange dont la forme… phallique (Glossobalanus sarniensis, l’étymologie est assez imagée, je vous invite à la reconstituer vous-même) pourrait faire croire à l’observateur facétieux qu’elle confirme la position de chaînon manquant entre invertébrés et vertébrés, donnent une idée des conséquences sur l’écosystème littoral d’une modification de ce qui se passe dans les vasières.


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Axel Creach et Sophie Pardo © Coselmar/ Oceanext/ Ifremer/ Univ. Nantes

Chaussés dans des bottes, Justine Dumay et Laurent Vallet dénoncent en ce qui les concerne ces algues qui nous envahissent, sargasses et autres grateloupes - quel nom, encore ! - dont le développement formidable est en soi un empêchement de gérer convenablement les ressources marines. La pêche par exemple. Laurie Tissière, Brice Trouillet et Stéphanie Mahévas réfléchissent d’ailleurs à comment on met tout le monde autour d’une table afin de simuler correctement une pêcherie - en adorant ISIS-fish, un simulateur numérique de pêcherie complexe ; tandis que Patrice Guillotreau et Gilles Lazuech, pulls rayés et bonnets marins, tirent le fil de la grosse pelote socio-économique du marché des produits de la pêche, en France. Un flash d’actualité vient tout d'un coup nous rappeler à la réalité : nous sommes le 8 juin 2116, et une tempête ravage les côtes atlantiques, mais grâce à Axel Créac’h (qui vient de se voir décerner le prix de thèse annuel de la revue Mappemonde),  et Sophie Pardo, tout avait été préalablement modélisé, les élus avaient fait ce qu’il fallait en termes d’aménagement du territoire et de règles de construction, et les dégâts se sont retrouvés fort limités. Puissance d’un outil qui dit clairement aux décideurs où s’installer engagerait leurs responsabilités.


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On souffle, après, et l’on peut découvrir dans de bonnes conditions une science nouvelle, la métabolomique : comment l’étude de l’ensemble des métabolites d’une cellule permet de différencier dans un jeu entre chimie et biologie les différences entre deux souches de microalgues impliquées dans la production d’huîtres… Et de différencier tout court les participants : ce sont les deux auteurs de ces trois minutes casse-gueule, tant le sujet de la métabolomique n’invite pas a priori à la mise en scène, qui ont obtenu le Prix du Jury. Quant aux deux avocats de la vasière, Vona Méléder et Thierry Jauffrais, leur plaidoirie a recueilli les vivats du peuple souverain : prix du public !

(toutes les vidéos ici)



L’océan des refus et des rebuts

Ces trois minutes ont été un succès parce qu’elles ont fait ressortir des chercheurs ce qui les anime intimement : la petite folie douce, ludique et anti-âge sans laquelle aucun être humain normalement constitué ne s’engagerait dans le fastidieux d’une thèse ni le répétitif d’une vie à couper les cheveux en quatre pour réduire la marge d’erreur. Les « social events » de colloques de recherche sont toujours révélateurs de cette lumière. C’est drôle, simple, polyglotte, totalement sérieux et parfaitement infantile, parce que c’est comme ça que l’imagination se nourrit et que parfois l’on comprend.

Beaucoup de thèmes ont transparu au travers de la multitude de publications et de travaux présentés par leurs auteurs durant les deux journées d’Oceanext. On les verra plus loin. Certains ont eu l’honneur de tables rondes réunies le troisième et dernier jour pour ouvrir tous ces échanges académiques à un public plus large.

La première question posée était simple : l’océan peut-il être une source infinie de richesses alimentaires ? La réponse était dans la question, car les désordres écologiques, halieutiques en particulier, nous ont rappelé la finitude du monde. L’idée d’infini réside dans un usage mesuré des choses, lorsque la demande reste inférieure au renouvellement de l’offre. Encore faut-il connaître celle-ci. Ou, ce qui est plus malin, et plus facile à réaliser en théorie, elle se niche dans une utilisation optimale de l’offre, ce qui aboutit in fine à une diminution de la demande. Comment ? En récupérant par exemple les refus et rebuts de l’industrie du poisson, pour en faire autre chose que des déchets. « Il faut travailler sur les petits gisements, à droite, à gauche, et ils sont nombreux », résume Charles Delannoy, fondateur et président de la société Procidys. À Wimereux, près du port de pêche de Boulogne-sur-mer, il tente « d’aider les gens à donner de la valeur ajoutée à des matières premières telles que les poissons, les algues et surtout leurs coproduits », c’est-à-dire, en langage technique, qui a ses pudeurs, les refus et les rebuts, bref, les déchets. Une valeur ajoutée qui pour l’heure réside dans les farines animales, en lesquelles finit tout ce qu’on ne veut pas. L’idée est par exemple de réduire tout cela en hydrolysats de protéines, sous la forme desquelles ces longues et grosses molécules sont plus solubles et surtout plus « efficaces », plus profitables pour les saumons ou les crevettes d’élevage. Lesquels animaux sont aujourd’hui gavés de farines animales. Réduite encore un peu plus jusqu’à l’état de peptides - les briques des protéines, la grande famille des coproduits peut s’avérer antimicrobienne, et ainsi aider la bonne croissance des alevins.

De belles perspectives. Cela dit, Coralie Vergara, responsable des tests cliniques chez Biofortis Mérieux Nutrisciences, est comme Charles Delannoy confrontée aux règlements vétérinaires peu adaptés à des ateliers de fabrication de petite taille. « Tous les nouveaux produits alimentaires sont déjà considérés par un règlement européen de 1997 comme des « novel foods », c’est donc dans ce cadre qu’il faut rentrer », pas le choix, avec en perspective le très long parcours des études cliniques. Sollicitée à la fois par des industriels de la cosmétique et des compléments alimentaires attirés par l’image « saine » des produits de la mer, et par ceux qui ne savent pas quoi faire de leurs déchets, Coralie Vergara travaille sur le gisement des hydrolysats de poissons ou d’algues.

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© Coselmar/ Oceanext/ Ifremer/ Univ. Nantes


« On a exploré aussi le traitement des espèces invasives comme la sargasse. On la fractionne, on la liquéfie pour séparer les protéines des lipides et des minéraux », détaille Charles Delannoy. Sa société essaie d’identifier les technologies les mieux adaptées pour relier ce qu’il ne faut plus appeler déchet à des molécules qu’un client d’un domaine très différent aimerait utiliser.

Mais pour quels marchés ? À partir de quelles filières ? Car chaque déchet doit être amené jusqu’à un atelier, et doit en sortir, après transformation, prêt à être utilisé ou confié à une filière industrielle. Jean-Pascal Bergé, directeur scientifique de l’association IDMer (Institut de développement des produits de la mer) de Nantes, observe tout cela depuis des années. « Il y a deux types de demandes : d’une part l’industriel du poisson pané qui a des têtes de poissons à ne pas savoir qu’en faire, qui sait ce qu’elles lui coûteraient s’il les faisait traiter en tant que déchet, mais ne peut pas imaginer qu’on puisse en faire autre chose que du produit alimentaire ; et d’autre part l’industriel du cosmétique qui veut faire une crème x ou y avec tel ou tel ingrédient issu de la mer. Nous, on se situe entre les deux, on intervient entre le moment où le concept d’un nouveau produit est validé à l’échelle du laboratoire, et le moment où le produit arrive sur le marché ». Cela l’oblige, lui comme les autres intervenants à cette première table ronde, à anticiper les besoins des entreprises de valorisation et de transformation des produits et des coproduits de la mer, à mettre au point et à formuler, à créer des technologies, à industrialiser les procédés au sein d’une usine pilote.
Le marché est considérable et ne se résume pas aux protéines alimentaires ou aux crèmes de jour car il s’étend aussi à la valorisation énergétique, à la fabrication d’engrais et la nutrition humaine. Du premier au dernier secteur, les volumes ne sont pas les mêmes, de l’énorme au tout petit, les marges montent en raison inverse, tout comme les réglementations, surtout en nutrition humaine où, on s’en doute, le principe de précaution est poussé à l’extrême. Les choses avancent, trop lentement aux dires de tous. Un bouleversement d’échelle s’impose, pour passer de la découverte du laboratoire à la petite production en atelier puis à la masse industrielle. Mais passer du gramme à la tonne n’est pas une mince affaire, à laquelle la lourdeur des réglementations sanitaires et vétérinaires n’est pas étrangère. Sans être l’entière responsable, car même avec les meilleures volontés du monde, le marché resterait prisonnier du carcan de la concentration actuelle de toutes les filières de valorisation des coproduits de la mer dans deux grosses unités de traitement, à Boulogne-sur-mer et Concarneau. Celles-ci ont besoin de 20 tonnes par jour pour être rentables…
Vieille comme l’écologie, l’idée de l'économie circulaire fait néanmoins son chemin.
« Même dans l’aquaculture il y a matière à faire ». Thierry Chopin, personnalité du secteur, est le directeur scientifique du Canadian Integrated Multi-Trophic Aquaculture Network (CIMTAN) et, accessoirement, consul honoraire de France au Canada. « La pêche fait souvent de la monopêche, l’agriculture de la monoculture et l’aquaculture, in fine, c’est pareil ».
Une espèce, une méthode, un produit fini, une filière.
« Or, en faisant profiter à d’autres espèces les déchets de l’espèce commerciale, en installant plusieurs espèces complémentaires dans la même ferme, on fait de l’économie circulaire, et… des économies ».
Plusieurs espèces, plusieurs méthodes, plusieurs produits.
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© Thierry Chopin

Ce que font les Vietnamiens, les Chinois et les Coréens depuis deux mille ans, Thierry Chopin a mis huit à le faire admettre par l’État canadien. C’est en baie de Fundy, à l’est du pays, qu’il a en mars 2004 enfin pu mettre à l’eau ses cages très spéciales. Des cages circulaires où tournent des saumons. Des oursins dessous. Des moules à dix mètres. Des algues peu loin encore. Les oursins mangent les fèces, les moules filtrent les microparticules alimentaires qui traînent, et les algues fixent le dissout, l’inorganique, les minéraux. Bien développées, elles cassent aussi la houle, protégeant le littoral. « De surcroît, ce qu’on appelle ici les IMTA - Integrated Multi-Trophic Aquaculture (aquaculture intégrée multitrophique, c’est-à-dire avec plusieurs niveaux trophiques, soit une chaîne alimentaire à plusieurs maillons) - peuvent très bien se concevoir au sein de parcs éoliens offshore, dont le développement s’annonce », s’enthousiasme M. le consul qui n’a jamais hésité à populariser l’IMTA sur l’air de YMCA de Village People. Faites l’essai, au moins dans votre tête. « En fait, profiter des ressources de la mer passe par une révolution : créer un équivalent marin de l’agronomie, que j’appellerais l’aquanomie ». Ou comment créer des écosystèmes artificiels pour mieux vivre sur la bête, profiter des ressources naturelles de la mer sans les épuiser. « Encore faut-il qu’il y ait un marché, or, alors que faire pousser des algues en bout d’élevage de saumons est très efficace, nous ne savons qu’en faire, dans le monde occidental ». Même en cosmétique, le marché n’est chez nous pas bien considérable. Les chiffres laissent pourtant rêveur : dans le monde, 96 % des algues élevées le sont en Chine, en Indonésie et aux Philippines. Avec un chiffre d’affaires annuel de 6 à 7 milliards de dollars, en croissance de 7 à 8 %




La pêche aux moules en bateau

De tels écosystèmes artificiels ne peuvent se penser que dans un aménagement intégré des littoraux, tels que l’Europe les imagine avec sa directive-cadre, que vous verrez un peu plus loin. Cela dit, industriels et professionnels de la chose regardent aussi l’horizon. Le large. Les eaux territoriales : l’offshore. L’idée de faire pousser des moules et des huîtres ailleurs que dans la zone de balancement des marées paraît au premier abord étrange. « Alors que depuis 1996, en France, il n’y a pas eu de nouveaux développements de l’aquaculture marine, il y a de plus en plus de conflits d’usage sur une zone restreinte, le littoral, entre la pêche, la plaisance, le tourisme etc. » constate Philippe Goulletquer, qui a beaucoup travaillé au sein de l’Ifremer sur les réalités de l’aquaculture offshore. « Du coup, s’éloigner est une solution, alors même que le marché du coquillage ne connaît pas (trop) la crise ». Mais voilà, ce marché a pour point de départ des producteurs qui sont des artisans, des entreprises familiales. Dont on voit mal comment elles pourraient trouver les financements pour aller accrocher par cinquante mètres de fond des plates-formes d’élevage à 10 km du rivage. L’aquaculture, comme l’agriculture, confrontée à la perspective industrielle, y perdra-t-elle son anthropologie ?
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« La question se pose », estime Laurent Barillé, professeur à l’université de Nantes. « Ce nouveau Klondike, cette nouvelle ruée vers l’or, en tout cas telle qu’on la présente, les petits risquent de ne pouvoir y participer, car l’offshore est très très coûteux ». Une question sociale qui mérite décidément de ne jamais quitter l’esprit dès lors qu’on en examine les tenants et aboutissants techniques. Philippe Glize, qui représentait le Smidap, l’avait bien en tête lors de la seconde table ronde consacrée justement au futur de l’aquaculture du grand large. Le Smidap (Syndicat Mixte pour le Développement de l'Aquaculture et de la Pêche en Pays de la Loire) est un organisme qui fait le relais entre professionnels, élus et chercheurs. « On a fait une étude de faisabilité en plein milieu de la baie de Bourgneuf, à 10 milles du continent et 3 de l’île de Noirmoutier, soit 1 h 30 de bateau. On a testé différentes espèces, des techniques, des cycles de vie. » Conclusion : les cultures sur filières (des sortes de cages nouées à des sortes de fils à linge tenus par des bouées), ou bien en cages posées au fond ou immergées ont montré leur intérêt. Et un avantage : une mortalité moins forte de l’huître creuse. La dilution de la pollution chimique, le faible impact de la pollution organique littorale qui nourrit les micro-organismes toxiques ? Sans doute un peu des deux. Reste un souci, celui de l’acceptabilité sociale, inhérent à toute nouveauté : « L’aquaculture offshore, c’est techniquement possible, y compris au niveau des lotissements d’éoliennes offshore, mais des maires se sont révélés réticents : ils ont peur qu’après la tempête, ils récupèrent sur les plages les filières qui font quand même, chacune, 100 m de long ».
« Du coup, certains imaginent aller beaucoup plus loin, en plaçant des cages à poissons géantes immergées par 100 m de fond, en plein Gulf Stream », décrit Laurent Barillé qui travaille, en ce qui le concerne, sur l’observation satellitaire des ressources planctoniques nécessaires aux invertébrés d’élevage. Les outils Meris (MEdium Resolution Imaging Spectrometer) et Modis (MODerate resolution Imaging Spectroradiometer), permettent de suivre l’évolution du plancton à une échelle fine, nonobstant les conditions météorologiques. Ils font partie des outils utilisés dans le cadre du programme Tapas (Tools for Assessment and Planning of Aquaculture Sustainability).  Projet d’un des cinq piliers du programme européen « Croissance bleue », Tapas est dédié à l’évaluation de tout ce qui pourrait permettre de développer l’aquaculture de façon durable.
Tout le monde y pense, même la fabrique de la dissuasion nucléaire. À la DCNS, on envisage du gigantesque pour donner de la consistance à la croissance bleue. Thomas Lockhart, responsable développement d’affaires pour l’exploitation sûre et raisonnée des océans (c’est son titre officiel) : « On a comme vision une plateforme offshore multi-usage, MOP en anglais (Multi-use Offshore Platform), pour répondre à la fois au fait que les ports ne pourront plus longtemps accueillir des porte-conteneurs de plus en plus gros, et que la demande en ressources marines va croissant ». Le premier constat est à mesurer, tant le commerce maritime, frappé par la surcapacité et la chute des exportations chinoises, risque d’échouer sur sa course - à la rentabilité - au gigantisme. 0F785A19-8336-4E85-BE87-7879C4CDFCA8
© Lockhart/ DCNS

Le second postulat est, selon la DCNS, appuyé par les perspectives en matière d’aquaculture, évidemment, mais aussi d’énergie thermique et mécanique des océans.
Concrètement, le démonstrateur qui sera peut-être d'ici quelques années placé à une dizaine de kilomètres des côtes de la Guyane française, est une sorte d’avant-port de… 14 ha de surface, construit comme un légo de 54 gros modules flottants en béton. Des containers et du vrac (150 000 tonnes/ an) et de l’avitaillement au-dessus ; des naissains, des alevins et des algues comme ballasts ; et dessous, des filières et une trentaine de cages, ainsi qu’une centrale de production d’électricité de 10 MW à partir de la différence de température existant entre les couches d’eau. Le tout pour un peu plus d’1 milliard de dollars, financés par les entreprises clientes et le constructeur de l’île artificielle. Retour sur investissement prévu en 20 ans. « Ces Hub flottants seraient parfaits là où on les destine : au large, les vagues sont assez prévisibles, l’ensoleillement est important, l’eau est peu polluée ni contaminée par les toxines et sa salinité est stable, enfin le plancton animal est abondant… » Que demander de mieux ?
« Une validation socio-économique », répond Philippe Goulletquer. « Car si l’aquaculture offshore est techniquement faisable, elle pose beaucoup de questions pratiques : quel modèle entrepreneurial, compte tenu du fait que les petits ne pourront pas, et que les grands auront besoin d’eux pour leur expertise ; quel modèle économique compte tenu de la hausse des coûts de production et donc, des prix de vente ; quel modèle social, car ce n’est pas sûr que cela crée des emplois… »


En attendant les éoliennes…

Les coûts de ces géants qui rappellent l’Île à hélice de Jules Verne, et ces projets avortés de plateformes d’intervention gigantesques envisagées un temps par le Pentagone pour remplacer les porte-avions, pourraient diminuer en élevant l’huître tout en brassant le vent. Les fameux - pour les spécialistes - Integrated food and renewable energy parks (IFREP, parcs intégrés de production de nourritures et d’énergie renouvelable) sont-ils une réponse cohérente ? Déjà faudrait-il que le marché de l’énergie maritime décolle. À tout le moins, l’éolien offshore, qui est à la mode.
Un marché peu développé en France, c’est le moins qu’on puisse dire alors qu’un de ses acteurs, Areva, vient de jeter l'éponge… « Il n’y a pas de marché assez grand pour faire une économie de bassin », estime Pierre Warlop, directeur industriel de WPD offshore. Après une dizaine d’années de palabres administratifs et juridiques, six champs d’éoliennes ont été décidés par l’État (Fécamp, Courseulles-sur-Mer, Saint-Nazaire, Saint-Brieuc, Le Tréport et Yeu-Noirmoutier, les deux premiers l’ont été à WPD) : c’est trop peu alors qu’il n’y a aucune certitude sur l’absence d’éventuels nouveaux recours judiciaires d’associations, ni sur de potentiels nouveaux champs. On voudrait tuer dans l’œuf une filière qu’on ne s’y prendrait pas autrement : c’est au moins douze champs d’éoliennes qu’il faudrait pour créer une concurrence et assurer au moins dix ans de travail aux industriels. Et une vingtaine pour les entreprises chargées de la maintenance. « Nous, WPD, sommes acteurs de l’électricité d’origine renouvelable depuis 1996. On a installé 1 500 éoliennes dans le monde. En France, on a mis en place depuis 2007 une méthode originale de consultation entre pêcheurs, élus, ingénieurs et riverains, de façon à au moins bien confirmer les localisations des parcs ». C’est très chronophage, ce qui confronte l’industriel, et avec lui l’ensemble du secteur de l’éolien offshore, à un problème inédit : pour emporter un marché, on doit proposer des solutions techniques innovantes lesquelles, à cause de la lenteur de la mise en œuvre des projets, se révéleront quasi obsolètes quand les pales commenceront à tourner.
« D’un point de vue technique, la filière est pourtant la plus sûre de toutes celles des énergies marines renouvelables (EMR) », nous rassure Franck Schoefs, de l’Université de Nantes, partenaire fondateur du WEAMEC (West Atlantic Marine Energy Center), un cluster qui regroupe les parties prenantes des projets. Une filière cohérente, entre les fabricants, les assembleurs, les électriciens (il faut du gros câble et des transformateurs), les logisticiens, les ports et la maintenance. Le facteur limitant étant la capacité des ports à supporter en termes de surface de stockage disponible et de quais assez costauds du matériel d’un volume et d’un poids considérables. En France, il n’y en a que trois au niveau, Saint-Nazaire, Cherbourg et Brest.
Et puis, l’éolien offshore reste cher. « Pour réduire les coûts, pas d’autre solution que d’augmenter la puissance développée par mât ». Les meilleurs ont une puissance de 4 MW, des prototypes sont à 6, et des projets tablent sur… 8, voire 10 MW, avec des pâles de 90 m (!) capables de tourner sous une vitesse de vent plus faible. La limite étant la capacité de la logistique, et des ports, à mettre en œuvre des machins pareils. En supposant néanmoins la maturité de toutes les techniques possibles, les EMR, tout l’offshore, pourraient assurer 15 % de la production électrique nationale. « Mais pour cela, il faut des sous, or le nucléaire pompe beaucoup d’argent, qui, autrement, serait dépensé dans la R & D de la filière », déplore Franck Schoefs, conseiller EMR auprès du Président de l’Université de Nantes. Un peu d’argent ne ferait pas de mal non plus pour tenter de trouver des solutions au problème du stockage de l’électricité produite, pour quand les éoliennes, prises sous un anticyclone ou arrêtées afin qu’elles ne cassent pas sous un vent trop fort, ne tournent pas. La technologie la plus prometteuse est l’hydrogène, libre ou empaqueté dans des piles à combustible. Mais ça balbutie. « On a une capacité d’innovation extraordinaire, on a des PME innovantes, il nous faut des démonstrateurs pour vendre à l’étranger. Mais pour cela, encore une fois, il faut de l’argent ». Qui manque au cluster. Lequel freine aussi les ardeurs de promoteurs qui, motivés par la peur climatique, sont parfois trop pressés.

