Trente-quatrième infolettre : les pensées magiques des industriels, pour prolonger Cash Investigation

Perturbateurs endocriniens : la pensée magique des industriels et des médecins


L’industrie, l’agriculture, la société s’est longtemps abandonnée au totem du progrès, sans trop savoir ce qu’elle y voyait. Elle a préféré rester aveugle aux blessés pour n’entendre que le son des rendements fabuleux, chaussant pour cela les lunettes de la statistique sur lesquelles est écrit « il faut attendre la preuve absolue ». Ce fétichisme du chiffre qui dit tout est un autre Grand-Tout tel que je l’ai dénoncé avant-hier. Démonstration par l’histoire du Distilbène®, dans un livre que j’ai écrit il y a cinq ans. Un médicament qui a démontré le rôle très perturbateur pour notre système hormonal de molécules de la même famille, celles dont on a parlé dans Cash Investigation, et la mécanique du déni des industriels.


Texte extrait de Les nouvelles pollutions invisibles, paru chez Delachaux & Niestlé en 2011 (pour la seconde édition)

Une molécule miracle pour la grossesse

Entre 1966 et 1969, les cancérologues de l’hôpital général de Boston diagnostiquent huit cas d’un cancer extrêmement rare, l’adénocarcinome vaginal à cellules claires. Une tumeur maligne qui, d’ordinaire, ne frappe que les femmes ménopausées. Et que l’on soigne le plus souvent par l’ablation totale du vagin et de l’utérus. Une mutilation d’autant plus épouvantable qu’à Boston, les huit malades sont toutes âgées de moins de trente ans. Pourquoi tant de cas, ici, d’une maladie quasi-inexistante ailleurs ? Pourquoi les patientes sont-elles aussi jeunes ? Il faut envisager une cause commune. Pour tenter de la trouver, l’équipe des professeurs Herbst et Ulfelder récupèrent les dossiers médicaux de chaque famille. Le 22 avril 1971, dans le New England Journal of Medicine, ils dénoncent le responsable de ce cas unique dans l’histoire de la médecine américaine : Distilbène®. Les mères de sept de leurs huit patientes avaient pris ce médicament durant les trois premiers mois de leur grossesse.
Synthétisé en 1938 par Edward Charles Dodds, un médecin anglais, le Distilbène®, ou diéthylstilbestrol, ou encore DES, est la première hormone artificielle de l’histoire. Dès sa commercialisation, cette molécule qui agit comme une hormone femelle du groupe des œstrogènes, l’œstradiol, est auréolée de toutes les vertus. Du coup, on l’emploie à tout va. D’abord pour lutter contre les grossesses difficiles, qu’on croyait alors être la conséquence d’une insuffisance en œstrogènes. Puis, au lendemain de la guerre, pour soutenir toute grossesse, mal ou bien engagée, prévenir les risques de prématurité, stopper la montée de lait, faciliter la ménopause, réduire l’acné ou encore… traiter le cancer de la prostate. Les éleveurs de bétail s’en servent aussi comme anabolisant : le Distilbène® accroît de 10 à 20 % le poids des bovins, de 15 à 25 % celui des poulets et de 5 à 12 % le rendement du fourrage. Entre 1948 et 1971, près de 6 millions de femmes américaines et européennes ont été traitées au Distilbène®. En France, de 1950 à 1977, la molécule, également vendue sous le nom de stilbestrolborne®, a été administrée à plusieurs centaines de milliers de patientes.
Les travaux de l’équipe de Boston ont eu un retentissement énorme dans le monde médical. D’abord parce qu’ils accusèrent une molécule qu’on présentait encore comme miraculeuse. Ensuite, parce qu’ils montraient pour la première fois qu’une espèce chimique mimant une hormone, administrée à des doses extrêmement faibles, était susceptible d’entraîner de graves désordres quelques décennies plus tard. Enfin, l’étude détruisait le dogme de la barrière placentaire, censée bloquer tout contaminant présent dans les tissus de la mère.
Rien qu’en France, on estime que 160 000 personnes ont été empoisonnées. Parmi elles, 80 000 femmes. Combien ont développé des anomalies ? Mystère : l’épidémiologie n’est pas une discipline très en vogue chez nous. Mais une chose est sûre : une majorité a eu, a et aura de grandes difficultés à enfanter. En effet, le Distilbène® perturbe l’élaboration des organes sexuels chez l’embryon. Les victimes ne s’en rendent compte que lorsqu’elles sont en âge de devenir mères. Le nombre de grossesses extra-utérines, de fausses couches et de grande prématurité est plus élevé chez elles que chez les autres femmes. Elles sont aussi plus exposées aux cancers du vagin ou du col de l’utérus.


Souris, hommes, égales victimes

Les hommes nés de mères sous traitement ne sont pas épargnés. En 1975, un jeune scientifique de l’Institut national de médecine de l’environnement de Caroline du Nord publia dans Science un article explosif sur la molécule merveilleuse. Selon John MacLachlan, des souris mâles exposées pendant leur vie embryonnaire développent des anomalies de l’appareil génital : testicules non descendus ou trop petits, kystes divers, spermatozoïdes difformes, entre autres joyeusetés. Pendant qu’il menait ses travaux, MacLachlan recevait des informations d’Arthur Haney, du centre médical de l’université de Duke. Affecté à l’épidémiologie des victimes du DES, ce dernier téléphonait à son collègue dès qu’il dénichait une nouvelle anomalie chez ses malades de sexe mâle. Invariablement, MacLachlan découvrait la même affection quelques jours plus tard chez les souris. Parfois, c’était l’inverse ! En mars 2002, une étude publiée par The Lancet nous apprit qu’aux Pays-Bas la prise de Distilbène® (interdit là-bas en 1978) se serait traduite par des malformations chez les… petits-fils des femmes traitées ! La fréquence de l’hypospadias (malformation de la verge chez laquelle l’orifice de l’urètre se trouve non pas à son extrémité, mais sur sa face inférieure) serait plus élevée chez les petits garçons nés de mères contaminées au stade fœtal. Le médicament conserverait donc sa nocivité sur trois générations, ce que semble confirmer une étude menée par Nicolas Kalfa, de l’Unité d’Endocrinologie-Gynécologie Pédiatrique du CHU de Montpellier, parue en 2011 : parmi les petits-fils de grands-mères placées sous DES, on compterait près de 8 % de cas d’hypospadias, contre… 0,2 % dans une population témoin.


En France, que de temps perdu !