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© FD

L’État, il est vrai, les pousse, en projetant, dans le cadre de la Loi de transition énergétique, 40 % de renouvelables dans l’électricité consommée d’ici 2030. Soit 6 GW de puissance installée en éolien offshore. Avec 3 GW répartis sur les six sites existants, on sera loin du compte. D’autant que les professionnels estiment qu’il en faudrait au moins 12 GW de plus pour que le prix de production passe sous la barre fatidique de 120 €/ MWh. Voilà pourquoi l’État consulte actuellement pour de nouveaux champs, notamment au large de Dunkerque. Sans que la première éolienne ne soit déjà posée… En ce qui concerne l’éolien flottant, qui peut accéder, comme les barges géantes de la DCNS, à plus de vent sans les contraintes du béton à couler ni de la ligne d’horizon saccagée pour quelques associations vétilleuses, un démonstrateur de 2 MW, sur un flotteur de 36 mètres de côté sur 9 mètres de hauteur sera l’an prochain installé au large du Croisic. D’autres devraient prendre l’eau à sa suite à Groix en Bretagne, au niveau du phare de Faraman en Camargue, dans les étangs de Leucate et en face de Gruissan (Languedoc-Roussillon).

La France prend du retard, elle a donc le temps de se poser une question triviale, néanmoins fondamentale : « Quel lien existe-t-il entre ces nouveaux objets techniques et le droit » ? Cédric Lebœuf, chercheur en droit maritime à l’université de Nantes, travaille sur là-dessus depuis sa thèse de doctorat. « Les installations d’EMR sont extrêmement récentes, le droit n’est pas nécessairement adapté à elles », plaide-t-il. « Qu’en est-il en cas de pollutions ? Et en cas… de collision avec un navire ? ». Car ces installations sont sans maîtres. Nul gardien de phare ne niche en leur sommet. « Qu’en serait-il avec les futures éoliennes flottantes, dès lors qu’elles rompraient leurs amarres ? ». Cela interroge le droit à plein d’égards. Du fait que ces objets techniques sont inhabités, en cas de problème, le régime de propriété est aboli : en cas de collision, le droit proclamerait la collision entre navires, sauf qu’en l’espèce, le navire est sans personne à bord ! L’autre question que l’on peut se poser est sur le démantèlement des sites, imposée par la législation et l’OMI (Organisation maritime internationale). « Au bout de quarante ans, les éoliennes devront être démontées. Mais comme leurs fondations, et les câbles sous-marins, auront été concrétionnés, démonter signerait peut-être la mort de biotopes, de nurseries à poissons etc. »
Pour autant, le droit existe déjà. Pas d’exigence d’une révolution des codes. Le droit a juste besoin d’être précisé. Une précision, justement : quant à la menace de la privatisation de la haute mer qui clignoterait du haut de chaque mât, souvent entendu dans les réunions publiques, elle est un fantasme : les éoliennes, comme toute installation d’EMR, se trouvent en zones économiques exclusives (ZEE), c’est-à-dire que le régime de droit des états s’applique à elles, par le moyen du paiement par les opérateurs d’une licence d’exploitation. Comme pour le taxi.


Vers des péages en mer ?

Éoliennes, aquaculture, réutilisation des coproduits. La mer va voir augmenter les usages qu’on en veut faire. Ça se bouscule déjà, ça se bousculera plus encore si d’aventure tout ce que nous pouvons tirer de la mer est mis en œuvre. Raison pour laquelle le Parlement européen a voté une « Directive-cadre Planification de l’espace maritime » (DCPEM) en 2014, qui demande aux Etats membres de mettre en œuvre cet outil de la politique maritime intégrée (PMI).
« Le principe est de planifier le développement durable de la mer, par un partage de l’espace », résume François Victor, Chef de la Mission de Coordination des Politiques de la Mer et du Littoral à la Direction Interrégionale de la mer Nord Atlantique Manche Ouest. Traduite nationalement par une Stratégie nationale pour la mer et le littoral (SNML), elle-même déclinée en quatre régions (trois à l’ouest entre la Belgique et l’Espagne, dont celle de François Victor, une au sud pour la Méditerranée) par des Documents stratégiques de façade (DSF), la directive est une tentative de planification de l’avenir. « Qu’est-ce qu’on veut faire de la mer ? On est bien dans la répartition des usages, dans le but d’éviter les conflits », par une concertation entre tous les usagers, actuels et futurs. « Il y a de plus en plus de perspectives, d’activités économiques potentiellement intéressantes, que ce soit les hydroliennes, les éoliennes, l’exploitation des nodules polymétalliques, des granulats, les biotechnologies marines, en n’oubliant pas que les premiers usagers de la mer sont les pêcheurs, les militaires, et le commerce maritime », selon Damien Périsse, de la CRPM (Conférence des Régions Périphériques Maritimes d’Europe). Cet organisme représente 150 régions littorales de 28 pays du pourtour européen, Turquie comprise.
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La concertation est donc indispensable, pourtant, lors de chacune, s’affrontent des logiques sectorielles. Il faut trouver une logique d’ensemble… « En fait, derrière la réflexion sur l’utilisation des espaces marins, il y a la question politique de la représentation intellectuelle des espaces maritimes, qui ne devront à l’avenir plus être considérés comme sauvages ». En clair, derrière les interminables, redondants et permanents recours contre les éoliennes offshore se cache une représentation particulière de la mer, nourrie de peurs, de fantasmes, de méconnaissances. On est dans le sensible, dans l’appropriation personnelle de l’horizon marin.
En définitive, « l’État demande aux pêcheurs et à la Marine nationale où installer les éoliennes », tranche Christophe Le Visage, ex-chargé de mission au Secrétariat général de la mer, qui a participé à l’élaboration de la stratégie française. Il y a encore un peu de travail avant que la mer ne devienne une ressource globale ! Peut-être l’argent aidera-t-il ? « Il n’y a toujours pas de fiscalité sur les activités en mer », révèle François Victor. Les champs d’éoliennes offshore verseront bien un droit d’usage, qui sera réparti entre les communes littorales, les pêcheurs et les espaces naturels protégés. « Mais on peut se demander s’il ne faut pas mettre un prix sur les usages, c’est-à-dire payer pour l’accès à la ressource… », avance Christophe Le Visage. Un péage. Une redevance sur les bénéfices, ou bien une TVA spécifique, dans l’hypothèse où les recettes ainsi récoltées ne sont pas versées au budget général de la Nation, mais retournent d’une façon ou d’une autre à la mer. En tout état de cause, voilà, au moins, dans les têtes, une double révolution : la remise en cause du principe millénaire du res nullius/ res communis qui fait que la mer n’appartient à personne et que ses ressources sont à tout le monde (c’est-à-dire aux premiers qui les trouvent) ; et, enfin, en France, un état qui se penche sur sa façade maritime. Du jamais-vu depuis Louis XIV et Louis XVI.
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© DIRM NAMO

Modélisation, pêche et diatomées

Management et planification des littoraux et de la haute mer, les hommes et les organismes marins toxiques et pathogènes, l’exploitation des ressources naturelles, la vie dans les vasières, le changement climatique sur les rivages, les perceptions et le management des risques, les molécules d’origine marine, les énergies renouvelables : voici les principaux thèmes qui ont été abordés durant les trois jours d’Oceanext. Tout à l’image du projet COSELMAR qui était à l’origine de la conférence, projet qui structure les équipes de recherche autour de cette thématique au Pays de la Loire. En fait, on a surtout causé planification des usages, modélisation des décisions et climat. L’adjectif à la mode fut « multicritères ». Il semblerait qu’il facilite l’obtention de crédits, car tout est analyse multicritères, dans le domaine de l’océan comme dans tous les autres, d’ailleurs. Tout cela fut très académique, évidemment, sinon on ne se serait pas retrouvé dans un congrès international de chercheurs, avec ce que cela comporte d’hermétisme dans la forme, et de parfois cocasse dans le fond. Du conventionnel, donc, mais, Ô surprise, orienté sur le « faire », le concret, le pratique, la mise en œuvre possible. Voilà des résultats de recherche qui, après un court temps d’assimilation, faisaient naître des images et des implications, nonobstant leur forme aride, qui plus est en anglais : ce fut inédit. Un exercice étonnant qui a durant deux jours rendu la science plus quotidienne qu’elle n’est, et transformé les chercheurs en acteurs sociaux. On a senti la mer se rapprocher, ronronnant comme le moteur climatique qu’on oublie souvent, son écume bouillonnant comme le puits de ressources qu’elle pourrait être, réfléchissant une image de notre avenir.

Morceaux choisis.
Des algues et du pétrole. Gino Baudry a désacralisé le sujet polémique des agrocarburants, de façon à se poser enfin la question suivante : les algocarburants, issus du travail des algues, sont-ils une bonne solution ? Grâce à l’analyse… devinez quoi… multicritères, qui prend en compte les avis des différentes parties prenantes, et ne se contente pas de rabâcher des bilans carbone, la première génération d’agrocarburants (celle issue des cultures) serait moins intéressante pour la société que le pétrole, lequel commencerait à décliner face à la troisième génération, celle, justement, des carburants synthétisés à partir du métabolisme des algues. Commencerait, dans l’hypothèse où l’on aurait une rupture de prix, l’essence marine étant pour l’instant au prix de l’or. On en est encore très loin. Quant à la seconde génération, tant vantée dans les ministères, celle des déchets méthanisés puis liquéfiés, elle serait d’après Gino Baudry la moins intéressante, car ses matières premières sont… par essence en volume limité compte tenu du fait que l’on ne cesse de vouloir les diminuer dans le cadre de la politique générale de réduction des déchets à la source. Voilà des résultats contre-intuitifs, qui démontrent que l’écologie, ce n’est pas que du carbone, de la biodiversité et des concepts, c’est avant tout des relations sociales qu’il s’agit de questionner. Pourquoi aller vers tel ou tel choix qui engage notre avenir ? Demandons aux intéressés, qu’ils s’assoient autour d’une table, s’engueulent et trouvent un compromis. 
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Le dilemme du thon. En ce qui le concerne, Jules Selles a mis des gens - stagiaires et doctorants de son laboratoire, puis dans un seconde temps des étudiants payés et des managers de l’organisme international qui gère les Thons de l’Atlantique (l’Icat) - dans la situation de décider des quotas de pêche. Les résultats ne sont pas encore là, Jules s’étant contenté d’expliquer sa démarche. Son but est à la fois d’éviter le biais des sensibilités (mettre de côté le rapport sensible que l’on a avec la pêche, l’océan ou le thon), et d’observer comment les « joueurs » interprètent l’incertitude scientifique inhérente à la connaissance du poisson. Les premiers résultats, au chalut, montrent que l'incertitude, qui gêne la prise de décision, niche plutôt dans l’idée que l’on se fait du niveau réel des stocks et surtout… dans ce que les autres joueurs pensent et in fine feront, ou pas. Ou comment en causant du thon rouge l’on redécouvre le dilemme du prisonnier qui, décidément, semble un des fondements de la psychologie humaine. Coopérer, trahir, penser à ses intérêts ? Où est la rationalité économique dans la rationalité scientifique ? Des travaux qui font écho aux demandes répétées des organisations de pêche, qui s’estiment trop peu écoutées dans les discussions européennes relatives à l’établissement des quotas de pêche. 
Le repli dans la cabine. Pour preuve, l’étude d’Hélène Desfontaines, qui a promené son carnet et son crayon dans les ports de Vendée afin de recueillir l’opinion des pêcheurs sur ces règles qui les obligent. Conclusion, si tant est qu’un chercheur en sciences sociale puisse conclure : les scientifiques de l’halieute ont beau correctement échantillonner les stocks, les gens de mer n’en pensent pas moins que les fluctuations du poisson sont avant tout cycliques. Naturelles. Hasardeuses. Ce fossé entre l’art du labo et les arts traînants n’est pas forcément objectif, car Hélène estime qu’il est aussi creusé par le repli défensif des pêcheurs, qui se sentent attaqués, sur leur identité. Face à la menace d’un changement de leur métier, ils manient un jeu symbolique d’images, comme les agriculteurs, desquels ils sont décidément très proches. Le sensible supplée le rationnel parce que l’existence est en jeu : on ne dit pas que les chercheurs ont tort, on dit que cela nous fout les jetons. Déjà que, a rappelé Gilles Lazuech, l’exercice quotidien de la profession n’est pas paisible. Car à mesure que les pêcheurs luttent pour leur survie économique et sociale, ils prennent toujours plus de risques, vu qu’ils sont en partie payés au prorata du chiffre d’affaires, et se blessent ou meurent plus que tout autre corps social. 
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© Hélène Desfontaines

Pêcheurs inexplorés. C’est à peu près tout ce que l’on sait du métier de pêcheurs. Sa dangerosité. Pour Laurie Tissière s’il y a peu de dimension humaine dans la gestion de la pêche, c’est parce qu’il y a peu de connaissances sur sa sociologie, eu égard au fait que le métier est solitaire et isolé, entre les mains qui plus est de taiseux repliés derrière l’image qu’ils veulent bien délivrer. Sa perception par la société est donc orientée sur ses seuls impacts, réputés démesurés, ce qui alimente le repli sur soi. Effet boule de neige. Les barrières sont difficiles à casser, le scepticisme est partout et l’idéologie se trouve dans chaque partie prenante. Comment faire avancer les choses ? Par des forums, le dialogue, mais, nous dit Laurie, l’impact est limité.

En fait, beaucoup de chercheurs se posent les mêmes questions et arrivent à peu près aux mêmes conclusions, tels David Reid, Pierre Petitgas ou encore Erik Olsen. Questionnant des centaines de pêcheurs tunisiens concernés par l’établissement d’aires marines protégées (AMP), Marouene Mbarek a quant à lui montré que le point de vue des professionnels est surtout orienté par leur lien avec la zone concernée, et les bénéfices qu’ils en tirent : en dépit de l’hétérogénéité du monde de la pêche autour des îles Kouriat, il semble s’organiser en trois groupes bien distincts. Le premier assemble les petits artisans ayant appris le métier sur le tas, en famille. Leur effort de pêche est faible, mais uniquement, ou presque, centré sur les îles : ils sont logiquement contre les AMP. Le second groupe est constitué des pêcheurs ayant été formés à l’école. Mieux équipés, leur effort se porte en conséquence à l’extérieur de la zone, au large. Ils soutiennent la création d’AMP autour des îles, qu’ils ne travaillent pas, et dont ils déplorent par ailleurs la surexploitation par les autres pêcheurs. Le troisième groupe est une sorte d’hybride : des petits métiers qui traînent leurs filets assez peu autour des îles, dont ils soutiennent le placement en aire protégée, compte tenu du fait que sinon, demain, il n’y aura plus de poissons. Sans considération pour ces différents points de vue, sans respect pour les petits pêcheurs côtiers moins syndiqués et donc invisibles dans les instances de décision, sans recherche de compromis, l’établissement des aires marines protégées ne peut que nourrir des conflits.
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© Jay

Ce truisme illustre les critiques faites contre le Marine spatial planning, le MSP. Le multicritères dans toute sa splendeur, sauf les hommes. Examinons-le.

Aménagement du territoire marin. Comme Jules Selles, Célia Le Lièvre aime jouer. Faire jouer des acteurs de terrain, plutôt, en leur demandant comment transposer les techniques d'aménagement du territoire à l’aménagement du littoral. Sur terre, même si les processus sont très imparfaits, les décisions prises après de longues discussions entre les usagers, sous l’égide du politique, sont le fruit de concertations. Et bon an mal an les documents d’urbanisme et de cohérence territoriale, PLU et Scot, fonctionnent. En mer, c’est différent, à cause de sa nature même, et de l’absence de droits privés s’appliquant à ses ressources : cela explique pourquoi la mer n’a jamais été concernée par le même type de planification que la terre ferme. Pourtant, terre et mer sont liés par le rivage, comme l’a rappelé Philippe Riou, en montrant l’intérêt de coupler un modèle terrestre et un modèle marin pour mieux comprendre, et donc en mieux prévoir les conséquences économiques, les phénomènes d’eutrophisation et de d’explosion démographiques du plancton toxique.
Et concrètement ? Travaillant en Irlande au Centre des énergies marines Célia Le Lièvre a élaboré une grille d’analyse multicritères, afin d’obtenir, un jour, une planification de l’espace maritime par coordination avec l’aménagement du territoire, qui devient urgente alors qu’émerge la filière de l’éolien offshore. Pas simple, lui répond Christina Kelly, de l’Université de Belfast, car en Irlande, 34 administrations différentes « gèrent » estuaires, littoraux et eaux territoriales ! Sans une législation appropriée et une gouvernance spécifique, aucune approche intégrée n’est efficace, a-t-elle montré dans ses travaux. L’homme, toujours, facteur limitant des plus belles constructions théoriques. En clair, dans le vide politique, on est à peu près sûr de se mettre le doigt dans l’œil. Un constat que ne contredit pas Danai Tembo : en Afrique-du-Sud, la corruption explique la mise en œuvre très mesurée d’une pourtant fort solide législation, ce qui fait la fortune des mafias du braconnage.
De la modélisation sans les hommes. Toutes ces approches procèdent plus ou moins de la grande mode du MSP, autrement, dit, de la planification des usages de l’espace marin. Depuis le Québec, Yannick Leroy s’interroge avec un tantinet d’ironie sur cette « nouvelle frontière », cette construction « post-moderne » de la mer. Ne serait-elle pas dénuée de substance, cette approche d’inspiration néolibérale, qui, parce qu’elle se contente de cartographier et de définir des zones d’analyse, donne de la mer l’image d’un espace absolu, c’est-à-dire sans hommes ni humanité ? Ce qu’en effet ont montré tous les travaux des chercheurs l’ayant pratiqué : tous déplorent, dénoncent, réclament des données sur les usagers de la mer. Un comble, alors que le MSP prétend dire ce qu’il faut faire en matière de gouvernance des activités liées à la mer. Avec elle, la carte marine est réduite à sa couleur bleue.
Le truisme par l’huître. Pas toujours, fort heureusement. Car ici et là le couplage d’une analyse multicritères avec une approche sociale a su montrer de grands talents. Aurélie Castinel, en Nouvelle-Zélande, a par exemple établi que si chercheurs, politiques et professionnels travaillaient en commun, les effets des grandes crises de mortalité de l’huître (POMS, pour Pacific Oyster Mortality Syndrome) seraient moindres. Pourquoi ? Parce qu’on s’y préparerait mieux ! Une démonstration faite par Sophie Pardo à l’échelle de la planète : certes la hausse de la salinité et de la température moyenne des eaux de surface, la baisse du pH ou encore l’eutrophisation des eaux littorales augmentent la vulnérabilité des élevages de mollusques bivalves aux épisodes de mortalité massive, mais ceux-ci sont plus ou moins graves selon que décideurs et professionnels se parlent, ou pas, et tiennent compte de leurs approches différentes. Ou non.
Indice de mortalité tempête.

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© Axel Creach

Et si l'on se parlait avant que la tempête n’arrive, se demande Axel Créac’h ? Reprenant toutes les données du désastre de la tempête Xynthia à la - bien nommée - Faute-sur-Mer, il a construit un indice de morbidité des tempêtes appelé VIE (Vulnérabilité intrinsèque extrême). Combinant pour chaque maison sa distance aux ouvrages de protection, son niveau de submersion, son architecture et son éloignement aux aires de refuge, cet indice estime la dangerosité relative sur une échelle de couleur comme celle collée sur les réfrigérateurs : entre le A qui est vert et le D qui est noir, l’avenir n’est pas le même. Si cet indice avait préexisté, le maire de la Faute n’aurait peut-être pas signé tant de permis de construire, car il aurait alors vu qu’ils concernaient à près de 90% des projets immobiliers classés D. Et même avec toutes les maisons déjà bâties, M. le maire aurait su quoi faire, car en couplant son étiquette à un modèle d’analyse coût-efficacité, Axel Créac’h lui donne une valeur opérationnelle. Rehausser les digues, modifier les maisons, créer des cheminements d’évacuation, ou, carrément, évacuer tout le monde, que faire ? Ce n’est en tout cas pas la méthode tout ou rien de l’État qui sera efficace, d’après le chercheur. La « zone noire », évacuée et inconstructible, ne semble pas être la meilleure solution. Si l’évacuation semble pertinente là où le risque est maximal, là où il l’est moins, la modification des maisons serait la plus efficace. Applicable à toute commune sur une échelle riquiqui, la méthode Créac’h est promise à un bel avenir. 

Algues vs soja. Il en est de même avec les idées développées par Joël Fleurence, qui avait sans doute à cœur de répondre au désespoir de Thierry Chopin de ne pas voir les Occidentaux dévorer des algues à pleines dents. Joël propose de cultiver les algues en aquaculture intégrée, façon Chopin, pour les donner ensuite à manger sous forme de protéines aux poissons et crustacés, à la place de leurs habituelles protéines de soja. Le poisson nourrit l’algue qui nourrit le poisson, le circuit intégré rêvé. On nourrit l’homme par les algues, mais de façon subtile, discrète, indirecte. Malin. Par l’établissement d’une double interaction, ici artificielle, qu’on retrouve dans la nature, nous redit Priscilla Decottignies. Les huîtres mangent-elles des diatomées ? En effet, c’est un régime bien connu ; et bien, figurez-vous que les diatomées ne poussent jamais aussi bien qu’avec une eau riche en taurine, un acide aminé excrété… par l’huître. Laquelle dispense ses fèces dont savent aussi profiter ce dont elle se nourrit, à savoir les diatomées. L’économie circulaire, l’homme n’a rien inventé.
Allez, pour finir, causons un peu de CO2. Les géo-ingénieurs de plateaux télévisés imaginent, tout sourire, qu’aimablement poussé à se multiplier par quelques sacs d’engrais, le plancton végétal avalerait toujours plus du CO2 qu’on déverse sans arrêt dans l’atmosphère. Ainsi, le puits de carbone des océans, qui absorbe déjà quelques vingt-cinq pour cent du CO2 anthropique, se creuserait un peu plus, et le problème serait réglé. Les travaux de Bing Huang altèrent quelque peu la prophétie : dans un surcroît de CO2, les diatomées du genre Phæodactylum sont heureuses, certes, mais, rapidement, le bilan devient nul car ces algues ont la mauvaise idée de… respirer. Et oui. C’est pénible, la nature, ça fait tout en rond.

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© FD



(*, les labos desdits chercheurs sont ici) :

Sophie Pardo : LEMNA, Université de Nantes
Philipp Hess : Ifremer, Nantes
Priscilla Decottignies : MMS, Université de Nantes
Caroline Echappé : MMS, Université de Nantes
Vona Méléder : MMS, Université de Nantes
Thierry Jauffrais : LPG-BIAF, Université d’Angers
Anik Brind’amour : Ifremer, Nantes
Carl Reddin : MMS, Université de Nantes
Laurent Barillé : MMS, Université de Nantes
Laurent Godet : LETG, Université de Nantes
Justine Dumay : MMS, Université de Nantes
Laurent Vallet : GEPEA et MMS, Université de Nantes
Laurie Tisière : : LETG, Université de Nantes
Brice Trouillet : LETG, Université de Nantes
Stéphanie Mahévas : Ifremer, Nantes
Patrice Guillotreau : LEMNA, Université de Nantes
Gilles Lazuech : CENS, Université de Nantes
Axel Créac’h : LETG, Université de Nantes
Gino Baudry : LEMNA et GEPEA, Université de Nantes
Jules Selles : Ifremer et Université de Nantes
Hélène Desfontaines : CENS, Université de Nantes
David Reid : Marine Institute, Ireland
Pierre Petitgas : Ifremer, Nantes
Erik Olsen : Institute of Marine Research, Norway
Marouene Mbarek : GRANEM
Célia Le Lièvre : Marine and Renewable Energy Ireland (University College of Cork)
Philippe Riou : Ifremer
Danai Tembo : Nelson Mandela Metropolitan University (Afrique du Sud)
Yannick Leroy : LETG, Université de Nantes Aurélie Castinel : Ministry for Primary Industries (Nouvelle-Zélande)
Joël Fleurence : MMS, Université de Nantes
Bing Huang : MMS, Université de Nantes

Quarante-cinquième infolettre : Bonne année ! Qui commence par les Assises nationales de la biodiversité… sociale, et un livre (pour enfants).

Aux Assises de Clermont, la biodiversité est devenue une science sociale. Enfin.

Allez, hop, pour ce début d’année, voilà tout ce qui s’est raconté lors des 6e Assises nationales de la Biodiversité de septembre dernier. Vous verrez qu’enfin l’on considère celle-ci comme un objet social et politique. Les choses avancent, si tant est qu’elle sont incarnées et convenablement vulgarisées. Et puis quand même, meilleurs vœux, bonne année, bonne santé, bonnes sensations etc. ! Avec, pour vos étrennes, un livre pour enfants (paru chez Bordas, avec le soutien de la Fondation pour la Recherche sur la Biodiversité).



La salle était pleine autant que le ciel qui effaçait les Puy du Massif central sous des promesses de pluie. Presque abaissé au niveau du Polydôme de Clermont-Ferrand, il semblait attendre que commencent les 6e Assises nationales de la biodiversité. Avant que celles-ci ne fussent tout à fait achevées, il accompagna de brumes épaisses les participants aux sorties nature qui terminèrent en marche, l’écharpe nouée, ces rencontres annuelles avant de reprendre le train. Même au sommet du Puy-de-Dôme, d’où le regard aurait dû embrasser la diversité des lieux, le ciel semblait attendre quelque chose avant de remonter dans ses hauteurs. Qu’avait-on dit lors de ces Assises, semblait-il réclamer ? Suffisamment de quoi se réjouir pour que le ciel enfin s’ouvrît, et réveillât le centre de la France quelques jours après.

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© Corinne Chenet

Biodiversité sociale


Avec près de 650 participants, les Assises nationales de la Biodiversité ont une fois encore démontré leur utilité en réunissant dans un même lieu l’ensemble des acteurs qui, de près ou de loin, font la biodiversité. Sujet d’apparence naturaliste, à l’évidence scientifique, la biodiversité convoque en réalité l’ensemble des connaissances et oblige à mettre autour de la table l’ensemble des corps sociaux. On ne gère pas la nature uniquement avec des ornithologues et des chasseurs, pas plus qu’on ne fait de transition énergétique avec les seuls ingénieurs des Mines ou les promoteurs des champs d’éoliennes. On le fait avec celles et ceux qui la connaissent et en profitent. C’est-à-dire, à peu près, nous tous.
Dès lors qu’on admet que la biodiversité, c’est la nature et l’homme, elle devient une science sociale et donc aussi, politique. Une science qui va puiser tout autant à l’éthologie qu’à l’ethnologie, à la psychologie qu’à la phytosociologie pour une raison simple : la nature existe avant tout parce que nous la regardons, son importance à nos yeux dépend de ce que nous en tirons et de ce que nous y voyons. Parler de nature, c’est parler de nous-mêmes, de notre mode de vie, de notre société, de l’aménagement de nos territoires. En employant le mot biodiversité, nous nous obligeons à faire entrer le monde vivant dans nos débats pour nous interroger sur nous-mêmes. Faire de la biodiversité, c’est faire de la politique au quotidien, ce qu’ont démontré les deux grands débats de ces 6èmes Assises ainsi que les cessions d’ateliers et de conférences.



40 ans après, si déjà on appliquait la loi !

Le vote de la Loi sur la « reconquête » de la biodiversité, de la nature et des paysages - étrange mot, car il suppose que nous avons perdu le terrain sur la biodiversité, ou au contraire que celle-ci doit reprendre le territoire - avant le début des assises a marqué les esprits. Elle était dans ceux qui ont participé à la plénière d’ouverture autant que dans la tête des participants. Jean-Philippe Siblet, directeur du Service du Patrimoine Naturel au sein du Muséum national d’Histoire naturelle de Paris qui a introduit les débats, a tenu toutefois à rappeler que cette loi n’étant qu’une loi, elle ne vaudra que ce que l’on en fera, et que « si on appliquait les règlements et les lois existantes, on n’en serait pas là aujourd’hui ». Où cela ? Dans un désastre en plaine, où les oiseaux se font chaque année plus rares. Dans une possible sixième extinction, avec les conséquences que l’on suppose sur notre vie psychique et matérielle. « La loi de 1976 a été l’étape majeure, c’est elle que nous fêtons aujourd’hui, par ces assises et cette nouvelle loi ». Pas fan de cette dernière, Jean-Philippe Siblet, figure du monde naturaliste professionnel, rappelle les progrès faits depuis, et, à cette occasion, il met le doigt sur ce qui ne va pas, ce qui n’avance pas, ou pas assez vite. Un tantinet bougon et pessimiste, M. Siblet met le doigt là où ça fait mal.

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© FD


Scientisme ou béatitude


Il y a, à l’évidence un manque flagrant de volonté politique de prendre en compte la biodiversité, lié à un manque d’intérêt de l’ensemble des élus, et, il faut bien le dire, des citoyens. Nous-mêmes. La sensibilité des Français n’est pas excitée par l’observation de la nature, c’est le moins qu’on puisse dire. Ni par la curiosité scientifique : en dépit de notre paternité sur la victoire de la Raison sur la Croyance au Siècle des Lumières, la science ne fait pas partie, dans notre imaginaire collectif, de la culture. Notre élite est pourtant produite par quelques écoles d’ingénieurs, notre pays est l’une des très grandes puissances technologiques de la planète, les Français n’en ont pas moins des pudeurs avec la science. Parce qu’elle sélectionne, parce qu’elle est réputée compliquée, parce que, et c’est bien pire, elle est accusée des mauvaises choses que la société fait de ses découvertes.
Curieuse époque où la science est seule à même de donner un avantage aux vieux pays tels que le nôtre, face à la cavalcade des « émergents » ; où elle seule peut permettre de voir quelque chose dans l’extraordinaire complexité des problèmes d’environnement, dont l’érosion de la biodiversité, mais où elle est attaquée car reconnue responsable, justement des problèmes d’environnement. Alors un nombre croissant de citoyens se détourne d’elle, préférant les théories du complot, ou bien ils se réfugient dans une déification de la nature. La nature est par ceux et celles-là considérée sans l’homme, elle est bonne en soi, elle fixe les normes et dirige nos vies par des lois intangibles, il nous faut donc nous plier à Elle en attendant, sans doute, de disparaître.

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© IDEALCo


La Crise et la biodiversité


Cette figure inversée du scientisme, car aussi rigide et dogmatique que lui, anthropomorphique car elle oublie que les « lois de la nature » ne sont qu’une vue de notre esprit, est le reflet de la contestation du monde que celui-ci a fabriqué : le nôtre. Car le corollaire de la victoire de la Raison sur la Croyance, c’est la dissociation entre l’âme et le corps, entre nous et le reste du monde vivant, entre notre vie et les ressources que la planète nous offre. La crise de la biodiversité est celle, en vérité, d’une crise de notre rapport au monde : nous avons vécu hors sol, dans une bulle au sein de laquelle nous avons acquis un extraordinaire confort ; cette bulle a crevé, nous revoilà les pieds sur terre, obligés d’en revenir au bon sens. Certains en perdent la Raison, tandis que d’autres, la majorité, en gagnent l’esprit critique et la capacité à remettre en cause ce qui, à force d’être vécu, a fini par être considéré comme aussi naturel que l'air que nous respirons.
Aujourd’hui, nous prenons conscience que le monde n’est plus infini, que nous ne pouvons vivre sans ressources naturelles, que des milliards de personnes veulent en profiter autant que nous, qu’il nous faut donc abandonner l’idée de consommer sans nous soucier du reste de la planète. L’émotion palpable de la société à la révélation du mauvais traitement des animaux dans les abattoirs est en cela très révélatrice à la fois d’une immense naïveté, et d’un besoin que nous avons d’interroger notre statut d’humain à l’aune de ce que nous faisons subir aux animaux, à la nature. L’âme revient au corps, la Raison redécouvre un peu d’émotion et nous posons désormais un regard nouveau sur la nature. La biodiversité nous parle enfin, parce qu’elle nous parle… de nous. Si tant est qu’elle ne soit pas interprétée par des bonimenteurs et des idéologues.


Où sont les évaluations ?

L’autre raison avancée par Jean-François Siblet pour expliquer la lenteur des progrès - un rien exagérée - est la faiblesse de notre système de surveillance. C’est à la fois dû au manque de moyens alloués à la police de l’environnement qu’au manque de données, pis, à l’insuffisance du partage des données existantes. La loi sur la biodiversité corrige heureusement ce dernier point par son article 3 ter qui oblige « les maîtres d’ouvrage, publics ou privés, [à] contribuer à [l] inventaire national [de la biodiversité] par la saisie ou, à défaut, le versement des données brutes de biodiversité acquises à l’occasion des études d’impact des plans et programmes (…) et des projets d’aménagement  (…) ». Des données considérées désormais comme « publiques, gratuites, librement réutilisables  ». Qui permettront à tout un chacun de s’informer sur ce qui vole, rampe et marche devant ses fenêtres, et de vérifier a posteriori que les promesses de mesures compensatoires engagées par un aménageur ont réellement porté leurs fruits, ou que les lois et règlements ont été réellement efficaces. Or, cela tombe bien, la loi a inscrit le principe de « non-régression » dans ses textes…
« Oui, il y a un vrai manque de données en France, mais aussi de modélisation, et un déficit de protocoles », termine Jean-François Siblet. Rajoutons un besoin chronique de cartographies précises, alors même que les communes sont censées réaliser des atlas de biodiversité sur leurs territoires. Il faut partager, c’est-à-dire fédérer les sources, mutualiser les moyens, afin d’être à même d’exercer une veille réelle, pour ne pas dire une surveillance. Pourtant, des chercheurs, des associations et des bureaux d’études importants ont hurlé contre cet article de la loi, les uns avançant qu’une fois divulguées, les données pourraient empêcher l’écriture de publications scientifiques, les autres que les études d’impact qui génèrent ces données coûtent de l’argent et qu’en conséquence, donner les données, c’est ôter de la valeur à ce que l’on vend. En réalité, les râleurs ont peur de perdre un peu de pouvoir en abandonnant ce qui fait leur richesse : leurs dénombrements.
Bref, c’est une quasi-révolution que cette affaire-là, qui plus est dans un état fort, centralisé comme la France, moins ouvert que d’autres à la société civile, et qui s’évalue en conséquence lui-même. Juge et partie. Et encore, l’État s’évalue quand il en a envie, et sur les moyens mis en œuvre, rarement sur les résultats réels. Cela donne des évaluations mal faites, trop rares, et qui, de toutes les façons, ne servent pas à grand chose, vu qu’on n’en tient pas assez compte. Sans compter qu’il n’y a pas chez, nous, la tradition de séparation des pouvoirs des pays anglo-saxons.


Une agence qui se cherche encore

Mais l’Agence Française pour la Biodiversité est là, par la nouvelle loi ! Elle va tout changer, dit le gouvernement. Elle laisse toutefois M. Siblet dans l’expectative. Comme beaucoup de monde, l’AFB, ainsi qu’il faut la nommer, laisse perplexe. Car si elle est promise à chapeauter toutes les structures étatiques chargées de la biodiversité, tout le monde se demande si 1) elle en aura les moyens, 2) elle pourra assurer la police de l’environnement, 3) elle se substituera réellement aux agences existantes. En clair, sera-t-elle un « machin » de plus ou bien, comme chacun l’espère, une agence de moyens et de résultats ?
Chargé de sa constitution, Christophe Aubel, qui parle comme on marche sur la pointe des pieds, la voit comme une « agence de ressources, pas une agence pour tout faire, capable d’aider notamment les communes à réaliser leurs atlas de la biodiversité ». Mise en commun des compétences et mutualisation des budgets, le « cœur de réseau » que sera l’AFB pourra cofinancer des projets privés et publics, via ses agences régionales, et apporter une expertise technique et scientifique à la mise en œuvre des politiques publiques de l’eau et des milieux naturels. Concrètement, les trames vertes et bleues, la compensation écologique, la lutte contre la biopiraterie ou encore la formation des professionnels de la biodiversité font partie des missions de l’agence. Mais celles-ci « dépendront de chaque région, sans aucune obligation ». Car l’agence ne fera que par ses délégations. Le hic est là : dans la loi, rien n’oblige une région à se doter de son Agence régionale de la biodiversité (ARB), et chaque région pourra concevoir son éventuelle agence comme elle l’entend, dans sa forme juridique comme dans ses missions.
Le second hic est l’absence de certitude sur la qualité du financement de l’AFB. Deux cent vingt-six millions d’euros ont été budgétés, peu ou prou les budgets additionnés des agences remplacées, alors que quatre cent seraient nécessaires. La « force de frappe » vantée par Christophe Aubel semble encore un tigre de papier.
Calquée sur le modèle de l’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie), l’Agence regroupe l'Office national de l'eau et des milieux aquatiques (Onema), les Parcs nationaux de France, l'Agence des aires marines protégées et l'Atelier technique des espaces naturels (Aten). En tout, 1 200 agents, plus 50 que l’État s’est engagé à embaucher. Le gouvernement a fait également une rallonge de 60 millions d’euros via le programme des investissements d’avenir, pour soutenir les filières innovantes de génie écologique et de biomimétisme. Tout en ponctionnant 90 millions à l’Onema, dans le cadre de la loi de finances 2017. Comprenne qui pourra. Évolutive, l’AFB pourra accueillir d’autres agences, tels que la Fédération des Conservatoires botaniques nationaux qui a marqué son intérêt à entrer dans la danse.
« Je sais, l’ONCFS ne fait pas partie de l’AFB, c’est un reproche qu’on nous fait tout le temps. Mais ça viendra », tente de rassurer Christophe Aubel. Il faut l’espérer, car l’ONCFS est la première agence de l’État chargée de la biodiversité, par le contrôle qu’elle exerce sur la chasse et des études sur la faune sauvage. Or, dans la loi, l’AFB ne pourra exercer le rôle de police de l’environnement exercé par l’ONCFS, faute d’intégration de celle-ci en son sein. De l’avis général, cela empêche l’AFB d’avoir un réel rôle de police sans lequel elle ne sera qu’une coquille vide. Mais un rapport parlementaire conseille aujourd’hui de mutualiser les services de terrain des deux agences. À suivre… alors que, même en route depuis le 1er janvier 2017, l’agence semble toujours si floue.

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© IDEALCo


Une Loi qui avance

« L’AFB c’est intéressant si les financements suivent », s’inquiète Geneviève Gaillard, députée des Deux-Sèvres, qui fut rapporteur du projet de loi auprès du Parlement. Selon elle, la loi, « sa » loi, a marqué plusieurs avancées majeures : l’introduction des sols en tant que patrimoine de la Nation, la notion de paysages nocturnes intéressante pour préserver la biodiversité perturbée par l’éclairage urbain, la protection de chemins ruraux et des alignements d’arbres au bord des routes.
Le principe de non-régression est important, car il implique qu’un milieu naturel ne peut pas se retrouver in fine dans un pire état après qu’il a été aménagé. Ce principe découle de celui, déjà fameux, du éviter-réduire-compenser (ERC) : un aménagement doit d’abord éviter les destructions, s’il ne le peut il doit en réduire l’ampleur, et, dans le pire des cas, les compenser. Si rien n’est possible, le projet est, en théorie, refusé. Et si d’aventure il se fait quand même, le préjudice écologique est là pour ôter toute envie de détruire sans se préoccuper des conséquences : le juge a désormais le droit de mettre en œuvre ce qui lui semble utile pour établir le préjudice, et le meilleur moyen de le compenser. En s’appuyant sur les données naturalistes disponibles sans bourse délier… C’est malin. La loi, pour être clair, est opposable aux documents d’urbanisme en cas de manquements de ceux-ci.
« Ça a été difficile, on a subi des pressions de toutes parts, mais on y est arrivé, avec Jérôme Bignon, le sénateur qui a rapporté la loi pour le Sénat ». Des pressions qui viennent aussi des électeurs, nous apprend enfin Geneviève Gaillard, qui s’abîme à plusieurs reprises dans une mélopée triste et pesante contre les citoyens de Niort qui, ne l’ayant pas reconduit en ses fonctions de maire, auraient par là même dit « non » à la biodiversité qu’elle avait tant favorisé dans sa ville. Et qui, évidemment, connaît depuis son départ une grave crise.