En 1971, les États-Unis interdisent le Distilbène® sur leur territoire. Dès 1952, pas moins de quatre travaux américains avaient prouvé que le remède révolutionnaire ne servait à rien, voire augmentait la prévalence ce qu’il était censé prévenir : fausses couches, accouchements avant terme, enfants mort-nés. En 1959, à la suite d’expériences menées sur l’animal qui avaient mis en évidence l’effet tératogène de la molécule, celle-ci fut interdite pour l’élevage des volailles. Mais personne ne pouvait alors imaginer qu’une molécule, qui plus est administrée à des doses très faibles, forcément bloquée par le placenta (le mythe sécuritaire de l’époque), était capable de bouleverser sans signe avant-coureur l’anatomie de la génération suivante. La France n’interdit le médicament qu’en 1977. À cette date, le dictionnaire Vidal informait médecins et pharmaciens que la molécule « est formellement contre-indiquée chez la femme enceinte car elle peut entraîner dans la descendance, chez les garçons, des aberrations de l’appareil génital ; chez les filles en âge de procréer, des difformités cervico-génitales, des anomalies utérines responsables de stérilité primaire ou d’accidents de la grossesse ». Le médicament sera consommé en Espagne jusqu’en 1983.
Le 24 mai 2002, le tribunal de grande instance de Nanterre reconnut la « responsabilité sans faute » du laboratoire UCB Pharma (fabricant en France) dans les cancers génitaux de deux jeunes femmes. Dix ans de procédure, une victoire pour l’association DES-France qui regroupe les personnes victimes de ce médicament-poison. « Le laboratoire étant redevable d’une obligation de sécurité », le tribunal estima « qu’à partir du moment où il ne l’a pas respectée, il n’est pas nécessaire de rechercher une faute particulière pour entrer en voie de condamnation ». Ce qui n’empêcha pas UCB Pharma de se retrancher derrière l’opportune découverte, en Norvège, où le Distilbène® n’a jamais été distribué, de patientes atteintes des mêmes cancers exceptionnellement précoces. Autrement dit, pour les avocats d’UCB Pharma, le lien statistique liant les adénocarcinomes à la prise de ce médicament par les mères de ces plaignantes n’était pas suffisamment épais pour être considéré comme une preuve. Pas de lien de cause à effet. Défense classique. Nathalie X., 35 ans, et Ingrid X., 30 ans, débarrassées de leur utérus et de leur vagin tumoraux (mais dédommagées à hauteur de 15 244 euros chacune), furent pourtant soulagées : le laboratoire affirma dans un communiqué publié après sa condamnation, être conscient de leur douleur. Et de ses intérêts : il s’est pourvu en appel, lequel a été rejeté le 30 avril 2004 par le tribunal de Versailles. Le jugement fut plus sévère qu’à Nanterre : « Cette société a manqué à son obligation de vigilance et commit une série de fautes en ne surveillant pas l’efficacité du produit litigieux et ce, nonobstant les avertissements contenus dans la littérature médico-scientifique, notamment en 1939 et en 1962/63. » UCB Pharma a demandé la récusation des experts médicaux et s’est pourvu en Cassation. Le 24 septembre 2009, la plus haute juridiction les a déboutés, leur demandant, de fait, de prouver que les plaignantes ont tort. Une inversion de la charge de la preuve pas très courante en France.
Cela dit, la justice devrait aussi s’interroger sur les responsabilités de l’ensemble du corps médical français qui, en toute conscience ou, pire, en toute inculture de la littérature spécialisée, continua de prescrire le produit en dépit des risques avérés. Petit détail amusant, quand le Parisien a relaté le travail du Pr Kalfa, il a demandé le 5 avril 2011 à Mohamed Chaoui, DG d’UCB (Mise à jour : c’est aujourd’hui Jean-Christophe Tellier qui est le directeur général de l’entreprise), ce qu’il en pensait. « UCB a toujours assumé ses responsabilités quand elles sont établies. Mais, à notre connaissance, il n'y a aucun lien scientifique établi entre le Distilbène et la troisième génération de personnes concernées ».
Bon marché car non brevetée, « n’exhibant » aucune toxicité aiguë (ainsi que l’on cause chez les épidémiologistes), réputée moderne parce que totalement artificielle, la molécule a aveuglé le monde scientifique avant d’empoisonner des milliers de femmes. La publication de travaux démontrant non seulement l’inefficacité du produit, mais aussi, et surtout, sa toxicité chronique et transgénérationnelle pour l’être humain, n’a pas éveillé de doute chez les praticiens, qui se sont persuadés de son efficacité. Une méthode Coué à l’origine de la plus grande erreur médicale du siècle dernier. Le Distilbène® est le seul perturbateur endocrinien dont on a pu suivre le parcours sur plusieurs générations. « Grâce » à lui, chercheurs et médecins savent désormais à quoi s’attendre avec les perturbateurs endocriniens.

Mise à jour du 3/2/2016 : le déni continue, comme en témoignent les confrères et consœurs de L’Express. Novartis est un autre laboratoire condamné. 

 

Du sexe au cerveau, des Grands lacs au Mexique

Malgré l’épaississement du faisceau de présomptions, il est encore possible d’ergoter, en arguant que les doses utilisées sur les animaux de laboratoire sont toujours supérieures à celles auxquelles nous sommes quotidiennement confrontés. On oublie pourtant que les systèmes endocrines, immunitaires et génétiques des vertébrés supérieurs sont quasi identiques. Que les perturbateurs endocriniens concernent aussi notre espèce. Les drames du Distilbène® et du bénomyl® l’ont montré. Les Inuits de Broughton (nord-est du Canada, en zone arctique) en sont la démonstration. Leurs enfants doivent sans doute leurs infections à répétition et leurs difficultés d’apprentissage aux PCB accumulés pendant une trentaine d’années dans la graisse des animaux dont ils se nourrissent et transmis par leurs mères.
La preuve est toutefois impossible : ces produits agissent à des doses si faibles et sur une échelle si longue que le lien entre l’exposition et la pathologie ne peut être établi. Mais de nombreux chercheurs ont observé que les enfants nés de mères vivant dans des régions très polluées avaient des attitudes proches de celles de rats ou de primates contaminés en laboratoire. Comme ces cobayes, ils sont hyperactifs et plutôt lents intellectuellement. Leur mémoire à court et à long terme est faible, ils ont des difficultés à lire et à apprendre, leur QI est souvent inférieur à la moyenne. Leurs réflexes sont amoindris et beaucoup ont des problèmes pour coordonner leurs mouvements. La plupart de ces études ont été menées dans la région des Grands Lacs. Un seul exemple : selon Sandra et Joseph Jacobson, de l’Université du Nebraska, les retards dans le développement psychomoteur d’enfants nés de mères ayant mangé du poisson pêché dans ces lacs poubelles s’explique par la pollution. Dans la cohorte étudiée par les deux scientifiques, ces enfants pesaient à leur naissance moins que les enfants témoins, et leur diamètre crânien était inférieur. À sept mois, presque tous présentaient des désordres neurologiques – notamment des mouvements plus saccadés et des réflexes plus lents. À quatre ans, ils obtenaient de plus mauvais scores sur des tests classiques de mémoire et d’acquisition du langage. À cause de quoi ? Sandra et Joseph Jacobson accusent les PCB, sans preuve, car il leur a été impossible de séparer ces polluants des 2 800 autres décelés dans l’eau des Grands Lacs…
Pour Helen Daly, de l’université de l’État de New York à Oswego, les comportements des enfants étudiés par les Jacobson sont tout à fait semblables à ce qu’elle a observé sur des rats soumis au même régime alimentaire. Selon la chercheuse, les effets psychiques et neurologiques des perturbateurs endocriniens seraient impossibles à déceler tant que la vie des gens contaminés resterait normale. Mais face à un problème, ces personnes réagiraient beaucoup plus violemment que les autres. Autrement dit, les hommes comme les rats contaminés par les polluants invisibles naîtraient avec une plus grande sensibilité au stress. Et transmettraient ce handicap non seulement à la deuxième génération, mais aussi à la troisième.
Au Mexique, une équipe internationale a effectué des tests intellectuels chez des enfants de 4 à 5 ans vivant dans la vallée de Yaqui. Ils constituèrent deux groupes : l’un formé d’enfants d’agriculteurs n’utilisant pas de pesticides, habitant sur les contreforts montagneux ; l’autre composé d’enfants vivant au fond de la vallée, où des tas d’organochlorés étaient employés. Dans le lait maternel et le sang du cordon ombilical des fœtus du second groupe, les chercheurs ont décelé aldrine, endrine, dieldrine, heptachlore et DDE. Les enfants manifestaient une moindre résistance physique, un défaut de coordination des yeux et des mains (l’expérience consistait tout simplement à attraper une balle), une mémoire plus faible et une incapacité évidente à représenter leurs semblables par des dessins. Parmi ces derniers, seuls ceux réalisés par les enfants montagnards montraient des personnages pourvus d’une tête, d’yeux, d’un nez, d’un ventre, de bras et de jambes ! Des résultats corroborés par ceux extraits d’une longue étude portant sur des enfants habitant près du lac Michigan, aux États-Unis. Puis par d’autres études, notamment celles du programme PCB-risk conduites en Slovaquie, qui font référence depuis 2006 et celle, au Canada, menée par l’INSPQ en 2007 : au stade prénatal, l’exposition de l’homme aux PCB augmente la probabilité de développer des retards psychomoteurs, des problèmes d’audition et de vision, de présenter un QI plus faible, une mauvaise acquisition du langage, une mémoire défaillante, voire une féminisation du jeu chez le petit garçon. Même chez l’adulte, l’exposition aux PCB entraînerait des problèmes neurologiques, en particulier au niveau de la vision et de l’audition. La corrélation est d’ailleurs tellement forte que les tests auditifs sont devenus des marqueurs d’imprégnation, d’autant plus utiles qu’ils sont insensibles au milieu socioculturel des sujets étudiés, qui influence forcément leur développement psychomoteur et cognitif.