Les Régions comme chefs de file

Dans un moment de lucidité, Geneviève Gaillard insiste sur le fait que la loi améliore l’organisation locale et territoriale de la biodiversité, qu’elle empêche, de fait les élus locaux d’ignorer l’importance de préserver la biodiversité. On voit mal cela dit comment les élus pourraient ne pas déjà être au courant. La biodiversité leur est serinée en permanence, au point que d’aucuns estiment qu’elle est devenue un département administratif. « On a bien compris qu’elle est tout ce qui nous entoure, mais elle nous embête, car on ne comprend rien à l’entrelacs de textes la concernant », entend-on souvent.
« Les régions ont la responsabilité de la biodiversité, d’organiser les paysages depuis la loi MAPTAM (Loi de modernisation de l'action publique territoriale et d'affirmation des métropoles) », leur répond Benoît Faucheux, Président de la commission développement durable de l’Assemblée des Régions de France (ARF), et vice-président de la Région Centre-Val-de-Loire. Pas sûr que cela rassure les maires qui se sentent isolés. « Les ARB seront les chefs de file de la biodiversité, car vers elles convergeront les financements aujourd’hui épars ». Les financements sont mal articulés les uns avec les autres, nous dit M. Faucheux, sauf par les Agences de l’eau qui, de fait, nourrissent une bonne partie de la politique actuelle de la biodiversité. Qu’en sera-t-il quand l’AFB sera créée ? Sera-t-elle une sorte d’agence de l’eau de la biodiversité ? En plus d’être déjà l’Ademe du secteur ! ? Christophe Aubel n’aide pas à y voir clair. L’AFB est décidément bien floue.
« En attendant, le Sraddet (Schéma régional d'aménagement, de développement durable et d'égalité du territoire), qui donne la responsabilité de l’aménagement du territoire aux régions, sera un outil majeur, car il s’imposera aux documents d’urbanisme lors de leur renouvellement ». Une couche réglementaire de plus, comme s’en étouffent nombre d’élus locaux ? « Non, car le Sraddet a pour mission d’animer le processus stratégique du développement durable. Y compris les transports. En intégrant le SRCE (Schéma régional de cohérence écologique) et le SRCAE (Schéma régional climat-air-énergie), c’est l’assurance que l’environnement sera géré de façon transversale et donc, que la biodiversité sera partout ». Pour M. Faucheux, la Région est plus que jamais l’interface idéale, obligatoire, entre les directives européennes qu’il espère fortes, et des intercommunalités qui le seraient tout autant. Une interface encore théorique, cela dit.


Les Départements pour la biodiversité de proximité

On ne remarque pas l’État dans ce schéma idéal. Ni le département, alors qu’il est « fondamental dans la préservation de la biodiversité », assène avec force Bernard Sauvade, vice-président du Conseil départemental du Puy-de-Dôme chargé de l’environnement. Comment ? « Parce que c’est nous qui gérons les Espaces naturels sensibles, les ENS, via la taxe d’aménagement perçue sur les permis de construire ». Cette compétence est une façon de rapprocher la biodiversité du citoyen, à la lui faire comprendre, car elle contribue à animer les territoires en y créant des espaces ouverts à tous, préservés pour montrer et expliquer la nature telle qu’elle est. « Nous avons pour cela une compétence foncière, qui nous permet de préempter, ou d’aider les communes à préempter afin d’acquérir des terrains aptes à devenir des espaces naturels sensibles ». Or, cette compétence a bien failli être récupérée par les régions. « Lors des discussions sur la loi NOTRe (Nouvelle Organisation Territoriale de la République) et la loi sur la biodiversité, les régions, en manque d’argent, ont essayé de nous prendre la taxe d’aménagement ». Il faut dire que les régions se sont vues attribuer par l’État une compétence biodiversité, que l’État ne leur a pas donné les moyens de financer. Or, les départements ont de l’argent, avec la taxe. Plus de 150 millions d’euros ! Dont trois pour le département du Puy-de-Dôme. M. Faucheux acquiesce.
« Cette taxe est une forme de compensation : je fais construire une maison, je verse une taxe qui permettra de compenser la surface perdue », résume joliment Bernard Sauvade. 200 000 hectares en tout, pour toute la France, répartis en 4 000 sites, et 1,2 million supplémentaire situé en zones de préemption. Une partie de la taxe part directement vers les ENS, une autre finance les CAUE Conseil en architecture, urbanisme et environnement
de la Mayenne, une autre encore peut aider par exemple à l’entretien des sentiers de randonnée. « On n’a pas la maîtrise d’œuvre de tous nos ENS. Dans la plupart des cas, ce sont les communes, que nous aidons financièrement, tandis que les gestionnaires sont des prestataires de services, souvent associatifs ». Précisions : l’aide est avant tout humaine, car la complexité administrative laisse démuni nombre d’élus locaux. « Pour aider une commune du Puy-de-Dôme à s’y retrouver quand une préemption est à réaliser pour préserver une zone naturelle, un technicien de la Région, venu de Lyon, est moins utile qu’un technicien de Clermont-Ferrand. Ou que moi, qui me déplace sur le terrain ». Les ENS, c’est la biodiversité de proximité, compréhensible, quotidienne, à laquelle les élus semblent tenir beaucoup, dans une reconfiguration territoriale qui les noie dans des régions trop vastes, dans un État de plus en plus lointain.

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Compenser, c’est du foncier

« Les collectivités peuvent avoir intérêt à créer des sites naturels de compensation pour servir de stocks avant d’aménager dans le futur », confirme Laurent Piermont, Président de la CDC Biodiversité. Voilà renforcé l’intérêt de la taxe finançant les Espaces naturels sensibles. La loi sur la biodiversité a inscrit le rôle des opérateurs de compensation, comme la CDC, précurseur en la matière. « Bien que la base scientifique de la compensation soit peu solide - on ne pourra jamais compenser la perte d’un arbre en reconstituant les services qu’il rendait - on peut établir des équivalences écologiques ». Si un aménageur détruit 1 ha de steppe favorable à l’œdicnème criard, il est stupide d’imaginer recréer à l’identique un autre hectare, que l’oiseau ne viendra peut-être même pas fréquenter, mais plutôt d’investir durant cinquante ans sur le maintien d’un hectare de prairie sèche semblable dans ses fonctions écologiques. Les maîtres d'ouvrage peuvent concrètement compenser de trois façons : directement, par contrat avec un opérateur tel que la CDC, ou encore par l'acquisition « d'unités de compensation » auprès de « sites naturels de compensation ». Le tout sous le regard du Conseil national de la protection de la nature (CNPN) « On est des opérateurs sur le long terme, c’est bien cela qu’il faut comprendre : le maître d’œuvre d’un projet d’aménagement qui sait que la loi l’oblige à compenser essaiera de réduire son impact, et passera par nous pour ce faire ». Les expérimentations conduites dans la plaine de la Crau depuis 2008 n’ont pour l’instant pas déchaîné les passions, si ce n’est d’engager la CDC dans un programme baptisé Nature 2050 visant à vulgariser son rôle, pour mieux l’amplifier. Six projets de compensation écologique en font déjà partie. Ils démontrent que cohabiter avec la vie sauvage implique, concrètement, de créer ou de maintenir des infrastructures écologiques. Autrement dit, il faut du foncier.


L’impossibilité d’être maire

C’est là où le bât blesse. Le foncier est rare, le foncier est demandé, le foncier est privé, le foncier est cher. Dans un document d’urbanisme, s’empêcher de classer des zones naturelles en zones à bâtir est une entreprise courageuse pour des élus en quête de développement. « Surtout chez moi, en Guadeloupe », constate, dépité, Ferdy Louisy, Maire de Goyave et président du Parc national de Guadeloupe, également vice-président des Éco Maires, association qui coorganise les Assises. « Sur ma commune, la population a doublé en quinze ans ! ». Ferdy Louisy, figure locale et nationale en la matière, en est sûr, préserver la biodiversité, pour un élu local, ce n’est pas le meilleur argument pour se faire réélire. Surtout dans les départements ultramarins qui accueillent l’essentiel de la biodiversité française. Plan risques naturels, loi Littoral, plan de replantation de coraux, plan de protection des mangroves, gestion de la chlordécone (qui empêche le maraîchage sur les terres contaminées)… « Tous ces plans interdisent de construire, alors on cherche à le faire sur les terres agricoles, mais c’est interdit aussi, car l’espace est limité et les terres sont contaminées, même si elles appartiennent déjà par héritage à mes administrés qui, du coup, interdits de se bâtir une maison, sont obligés de payer un loyer en ville. Ils ne comprennent pas ». Et à entendre M. Louisy, symbole des contradictions qui placent les élus locaux en pleine schizophrénie, l’État n’aide pas. Il fait des rappels à l’ordre, mais n’accompagne pas les maires qui tentent de rester dans les clous de la réglementation et aimeraient continuer à développer leurs communes sans entraver la biodiversité. « On n’a même pas les moyens de communiquer convenablement sur ces questions-là : ici, il nous faut du papier, des plaquettes, pas des sites Internet ! » On comprend bien que pour tous les élus qui n’ont pas les convictions ni l’énergie de M. Louisy, la biodiversité est effectivement un département administratif de plus dans lequel ils se perdent et contre lequel bien fort ils s’opposent. Le manque de moyens et le sentiment d’abandon usent les patiences et les meilleures bienveillances. Sans accompagnement au moins pédagogique, la biodiversité est dans notre pays d’aménageurs rangée parmi les empêcheurs de construire tranquillement, et ressortie juste à l’occasion de la plantation d’un arbre au centre d’un rond-point.


L’Observatoire de Clermont

Souvent rencontrée, la schizophrénie d’élus qui veulent faire mais sont sûrs de mal faire, faute de compréhension claire des réglementations, semble ne pas affecter l’agglomération de Clermont-Ferrand. En effet : « L’EPCI [établissement public de coopération intercommunale] qu’est Clermont Communauté a récupéré la compétence des permis de construire. On les instruit, même si les maires conservent un droit de regard et que, in fine, c’est eux qui signeront » se réjouit Nicolas Bonnet, adjoint au maire plein d’énergie souriante de Clermont-Ferrand en charge de l’écologie urbaine, du développement durable, de l’eau et de l’assainissement et conseiller communautaire à Clermont Communauté. Un objectif de cohérence que vient renforcer la création d’un Observatoire communautaire de la biodiversité, dont Clermont Communauté espère tirer un document stratégique. « Tout cela s’insère dans un plan biodiversité qui a trois objectifs : évaluer l'état de la biodiversité locale et suivre son évolution, porter à la connaissance des décideurs locaux et des concitoyens les enjeux liés, et œuvrer en faveur d’une prise en compte des enjeux environnementaux dans les choix d'aménagement de l’agglomération ». L’urbain est un morceau de la biodiversité, nous dit Nicolas Bonnet. Il n'a pas tort.
Alors, Clermont laisse pousser les mauvaises herbes (les « sauvages de la rue »), engage tous les jardiniers amateurs à cultiver sans pesticides, entre voisins, et ne pulvérise plus ses cimetières. La biodiversité est pour l’agglo une façon d’atténuer les effets du changement climatique en réduisant l’effet « Îlot de chaleur urbain », encore faut-il le faire comprendre. « Rendre visible et compréhensible notre action, c’est cela le plus difficile. Sinon, il nous sera impossible de créer demain des réserves foncières pour un maraîchage de proximité, et de rendre obligatoire et opposable aux documents d’urbanisme les corridors écologiques ». L’urbain est un moteur de la préservation de la biodiversité, si tant est qu’un élu incarne cette évidence et que son action serve d’exemple. Une autre évidence dont nombre de participants ont déploré… l’absence.


La nature, l’identité d’un territoire

Dans un pays comme le nôtre qui a tant le culte du pouvoir, le portage par une forte personnalité est indispensable à engager des actions fortes. Mais ça ne suffit pas : sans bonne vulgarisation, pour ne pas dire communication, il n’y a pas de soutien de la population. C’est l’objet de la plénière de clôture. Et la meilleure façon de parler de biodiversité à la population, c’est finalement de ne pas en parler en y amenant les gens par la culture populaire.
« Je n’en parle pas, car je parle mémoire ». Estelle Cournez est directrice du Conservatoire des espaces naturels de l’Allier. Pour expliquer aux gens qu’elle rencontre l’intérêt qu’il y a à préserver les écosystèmes de la rivière, elle leur cause « d’histoire locale, car c’est ici plus prioritaire que la nature. Or, en regardant précisément la toponymie, je me suis rendu compte qu’il y avait en certains lieux d’anciens ports, aujourd’hui oubliés, qui ont disparu sous les mouvements naturels de la rivière Allier ». L’engouement de la population pour ces vestiges l’a conduite tout doucement vers le fonctionnement de la rivière, de ses rives, de la nappe alluviale et in fine de la biodiversité qui influe et est influencée par le cycle fluviatile. « Les gens avaient en fait oublié jusqu’à la batellerie qui était pourtant commune, comme partout, avant l’arrivée du Chemin de fer dans les années 1870 ! ». Une autre façon de parler de la rivière et sa nature à des concitoyens qui, parce qu’ils sont Français, vivent dans une société judéo-chrétienne où la nature n’est pas au centre des préoccupations, et qui est en plus largement artificialisée ou au contraire tellement présente que plus personne n’y fait attention. « À l’inverse, chez certains écologistes, on entend qu’il ne faut rien gérer, car la rivière se suffit à elle-même, en bougeant, en débordant ou se rétractant elle crée des milieux. Or, rien n’est plus faux », car de tout temps, ce sont les hommes qui, notamment par leurs activités pastorales, ont permis de créer ou de maintenir certains milieux. C’est bien cela, la biodiversité : la nature, et l’homme.
Marion Thiba est dans une approche semblable. Directrice culture au Parc naturel régional de la Narbonnaise, ex-journaliste à France Culture, elle n’a aucune formation scientifique ni une quelconque culture naturaliste. Entre Perpignan et Béziers, dans ce territoire qui va, au Sud, du Grau de Leucate au Grau de Vendres, au Nord, elle « travaille sur le patrimoine immatériel : territoire réel, territoire imaginaire, territoire rêvé. Un territoire existe en effet avant tout de par son appropriation, laquelle est culturelle. Or, parmi les pratiques culturelles locales, nombre sont liées à un rapport avec la nature, comme la chasse ou le sel ». De la mer à la terre, ici, l’on passe du lido, ce cordon de sable qui protège le littoral, aux montagnes des Corbières en passant par les étangs saumâtres. Entre sec et humide, canaux agricoles et lagunes, plaines et vignobles, littoral urbanisé et massif protégé de la Clape, le PNR est à l’évidence le produit du dialogue entre l’homme et la nature. Rappeler aux contemplateurs des œuvres d’art que celles-ci sont inspirées par celle-ci, qui est toujours là, au cas où ils voudraient comparer le chef-d’œuvre et la réalité, est une autre façon de montrer la biodiversité en filigrane. « Il faut réinventer l’identité d’un territoire, surtout en ce moment. Qu’est-ce que l’enracinement ? Qu’est-ce qui fait qu’on migre, qu’on se déplace, qu’on se fixe ? La beauté d’un lieu, d’un paysage, donc de la nature organisée par les activités humaines, fait partie de la question ».


La mer, la Grande Oubliée

« En musée, c’est différent. Notre public ne vient pas là pour un discours moralisateur, mais pour voir du beau, et comme on leur montre des choses belles, on peut ensuite leur dire que ces choses belles peuvent disparaître. » Une vraie fausse stratégie pérenne au sein de l’aquarium tropical de la Porte Dorée, à Paris, décrite par son directeur, Dominique Duché. « On est des facilitateurs de savoir, des ingénieurs culturels ». Attraper les gens par des anecdotes, écrites sur des cartels pas trop longs, bien éclairés. « Ce n’est pas la technologie qui attire, car les gens zappent. C’est le contenu ». Ce n’est pas Porte Dorée qu’on trouve des interactifs, ni des écrans d’immersion 3D. Juste des poissons, de l’eau, et un peu de texte. Et des publics très différents, qui vont du vieux visiteur, venu maintes fois dans ce lieu patrimonial, dans l’imaginaire familial des Parisiens et des proches banlieusards, qui a pris conscience que l’on a trop tiré sur la corde, jusqu’aux jeunes actifs en famille qui s’en fichent un peu en passant par les ados et les pré-ados qui, étonnamment, ont souvent une connaissance très poussée. « Mais pour tous, il faut des requins, des hippocampes et des poissons-clowns ! » Ce qui ne suffit pas de toutes les façons pour vulgariser la mer, parent pauvre de l’écologie, c’est dire. La mer et ses ressources, ignorées lors de la COP21, en France qui, il est vrai a toujours du mal à comprendre qu’elle est la première façade maritime de l’Europe et la seconde surface maritime du monde, grâce à ses territoires ultramarins… « Le problème c’est aussi que la mer n’est pas incarnée, depuis la mort de Cousteau. Personne n’en parle, alors tout le monde en parle sans la connaître, et, avec elle comme la biodiversité, on verse dans le catastrophisme ». Celui des pseudo-experts et des ONG qui savent quoi dire aux médias pour exister en quelques dizaines de secondes.


Changer la philosophie du monde de l’entreprise ?

Dans le monde de l’entreprise, l’affaire est presque entendue. Pour celles qui utilisent des molécules issues du vivant, la nature est au moins reconnue comme une matière première, à surveiller de près. Pour les autres… « Comment leur faire comprendre le sujet ? Quel en est l’enjeu, pour elles, dans leur stratégie ? Quelle est la valeur de la biodiversité ». Pour montrer cela, Sylvain Boucherand, fondateur et président du bureau d’études B & L Évolution, se sert d’indicateurs, aussi variés que l’attractivité touristique d’un paysage pour les collectivités, la bio-inspiration possible pour une start-up, le questionnement de la gouvernance que l’on peut tirer pour une grande entreprise en observant les relations sociales au sein d’un écosystème. « Dans la nature, il y a plus souvent du mutualisme, parfois de l’altruisme, que de la compétition violente. C’est très perturbant pour notre système philosophique basé sur l’individu ». Voir et comprendre la nature est doublement dérangeant en effet, car cela nous relie à elle, nous qui pensons encore en être définitivement séparé par notre mode de vie, et cela remet en cause le darwinisme social, la loi du plus fort, le management par l’effroi qui est dans notre culture collective depuis que des économistes ont prétendu contempler leur idéologie en regardant, la mine réjouie, la course du lion derrière l’antilope. « Voilà pourquoi je préfère ne pas employer de signal-prix, car même si cela parle à tout le monde, ça résume le vivant à une valeur fictive qui ne dit rien de la valeur intrinsèque ». La biodiversité est en réalité un cheval de Troie pour modifier le système de l’intérieur. Le ver est dans le fruit, et il est bien vivant. Mais il va grossir lentement.

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De la difficulté d’un mot

Comment vulgariser la biodiversité ? Comment en parler sans tomber dans les classiques travers du discours scientifique incompréhensible par tout un chacun, ni les facilités du catastrophisme médiatique ou la cucuterie rousseauiste ? Comment isoler la biodiversité de l’écheveau administratif dans lequel le génie bureaucratique l’a emberlificotée ? Peut-être en n’employant plus le mot ?
Biodiversité, c’est une carapace technique pour rendre le mot nature acceptable par notre société technicienne qui n’aime pas ce qui fait vieux. Or, dans une civilisation urbaine, la nature fait ancien, comme les paysans, elle se résume au désert entre les villes où il n’y a pas de béton. Biodiversité est un mot qui convient bien à une civilisation déréalisée, un concept qui rassure car tout le monde peut en faire ce qu’il veut. Faites l’expérience : demandez autour de vous ce qu’est la biodiversité, et vous n’aurez pas deux réponses identiques. Chacun y voit ce qu’il veut, rarement grand-chose. Si ce n’est un ennui léger ressenti à l’évocation d’un mot-valise qui a tout l’air d’un totem tant il est devenu omniprésent. Alors disons que la biodiversité, c’est la nature, et que la nature c’est l’ensemble des formes de vie, dont l’homme, et des relations qu’elles ont entre elles, dont les plus déterminantes, celles que l’homme a établies avec elles.
La nature est un vaste écosystème qui dépend de nous, et dont nous dépendons, car cela fait environ 12 000 ans que nous le modifions. La nature sauvage est donc une vue de l’esprit, car les écosystèmes d’aujourd’hui sont pour la plupart des agrosystèmes, qui n’existent que parce que l’homme l’a voulu, ou laissé faire. Ériger la nature en norme de toute chose, qui fait le bien si on sait se soumettre à ses lois, c’est donc à la fois oublier sa coévolution avec son espèce dominante, la nôtre, et la transformer en une nouvelle divinité qui n’a rien à envier aux existantes et ne remet pas en cause le scientisme que cette approche philosophique prétend abolir : la nature n’a de lois que parce que nous la résumons à des paramètres qui nous permettent de l’étudier. Il n’y a pas plus de dogmes naturels que de tables de la loi, sauf pour les croyants. Pourtant, certains aimeraient la préserver en y empêchant toute perturbation, c’est-à-dire en en chassant l’homme. Niant ainsi les aléas de la vie, ils développent une théorie infantilisante qui place l’homme en coupable, dont la rédemption viendra par le retour à une vie saine, saine parce que calée sur les cycles des autres espèces. Cette infériorisation de l’homme, on la retrouve dans les discours convenus sur la biodiversité qui donnent l’impression que la nature vaut plus que nous, et que la nécessité de la préserver l’emporte sur le chômage ou la crise culturelle que vit la majorité de la population. Succès assuré ! Succès total avec la démarche de résumer la nature à des chiffres, définissant une empreinte écologique. Car si l’on nous affirme que nous avons bouffé notre planète dès le 8 août au matin, avant de partir en vacances, pourquoi faire des efforts, vu qu’il est déjà trop tard ? !
Alors, disons que la nature est le dialogue constant entre nous, le ciel, l’eau, le sol, le soleil, la mer et les espèces vivantes. Un dialogue entretenu depuis le début par les agriculteurs qui ont forgé nos races domestiques, nos variétés culturales et nos paysages. Un dialogue muet, celui des paludiers qui transforment le soleil en sel. Un dialogue subtil, celui des viticulteurs dont les AOC sont autant de dialectes complexes. Un dialogue que l’on partage dans l’assiette, finalement. Un dialogue que savent les maires qui se rendent compte, enfin, qu’en faisant attention aux sols, écosystèmes à part entière, ils se prémunissent contre les inondations. La biodiversité, c’est la vie, et la vie, ce sont des liens. C’est un socialisme, au sens propre du terme. C’est de la politique, du quotidien.