Interdire les perturbateurs, les remplacer par quoi ?

Ces tests seront sans doute pratiqués pour décider du classement des polluants émergents — PBDE, PFLO, phtalates, parabènes, phénoxyéthanol, bisphénol A – parmi les perturbateurs endocriniens. Les travaux en labo semblent donner raison aux associations qui militent pour ce projet. Ils nourrissent en tout cas l’évidence qu’avec ce genre de molécules, il ne faut plus envisager la toxicologie uniquement sous l’angle du principe de « la dose fait le poison ». La toxicité des perturbateurs endocriniens, qu’on devrait d’ailleurs rebaptiser en perturbateurs des grandes fonctions de l’organisme si ce n’était pas si moche, est, à certaines périodes de la vie, pour certains publics, moins une question de dose que de moment. Pour le fœtus, il n’y a peut-être pas de valeurs seuils, il s’agirait donc d’interdire purement et simplement l’exposition à ces produits. Mais interdire, sous prétexte d’effets sans seuil est illusoire autant qu’inefficace : nous vivons en permanence dans un bain d’hormones, d’œstrogènes apportées, d’abord, et en quantité bien plus importante que les molécules promises à la vindicte, par nous-mêmes, le bétail et les plantes (elles fabriquent des phyto-œstrogènes). Les bioessais et les biosurveillances réalisées en Europe depuis 2006 ont déterminé que, pour le bisphénol A par exemple, son potentiel œstrogénique compte pour 1/10000e à peine du potentiel total mesuré dans l’eau douce et du robinet ainsi que dans le lait maternel, 1/1000e dans les aliments et le plasma sanguin. Dans du lait placé dans un biberon chauffé, tout change : le potentiel du BPA grimpe à plus de 3 % pour le lait de vache, à 1 % pour le lait maternel. Des pourcentages faibles, qui n’en prouvent pas moins que, contrairement à ce que serinent les industriels, cette molécule relarguée par les contenants a un impact mesurable. Réduit, mais qui peut s’avérer désastreux pour les bébés et les personnes fragiles. Les embouteilleurs d’eau devraient se poser des questions concernant les phtalates qui s’échappent, eux aussi, de leurs plastiques ! Et les consommateurs ne devraient jamais chauffer un récipient alimentaire…

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En 2011, au terme d’un débat très médiatisé, l’Europe a interdit la fabrication, la mise sur le marché et l’importation des biberons contenant du BPA. Tout le monde a applaudi, alors que cette décision ne changera rien à l’exposition des bébés : le biberon ne compte que pour 6 % à peine de son apport en BPA, la molécule étant présente dans toutes les boîtes de conserve, dans les boîtes de lait. La logique voulait que la molécule soit prohibée, pas un des innombrables produits qui en sont constitués. C’est cette logique qu’a suivie le Parlement français en 2011 (en attendant le vote du Sénat) pour bannir phtalates, parabènes et alkylphénols du territoire. Mais sera-ce efficace en terme de santé publique ? Rien n’est moins sûr. D’autant que nul ne sait par quoi l’industrie remplacera ces molécules, ni leur potentiel toxique. On ne sait d’ailleurs toujours pas si les résines synthétiques censées être moins nocives que les plombages le sont réellement. Mieux vaut parfois une toxicité certaine mais traçable qu’une incertitude. Dans ces résines, tiens, il y a du bisphénol A.
Oui, il faut interdire toute substance suspecte de perturber le système hormonal, mais par quoi remplacer celles qui sont utiles ? Par celles à qui on laissera le temps de révéler leurs travers en laboratoire. Or le temps est l’ennemi du retour sur investissement. Il coûte cher. Et il semble ne pas exciter le cerveau limbique de ces élus filmés par Cash Investigation, qui avaient du mal à étouffer un rot de satisfaction en mangeant avec le patron d’un industriel français du produit « de protection des plantes ». Des mâles dominants, vieux, qui se font rincer dans un grand restaurant par un autre mâle dominant, vieux. Mais c’était pour travailler.

Trente-troisième infolettre : Pensées magiques, encyclique et parano : l'obscurantisme porte bien l'habit vert

Pensées magiques, encyclique et parano : l'obscurantisme porte bien l'habit vert



(édito du mois de l'Association des journalistes pour la nature et l'écologie)


Le succès de l’Encyclique du pape auprès des médias est sensationnel. Tout le monde loue ce texte tant il est juste, digne de ce que nous autres racontons depuis des lustres. Il est même de bon ton de dire et d’écrire, avec un rien de fébrilité, « qu’on a beau être laïc, il faut quand même reconnaître que etc. », ce qui sonne comme l’aveu d’un grand courage. Celui du journaliste à qui on ne la fait pas, gentiment laïc et objectif, forcé de s’incliner devant la lumineuse clarté de la pensée pontificale. A posteriori on s’émeut presque que Nicolas Hulot, toujours emballé dans sa chemise terne comme d’autres, avant, l’étaient d’une bure, soit allé consulter le Très Saint-Père pour lui réclamer son intervention auprès des âmes chrétiennes. Y a pas à dire, quand on sait s’adresser aux âmes comme Saint-François parlait aux oiseaux, cela force le respect. Alléluia.

Le Pape, parce que l’on ne croît plus en rien
Mais bordel, réveillons-nous! Que dans un pays laïc, né de cette victoire de la connaissance sur la croyance que fut le Siècle de Lumières, un texte papal sur un sujet de société ait eu tant de succès; qu’une star respectable telle qu’Hulot ait jugé normal d’aller baiser la pantoufle vaticane, cela vous paraît mériter l’enthousiasme?! En 2015, pour que la société prenne conscience de la toxicité du couple que nous formons avec notre planète, il faut donc qu’un curé le lui dise. Pour que la parole des scientifiques et des écolos porte enfin, qu’on en discute à la veillée, il faut qu’elle soit portée par celui-là même qui dénonce ou conteste l’avortement, la contraception, l’adultère, le divorce et l’homosexualité, celui pour qui il y a une réponse à tout, car tout est écrit, certain et irréfutable dans le Ciel immuable où un jour nous serons chacun jugés.

Quel constat d’échec en vérité… Celui des politiques auxquels plus personne n’attache d’importance. Celui de nous autres journalistes, assimilés à ces mêmes autistes bavards et inutiles. Celui des écologistes qui manient pourtant le discours eschatologique ou l’alarme malthusienne aussi bien qu’un prédicateur au sommet d’une chaire. Celui, surtout, très inquiétant, des scientifiques. Le monde des blouses blanches a été incapable d’écrire un récit pouvant se substituer à celui de la trilogie faute-pénitence-punition. Il a été incapable de s’opposer au simplisme scientiste comme à la médiocrité catastrophiste. Il est incapable de montrer un avenir plus joyeux que le Déluge ancré en nous depuis que l’homme a inventé Dieu pour ne pas avoir peur pendant la tempête. Il est pourtant d’essence raisonnable, le discours scientifique, car il est réfutable: la science ne prétend pas savoir la vérité, mais seulement qu’elle a sans doute raison. Obligeant l’homme à douter, elle l’a élevé au-dessus de sa condition de croyant qui est celle des nuques raidies par la soumission. La science nous a libérés de l’obscurantisme.


Le Grand-tout est sans gluten
Mais voilà, dans notre monde ouvert, complexe, brutal, flou et angoissant, où seule la peur nous donne encore l’impression de former une même civilisation, dans notre société revenue de tout où tout semble acquis, dont le confort fait oublier l’essentiel et ce que furent les réalités du passé, la raison vaut désormais moins que la croyance. Parce que croire permet de ne plus douter.
Est-ce croire en Dieu? Pas nécessairement. Croire plutôt en une grande explication qui transcende et explique tout. Se raccrocher aux branches les plus grosses, car il faut bien avoir foi en quelque chose.
Et alors autour de nous la parano et les gourous se développent comme les allergies
Le triste Pr Joyeux cache mal sa phallocratie, son mépris de la liberté de choix des femmes, son costume des années 1950 derrière une théorie loufoque sur le cancer. Mais il vend des livres par palettes car ce qu’il dit semble… naturel. Le sans-gluten n’a aucun sens scientifique, aucun fondement médical, sauf pour une petite minorité, mais il multiplie ses adeptes. Comme la plupart des allergies médiatiques qui n’ont d’autre intérêt que celui de pouvoir parler de soi. Après le tatouage et les réseaux sociaux, dire qu’on ne peut plus manger que des graines germées ou de la viande crue est la nouvelle voie du narcissisme. Sur le web, dans les commentaires des auditeurs, fleurissent chaque jour de nouvelles paranoïas qui, faites-en l’expérience, sont toutes reliées entre-elles par la quête d’un ennemi commun et d’une explication évidente que ce même nous cache parce qu’il défend des intérêts financiers considérables - le Juif n’est jamais loin: ainsi nous empêche-t-on de bénéficier du moteur à énergie libre, on nous empoissonne avec les chemtrails, la bonne santé du cancer tient au fait que les industriels de la pilule n’ont pas intérêt à ce qu’on sache qu’en bouffant du curcuma, nulle tumeur ne métastaserait.

La Nature, nouvelle norme du Bien
Toujours, faut-il rechercher une réponse simple qui explique tout, d’autant plus simple qu’elle s’inscrit dans notre manichéisme si français. Cela autorise à se sentir moins seul. L’autre qui ne croît pas n’a rien compris, il faut le convaincre. Et puis, cela se conjugue bien avec une déification de la nature qui a du mal à dire son nom: la Nature a toujours raison, elle saura se venger des hommes qui l’ont meurtrie, car nous avons transgressé ses règles. La théorie de Gaïa de James Lovelock a été détournée, pour aboutir à celle d’une Nature transformée en Providence grâce à sa prétendue immuabilité que l’homme, ce parasite, perturbe. La Nature, c’est la nouvelle norme du Bien, c’est le nouveau Sacré. Elle est la moderne manne céleste qui peut combler tous nos besoins si nous sommes assez sages. Le vent, la lumière, l’eau peuvent fournir de l’énergie, mais il faudra peu consommer. La terre nous nourrira, mais il s’agira de lui murmurer dans l’oreille, de ne plus lui crier dessus. Les « énergies » nous soigneront de tout, si nous acceptons de les recevoir par le biais d’huiles, de poudres, de massages forcément bénéfiques, car naturels.
La Nature nous est supérieure, car d’elle nous procédons. Ainsi, tout geste la dérangeant est considéré a priori comme un crime, pas loin du blasphème. Élever un animal pour le manger est un comportement qui n’est plus supportable, car nous n’avons nul droit de vie et de mort sur la vache et la poule. Le chasseur, qui n’a pas l’hypocrisie de la société ayant proscrit par la loi et les mots cette violence sociable terrible qu’elle exerce sur ses membres, est reconnu comme un massacreur.

L'obscurantisme anti-vaccins, ou la connerie en injection
Bien pis. La vaccination est aujourd’hui considérée par certains comme une rupture du lien entre l’enfant et la Nature, qui l’empêche de se confronter à ses agents qui pourraient le rendre plus fort. Que la piqûre ait fait reculer ces maladies qui tuaient un enfant sur deux avant l’âge de 5 ans est oublié. Que Jenner, Koch et Pasteur aient libéré l’humanité de l’obligation de se reproduire comme des lapins pour espérer avoir quelques enfants atteindre l’âge adulte ne dit plus rien à personne. Que ces maladies, la coqueluche, la rubéole, la polio, reviennent, à la faveur de nouveaux foyers nés chez les enfants non vaccinés n’inquiète pas. L’essentiel est de ne pas succomber au joug de l’industrie pharmaceutique qui crée des maladies et nous empoisonne avec l’aluminium. L’important est de renouer avec la Nature.
L’obscurantisme revient. Il s’installe sournoisement par la paranoïa, la remise en cause des acquis de la science et de la technologie, cette dangereuse dialectique dominant/dominé qui nous rassure. Ce qui nous arrive? Ce que nous avons fait subir! Dans cette bouillie, l’homme - occidental plutôt, capitaliste c’est certain - est responsable et la nature, comme les islamistes ou les fachos, est une victime qui aujourd’hui se rebelle. C’est bien fait pour nous. Pour atténuer nos peines, il va falloir faire allégeance et se raconter des histoires simples. Et c’est ainsi que l’écologie, une fois encore prise comme l’idiote utile d’un système de pensée néfaste, s’approche encore un peu de la mort cérébrale. La soumission gagne, la pensée magique est convoquée et recule la raison. Jusqu’à quand ?

 

Trente-deuxième infolettre : l'élevage, le bonnet rose, acteur du climat ?

L’élevage, acteur du climat ?