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Des choses qui avancent et ne reculeront pas, comme l’eau


Le quotidien de l’eau, par exemple.
À la faveur d’inondations, des maires s’interrogent sur leurs responsabilités. Non, les colères du temps n’expliquent pas toujours que des trombes d’eau fassent sauter les bouches d’égout et déborder les rivières. La catastrophe de la Faute-sur-Mer avait marqué un début de prise de conscience, celle de la vulnérabilité : si l’eau a tué, c’est que s’étaient trouvés sous son onde des gens qui n’auraient jamais dû être là, et pourquoi étaient-ils là ? Parce qu’ils l’avaient demandé à des élus en dépit du bon sens, de la mémoire du risque, des lois et règlements. Depuis, cette idée de vulnérabilité fait son chemin. Quand l’eau grossit, peut-être n’en sommes-nous pas la raison, mais sans doute avons-nous quelque chose à dire sur la vitesse avec laquelle elle dévale jusqu’à nous. Des élus, donc, au sein de leurs comités de bassin et de leurs commissions locales de l’eau, veulent maintenant savoir ce qui, dans son trajet, fait que la goutte de pluie n’est pas absorbée par le sol et la zone humide. Aurions-nous par hasard laissé bâtir un lotissement, une rocade, un hypermarché, là où il y avait une prairie ? Avons-nous par erreur laissé drainer une zone humide pour faire du maïs ? Ce faisant, les élus prennent conscience de l’importance du sol riche en tant qu’écosystème régulateur de l’eau, et celle des haies, des cultures selon les courbes de niveau et des ripisylves pour freiner l’eau qui descend ou celle qui monte.
Voilà comment la biodiversité leur apparaît par le biais des services qu’elle nous offre : des arbres, des vers de terre, des tourbières, ce n’est pas que des plantes et des batraciens, c’est une complexité sans laquelle nous pouvons nous trouver fort démunis face aux aléas quand ils adviennent. Une évidence pour le monde des assureurs qui mesure désormais fort bien ce qu’il pourrait leur en coûter en cas d’aménagement peu raisonnable. Et qui demain présentera la facture potentielle de projets risqués en grossissant les franchises de façon à ce que les décideurs prennent leurs responsabilités en connaissance de cause. À l’est du Cotentin, des digues maritimes ne sont plus assurées, faute d’entretien suffisant garantissant des maisons bâties en zones inondables.
En Normandie comme en Bretagne, le lien entre eau, sols et donc, biodiversité, est officiel. Les élus, qui décident, n’ont pas honte. Et voilà comment la « nature » n’est plus un objet de contemplation, mais un outil et un objectif d’aménagement du territoire, discuté transversalement.

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Des trames de discussion

Cela, on s’en rend compte lorsqu’on participe aux discussions obligatoires sur les corridors écologiques, les fameuses trames vertes et bleues. Réunir autour d’une table des usagers des territoires qui d’ordinaire ne se fréquentent pas, c’est un peu comme regarder depuis le ciel un paysage de collines, chacune hérissée de son château fort. Et pourtant, souvent, ça marche. Parce que dès lors que les débats sont correctement menés, c’est-à-dire quand au moins les rapports de force et les affects ont été bien identifiés et circonscrits, on se retrouve avec des gens qui partagent in fine la même chose : une commune identité territoriale, enracinée dans des paysages construits par leurs ancêtres avec la nature. Une révélation pour certains, par le biais de la biodiversité, donc. En posant une carte sur la table pour demander à tous de dessiner à gros traits les futurs corridors écologiques, on convoque la mémoire, on se rappelle ce qu’était le pays dans le passé, ce qu’il est aujourd’hui, et surtout que d’une façon ou d’une autre, on y est tous attachés. Le patrimoine commun est un intime mélange de culture et de nature, voilà ce qu’on découvre quand on cause corridors. Une appropriation plus sensible que celle permise par le calcul d’un bilan carbone, qui réduit un territoire à des stocks et des flux, aussi peu parlants et aussi réducteurs qu’un compte d’exploitation.



En quelle langue se parle la biodiversité ?

L’on découvre également que l’on ne parle pas le même langage. C’est un problème récurrent, en France et ailleurs : ce n’est pas parce qu’on demande lors d’un atelier intitulé « comment connecter des marais salants à une trame verte et bleue », que tout le monde sait de quoi on parle, tant s’en faut ! Un chasseur, un paludier, un écologiste, un écologue, un ingénieur d’Enedis (ex-ERDF), un chargé de mission de la DREAL, un pêcheur, un maire, un gestionnaire de zone logistique, un propriétaire d’hôtel et un hydrologiste, chacun a sa vision des choses. Laquelle est nourrie à la fois par la culture personnelle, et celle de la structure que l’on représente qui oblige à une certaine loyauté. Qu’est-ce qu’un marais salant, après tout ? Quelle est votre définition de la trame verte ? De la bleue ! ? Et après tout, une bonne connexion, qu’est-ce que c’est ? Tant qu’il n’y a pas de définition communément acceptée des mots qui seront discutés, aucun débat objectif n’est possible, car autrement chacun y va de son appréhension des choses, c’est-à-dire de sa vision, fermée, clivante, du sujet.
En particulier à propos de la biodiversité qui est affligée d’une inculture massive, ce qui laisse le terrain libre à toute notre part émotive et facilite les choses pour les professionnels de la communication. Laquelle apparaît clairement lorsqu’on repose la question posée : « comment connecter des marais salants à une trame verte et bleue ? ». Répondre en accusant telle administration de tout bloquer, que les paludiers n’ont pas à se préoccuper de cela ou bien que les marais salants devraient être considérés comme des réserves d’oiseaux ne fait pas avancer le débat, car cela permet juste de parler de soi. Le débat en est figé entre féodalités, et rien n’avance, ce qui est souvent le but recherché de tous les lobbies. Mais la réussite de bien des TVB (trame verte et bleue) et SRCE (Schéma régional de cohérence écologique) démontre que l’on peut arriver, même en France, à des compromis de qualité qui ne sont pas des compromissions.
Cela éveille des idées, car la réussite est liée à une bonne formation préalable, réclamée par maints acteurs des territoires. Les élus membres des comités de bassin et autres commissions locales de l’eau la demandent, afin d’être certains de parler le même langage que les professionnels de l’irrigation ou de l’épuration qui maîtrisent mieux qu’eux la technique et l’entregent d'un sujet, l'eau, devenu d'une effroyable complexité. En vérité, parler de biodiversité remet en cause l’exercice même de la démocratie dite « participative » : à quoi cela sert de consulter des citoyens si on ne les a pas au préalable formés à minima sur les tenants et les aboutissants du sujet qui sera soumis à leur intelligence ?

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La biodiversité est dans l’assiette

Une bonne formation qui devrait se faire à du terrain.
Voulez-vous rendre palpable l’intérêt des marais bretons ? Celui d’un circuit court ? D’une race rustique ? De tout à la fois ? Allez voir les paysans nouveaux qui se portent bien entre Notre-Dame-de-Monts et Bouin, au nord de l’île de Noirmoutier. Là-bas les marais côtiers ont des airs d’Estremadure : dans les herbes, les troupeaux de vaches sont chacun gardé par leur taureau. La seule différence avec l’Espagne est le calme des animaux. Ce sont des maraîchines, car c’est une race rustique, adaptée aux marais, qui ne mange que de l’herbe sur pied et puis du foin, qui vêle sans avoir besoin de vétérinaire et se passe d’antibiotiques. En plus, sa viande se vend bien dans les boucheries du coin. Les bouses sont exportées sur des champs de céréales qui donnent çà et là des bières brassées localement. Voilà une sorte d’idéal qu’ont découvert d’anciens pêcheurs et d’ex-cadres de grandes associations de protection de la nature. Nouveaux agriculteurs, ils sont venus à la terre par envie de faire autre chose ou pour mettre en pratique ce qui sortait avant de leur moulin à prières écologistes. Quelle que soit leur motivation, ils entretiennent de fait un milieu naturel qui est la seule protection du littoral contre les coups de mer. La biodiversité sauvage entretenue par la biodiversité domestiquée, par des paysans qui, de fait, année après année, installations après installations, ont établi une sorte de réserve naturelle qui est en plus à l’origine d’un circuit court.
Car on l’oublie souvent, la meilleure façon de parler de biodiversité, d’en faire comprendre l’absolue nécessité, c’est encore de la manger. Enfin… de saisir que ce que l’on mange vient de ce que l’on voit : un paysage. Que ce que l’on achète est un message envoyé à ceux et celles qui produisent. En achetant un tournedos de maraîchine, en buvant une bière du marais, on entretient un milieu fragile, une race rustique et les revenus d’agriculteurs audacieux.
En favorisant dans les appels d’offres des cantines scolaires une agriculture de proximité qui s’éloigne du tout pesticide-engrais-labours, et se rapproche du sol, de l’eau et des arbres, on lui permet d’émerger un peu mieux. Manger, c’est voter, les deux derniers candidats à la Primaire de la Droite ne s’y sont pas trompés, qui proposaient dans leurs programmes des quotas de bio dans les cantines ou la transformation des tickets restaurants en tickets circuits courts. Les politiques n’ont souvent de conviction que celle d’être dans le sens du vent dominant. Lequel a tout récemment poussé jusqu’au Parlement un amendement qui avait été rejeté par le Sénat : celui de la députée de Dordogne Brigitte Allain, déposé dans le cadre du projet de loi Égalité et Citoyenneté, qui impose à tous les restaurants collectifs de proposer 40 % de produits dits "durables" (de saison, de qualité, issus de circuits courts) dont 20 % de produits bio. Des produits issus d’itinéraires de culture et d’élevage connus en général pour ne pas trop abîmer sols, eau et paysages agricoles. Des fruits, des légumes et de la viande qui, parce qu’ils sont affichés comme locaux, remettent miraculeusement les pieds du consommateur sur terre : en mangeant ce qui n’est pas loin, un lien naît entre l’assiette et le pré, et l’on se sent un peu responsable de ce qui s’y passe, comme si l’on faisait partie désormais du paysage qu’auparavant on se contentait de regarder.
Allons plus loin : quand fera-t-on à nouveau des cours de cuisine à l’école et au collège ? À partir de ces mêmes produits locaux, correctement conduits ? Pourquoi l’école ne fait pas plus souvent de visites de fermes, de marchés, de criées ? Parler de biodiversité, c’est évoquer notre responsabilité vis-à-vis de la beauté que nous avons façonnée, laquelle a la couleur de l’étalage, l’odeur du fumier et le goût de ce que l’on prépare. L’époque est au retour au réel, alors reconnectons-nous par nos sens.


Une histoire de bon sens

Mangeons, donc, puis marchons, pour digérer. Faire défiler le paysage au rythme de ses pas, c’est retrouver ses yeux, ses oreilles, sa peau et son nez. C’est respirer le paysage et le sentir dans ses cuisses. Si en plus on a dans le ventre des mets qu’il a produits, on en digère les principes actifs. On ressent alors notre responsabilité de consommateur dans la fin de l’érosion de la biodiversité. Dans une société de marché, le client est roi, alors exerçons notre pouvoir. Mais dans une société de droit, le marché est encadré par des règles, édictées par des élus. L’électeur-consommateur ne peut tout, l’élu doit lui montrer l’exemple en incarnant l’air du temps, au sein de collectivités à qui l’État, enfin confère de réelles compétences, financées, dans toutes les matières de l’aménagement du territoire. Dont la biodiversité. Par les sols, dont tout vient. Dans les programmes des deux derniers candidats à la Primaire, on trouve la réduction de l’artificialisation et la priorité de l’agriculture sur l’usage des sols. On déniche aussi une remise en état des rivières ou une priorité nationale donnée à la préservation des zones humides. On a aussi une dualité agricole, entre un monde voué à la productivité et un autre, paysan, familial, dévolu aux circuits courts. Un entre-deux révélateur d’une société qui se verdit lentement.
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Quarante-quatrième infolettre : le si difficile début de dialogue entre science et politique…

Politiques, scientifiques : en finir avec l’impossible dialogue

En octobre s’est tenue la 3e édition des rencontres annuelles entre le GIEC et son équivalent pour la biodiversité, l'IPBES. Organisées à la Maison des Océans de Paris par la Fondation pour la Recherche sur la Biodiversité (FRB) et l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri), ces troisièmes journées ont exploré un thème très particulier : les relations, ou plutôt l’absence de relations entre le Politique et le Scientifique (titre officiel des débats : « Comment les rapports scientifiques peuvent-ils aider à stopper l'érosion de la biodiversité et lutter contre le changement climatique ? »). En France, chacun reste dans son donjon, les premiers reprochant aux seconds leurs discours incompréhensibles, les seconds se réfugiant derrière le très commode « nous, on cherche, on n’a pas à intervenir dans les débats ». Ces positions ne sont plus tenables, tant les problèmes d’environnement sont devenus complexes et leurs résolutions une affaire très politique. Aujourd’hui, la science doit proposer des solutions. Comment faire ? Lisez…



La France est la cinquième puissance du monde, elle est un des rares pays capables de mettre à flot des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, objet le plus complexe jamais créé par l’homme. Et ce, sans que chercheurs et politiques n’aient un dialogue riche. Voilà un grand mystère. En France, la vérité est que les choix scientifiques et techniques se font alors que chercheurs et universitaires ne sont jamais vraiment consultés. C’est un fait ministres, députés et sénateurs ne décident qu’après avoir écouté moult lobbies, et le monde des Grandes écoles qui peuple la haute administration. Problème, la science n’est pas, comme aux États-Unis, un lobby. « Je suis content, car c’est une des premières fois que je vois des scientifiques », me disait une fois un sénateur breton lors de la journée mondiale des sols qui avait réuni il y a deux ans chercheurs et élus à l’Assemblée… Constat d’autant plus désarmant qu’en général, les chercheurs eux-mêmes ne savent ou ne veulent pas sortir de leurs laboratoires. Ils ont du mal à communiquer sur leurs travaux, laissant donc à des « experts » le soin d’en faire ce qu’ils veulent. Ils ne vont pas jusqu’au bout de leurs raisonnements, alors même que les politiques le leur demandent quand ils sentent que leurs résultats impliquent des conséquences sur la vie quotidienne. Décrire, oui, agir, non. Sur les sols, les nanotechnologies ou les OGM, les exemples sont nombreux. Les scientifiques préfèrent rester derrière la douce protection d’une neutralité bien pratique, pour se plaindre ensuite de n’être jamais écoutés. Ils ne veulent pas se constituer en un lobby véritable, apte à représenter la Raison que la France a inventé au XVIIIe siècle, alors même que la Croyance revient en force dans tous les domaines, et que la complexité des problématiques environnementales nécessite une approche plus subtile que celle du formalisme intellectuel de l’ingénieur.

 

Comme l’a fort bien résumé Sébastien Treyer en ouverture de ces Journées FRB consacrées 

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à ce sujet, « la science doit passer de l’alerte aux solutions ». Pour le directeur des programmes à l’Iddri, cela change le rôle et le statut des chercheurs, « c’est un changement épistémologique et normatif ». Une évolution considérable, car en matière de climat et de biodiversité, « nous sommes passés du temps de la description des problèmes à celui de leur résolution ». Et Jean-François Silvain, président de la FRB de préciser : « au-delà de l’identification des solutions, les scientifiques devraient être sollicités par les décideurs pour accompagner leur mise en œuvre et évaluer leur efficacité ». Indispensable pour savoir si l’on va dans le bon sens, et si peu appliqué. C’est pour parler de tout cela que se sont tenues toute cette journée du 13 octobre, à la Maison des Océans de Paris, les Journées FRB, coorganisées par la Fondation pour la Recherche sur la Biodiversité (FRB) et l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri). Les deux organismes se sont associés pour la première fois cette année, la FRB accompagnant la réflexion sur les travaux de l’IPBES pour la prise de décision au niveau national et l’Iddri amenant son expérience d’analyse de la gouvernance environnementale mondiale.

(© FRB)



De la difficulté de faire aussi bien que le Giec…


Cette évolution nécessaire est en cours avec le Giec. Affaire de scientifiques, le Giec a fini par devenir une affaire politique à mesure que l’évidence du risque envahissait les cerveaux des élus du monde entier. « On a perdu vingt ans », déplore Catherine Aubertin, économiste à l’IRD « parce qu’on a résumé le changement climatique à une accumulation de carbone à se partager, ce qui a fait fuir longtemps la société civile ». La catastrophe de la COP 15 de Copenhague en 2009 n’en a en fait pas été une, au contraire, car c’est dans la capitale danoise que les politiques ont, pour la première fois, repris le dossier, pour ne plus le redonner aux seuls chercheurs. « Maintenant que depuis la COP 21 de Paris les États doivent publier des comptabilités nationales, le climat est véritablement devenu une affaire politique », et les chercheurs se doivent de trouver des solutions. Reconnue dans son rôle de décrire et d’alerter, la science est pourtant laissée de côté à propos de la biodiversité. Cela ne laisse pas d’intriguer la directrice de l’Iddri, Teresa Ribera : « Pourquoi le Giec a-t-il réussi à alerter sur le climat alors que les experts en biodiversité n’y arrivent pas, bien que le problème soit beaucoup plus tangible ? » Sans doute, suggère Brice Lalonde, ancien ministre de l’environnement, parce que le Giec a pu résumer son œuvre par des chiffres, des courbes, des objectifs clairs (le fameux + 2 °C), des rapports spéciaux (agriculture), des ateliers (avec la FAO par exemple) et des méthodologies standardisées, qui ont su trouver leur chemin dans l’inconscient collectif par une communication efficace, assurée par des médiateurs devenus célèbres tels que Jean Jouzel.
Le succès du Giec, c’est aussi qu’il a réussi à séparer la part humaine de la variabilité naturelle dans le forçage climatique. En matière de biodiversité où, comme le rappelle Wolfgang Cramer, géographe, directeur de recherche au CNRS, « 
c’est la science de l’observation qui amène des réponses », évaluer la responsabilité de notre espèce dans l’érosion constatée est plus difficile : « le problème de la modélisation des écosystèmes, c’est qu’il y a une grande variabilité naturelle du vivant. Il est donc important d’observer les seuils de rupture, au-delà de l’analyse statistique qui sert à modéliser les impacts du climat sur la biodiversité et les rétroactions ». Qui plus est, rappelle Mme Ribera, « pour la biodiversité, la recherche est restée très longtemps naturaliste, portant sur la conservation, laissant les sociétés hors de ces questions ». Dans un pays aussi peu naturaliste que le nôtre, où l’écologie officielle n’est présentée que sous l’aspect des sciences naturalistes, avec un vieux fond judéo-chrétien de catastrophisme, la biodiversité en tant que science est demeurée dans les laboratoires, inaudible et invisible, sans s’ouvrir sur les autres disciplines du savoir. « Or, on a besoin des sciences sociales et des régulateurs - le droit - pour entraîner l’adoption de mesures, critiquer celles qui fonctionnent ou non » (Teresa Ribera). C’est un rôle clé mais peu connu de la recherche.