(Photos © FD)

Une drôle d’année que 2015. Celle de la Cop21 qui, dans l’histoire des Cop (conférences des parties, c’est-à-dire des 196 pays signataires de la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques), a causé agriculture. Auparavant considérée comme du domaine relevant strictement de la souveraineté de chaque nation - bien que la plupart soit dépendant des marchés mondiaux, l’agriculture a enfin fait partie des discussions climatiques grâce à la pression de la seconde puissance agricole du monde, la France. Laquelle a également été la seule à parler d’élevage lors de cette étrangeté diplomatico-commerciale que fut l’Expo universelle de Milan : consacré à l’alimentation, ce grand machin cause plus ou moins alimentation et gastronomie, mais entre un pavillon angolais étonnamment gigantesque et des constructions peu modestes bâties à la gloire de Nutella ou de Mac Donald’s, l’Expo n’a fait aucune référence aux vaches, cochons, poulets, moutons, chèvres et autres animaux mangeables. Comme si le mot « élevage » était devenu tabou.
Pays d’élevage, pays, sans doute, de plus grande diversité de races et de conduites de troupeaux au monde, en tout cas plus grand cheptel d’Europe qui entretient la moitié de sa surface agricole utile plantée en ces prairies qui nous offrent tant de services, la France a donc osé, l’an passé, parler du sujet qui fâche, la vache et le climat.
Tout en se fichant royalement du sort de ses éleveurs !
Depuis la fin des quotas laitiers, 25 000 éleveurs ont fermé boutique. D’ici dix ans, c’est 250 000 autres qui ont de bonnes chances de subir le même sort. En Brategne, les éleveurs de porcs se couvrent d’un bonnet rose : 10 élevages ferment leurs portes chaque mois. Le plus grand plan social de notre histoire se réalise dans un silence très écologique.


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Le coup de fouet salvateur de 2006
Sujet fâcheux que l’élevage bovin, en effet, car la vache, la viande, est frappée d’excommunication par les zélateurs de l’Ordre du bon climat qui, prenant le carbone au pied de la lettre, lui font dire ce qu’ils ont envie d’entendre : puisque la viande - et le lait - c’est beaucoup de carbone émis par le nourrissage et la rumination, supprimons la viande, et l’on aura réglé une bonne partie de notre dette climatique. Ces rigides adorateurs du fétiche CO2 sont soutenus dans leur démarche pénitente par les défenseurs du bien-être animal, pour lesquels occire Rosalie est un crime aussi grand que celui de l’avoir élevée en stabulation, ainsi que par les bien-pensants de la bonne santé qui estiment que la viande, c’est du cancer en fibres. Heureusement qu’elle n’a rien en gluten, ils l’accuseraient en plus de déclencher la maladie de Crohn.
Il n’en reste pas moins que la société, confrontée à un changement climatique inéluctable et irrépressible, se pose de bonnes questions sur la façon de conduire les élevages auxquelles les professionnels doivent répondre. Dans un contexte de suspicion généralisée vis-à-vis de filières réputées opaques et corrompues depuis le scandale du cheval dans la bolognaise, de désastre social dans le monde des éleveurs (la conjonction des prix trop bas payés par la Grande distribution et de la difficulté d’un métier qui laisse peu de repos fait qu’il n’y a pas assez de jeunes pour reprendre les fermes mises en vente à la suite de faillites, suicides ou retraites) et de baisse de la consommation en France… alors même que la demande n’a jamais été aussi forte dans le monde. Et le sera encore plus demain, en 2050.
L’élevage des ruminants peut-il donc être un acteur des « solutions climat » ? La réponse est dans la question, car puisque l’élevage émet beaucoup de gaz à effet de serre, il ne peut qu’en émettre moins. Cela, il l’a compris après le choc qu’a constitué le fameux rapport de la FAO sur le sujet. Paru en 2006, « L’ombre portée de l’élevage », selon sa traduction française, a inscrit dans la mémoire collective des chiffres terribles qui ont fait passer la profession pour criminelle : manger de la viande ? Mais c’est pire que de conduire un 4x4 en ville et d’arroser sans arrêt son gazon en pleine canicule !

Frustrés, surpris, les professionnels ont fait une introspection, puis sont passés à l’action. Reconnaissant leur responsabilité dans la crise climatique, rappelant tout de même qu’il faudra toujours faire avec ce carbone qu’émettent les vaches par le seul fait qu’elles ruminent, ils se sont mis à diagnostiquer leurs filières, leurs fermes, leurs ateliers, leurs parcelles, leurs produits pour dénicher le carbone, le mesurer et trouver comment l’empêcher de fuir trop vite. En collaboration avec chercheurs et ONG : la révolution de 2006 aura été comme le Grenelle de l’Environnement, une claque qui a ouvert les yeux et décidé à agir. Et communiquer, comme avec ces deux journées, uniques en leur genre autant par la diversité des intervenants, des participants… et des points de vue. De la science participative, oserai-je dire, car c’est très à la mode, et en l’espèce, justifié.

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La demande explose, comme le climat
L’élevage mesure donc ce qu’il fait, dans un contexte très particulier. Pourquoi faire des efforts, alors même que la société ne cesse de lui signifier son mépris en lui assénant chaque jour que « la viande, c’est mal », et que la hausse de la demande mondiale annule mécaniquement les bénéfices de toute amélioration de l’efficacité ? À quoi cela sert-il de se fatiguer à chercher comment convertir le rot des vaches en chauffage urbain quand les Chinois veulent maintenant de la côte de bœuf sur le barbecue ? !
La consommation explose, selon les dires répétés de la FAO. On mange deux fois et demie plus de viande aujourd’hui qu’il y a cinquante ans ! Soixante pour cent d’écart entre 1990 et 2010. Et l’on imagine volontiers une croissance de 70 % d’ici 2050, tirée par la hausse démographique, celle des revenus et de l’urbanisation : plus d’êtres humains, dans des pays qui émergent de la pauvreté avec des classes moyennes qui, dans les villes, ont accès à l’électricité, et donc au réfrigérateur… cela fait plus de bouffeurs de viandes et de yaourts. À la fois parce que les produits issus de l’élevage sont un marqueur social lisible par chacun, et parce que les protéines animales, sous quelque forme qu’elles soient, sont la garantie pour les parents d’une nutrition équilibrée pour les jeunes enfants. La viande est une source de protéines et de micronutriments facilement assimilables pour le petit, indispensables à son développement cognitif.
Les marchés de la viande et du lait se portent donc bien, et sont promis à un avenir juteux. Comme les émissions de gaz à effet de serre ! Pour autant, les 800 et quelques millions de Terriens affamés ou trop peu nourris sont presque tous des éleveurs pauvres. Manifestement, ils n’ont pas profité de la hausse de la demande ! Laquelle a été soutenue par les filières agro-industrielles des pays riches et émergents, qui ont capté environ 80 % du marché. Ce qui veut dire que les pays les moins riches, ceux dont les terres sont parcourues par les éleveurs les plus pauvres, sont de plus en plus dépendants des marchés mondiaux.
La quadrature du cercle est atteinte lorsqu’on lui intègre la dimension climatique. Les consommateurs dévorent une viande qui ne profite pas à ceux qui devraient la produire, lesquels ne profitent pas vraiment du changement climatique. L’assèchement de la bande intertropicale porte en effet la menace d’un effondrement de ce terroir en déplacement qu’est le pastoralisme. Cette coévolution, ce dialogue entre un éleveur, une race, des végétaux, un sol et un climat est en effet très sensible à la hausse de la température moyenne, c’est-à-dire, in fine, à la disponibilité de l'eau. La vulnérabilité économique des éleveurs est encore plus grande quand il s’agit d’aller faire paître ses animaux toujours plus loin, chaque jour.

Pour ces 80 % d’éleveurs pauvres, atténuer le changement climatique est donc primordial. Mais cela passe, le serpent continue de se mordre la queue, par une atténuation des émissions de leurs si fragiles élevages… On estime la part de responsabilité de l’élevage « mondial » à 14,5 % environ, dont les trois quarts viennent de l’élevage bovin, viande, lait ou mixte. Dont près de 40 % se trouvent dans le rot des vaches : la rumination est le premier fabricant de méthane, un gaz plus « effet-de-serrogène » que le dioxyde de carbone, tant s’en faut. Et la majorité des vaches sont la propriété de ces pasteurs immémoriaux.


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Des effets de leviers et des prairies
Que faire, alors ? Se réjouir de l’extrême diversité des élevages, nous dit la FAO. Car il n'y en a pas deux identiques, si bien qu’à niveau de production égal, dans des conditions comparables, on ne mesure pas du tout les mêmes émissions de gaz à effet de serre. Parce qu’on est dans le vivant ! Une telle diversité, que l’on retrouve également dans la multiplicité des postes d’émissions existant dans la filière, est gage d’une immense variété de leviers, de solutions à étudier, exploiter, diffuser. En particulier chez ces 80 % d’éleveurs pauvres : une augmentation faible de leur productivité ridiculement basse selon nos critères générerait d’énormes économies de carbone, un effet de levier considérable lié au « principe de massification » qui fait que plus on augmente la production de viande ou de lait par vache, moins celle-ci émet-elle par kilo ou litre. En améliorant la gestion du pâturage, les pratiques de reproduction des bêtes ainsi que leur santé, et en recyclant les fumiers, des formules peu coûteuses, on pourrait donc, en tenant compte aussi de la séquestration du carbone par les sols - si tant est qu’ils sont correctement travaillés et ne subissent pas trop le changement climatique, économiser près de 40 % du carbone émis tout en augmentant la production de 20 %.
Sera-ce suffisant ? Rien qu’en France, le respect de l’objectif « pas plus de 2 °C », c’est-à-dire la division par quatre de nos émissions de gaz à effet de serre à l’horizon 2050 implique une division par deux de celle de l’agriculture…
Cela dit, encore faut-il savoir mesurer le carbone. Il faut bien avouer qu’en dépit de progrès considérables, il est toujours aussi difficile de le faire parler. Ou plutôt de l’entendre, car selon l’endroit dans l’espace et le temps où l’on place les curseurs, on n’obtient pas le même diagnostic. D’autant qu’il a été dit durant ce colloque qu’il faut absolument tenir compte de ce que le législateur n’imagine même pas, le stockage. À savoir les quantités qui, chaque année, restent dans le sol. Où elles constituent jusqu’à 1 m de profondeur un stock de carbone deux à trois fois plus important que le stock atmosphérique.
Et quel est l’agrosystème qui stocke le plus ? La prairie, autrement dit l’élevage !

Avec 80 tonnes de carbone par hectare, elle fait aussi bien que la forêt (si l’on n’additionne pas ce qui est stocké par la litière, auquel cas on arrive à une centaine de tonnes), et beaucoup mieux que les vergers (50 tonnes), et surtout les vignes (35 tonnes). À l’année, c’est quelque 760 kg de carbone qui rejoignent ce stock sous les prairies européennes. C’est précisément cela que l’on appelle « stockage ». Une moyenne, que ce chiffre, qui change énormément selon le climat, le type de végétation et le mode de gestion : par exemple, le stockage serait favorisé par des températures et des précipitations élevées, un léger épandage d’engrais azoté, pas plus de 2 vaches à l’hectare ni plus de 4 fauchages à l’année. Sous climat tempéré, et dans l’idéal. En France, où les bovins passent la majorité de leur temps à brouter la majorité de leur ration alimentaire (66 % du temps et 80 % d’herbe dans la ration pour les bovins viande, respectivement 42 et 50 % dans le système lait), le stockage est de fait très important ; il compenserait à hauteur de 28 % les émissions des gaz à effet de serre des bovins nationaux.

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Des solutions, mais à quels coûts ?
Cela dit, pour passer du stockage au stock, il faut du temps. Beaucoup de temps. Plusieurs décennies. Évidemment, l’inverse est plus rapide : le retournement d’une prairie par un éleveur pris à la gorge conduit à un déstockage massif durant vingt ans. Preuve que le labour conduit, par oxydation de la matière organique et perturbation du fonctionnement de l’écosystème-sol, à des émissions massives. Ce qui signifie qu’une « agriculture stockante » est possible : labours moins profonds et moins fréquents, semis directs, mais aussi couverture des sols, apports de composts et de fumiers sur les terres, cultures intermédiaires - notamment avec des légumineuses, les méthodes existent et sont efficaces.
On peut aussi jouer, quel que soit le type de cultures ou d’élevage, avec la santé des vaches (moins Rosalie fait de mammites, plus elle produit, donc moins émet-elle de CO2 par kilo de lait ou de viande), avec ce qu’elles mangent (moins de tourteaux de soja, c’est moins de carbone émis lors de la fabrication de ces concentrés ; plus de lin ou de produits riches en lipides, c’est moins de méthane produit dans la panse…), sur les imports d’intrants (les produits chimiques sont riches en carbone, les engrais émettent du protoxyde d’azote, encore pire que le méthane ; le fioul du tracteur est économisé en labourant moins profond, un travail d’économie d’énergie sur l’exploitation permet aussi de réduire l’impact carbone…), sur l’exportation du carbone contenu dans les déjections (pour méthanisation par exemple) ou encore sur l’organisation même des parcelles (la plantation d’arbres, de haies, de bandes enherbées, de bandes intercalaires arbustives capte du carbone…).
Mais pour quels coûts ? Car tout ce qu’on vient de dire est théorique. Comment mettre en œuvre les bonnes pratiques quand on en est déjà sous-payé par la Grande distribution ? La question n’a pas été abordée, la Grande distribution revêtant toujours dans ce genre de débat les habits de Voldemort dans Harry Potter : elle est celle à laquelle tout le monde pense, sans jamais oser prononcer son nom, de peur que ses foudres ne s’abattent sur la profession.
On en est donc resté à une évaluation des coûts. Qui vont de très faibles - les économies d’énergie, la plantation de légumineuses et l’apport de fertilisants naturels ; à élevés pour la méthanisation et très importants en ce qui concerne la plantation d’arbres, l’introduction de lin et autres lipides dans la ration alimentaire ou la mise en place de couverts végétaux permanents. Mais avec un retour sur investissement théoriquement favorable : l’introduction de chicorée en couvert ferait par exemple augmenter de 8 % la production de lait, tout en diminuant les émissions nettes de GES d’un quart.