Le politique écoute la science, quand ça l’arrange

« Il ne faut quand même pas oublier que, malgré tout, la science influence la politique comme on peut l’observer par exemple avec les dates d’ouverture de chasse aux oiseaux migrateurs qui sont différenciées selon les espèces, ou l’identification des ZNIEFF (zones naturelles d’intérêt écologique, faunistique et floristique) », nous rassure Guillaume Sainteny, du Conseil scientifique de la FRB. Certes, mais en la matière, il est bon de rappeler que la Directive Oiseaux a été adoptée en 1979, tandis que la Directive Habitats ne l’a été qu’en 1992. Pourquoi ? parce que le lobby oiseaux est autrement plus puissant et influent que n’importe quelle autre structure naturaliste. En France, à part la LPO, quelle association de protection de la nature est-elle connue de tous les décideurs ? « Après, il faut reconnaître que les scientifiques n’ont été impliqués qu’au moment d’établir les listes d’espèces à protéger. En ce qui concerne les menaces, notamment le changement d’usage des terres, leurs avis ne sont pas communiqués, à la différence des problèmes liés au climat qui font l’objet de nombreuses communications ». Bref, tant qu’on peut quantifier, dénombrer et donc, présenter des chiffres simples, les « biodiversitaires » sont écoutables, autrement, ils sont inaudibles.
Et invisibles, car la recherche en matière de biodiversité se fait sur un temps long et multifactoriel ; alors que la politique se fait avec des idées simplistes sur un temps court. Preuve en est, dès lors qu’il y a une controverse, c’est-à-dire une discussion entre chercheurs, consubstantielle de la prudence qui guide la fabrique du savoir scientifique, les élus en prennent prétexte pour dire qu’ils ne peuvent pas décider, vu que les chercheurs ne sont pas d’accord entre eux… Une technique qui a un temps fonctionné à propos du changement climatique. En outre, rappelle Guillaume Sainteny, « 
il y a un problème fonctionnel il n’y a pas de lien fort entre les instances de recherche et les organes de dialogue entre science et politique que sont par exemple le Conseil National de la Protection de la Nature. Celui-ci étant par ailleurs fort peu visible, les chercheurs qui ont besoin de l’être, de par leur obligation de publier, ne s’investissent pas dedans ». Un cercle vicieux. Ajoutons qu’il n’existe pas d’instance capable de s’opposer aux décisions dommageables pour la biodiversité.
L’Agence nationale sur la biodiversité en sera-t-elle une ? Elle n’a pas vocation à s’opposer, juste à fédérer. En principe. « 
Rendez-vous dans 20 à 30 ans pour juger de son efficacité », résume Guillaume Sainteny. « Si tant est qu’on évalue. Car le problème, en France, c’est qu’on ne prend pas en compte l’évaluation des politiques publiques. On fait une étude pilote pour 3 territoires pour la mise en œuvre d’une mesure, mais on généralise la loi avant que les 3 études pilotes aient fourni leurs résultats démontrant l’efficacité ou non de la mesure. On fait aussi peu d’évaluations d’impact environnemental des projets de lois… »
La France est un état fort, centralisé, moins ouvert que d’autres à la société civile, et qui s’évalue lui-même. Et encore, sur les moyens mis en œuvre, pas sur les résultats réels. Des évaluations mal faites, trop rares, et qui, de toutes les façons, ne servent pas à grand chose, vu qu’on n’en tient pas assez compte. J’ajoute que la France de la Ve République est dirigée par des hauts fonctionnaires et des ingénieurs et pas, contrairement aux autres pays, par des universitaires. La pensée n’est pas la même. « 
Il ne faut pas oublier non plus qu’il n’y a pas chez, nous, la tradition de séparation des pouvoirs des pays anglo-saxons », ajoute Lucien Chabasson, conseiller auprès de la direction de l’Iddri. Enfin, souligne Guillaume Sainteny, l’écologie est mal médiatisée, recluse qu’elle est dans la case nature & catastrophe, bien commode pour ne rien dire dans une hiérarchie de l’information qui place la politique au sommet. « Il y a pénurie de vulgarisateurs pour montrer que la biodiversité ce n’est ni emmerdant, ni un frein à l’économie ». Guillaume Sainteny prêche devant un convaincu…

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© Claire Bléry/ FRB


Chercheur, investis-toi !

« En ce qui me concerne, c’est parce que j’ai eu la volonté d’y consacrer du temps et de répondre aux demandes des politiques que j’ai eu le sentiment d’être écouté », raconte le jeune retraité Jean Jouzel, qu’on ne présente plus. Ayant participé à toutes les COP, s’étant mis à la disposition de tous les politiques, avec qui il a pu parfois établir et maintenir des contacts personnels étroits, le glaciologue est devenu l’interlocuteur évident des décideurs en matière de changement climatique. Ce qui prend du temps, on l’aura compris. D’autant que Jean Jouzel participe aussi aux débats du CESE (Conseil économique, social et environnemental) « J’accompagne ainsi le processus législatif en étant co-rapporteur de certains avis, dont le dernier concerne… le dialogue science-société ! ». Disponibilité, temps passé, relations avec les politiques, implication dans les débats, Jean Jouzel insiste sur l’esprit de groupe, pour ne pas dire lobby « Le gouvernement Hollande a pu organiser la COP 21 et en faire un succès car la France a montré à la communauté internationale qu’elle avait une communauté scientifique forte et mobilisée sur les questions climatiques. » À bon entendeur…
Une relation étroite entre science et politique peut en effet avoir des résultats, comme le rappelle Lucien Chabasson : «
dans le Parc National de Port-Cros, le président du Conseil scientifique a transformé le parc en terrain d’observation des herbiers, a établi une liste des espèces protégées, et le tout à conduit à l’achoppement du projet de port de plaisance, achoppement qui était souhaité par les politiques également. Une relation étroite entre science et politique a donc permis d’atteindre leurs objectifs respectifs. » Une exception qui confirme tout de même la règle la science a le prestige qui permet aux politiques de justifier des décisions qu’ils n’osent pas prendre seuls, et leur permet de s’opposer aux ONG considérées en général par les médias comme étant les chevaliers du bien. Mais cela n’est vérifié que lorsque des politiques ont un intérêt à convoquer la science, « alors que les échanges ne peuvent être ponctuels et doivent s’envisager sur le très long terme », assène Paul Leadley, professeur à l’Université Paris-Sud.


La « science des solutions », si elle est contrôlée… par la Science

Sur le sujet des scénarios de la biodiversité, « la communauté scientifique est prête à commencer le travail malgré l’absence de financements, car elle est assez mûre sur les scénarios climat pour les ouvrir et prendre en compte d’autres facteurs », se réjouit Paul Leadley. Il est vrai, à la demande des États membres de l’IPBES qui poussent les scientifiques à interagir avec le Giec pour avoir des scénarios qui combinent enjeux climatiques et biodiversité, et, bien entendu, ne pas dupliquer les financements. Comment ? En utilisant les modèles déjà créés par les collègues climatologues, qui ont montré leur efficacité, ne serait-ce qu’en légitimant la science vis-à-vis des élus. « En 10 ans, tout a changé. Nous disposons désormais d’outils de modélisation puissants. Et aujourd’hui, tout pousse vers une évaluation multicritère des scénarios nous avons maintenant les objectifs de développement durable (ODD) et des objectifs clairs de politiques publiques, par exemple les objectifs d’Aichi, qui sont plus faciles à injecter dans des scénarios qui se focalisaient jusqu’alors uniquement sur le climat. »
Le hic étant que la recherche sur le climat n’aborde le problème que sur le long terme, alors que les solutions se trouvent, elles, dans le court terme.
Cette «
 science des solutions » qui émerge et est tant demandée par les politiques n’existe donc pas encore. « Moi, cette expression ne me plaît pas », râle Franck Lecocq, directeur du Cired et professeur d’économie à AgroParisTech « car elle laisse entendre que les sciences viennent de découvrir qu’il faut faire de la recherche appliquée, alors que c’est le cas depuis longtemps ! ». Pour que les choses avancent, il faudrait que les États alignent leur programmation scientifique sur les lacunes identifiées par le Giec et l’IPBES, de façon à ce que la fabrique de la connaissance puisse informer les décideurs en temps utile. Mais voilà, les chercheurs doivent publier dans des revues pour bâtir leur légitimité, ce qui ne les rapproche pas forcément des décideurs. En tout cas, des décideurs nationaux. « Il est du coup peut-être plus facile d’influencer la décision au niveau international, qui s’inscrit dans un pas de temps supérieur ». Alors qu’il faudrait du court terme pour trouver des solutions. On n’en sort pas.
« 
La science n’est pas un manuel de solutions, attention », nous rappelle Catherine Aubertin. « Et dire qu’il faut rester en dessous de 2 °C, soit laisser 80 % des fossiles dans le sol, ce n’est pas une solution, mais une fiction, car tout le monde sait qu’on n’y arrivera pas ». Aller chercher les savoirs locaux, pour les étudier, et les catégoriser, fait partie… des solutions. Dans l’hypothèse où on ne considère pas ces savoirs locaux comme forcément meilleurs, dans l’ambiance actuelle qui porte à déifier la nature et glorifier les peuples « premiers », mais à les considérer pour ce qu’ils sont, d’abord des représentations différentes, nouvelles, de la biodiversité. Sinon, on risque les procès en sorcellerie comme l’IRD en a subi à propos d’une prétendue biopiraterie. « Les chercheurs ont une véritable responsabilité lors de l’accompagnement des décideurs. Ils sont à l’origine de ce qui a découlé de la COP 21, du Protocole de Nagoya ou encore de la législation sur les OGM. Mais il leur faut rester vigilant, en s’investissant par exemple dans de nouveaux modes d’interaction avec la société, comme l’IPBES ».


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© Alexandre Magnan



Se sortir du cadre rassurant de la publi

L’UNCDD en est une autre, signale Jean-Luc Chotte, directeur de recherches à l’IRD. Dotée d’une « Science policy interface » (SPI), à laquelle 20 scientifiques participent, en compagnie de décideurs, la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification produit des « Policy briefs » qui résument l’état de l’art pour les politiques. À la mode Giec, donc. « L’objet de la SPI est le suivant mobiliser le savoir scientifique en réunissant des chercheurs reconnus, avec des représentants des parties des différentes régions, et, de là, se saisir des grands dossiers, faire des analyses de la littérature, puis transmettre ces grands dossiers aux décideurs, sous une forme compréhensible ». En n’omettant jamais de faire mention de l’incertitude, qui est le fondement de la science, « mais après, ça nous échappe, on ne sait jamais ce qu’ils en font ». La convention sur la désertification permet d’agréger des données éparses de façon à trouver les meilleurs chemins permettant d’atteindre les Objectifs du développement durable (ODD), et les meilleurs indicateurs pour évaluer leur mise en œuvre. « Mais cela ne peut marcher qu’à deux conditions d’abord que le cadre du dialogue entre science et politique soit bien établi, ensuite que cet engagement des chercheurs soit reconnu dans leurs carrières ». On en est loin ! Même si le lancement à l’emporte-pièce du programme 4p1000 par Stéphane Le Foll a été un succès grâce à la mobilisation ultrarapide des chercheurs, reconnue par leurs institutions respectives. En moins de deux mois ils se sont réunis pour établir la base scientifique de l’idée dont le succès médiatique, lié à une expression simple, 4 pour 1000, a largement contribué à faire entrer l’agriculture dans la COP 21 comme un atténuateur du changement climatique, et, de là, dans la tête des politiques.
Mais un tel succès est rare, sinon il ne serait pas un succès. Derrière cette tautologie, il y a le constat de la grande difficulté qu’ont les chercheurs à sortir de leur carcan académique. Difficulté à vulgariser, difficulté, quand ils y parviennent, à être reconnus, la reconnaissance des pairs et des instances étant basée sur la publication à comité de lecture. « 
Pourtant, c’est une tâche bien plus complexe », reconnaît Alexandre Magnan, chercheur à l’Iddri. Lequel est à l’origine de l’initiative Oceans 2015 qui a tenté, l’an passé, de faire parler des océans dont il ne devait pas être question lors de la Cop21. Groupe d’experts, Policy briefs, vidéos sur Youtube, publications dans diverses revues, dont Science, bien connue des décideurs, l’idée était de donner à voir l’impact sur les océans des décisions prises lors de la COP 21. « On a participé à la décision, mais de là à dire qu’on l’a influencée ! ». Avec le recul, et la frustration sans doute un peu, l’initiative a néanmoins permis à M. Magnan d’établir la liste des cinq ingrédients indispensables à un bon dialogue entre science et politique la science doit tout le temps demeurer crédible ; elle doit être réactive ; et didactique - sortir des éléments mobilisables dans un discours politique ; elle doit penser à des outils d’interface systématiques tels que les Policy briefs ; et les chercheurs doivent s’engager au-delà du cercle rassurant des publications et des colloques où ils ne peuvent toucher les décideurs. Mais on en revient toujours à la même chose : « cet au-delà n’est pas reconnu, ou si peu, par les institutions de recherche ! »



Parler, mais à qui ! ?

Ceci explique en partie pourquoi les chercheurs sont peu consultés par le CESE. La troisième assemblée de la République, comme le Conseil économique, social et environnemental se définit lui-même, auditionne qui elle veut, et pour cela, sélectionne ses experts en fonction de leur caractère incontournable, et des recommandations qu’on lui fait. Le bouche-à-oreille, plus ou moins objectif, le doigt mouillé qui vise in fine à établir des faits, en écartant « les experts, les idéologues, les discours grinçants ou agressifs, les lignes de fractures et les choses clivantes, bref l’émotionnel », sans tomber dans le consensuel, qui est le plus petit dénominateur commun du compromis, précise Cécile Claveirole. On la croit sur parole. « La difficulté c’est vraiment de trouver les bons contacts. Je crois beaucoup à la pelote qu’on déroule de fil en aiguille, par effet domino, on en arrive à les trouver. Il faut donc du réseau, des relations. Et ensuite, seconde difficulté, il faut être capable de digérer des textes de chercheurs, souvent en anglais. » Une difficulté soulevée par les élus qui veulent se tenir au courant, comme le sénateur Jérôme Bignon, rapporteur de la loi sur la biodiversité. La gageure du CESE c’est d’ensuite faire comprendre quelque chose à ses membres qui ne sont pas dans la partie. Cécile Claveirole, qui a été co-rapporteur du rapport sur les sols, sujet pourtant consensuel a priori, l’a constaté : « il manque un peu ce pot commun de connaissances. Il faut faire un boulot d’acculturation en interne, de façon à être sûr que les membres du CESE comprennent ce qu’il y a dans le rapport ». Un vrai problème souvent soulevé lors de cette journée, et par beaucoup d’autres colloques auxquels j’ai participé dans n'importe quelle réunion, atelier, instance, il manque au milieu de la table un vocabulaire commun, débarrassé des affects, de la vision qu'en a chacun, dans lequel tous pourraient piocher. Ce manque explique en grande partie les incompréhensions, les lenteurs et toutes ces réunions qui tournent en rond, au grand bénéfice de ceux et celles qui aiment que les choses tournent en rond.

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© Claire Bléry/ FRB


Définir un vocabulaire commun

Au milieu de la journée, Audrey Coreau, chargée d’enseignement à AgroParisTech, nous a rafraîchi. « Les chercheurs ont peut-être perdu l’habitude d’interagir avec la société, en raison d’une vision peut-être un peu naïve que les connaissances produites influenceront d’elles-mêmes les politiques et les comportements. La perception d’amener le Savoir est encore très présente, avec la vision d’une science neutre, qui ne porte pas d’enjeux. » Une vue effectivement très naïve, un peu lâche, d’une science qui, nécessairement, va vers l’action, et porte le bien. Lequel est médiatiquement porté aujourd’hui par les ONG que les politiques ne peuvent pas, du coup, ne pas écouter. Comment donc doivent se placer les chercheurs entre ces deux parties ? Un exemple in situ, in vivo, peut être trouvé dans le groupement d’intérêt public (GIP) Seine-aval.
Audrey Coreau le connaît bien «
C’est un cas d’école, car il ne fonctionne pas ». Tout le monde autour de la table, dans cet organisme par essence à l’interface entre tous les acteurs et usagers du fleuve, dont les politiques et les scientifiques, est d’accord avec l’objectif de restaurer les milieux, et pourtant, en dépit des immenses connaissances accumulées, seule la restauration de la qualité de l’eau a réellement progressé. Pour les milieux naturels, on attend encore. « L’interface ne fonctionne donc pas, et la production scientifique entretient presque l’inaction. Il semble en effet y avoir une différence entre ce que les décideurs demandent (apparemment, la restauration de la Seine), et ce qu’ils veulent vraiment. » Un problème de vocabulaire ? D’appréhension différente d’un enjeu commun ? Bref, chacun verrait midi à sa porte ? Sans doute. En tout cas, pour Audrey Coreau, c’est la démonstration que le levier de la connaissance (dire) n’est pas suffisant il faut aux chercheurs agir également sur le levier politique (influencer) et le levier organisationnel (mettre en œuvre). Comment ? En investissant aussi le champ des associations, de la société civile et des structures chargées de l’action.
« 
Les chercheurs ne doivent jamais oublier qu’ils sont indiscutables, pour les politiques, contrairement aux ONG. Alors, sans doute doivent-ils rester neutres, car neutralité rime avec crédibilité pour leurs interlocuteurs ». Investir associations et instances publiques pour appuyer sur les leviers tout en restant neutre, voilà une injonction bien contradictoire. Car s’ils demeurent neutres, devant les politiques, ce sont les associations qui agiront. Alors mêmes qu’elles sont, à l’image de la société civile, un peu moins consultées dans les tables rondes. De fait, les chercheurs ont pris en partie la place de ces dernières et ainsi, représentent en partie la société civile. Comment conjuguer prise de position et neutralité, alors ? « En adaptant son rôle selon le contexte social et politique », conseille Audrey Coreau. On en revient in fine au besoin d’un vocabulaire commun, expurgé des affects de chacun. Si, autour d’une table, chercheurs et politiques explicitaient dès le départ leurs visions propres des choses, les valeurs qu’ils attachent à un débat, un objectif, une action, une connaissance, peut-être les discussions s’engageraient-elles mieux parce que le degré de subjectivité de chacun serait connu de tous, et la neutralité des faits n’en serait plus entachée.


Des solutions d’abord concrètes, applicables

Brice Lalonde n’est pas loin d’être d’accord lorsqu’il cite l’exemple du premier rapport de l’IPBES consacré à la pollinisation. « C’était le point d’entrée le plus facile pour parler de biodiversité, car les abeilles, ça parle à tout le monde. Mais quelle solution a été proposée ? Rien de moins qu’une révolution agricole ! Et l’on retombe alors dans un message diffus, là où les politiques demandent du concret ». Créer des initiatives simples, très circonscrites, une par problème, voilà une façon de se faire - mieux - entendre.
En n’oubliant pas non plus le monde de l’entreprise, souvent plus réactif et efficace que les politiques dans leurs décisions, et très demandeurs de connaissance. Sylvie Bénard, directrice environnement du groupe LVMH et membre du Conseil d’administration de la Fondation pour la Recherche sur la Biodiversité, n’a pas dit le contraire. Tout en déplorant l’attitude de ses confrères «
nous, tous nos produits viennent de la nature, et sont impactés par le changement climatique. Où et comment fera-t-on du champagne en 2050 ? Pour autant, on se sent bien seuls il n’y a pas assez d’industriels à la Fondation pour la Rercherche sur la Biodiversité ». Et, en convient Mme Bénard, il n’y a pas non plus de minimum de formation des ingénieurs dans les grandes écoles. De formation et - décidément ! - de vocabulaire commun  : « Il aura fallu trois ans environ pour que le comité stratégique de la FRB, dont fait partie LVMH, et les scientifiques, apprennent à parler ensemble. Apprendre la culture de l’autre, les mots de l’autre, se comprendre. Mais depuis, cela fonctionne, on a trouvé les passerelles de langage ». Qui ont pu finalement relier des expressions aussi différentes que « réduire l’impact environnemental » et « améliorer l’image de la marque ».
Le manque de culture de la biodiversité dans le monde de l’entreprise, de formation au sein des Grandes écoles, s’atténuera peut-être avec le temps, les générations nouvelles, plus concernées. Le besoin de connaissances s’en fera dès lors plus grand encore. « 
Au niveau opérationnel, l’entreprise a besoin de la recherche en biodiversité sur le court terme, par exemple pour protéger l’abeille noire d’Ouessant qui est utilisée par Guerlain. Sur le long terme, elle a besoin de scénarios et de modèles pour planifier la disponibilité des ressources. » Mais quelles informations ? Des chiffres ? Oui ! Mais on ne peut pas tout résumer à des chiffres, ni une espèce, ni un écosystème. Le signal prix est important pour parler de biodiversité à tous les publics, aux ingénieurs par exemple, mais il n’est pas une valeur absolue car les capitaux ne se substituent pas ce n’est pas parce qu’un service rendu (évalué) par une fleur vaut autant que celui rendu (estimé) par un process industriel que les deux se valent ! Selon Mme Bénard, une entreprise a justement et avant tout besoin de connaître l’impact de ses process sur la nature. « Pas une analyse de cycle de vie, non, mais un bilan nature ». On en est encore loin.
« 
Dommage, car avec un réel engagement des entreprises, on arrive à des mesures qui, loin d’être cosmétiques, participent réellement à l’aménagement et à la gestion du territoire en faveur de la biodiversité », comme les carriers et cimentiers l’ont fait pour les hyménoptères dans le nord de la France, se réjouit Jean-David Abel, le Monsieur biodiversité de France Nature Environnement. Lequel rappelle qu’il n’y a pas que la science de laboratoire qui produit de l’information les associations, aussi. En particulier les associations naturalistes qui glanent chaque jour de l’année des observations, des dénombrements, qui permettent de supposer des tendances. Un boulot de terrain que souvent les chercheurs ne peuvent assurer, faute de crédits et de permission donnée par les instances scientifiques. Le terrain se perd, aussi bien dans la recherche que le journalisme. Ces inventaires qu’assurent les naturalistes associatifs sont le bon gras de la science participative. « C’est quand nos données sont utilisées par des chercheurs que nous sommes renforcés, vis-à-vis des politiques. La légitimation par la publi est considérable ! » Pour le reste, hormis l’incontestable implication de la population, des enfants, en particulier, la science participative n’est pas très robuste.