Deux autres postes de réduction des émissions de gaz à effet de serre sont testés un peu partout dans le monde afin de réduire le budget carbone à l’échelle du produit fini. La première est celle de l’utilisation (entendez « valorisation ») optimale des « coproduits » que sont les déchets en tout genre d’un élevage digne de ce nom (déjections, cornes, poils…) sous forme d’aliments… pour insectes, ou de composés organiques obtenus par extraction pour la filière naissante des bioplastiques. L’autre piste de réflexion concerne le troupeau : avec moins de génisses dans un troupeau, un sevrage des veaux plus tôt, la mise à l’abattoir des individus les moins « performants », on réduit in fine de beaucoup le poids en carbone d’un kilo de viande ou de lait. Le carbone est une ligne comptable à gérer comme une autre.

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De la science participative pour mieux mesurer le carbone
Tous les outils existent, mais, nonobstant leurs coûts nets, ils ne sont efficaces que si on leur laisse le temps. Or, le temps économique, celui du retour sur investissement rapide et des taux d’actualisation élevés, n’est pas celui qui leur permet toujours de s’épanouir. Il favorise plutôt les itinéraires simplifiés, efficaces parce qu’intensifs, du type « ferme des Mille vaches » : les émissions de carbone par kilo de lait y seront plus faibles qu’ailleurs (1 kg de carbone environ par kilo de lait en moyenne en France, ce taux pourrait descendre sous les 800 grammes dans la Somme) parce que les déjections seront intégralement transformées en kilowattheures, mais si ce système se généralisait, que deviendrait ce formidable puits de carbone (et, accessoirement, producteurs de multiples services pour l’humanité) qu’est la prairie ?
Cela dit, tout est relatif pourrait-on dire, car la première journée de ce colloque a montré à quel point un diagnostic carbone est difficile à établir. Les choses ont avancé, les manières de compter sont en voie de normalisation, on entre dans l’ère de l’harmonisation des méthodologies. Mais les périmètres se recoupent, on ne sait pas toujours si l’on a attribué les déjections au passif de la ferme d’élevage ou à l’actif de la prairie sur laquelle on les a déversées. Bref, il est difficile à la fois de mesurer, puis de comparer. Et de sortir de notre envie de considérer les chiffres obtenus en valeur absolue, alors qu’ils ne sont jamais que des indicateurs qui donnent une idée de l’empreinte environnementale d’un élevage.
Pour aider les éleveurs à y voir clair, la profession a mis en place en France l’outil Cap’2ER, grâce auquel un diagnostic d’impact environnemental, multicritère (du carbone à la biodiversité) peut être conduit sur un élevage. Il permet de positionner l’exploitation par rapport à la moyenne et les façons de corriger le tir en identifiant les principaux postes d’émission et donc, les leviers à actionner à plus ou moins court terme. Leviers que l’on simule pour savoir l’impact réel de leur mise en œuvre, et surtout leur coût ! Cet outil, qui soit dit en passant transforme les fermes utilisatrices en « fermes exemplaires (pilotes) », s’inscrit dans deux politiques de réduction globale des émissions de gaz à effet de serre mis en place par les professions laitière et viande : Carbon Life Dairy pour la première, et Beef Carbon pour la seconde. Concrètement, l’engagement partagé de diminuer de 20 % le carbone émis d’ici 2018 (pour le lait) et 2020 (pour la viande) concerne pour l’instant 3 900 éleveurs répartis sur six régions de production française pour le lait (soit deux tiers de la production nationale), entraînées par 60 fermes pilotes ; et, pour la viande, 2 000 éleveurs européens (dont 170 fermes pilotes) dispersés dans quatre pays, soit un tiers de la production communautaire.

La difficulté à bien mesurer le poids en carbone fait que ces trois programmes sont menés en relation étroite avec les chercheurs, qui espèrent pouvoir en utiliser les données pour réaliser un portrait plus réaliste de l’élevage français et européen, et affiner leurs méthodologies. De la science participative, à la ferme. Et en plusieurs langues.

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La méthanisation et la vache performante
Des étrangers étaient d’ailleurs là pour dresser leurs portraits et évoquer à gros traits ce qui a été mis en place chez eux pour réduire les émissions de gaz à effet de serre.
L’Irlande est un pays d’élevage extensif, une nation agricole de petites exploitations (moins de 32 ha en moyenne) à l’herbe (70 % de la SAU), qui exporte 90 % de sa production de viande et de lait. Un tiers de son budget carbone provient de son agriculture, un chiffre considérable. Entre 10 % et 15 % de réduction des émissions est envisageable en améliorant les pratiques existantes, ce qui amènerait en 2020 à une baisse de 10 % par rapport à 2008. Des programmes équivalents à ceux mis en place en France ont été développés sur une grosse moitié des fermes irlandaises (45 000 fermes à viande, 18 000 à lait). Les données sont centralisées, analysées et les grands domaines d’action ont été identifiés : gestion des effluents, meilleure application des fertilisants et amélioration de la nourriture des bêtes. Rien de bien original. Chaque ferme auditée reçoit un bilan chiffré, qui lui donne à voir ses performances en matière, par exemple, de gestion des effluents, de consommation énergétique ou de fermentation entérique. Pour encourager l’éleveur à faire mieux, le « Carbon navigator » lui indique ce qu’il gagnerait en gaz à effet de serre et en bénéfices s’il atteignait les objectifs chiffrés issus de l’exploitation des données centralisées à l’échelle nationale : des couleurs, des pourcentages, un outil pratique permettant de s’y retrouver sur 6 leviers (durée du pâturage et âge du sevrage, notamment).
En Italie, la situation est un tantinet différente. Un nombre d’exploitations identiques à l’Irlande, mais des élevages plus gros en taille (on dénombre plus de 200 têtes de bétail dans un bon tiers des fermes) depuis un vaste mouvement de concentration entamé en 2000. Lequel a abouti à une baisse de 6 % du nombre de têtes de bétail et à près de 30 % de celui des exploitations ! Conséquence logique, les émissions de carbone ont baissé de 16 %. La diminution de l’usage des engrais azotés minéraux a également joué, à hauteur de 15 %. Du coup, elle est devenue un objectif du programme national de réduction des émissions de l’élevage, avec le développement des méthaniseurs, l’amélioration de l’alimentation, de la performance des élevages (en termes de taux de reproduction, de mortalité, de gain de poids journalier etc.), et du stockage de carbone par les sols (par des cultures telles que le sorgho et le triticale, plantes qui en plus ont la vertu d’être appréciées des méthaniseurs) Chacun des postes identifiés a un potentiel de 10 % de réduction, pas plus. La méthanisation, par contre, crève les plafonds avec plus de 15 %.

Aux Pays-Bas, grande nation laitière, il y a plus de vaches et de porcs que d’habitants. Les autorités ont fixé un but simple : - 30 % de gaz à effet de serre pour le secteur agricole en 2020, soit -5 % pour chaque vache laitière. Comment ? En remettant les vaches au pré… car elles connaissent aussi peu l’herbe qu’en Italie, les pauvresses. Et en fertilisant ces prés avec les propres déjections des animaux. Une « extensification », donc, qui ne surprendra pas l’éleveur français, qui visiblement n’est pas contradictoire avec « l’intensitification » visant à augmenter la lactation de chaque vache de façon à diminuer les émissions par kilo de lait produit. Le principe de massification fait qu’avec une vache qui produit mille malheureux litres de lait par an on se retrouve avec pas loin de 6 kg de CO2 par kilo de lait, alors qu’avec 8 000 litres de lait, standard batave, on est à 1,08. Un « mieux encore » est possible : diminuer de 300 grammes environ le bilan du kilo de lait en allongeant l’espérance de vie des vaches laitières et en troquant les produits concentrés (tourteaux) par des produits plus simples.