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© Laure Ledoux




La science des associations peut faire la loi

Cela dit, on peut se demander à quoi cela sert à écouter Jean-David Abel et beaucoup d’autres, qui déplorent la régression du politique par rapport à notre époque qui voit les données et les connaissances s’accumuler. « Les politiques ont deux défauts ils voient la biodiversité de façon photographique, émotive, pas de façon systémique, notamment dans les discussions sur les aménagements. Du coup, on n’avance pas. Or, moins on avance, plus les politiques ajoutent de la réglementation. Pourtant, on n’accompagne pas l’évolution de la société de cette façon. » Serait-ce une critique de la loi sur la biodiversité ? Très circonspect, M. Abel craint de n’avoir avec elle qu’une victoire de papier, une loi de plus alors que les réglementations actuelles ont déjà du mal à être appliquées.
N’est-ce pas, Anne-Marie Ducroux ? La présidente de l’ANPCEN (Association nationale pour la protection du ciel et de l’environnement nocturnes), membre du CESE, a réussi l'exploit de faire entrer la protection du ciel nocturne dans la loi… « 
Au début, on était marginalisés. On a fini par réunir des scientifiques, pour faire un travail de médiation qui a abouti in fine à faire entrer cinq articles dans la loi », se réjouit-elle. On lui avait dit « prouvez-nous que », et elle a démontré. Quoi ? Que la lumière des réverbères est néfaste à la biodiversité, qu’elle est une vraie barrière de même qu’une autoroute ou un champ de céréales, et que « les LED, réputées parfaites dans le cadre de la transition énergétique, produisent une lumière très vive, avec des ondes bleues qui sont dérangeantes voire nuisibles pour la biodiversité. » Et la cornée des enfants, soit dit en passant. En l’absence de vision globale, les choix politiques n’avaient porté que sur le seul aspect énergie. Avec les données apportées par l’ANPCEN, la notion de « qualité de la nuit » est arrivée dans le langage des élus. Des données issues de la science participative des associations naturalistes, à partir desquelles le Muséum national d’Histoire naturelle a pu démontrer l’impact très néfaste et des réverbères, et des LED sur des groupes tels que les chauves-souris ou les papillons de nuit. « Comme quoi, il y a un réel intérêt à coopérer pour le monde scientifique avec la société civile. Les scientifiques peuvent utiliser ces données, alors que la fonction publique ne créera jamais autant de postes équivalents nécessaires à leur production ».
Le sénateur de la Somme Jérôme Bignon fut le co-rapporteur de la loi sur la biodiversité, en compagnie de la députée Geneviève Gaillard. Ce qu’il dit des rapports entre élus de la République et scientifiques ne porte pas à la joie. « 
On voit trop peu les chercheurs, c’est vrai. Moi j’en ai vu, et j’en vois, car j’ai la culture scientifique, je lis beaucoup, j’organise des déjeuners pour en savoir plus. Mais ce n’est pas suffisant », avoue l’élu qui aimerait, devinez quoi, de la formation ! Il faut « déniaiser » les élus, dit-il, leur donner le minimum de culture générale de façon à ce qu’ils soient moins émotifs et moins partisans. Car outre le rapport classique droite-gauche, chaque débat environnemental convoque presque tous les ministères ce qui, dès lors, nécessite des arbitrages le plus souvent en faveur des ministères les plus puissants. « Lors du débat sur la taxation de l’huile de palme, par exemple, on n’était pas dans un débat rationnel et scientifique les arbitrages à prendre en compte furent ceux du ministère du budget, des affaires étrangères… parce que ce qui joua sur l’adoption de la mesure, ce fut le nombre de Rafale que l’on pourrait vendre et le sort du prisonnier français condamné à mort en Indonésie. Pas l’effet prévu de la taxe sur la forêt tropicale ! » Reste à trouver la bonne méthode pour former les élus avant qu’on ne leur demande de se pencher sur de tels arbitrages. Jérôme Bignon opte pour des programmes réguliers de conférences.




Le bon moment, la bonne échelle

Depuis Bruxelles, Laure Ledoux a d’autres préoccupations. « Il manque beaucoup, surtout sur la biodiversité, de présenter les choses de façon synthétique et agrégée, c’est-à-dire aller au-delà de l’illustration à l’échelle locale, pour donner une idée de ce qui se passe au niveau français ou européen ». C’est contre-intuitif, car on ne cesse de dire qu’il faut une modélisation locale afin de convaincre élus et administrés. « Certes, mais ça ne suffit pas de dire que dans la Somme on a fait des choses. Il faut pouvoir défendre la chose au niveau européen. » Et pour cela, le langage économique est souverain ramener la biodiversité aux services qu’elle nous rend, à l’argent qu’elle nous fait gagner ou nous évite de perdre. « On a les méthodes, on sait faire des comptes d’écosystèmes, mais on manque de chercheurs capables de synthétiser, de construire des modèles, une méthodologie commune, d’agréger des données », comme celle par exemple des trames vertes et bleues de tous les pays de l’Union. Produire des cartes biophysiques, c’est simple, des cartes de comptabilité écologique, c’est autre chose. Des cartes qui sont au cœur du projet MAES (Mapping and Assessment of Ecosystem Services), conjointement mené par la Commission et l’Agence européenne de l’environnement, particulièrement parlantes pour celles déjà publiées. Un bon exemple de dialogue compréhensible entre scientifiques et politiques.
« 
Une des clés, c’est que ce dialogue tombe à point nommé. Que les rapports tombent au bon moment pour les décideurs », conclut Sylvie Lemmet, directrice des affaires européennes et internationales du Ministère de l’environnement. Il faut un organe, comme l’IPBES ou le Giec, pour porter le message qui découle d’une accumulation de connaissances. Il faut des années pour l’organiser et le mettre sur pied. Il faut ensuite que ce qu’il dit soit synchrone avec le temps des décideurs, celui des COP, par exemple. La science, c’est finalement, aussi, un peu de marketing, de diplomatie et de communication. Un lobby à créer.


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@Jean-François Sylvain/ FRB

Quarante-troisième infolettre : quelle place aura l'auto demain en Île-de-France ?tantes. Comparativement, la junk food (à base de farine blanche, sucre, sel, huile, sel) est moins bonne pour la santé, mais meilleure pour le climat. » Les indicateurs donnent toujours une vision très restreinte des choses… In fine, selon Me Darmon, les mangeurs particulièrement vertueux qui ont à la fois une bonne alimentation au plan nutritionnel et un impact carbone plus faible, sont ceux « qui ont introduit des changements modérés dans leur alimentation : plus de fruits, de légumes et de féculents, moins de viande, de produits laitiers et d’alcool. » © Fondation Daniel & Nina Carasso Une conclusion corroborée par les dernières actualisations des repères du Plan national nutrition santé et équilibre alimentaire de l’Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail), rendues publiques en décembre 2016 : l’Anses promeut une consommation importante et régulière de légumineuses (lentilles, fèves, pois chiches), elle souligne la nécessité nutritionnelle de privilégier les produits céréaliers complets (pain, pâtes et riz complets) ainsi que la consommation d’huiles végétales riches en acide alphalinolénique (huiles de colza et de noix), des fruits et légumes, évidemment, et, deux fois, par semaine, du poisson. Tout ceci en mangeant moins de 25 g par jour de charcuterie - soit deux tartines de rillettes, et au maximum 500 g de viandes rouges par semaine. La volaille, elle, peut peser ce qu’elle veut dans l’assiette. L’Anses souligne également que la consommation de boissons sucrées, y compris les jus de fruits industriels, doit demeurer inférieure à un verre par jour. Certes. Mais on en revient toujours à la même question : le consommateur sera-t-il convaincu par ces évidences, lui qui doute de tout et a tendance à se replier sur lui-même ? Question qui y est liée, quel serait l'impact sur les filières alimentaires si le consommateur suivait ces recommandations ? Formidable, sans aucun doute ! La société OpenFoodFacts y croit. Un de ses administrateurs, Pierre Slamich, décrit ce site participatif nourri par plus de 4 000 contributeurs. C’est une base de données enrichie de photos de produits du commerce, qui renvoient à leur composition et leurs qualités nutritionnelles, ainsi qu’une note selon le système public Nutriscore - en test actuellement. Pas bête. Mais encore une fois, que fera de ce site, disponible sur smartphone, le consommateur pressé ? Prendra-t-il le temps de regarder son écran au moment où il fera ses courses, et puis, saura-t-il quoi faire de toutes ces informations ? Trop d’informations tuent l’information, cela crée une anxiété, une culpabilité à ne pas comprendre, à ne pas bien faire, à n’être pas capable de résoudre soi-même la quadrature du cercle : bien manger, mieux manger pour moi et le reste du monde. Pour éviter cela, la meilleure stratégie est encore de ne pas se prendre la tête, en faisant attention sur quelques produits, et en abandonnant les autres aux seuls critères de prix ou de praticité. « Aujourd’hui, on voudrait trouver l’aliment durable, mais c’est un aliment magique qui n’existe pas. Il faut faire confiance à l’intuition », estime Me Darmon. Oui, l’aliment idéal n’existe pas, alors laissons faire notre intuition nourrie par notre mémoire affective, familiale et collective. Quand un produit ne semble pas « bon », c’est que, sans doute, il ne l’est pas. On sait très bien quand on s’apprête à faire un excès de table, on peut donc deviner quand un produit est en soi une formidable bombe calorique, nutritionnelle ou écologique. Faisons-nous confiance, c’est un peu ce que nous dit l’Anses dans ses dernières recommandations qui semblent relever du bon sens. Des liens nouveaux entre urbain et rural Dans les recommandations de l'Anses, d’ailleurs, il n’y a rien sur l’agriculture de proximité. Logique, car ce n’est pas parce qu’un fruit ou un légume vient du producteur d’à côté qu’il est de qualité. « L’échelle ne dit rien. Un système territorial n’est pas systématiquement bon par nature. C’est la nature de l’agenda que se fixent les acteurs qui rend ce système durable ou juste », nous dit Damien Conaré, Secrétaire général de la chaire Unesco Alimentation du monde de SupAgro Montpellier. Le « localisme » est un piège, tout comme l’agroforesterie, le végétarisme ou le tout-bio pensés comme s'ils étaient la solution idéale : il faut réfléchir ces façons de produire ou de consommer dans un système global, et ne pas tomber dans une posture extrémiste. Le dogme est l’ennemi du bien. Ainsi, le local ne doit pas se résumer à un repli sur soi géographique, mais doit rester ouvert sur ce qui se fait ailleurs. Un « localisme cosmopolite », comme l’explique Damien Conaré, circonscrit à un territoire assez vaste. Question essentielle, que se posent aussi les pratiquants et défenseurs de la polyculture-élevage : à quelle échelle est-il socio-économiquement viable de la considérer ? Pas toujours à celle d’une ferme, le plus souvent à celle d’un « pays », voire, d’une région. L’essentiel est que rien ne soit perdu, que culture et élevage profitent mutuellement, même à 100 km de distance. « L’alimentation est d’abord et avant tout un projet de partage, entre des convives, mais aussi avec un autre territoire, alors il faut la penser par exemple au niveau d’une Métropole qui peut avoir un effet levier considérable ». Des Métropoles, il en existe 15. Pour alimenter cantines et maisons de retraite, on peut en effet imaginer qu’elles passent des commandes groupées à des producteurs et des transformateurs engagés par une charte de qualité. Ce qui reviendrait à rendre le monde rural dépendant de la bonne volonté du monde urbain. C’est dans l’air du temps du Pacte de Politique alimentaire de Milan signé en 2015 par huit métropoles françaises, et des Projets alimentaires territoriaux (PAT) mis en place par la Loi d’avenir agricole de 2014, mais cela peut autant aider à combler que creuser davantage le fossé ouvert entre les grandes agglomérations et la France périphérique livrée à un sentiment d’abandon qui la ronge. L’association Terres en ville (voir plus haut) a pour but de lisser cette fracture. Serge Bonnefoy est son Secrétaire technique : « L’association se base sur un constat : la ville est un patchwork, elle s’est « périurbanisée » et « re-agricolisée », ce qui impose de repenser son rapport avec son agriculture et son alimentation. » Elle favorise les échanges entre la ville et son pourtour en réunissant élus et représentants des chambres d’agriculture. Des échanges qui portent sur le constat préalable d’une évidence : en dépit de l’accroissement démographique et de l’étalement urbain, nombre d’agglomérations ont réussi à conserver une agriculture de proximité, comme Lyon, le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais ou le sud-est de la France. Les citoyens ne le voient pas, ne pensent pas que cette agriculture alimente déjà leurs magasins. Le localisme enfonce ainsi la porte ouverte d’une continuité historique. Mais cette porte, un peu partout, se referme à mesure que le prix du foncier augmente, dans un pays comme la France où la terre agricole reste, malgré de récentes avancées législatives et l'action régulatrice des Safer, sans beaucoup de valeur juridique - il n'existe par exemple toujours pas de livre "sols" dans le code de l’environnement. « C’est d’ailleurs souvent pour peser sur le foncier que des communes ont maintenu coûte que coûte leurs terres agricoles périphériques ! », estime Serge Bonnefoy. Manger local peut ainsi être un vrai projet social de régulation du marché immobilier en pesant sur les prix par la préemption et l’immobilisation des terres agricoles dans les documents d’urbanisme. Qui plus est, cela peut créer de la valeur ajoutée pour les agriculteurs dès lors qu’ils sont assurés de vendre à la collectivité, ajoute Damien Conaré : « Bien souvent les initiatives sont bonnes de par la nature même des gens qui les portent, car on veut d’abord éliminer les intermédiaires pour que les revenus des agriculteurs augmentent. C’est donc un moyen d’associer des parties qui avant ne se parlaient plus. » Bien manger, cela peut être synonyme de bien vivre dans un territoire aménagé de façon cohérente. « Il faut qu’il y ait des politiques alimentaires et agricoles dans chaque métropole, au sein des PLU, des Scots, qu’elles aident à l’installation, qu’elles créent des marchés d’intérêt régional, qu’elles favorisent des légumeries et des transformateurs locaux etc. », proposent ensemble MMs Conaré et Bonnefoy. Il faut en définitive que l’État laisse les agglomérations faire les choses, car leurs relations avec leur monde rural sont le fruit d’une histoire locale, tout en évitant que, par égoïsme, les Métropoles ne favorisent que les terres les plus intéressantes pour leur alimentation, condamnant les autres à devenir des déserts humains justes bons à faire de la production intensive pour l’industrie. Serge Bonnefoy © Fondation Daniel & Nina Carasso Photo in texte : © Fondation Daniel & Nina Carasso Comment trouver le prix juste ? Reste l’économie. Existe-t-il un modèle économique pour conjuguer durabilité, accessibilité et équité ? Les « bons » produits sont réputés être en petite quantité, gage de leur qualité. Or, pour faire baisser les prix, et de la sorte les rendre accessibles au plus grand nombre, il n’y a guère d’autres solutions que d’augmenter les volumes, et diminuer les intermédiaires de façon à ce que l’essentiel du prix aille dans les poches de l’agriculteur. « De ce constat est né le projet Uniterres », que conduit Véronique Blanchot au sein de l’ANDES (Association nationale des épiceries solidaires). « Il permet à des paysans en difficulté de vendre leur production en bénéficiant d’un « prix loyal ». La grille de prix est élaborée avec eux, elle est valable pour la saison entière. Nous avons un accord avec le ministère chargé de la Cohésion sociale, qui nous a confié une enveloppe permettant d’acheter cette aide alimentaire localement à un juste prix. » Nicolas Chabanne © Fondation Daniel & Nina Carasso Aujourd’hui, le réseau Uniterres compte 83 épiceries et 208 agriculteurs, mais il reste circonscrit dans un modèle social, avec des petits agriculteurs fragilisés et des bénéficiaires ne pouvant payer le « juste prix ». Comment en sortir ? La Marque du Consommateur a son idée : rédiger un cahier des charges tous ensemble, de façon à ce que chacun sache ce qu’il achète, et où va l’argent. Partage de valeurs communes, car communément décidées. En réponse à la crise laitière, des consommateurs ont été invités en août à répondre à un questionnaire en ligne, portant sur sept questions : rémunération des producteurs, origine du lait, période de pâturage, OGM ou non, taux d’Oméga-3, origine des fourrages, emballage. 5 000 ont répondu. « Cette consultation a validé le principe d’une rémunération permettant à chaque producteur d’être suffisamment payé pour se faire remplacer et profiter du temps libre »., se réjouit le créateur, Nicolas Chabanne, également fondateur des marques Le Petit Producteur (la barquette de fraises avec la photo et l’adresse du producteur) et Les Gueules Cassées (les fruits et légumes tout moches, 30 % moins chers). Le lait est ainsi acheté aux éleveurs 390 euros le mètre cube, contre les 200 euros auquel il leur était payé auparavant, soit un surcoût pour l’acheteur d’environ 4 euros par an, explique M. Chabanne. Avec 500 000 litres de lait vendus dans des briques toutes bleues, l’opération est un succès. La Marque du Consommateur travaille maintenant sur un jus de pomme, une pizza surgelée, des œufs… Un succès fragile, faut-il nuancer, car il repose sur le bon vouloir de la Grande distribution, qui est en grande partie responsable de la situation dramatique des éleveurs laitiers à qui elle achète leur produit sous leur prix de revient. « On ne peut pas faire sans elle, de toute façon, faut pas se leurrer. Il faut que les produits soient disponibles partout », une évidence rappelée par Véronique Blanchot. Une fois que ce genre nouveau de relation entre producteurs et consommateurs fera sens, la Grande distribution risque d’être moins accommodante, s’inquiète Perrine Tavernier : « sur notre territoire, différents systèmes coexistent, avec douze marchés, quatre Amap et deux Intermarché, et ça fonctionne très bien car il n’y a pas encore de concurrence très rude. On verra quand ça viendra. » Chargée de Mission Agriculture et Agroalimentaire à la Communauté de communes du Val de Drôme, Me Tavernier présente le projet territorial BioVallée, qui est devenu le nom de la com’com. « Il réunit 56 communes le long de la Drôme. Le tiers des emplois est ici lié à l’agriculture ou à l’alimentation, réparti sur 1 200 exploitations, dont 30 % en bio. La dynamique de circuit court est très importante. Notre objectif, c’est le développement durable au sens large. Avec par exemple 80 % de produits Bio et locaux dans les cantines d’ici 2020, et 50 % de la surface agricole également en Bio. » Au départ monté il y a une trentaine d’années pour répondre aux questions posées par la - mauvaise - qualité de l’eau, le projet BioVallée s’est progressivement intéressé à tous les autres, jusqu’à se pencher sur la question alimentaire en 2014. Cela a bouleversé les habitudes, la transversalité brisant le cloisonnement des sujets, obligeant à dire aux agriculteurs qu’ils ne peuvent être les seuls à gérer la production alimentaire. Avec un constat troublant : « en matière d’alimentation, la question du prix n’en est pas une pour les personnes précaires, les freins sont principalement d’ordre culturel, éducatif. » Pour le livre, le musée, le théâtre ou le transport en commun, le prix est une barrière commode pour expliquer la faiblesse de la consommation, alors que ce qui empêche de lire, d’aller au musée, d’entrer au théâtre et de monter dans un bus, c’est souvent le livre, le musée, le théâtre et le bus eux-mêmes. Le fameux « c’est pas pour moi », verbalisation d’une barrière culturelle qui explique que la gratuité dans les musées et les transports a pour résultat principal d’augmenter la fréquentation des habitués, celle des publics visés ne croissant bien souvent qu'à la marge. Alors, si le constat de Me Tavernier est avéré, nous apprend-il que la bonne bouffe, que l'alimentation durable, est enfermée dans une image élitiste qui l’empêche de nourrir le plus grand nombre ? Stéphane Le Foll et Marina Nahmias, présidente de la Fondation Daniel & Ninan Carasso © Fondation Daniel & Nina Carasso L’alimentation est une culture Décidément, l’alimentation est une affaire culturelle. Savoir lire une étiquette, comprendre l’impact social et environnemental d’un produit, avoir une idée de la saisonnalité, ou pas, d’un légume, être capable de faire à manger en respectant les canons nutritionnels, disposer de la mémoire olfactive et gustative des saveurs subtiles du mariage de mets et d’aromates… c’est plus compliqué que d’ouvrir une barquette avant de l’enfermer dans un micro-ondes. Cela peut paraître aussi effrayant qu’ouvrir un livre. La gastronomie est élitiste. « Il y a quelque chose de fondamental dans les associations qui se créent entre producteurs et consommateurs : dans tous les, cas il s’agit de culture. », analyse la philosophe Joëlle Zask, maître de conférences à l’Université de Provence. Une culture partagée, fondée sur des valeurs communes. Qui exclue donc, de fait, les personnes à qui ça ne parle pas. Comment les convaincre sans les obliger ni les mépriser ? Toute la question est là. Elle est plus vaste, beaucoup plus vaste en vérité nous interpelle Mme Zask. « À la faveur du choc des images des abattoirs, on voit que la perception de l’alimentation est en train de changer. L’imagination de la souffrance des animaux, c’est-à-dire l’élargissement de nos capacités imaginatives à des animaux qu’on ingère, qui sont nos compagnons, qui font aussi notre biodiversité, ne va pas de soi. C’est aussi un phénomène culturel. Et notre culture nous a habitués à cloisonner notre sensibilité. Voir les vaches souffrir nous fait souffrir parce que nous sommes comme elles des animaux sensibles. Nous sommes ce que nous mangeons, et nous sommes mal quand nous mangeons quelque chose qui a souffert. S’inquiéter du confort de l’animal c’est penser à nous. La dichotomie entre l’âme et le corps est désormais inopérante. » Une révolution dans un monde qui, depuis les Lumières, a justement fondé son extraordinaire développement sur la séparation des deux qui a permis à nos ancêtres de se séparer enfin de la soumission à la nature, et de soumettre celle-ci. Remis en cause par la réflexion sur le bien-être animal, le dualisme matériel/ spirituel, l’autorité de l’esprit tout puissant qui utilise la matière à sa guise, s’effrite. Par quoi sera-t-il remplacé ? Dans la période actuelle où le discours eschatologique imprègne tous les discours d’alerte, où un catéchisme pseudo-écolo accuse mécaniquement l’homme d’avoir péché en outrepassant des interdits irréfutables, le risque est grand de voir émerger une nature déifiée. « C’est pourtant l’autre face de la même médaille, car c’est une essentialisation de phénomènes naturels qui n’est pas éloignée de cette idée scientiste que la nature répond à des lois. » Effectivement, entre une nature résumée à des mécanismes et une autre enfermée dans les principes à ne jamais transgresser, entre une biosphère séparée en stocks et en flux à piloter au mieux et une autre traduite en un récit magnifique, on ne voit pas bien le changement. Alors, appuyons-nous sur le monde agricole pour nous éviter de passer de Charybde en Scylla, propose Mme Zask : « le système démocratique est fondé sur l’exclusion relative de ceux qui s’occupent du corps, à savoir les paysans. D’une manière générale, le paysan a été considéré dans un grand nombre de pays comme un animal non politique. C’est quelqu’un qui s’occupe de produire, non pas la nourriture, mais les aliments qui vont être ingérés pour que nous tenions notre machine corporelle en forme. Étant entièrement du côté du corps, du vivant, du biologique, de la reproduction, de la consommation, il n’a pas voix au chapitre en matière de ces hautes affaires spirituelles que sont les discours politiques et la délibération publique » Le dualisme spirituel/ matériel a tout autant chosifié le bétail que le monde paysan qui l’élève. « Je pense qu’il existe une alternative très forte, d’une part à la dualité entre le consommateur et le producteur, et d’autre part aux dualités très fortes entre une agriculture dominatrice qui maîtrise les phénomènes, qui en supprime la part d’imprévisibilité au maximum, et une espèce de retour à la nature fantasmatique qui consisterait à s’en remettre tout entier aux mains d’une saine nature qui ne nous voudrait que du bien. Entre les deux, je pense qu’il y a la culture. Et cette culture s’entend aussi bien au niveau de la paysannerie qu’au niveau de nous autres, les mangeurs. » Stéphane Le Foll © Fondation Daniel & Nina Carasso Développer le lien entre mangeurs et agriculteurs. Au sein de territoires, là où les mobilisations sont possibles pour aboutir à des projets qui prennent en compte les intérêts divers, voire, conflictuels, des groupes sociaux, conclut Bertrand Hervieu, sociologue membre de l’Académie d’Agriculture de France. Par le prix juste, mais comment intégrer au prix « normal », le coût des externalités positives ? Développer ce lien également au moyen d’une « politique de l’alimentation » qui, à l’échelle de l’Europe, se substituerait à la politique agricole commune. Par un bouleversement démocratique, enfin : « je suis frappé par la question de la démocratie alimentaire, de la démocratie foncière, et finalement des formes de démocratie participative ou pluri-partenariale qui émergent dans notre société autour de grands sujets, notamment, l’alimentation. C’est enthousiasmant mais cela demande beaucoup de méthode et de réflexion. Il faut consacrer plus de temps à préparer la mise en œuvre de ce débat démocratique qu’à le conduire. » On aura besoin de toutes les agricultures du monde pour nourrir le monde, a dit un jour l’un des pères de la Politique agricole commune, Edgar Pisani. La Fondation Daniel et Nina Carasso a répondu qu’on ne nourrira pas le monde de la même manière partout. « Il y a un lien à retisser entre ce que l'agriculture et les écosystèmes de chacune des régions du monde peuvent nous offrir », philosophe Stéphane Le Foll, ministre de l’agriculture, en clôture de cette journée. Chaque lieu, chaque histoire, chaque écosystème, chaque agriculture a des productions spécifiques et des manières de les valoriser singulières. La spécificité est une culture en soi. L’agriculture fait partie de notre culture. Une seule santé ? Oui, à condition que nous considérions également l’alimentation comme une culture, afin qu’elle devienne… durable. Quarante-troisième infolettre : quelle place aura l'auto demain en Île-de-France ?

Quelle place et quels usages pour la voiture en Île-de-France ?



Yann Epstein, le roi des colloques chez
FNE Île-de-France, a bien fait les choses: ce premier du genre sur la place de la voiture dans la première région de France a été une réussite car il a permis de faire le tour su sujet. Sans qu’aucun participant n’ait même l’idée de s’enfermer dans son petit donjon confortable. Voici la synthèse subjective de cette affaire qui s’est joué salle pleine lors d’une douce journée du mois de novembre. Ce texte a été publié, sous une version un peu plus courte, dans le nouveau numéro du magazine Liaison.



Salle pleine et plateaux bien garnis, France Nature Environnement Île-de-France a fait fort pour le colloque sur l’avenir de la voiture dans la première région de France, qu’elle a organisée le 15 novembre à la Maison de la RATP à Paris. Car en général, parler d’auto chez les écologistes, c’est un peu comme hurler « j’aime les OGM au petit-déjeuner ». Un non-sens. L’auto, c’est mal. Courageux, donc, d’autant que même si certains sont restés les pieds dans leurs chapelles à psalmodier quelques yaka-faucon, ils en ont laissé les portes ouvertes. Et les nouvelles mobilités, auto comprise, en ont pris une teinte bien agréable.


Quand la Francilienne causera avec le parking


Une teinte couleur électronique. Les participants à la première table ronde, consacrée aux conditions de la cohabitation de la voiture en ville, ont dans un bel ensemble dessiné le portrait d’une agglomération qui tiendra l’automobiliste en laisse. Une laisse électronique, pudiquement dénommée « connexion », mais une laisse quand même : selon les représentants de Colas, Indigo (ex-parkings Vinci) et Sanef, afin de gérer au mieux le trafic sur un réseau qui n’est plus étirable, tant le foncier est rare en Île-de-France, les parkings, places de stationnement, péages, caméras, feux rouges et les chaussées elles-mêmes permettront demain d’informer au mieux l’automobiliste sur son temps de parcours et les meilleurs itinéraires possible. La dépénalisation du stationnement, c’est-à-dire la décentralisation de sa gestion aux collectivités, à même maintenant d’en fixer le montant et les amendes, est une aubaine : beaucoup plus cher, le stationnement demain remettra sur la voirie plus de véhicules en train de rouler, libérant ainsi plus souvent des places, ce qui laissera aux gestionnaires des réseaux le moyen d’affiner au mieux l’information sur le temps de parcours… jusqu’à l’arrêt. Et puisque les véhicules savent déjà combien de personnes ils portent, car tous comptent le nombre de ceintures attachées, ils en informeront les gestionnaires afin que ceux-ci, en temps réel, et selon les canons de la fluidité, puissent réserver durant un temps des voies spéciales pour les bons conducteurs, celles et ceux qui ne sont pas seuls dans l’habitacle.
Cela n’empêche pas cela dit de s’interroger sur l’origine des bouchons, font remarquer Paul Lecroart (IAU) et Gilles Leblanc (DRIEA). C’est simple : l’offre crée la demande. Pourquoi s’embêter à réfléchir quand la voiture est devant la maison, et que l’autoroute n’est pas loin ? Une bonne partie du trafic francilien répond en réalité à un effet d’aubaine (il y a une route, je la prends, même si je peux faire autrement) ou à un effet de contournement (le centre-ville est devenu zone 30, je l’évite donc et je prends la bretelle d’accès plus loin). Conclusion : quand on embête l’automobiliste à un endroit, celui-ci s’évapore plus loin, ou bien laisse sa voiture au garage, son besoin s’évaporant subitement au calcul des emmerdements qu’il va maintenant rencontrer. « Et c’est très bien, car il y a corrélation entre faible usage de l’auto et prospérité économique des villes. Voilà pourquoi il faut ouvrir la voirie à d’autres usages » estime M. Lecroart. Et augmenter le prix du stationnement, ou diminuer le prix du péage pour les automobilistes vertueux. Les nouveaux usages sont d’ailleurs en croissance, mesure Léa Marzloff, du cabinet Chronos, comme le covoiturage ou le VTC, mais « ils restent concentrés dans le cœur des grandes aires urbaines. Ailleurs, même les transports collectifs reculent au profit de l’usage de l’auto ». La voiture a encore de beaux jours devant elle parce qu’elle a objectivement plus d’avantages que d’inconvénients dans la France périphérique.


L’essence, nouvelle victime de la médecine

Et pourtant, des inconvénients, elle en a au pot ! Gilles Dixsaut, pneumologue, a remis le moteur à combustion interne à sa place. « On parle du diesel, mais le moteur à essence, c’est bien pire ». Pour une raison simple : en réduisant le volume des microparticules, les filtres en ont surtout divisé la taille, et donc augmenté la surface totale des particules en contact avec la surface des poumons. Et puisque le nombre total de particules autorisé par la norme Euro 6 est, pour les véhicules essence, dix fois supérieur à celui des diesels, le moteur essence s’avère plus toxique que le diesel. En définitive, tout le monde s’est trompé : « la concentration massique des particules, qui nourrit les normes, n’est pas le bon marqueur, car on peut diviser par 100 cette concentration, si on divise par là même le diamètre des particules par 10, la réactivité globale est inchangée et l’interaction avec les pollens est multipliée par 10 ». Avis au législateur européen, la norme Euro devrait tenir compte de la taille…
« Le sujet est difficile pour nous, car il est anxiogène, comment donc communiquer dessus ? », s’interroge Frédéric Bouvier, d’Airparif. « On essaie d’accompagner le public en essayant d’être dans une démarche de « positivité », qui valorise les comportements offrant des gains personnels, tout en l’aidant avec une application simple comme Airparif Itiner’AIR ». Avec elle, avant d’aller promener le bébé, vous saurez en temps réel les niveaux de pollution auxquels vous devrez vous attendre. Pas gai, mais sans doute nécessaire pour obtenir l’adhésion de l’électeur-consommateur aux politiques publiques de qualité de l’air. Lesquelles ont avec le système de simulation Aircity, présenté par Jacques Moussafir, de la société Aria Technologies, une méthode étonnamment précise (à l’échelle du mètre et en 3D animé) pour représenter et prévoir la pollution dans les rues. Un outil qu’on imagine parfait pour l’Assurance-maladie et les gestionnaires de réseaux qui imaginent déjà pouvoir l’associer un jour aux informations de stationnement, de trafic etc. pour mieux piloter encore la circulation.
Ne restera plus alors qu’à intégrer le bruit, première cause de stress pour les Français, pathogène pour un Francilien sur cinq. « Ce qui est le plus gênant ce n’est pas la circulation habituelle, mais les pics de bruit. Le pire c’est la sirène, le klaxon, les survols d’avion… ou les changements de régime moteur à cause des dos-d'âne », précise Fanny Mietlicki de Bruitparif. « Il faut combiner les solutions, c’est-à-dire promouvoir le véhicule électrique comme les murs antibruit, les chaussées antibruit comme l’éducation des chauffeurs de nuit, les zones 30 et l’échappement des scooters ». Le scooter, impensé de la mobilité, car étrangement, personne ne pointe jamais sa pollution sonore et physicochimique.


Du réseau et du gaz

Certes, Jean Gaber du Cerema a quelques solutions en tests comme des graminées en bac qui métabolisent particules et oxydes d’azote pour peu qu’on les place dans des gaines d’extraction d’air. Certes Airparif prône un éloignement des pistes cyclables et… des trottoirs de la chaussée. De plusieurs mètres ! Car plus on est loin, moins nos poumons brassent de l’air mauvais. Certes, mais où trouver la place ?
Qu’en pensent les ingénieurs ? Chez eux, c’est le tout-électrique qui se profile, promu d’ailleurs par une société tout entière fascinée par l’électron. Il a pour lui une idée de propreté et de silence très excitante. Pour l’Avere, par la bouche de Marie Castelli, l’affaire est entendue : « Demain, l’hybride et le rechargeable constitueront la moitié de la part de marché des véhicules en France ». Ce qui signifie que le reste du parc sera ouvert à d’autres formes d’énergie… « En fait, un véhicule, une énergie, pour un usage ». Voilà qui réjouit Olivier Dusart, de GRDF, qui se sentait bien seul dans cette assemblée d’électriciens. « Le GNV (gaz naturel pour véhicules, compressé), est pertinent au-delà de 3,5 t et pour des déplacements interurbains jusqu’à 300 km », et en plus, il est plus propre : pas de microparticules, moins d’oxydes d’azote, moins de carbone. « Voire, quasiment plus dès lors qu’on s’alimente sur du méthane fourni par des déchets organiques ». Les professionnels du transport et de la logistique ne s’y sont pas trompés, eux qui investissent massivement sur le GNV. Et le GNL (gaz naturel liquéfié) pour les distances plus importantes. Et qui commencent à livrer en ville au gaz, mais aussi à l’hybride, voire à l’électrique. « Le problème, c’est toujours pareil, c’est le manque de stations de compression. Ça se développe, mais c’est lent : on a une quarantaine de stations en France ». Rappelons qu’il y a un million de voitures à gaz en Italie, alimentées par un millier de stations.

"C’est l’illustration du paradoxe de l’œuf et de la poule auquel nous aussi nous sommes confrontés », complète Pascal Mauberger, de l’Afhypac, dans un panégyrique du dihydrogène qui fait peu de part au doute. Si tant est qu’il soit produit de façon écologique, c’est-à-dire par électrolyse, grâce à des électrons générés par des moyens renouvelables, H2 porte effectivement toutes les vertus. Mais l’électrolyse est encore peu développée. « En fait il faut envisager l’hydrogène emprisonné dans les piles à combustible », rechargeables en trois minutes dans des stations comme celle, inaugurée récemment, de Sarreguemines. 500 km d’autonomie. « Notre objectif est de 600 stations pour 800 000 véhicules d’ici 2030. »
Tous connectés, évidemment, car tel semble être l’avenir de l’automobile. « On y est déjà un peu, avec les limitateurs de vitesse et le GPS, et on y arrivera d’abord par des systèmes de navettes, qui feront toujours le même parcours », estime Frédéric Mathis, de l’institut de recherche Vedecom. L’homme sera toujours capable de débrayer le système pour reprendre la main, le reste du temps il sera dans sa voiture comme dans son bureau, sa maison « ou fera de son véhicule un usage que l’on ne peut encore imaginer ». Quant à l’attirance (elle évitera les accidents) mêlée de peur (qui préservera-t-elle, le conducteur, ou le piéton ?) que les Français développent déjà pour la voiture autonome, elle le fait sourire : « Puisqu’il y a cette interrogation, on fera en sorte que le véhicule autonome ne se retrouve pas dans des situations impossibles à gérer, raison pour laquelle il roulera moins vite pour mieux anticiper. » Et sera de la sorte parfaitement pilotable par les gestionnaires du trafic routier.
Reste à faire en sorte que le réseau de distribution d’électricité tienne le coup. « C’est un vrai changement : on est en train de passer de la haute tension vers le client final, schéma historique, à un réseau intermittent parsemé de boucles locales. ». Un réseau plein de microproducteurs, désormais autorisés à consommer une partie de ce qu’ils produisent par le vent et le soleil, qui créent autant de chutes ou de hausse de tension sur le maillage national. Pas simple à gérer. Ce le sera encore moins à mesure que les prises de recharge pour véhicules se multiplieront. Sept millions pourraient apparaître d’ici 2030. Pas toutes en recharge rapide, tant s’en faut, car celles-ci coûtent une fortune et sont susceptibles de créer des coups de pompe sur le réseau. « En fait, demain, on branchera son véhicule, et il arrivera ce qui arrivera selon l’état du réseau. Des algorithmes piloteront la recharge en temps réel, aussi bien que la décharge si le réseau en a besoin ».
La fluidité des électrons comme la fluidité des autos, même combat. Un combat d’usage, in fine. « On pense qu’il y aura un PSA qui fabrique des autos, et d’autres PSA qui fourniront des services de mobilité », voilà le tableau surprenant dressé par Grégoire Olivier, de PSA. « On vend de moins en moins de véhicules neufs, alors on s’adapte ». En proposant sa nouvelle marque Free2move, PSA annonce une application qui permettra, à tout moment, sur une carte, de voir toutes les disponibilités autour de soi - autopartage, loueurs, concessionnaires PSA et flottes d’entreprise, et, plus tard, des navettes autonomes. Un géant industriel qui veut devenir un fournisseur de mobilités, c’est à cela qu’on mesure la marche du monde.


Piloter le temps


Les usages, parlons-en, en guise de conclusion. La dernière table ronde de cette journée les a abordés sous l’aspect de l’indispensable partage du territoire. Entre SNCF Réseau, SNCF Transilien, RATP bus, l’association Paris en Selle et la FNAUT, chacun tire la voirie à lui, sous le regard amusé du bureau de recherches 6t. Le vélo s’estime pertinent partout, y compris en zones rurales et en famille. Il réclame en gares des parkings dignes de ce nom, que lui propose SNCF Transilien sous la forme de ces Véligo, dont la petite taille et les conditions d’utilisation ne semblent pas convenir à grand monde. Le tout-vélo réclame aussi de larges couloirs sur lesquels circuler, sans se faire serrer de près par les bus. La RATP lui répond que la chaussée n’est pas extensible et que les machinistes font ce qu’ils peuvent, eu égard au stress qui est leur quotidien. Les voitures garées, les « prioritaires » qui n’en sont pas, les taxis qui se fichent des autres, les véhicules de livraison, les scooters, tout le monde s’estime indispensable sur les voies réservées. Si rien ne change, les bus nouveaux, aux trois quarts électriques, les autres, au GNV, aucun à l’hydrogène, rouleront toujours moins vite. Mais ils se traîneront en silence.
Et ce, au sein d’un réseau toujours aussi saturé si l’on n’investit pas dans des RER… connectés. Eux aussi. Ils seront semi-automatiques, de façon à mieux gérer les inévitables microretards (les portes bloquées) et personnes sur la voie, qui déclenchent par effet domino de grandes attentes sur les quais. Investir également dans de vrais dépose minute devant les gares de banlieue pour en finir avec les stationnements en double file qui ralentissent les bus. Investir dans le développement du télétravail et celui des bureaux partagés pour que cadres et indépendants soient à même de travailler en attendant le prochain RER moins tassé. L’étalement du temps comme le réseau électrique étalera la recharge, demain.
Le temps. Le rendre utile, de façon à ce qu’il ne soit plus vécu comme une perte. Mais ce qui est vrai dans le train pourra-t-il être dans les RER et les métros ? Dans une voiture connectée sans doute. Le ras-le-bol de la congestion pourrait-on donc bien renvoyer les citoyens dans leurs futures autos… qu’ils auront du mal à garer vu la gestion à venir du stationnement. À moins qu’elles ne soient largement partagées. L’avenir des transports publics pourrait donc être la voiture plus ou moins individuelle, à gaz ou électrique, intégrée dans un système global de transports. La logique de la logistique. Une politique des usages et non de la demande. Qui devrait la part belle à l’expérimentation des petites sociétés plutôt qu’aux énormes investissements narcissiques et jamais évalués.

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