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Génomique, économies énergétiques et chicorée
Aux États-Unis, l’intensification est déjà chose faite. Le lait est une industrie concentrée dans 4 états, il est produit au sein d’une cinquantaine de milliers d’exploitations familiales qui se partagent un cheptel de plus de 9 millions de vaches… et à peine 2 % des émissions de gaz à effet de serre fédérales, toutes sources confondues. Qu’il faudra bien réduire d’un quart d’ici 2020, par rapport à 2007. Un levier est évident : valoriser là aussi les déjections, en augmentant le nombre de méthaniseurs (au nombre actuel de 202, leur potentiel est dix fois plus élevé, selon la taille et la localisation des troupeaux), tout en optimisant la ration alimentaire des vaches. Un autre levier est assez original : la consommation en énergie du lait, depuis le pis vers le frigo du consommateur étant tenu pour responsable d’un tiers des émissions, chaque maillon de la chaîne doit réduire ses consommations d’énergie, par les méthodes classiques. Le programme « Cow of the future » vise à optimiser d’une autre manière la gestion des troupeaux et de leur génome : en sélectionnant par exemple les bêtes selon leur résistance aux maladies, on augmentera leur durée de vie et donc, leur productivité et ainsi leur efficacité. L’effet massification, toujours. Et un lait dont on peut se demander s’il n’est pas d’ores et déjà un sous-produit de l’industrie de l’énergie, un stock de kilowattheures plutôt que de protéines.
En Nouvelle-Zélande on parie également sur la génétique et la physiologie animales. Repérer pour les hybrider des animaux moins émetteurs de méthane, les vacciner contre les pathogènes, peut-être aussi introduire dans leurs génomes un ou tout des 5 inhibiteurs de la méthanisation identifiés à ce jour. Un autre volant de réduction se trouve dans l’azote. Ou plutôt, dans l’urine : parce que cela augmente leur fréquence de miction durant le pâturage, la supplémentation en sel de la ration - les animaux paissent, en Nouvelle-Zélande - diminue in fine les taux d’azote produits par les vaches chaque jour. De l’azote que les plantes à longues racines comme le plantain, la chicorée (encore elle) et la luzerne, savent fixer et stocker en profondeur.


Intensifier et extensifier, un paradoxe fertile ?
« What else ? », comme dirait un buveur de café.
Il s’agirait d’intensifier la production tout en l’extensifiant.
De jouer sur la baisse du carbone « global » (celui du produit final) accessible par des solutions techniques profitables à court terme, tout en jouant sur celle du carbone « spécifique » (celui de la parcelle) accessible par le stockage à long terme dans des prairies reconnues comme providentielles pour l’atténuation du changement climatique. Un paradoxe ! Une contradiction que les éleveurs vont devoir gérer finement. Considéré comme une ligne comptable, le carbone se voit déjà inscrit en passif ou en actif par l’éleveur suivant les bilans qui lui sont fournis, avec une marge d’erreur non négligeable, et selon son bilan financier, rarement fameux. Sur quels « postes » agir ? Les plus simples, les moins coûteux. Si la société veut que l’élevage soit plus « propre » et climato-compatible, comme disent les ONG vertes, et qu’il continue d’entretenir cet extraordinaire agrosystème qu’est la prairie, bien plus robuste qu’un champ de maïs face au réchauffement, en particulier s’il est diversifié et entretenu par des races elles aussi robustes, pour ne pas dire rustiques, il va lui falloir assumer ce choix coûteux. En permettant aux professionnels de vivre de leur métier.
Car de toute façon, les solutions seront toujours mises en œuvre par des professionnels qui doivent s’y retrouver. On en revient toujours à l’argent.
Comment ? Leur verser une rémunération pour l’entretien des services rendus par la prairie, certes, mais aussi, surtout, faire en sorte qu’ils puissent enfin gagner leur vie avec le fruit de leur travail. Mais tant que la très grande majorité des consommateurs continuera d’acheter sa viande et son lait dans des hypermarchés qui, mine de rien empiètent chaque année un peu plus sur des bonnes terres agricoles, la mainmise de ceux-ci sur les filières viande et lait ne risque pas de se relâcher. Pour que les éleveurs puissent dialoguer sereinement avec le climat, il faut que la société les soutienne. Et donc que les consommateurs acceptent de mettre le prix dans une viande de qualité, achetée chez un boucher.
Plus chère ? On en achètera moins ! Ce qui du coup fera baisser les émissions globales de carbone de la filière, comme c’est déjà le cas depuis 10 ans : la baisse de la demande a été un facteur aussi efficace que les efforts consentis. Idem pour le lait. En France, c’est 15 % de gaz à effet de serre en moins entre 1990 et 2010 (-5 % pour la viande, -20 % pour le lait).
À l’échelle de la planète, c’est la hausse plus forte de la consommation de non ruminants, comme les porcs, par rapport à celle de la viande bovine, ainsi que la régression de la part des élevages les plus intensifs qui explique l’augmentation plus faible que prévue des émissions de carbone de tout le secteur de l’élevage : comme le secteur de l’industrie, l’élevage fabrique plus de calories en émettant moins de carbone. On dit que son « intensité carbone » est plus faible, parce que la courbe mesurant la croissance de ses émissions de gaz à effet de serre s’est découplée et s’éloigne de plus en plus de celle mesurant la hausse vertigineuse de l’offre en protéines.

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L’utopie de la viande et du lait « zéro carbone », et celle du goût
L’élevage des ruminants peut donc être un excellent acteur du climat et de la Cop21, car son empreinte carbone a déjà baissé, et les solutions à différentes échelles de temps, d’espace et de coûts, existent. Pour les mettre en œuvre plus facilement, les éleveurs réclament par exemple une simplification administrative et tarifaire de la mise en œuvre des méthaniseurs, et la prise en compte de tout équipement de production d’énergie renouvelable dans le bilan carbone de leurs exploitations. Ils demandent aussi, avec les chercheurs, que le puits de carbone qu’est une prairie, stock considérable alimenté par le stockage annuel, soit enfin considéré par les pouvoirs publics. L’idée suit son chemin, car la loi sur la transition énergétique cite clairement cet aspect dans son article 48, tandis que le ministère de l’agriculture a lancé le projet de recherches international 4 p 1000 : oui, en augmentant d’un petit quatre pour mille la teneur du sol en matières organiques, on pourrait absorber le carbone que nous exhalons chaque année dans l’atmosphère. Les vaches ont de l’avenir.
Comme ailleurs dans le monde, chez leurs collègues pasteurs pauvres, les éleveurs lorgnent aussi sur le marché de la compensation. Pourquoi ne pas être payé pour le carbone que les prairies stockent en étant le destinataire de financements de compensation, pourquoi également ne pas toucher de l'argent sur le carbone évité dès lors que le stockage serait comptabilisé dans les bilans d’objectifs ? Dans un marché du carbone idéal qui n’existe toujours pas, et qui est même, en Europe, un échec, l’éleveur financerait une partie de ses efforts par les bénéfices que la planète en tirerait. On pourrait d’ailleurs imaginer étendre ce système à tous les autres services rendus par les prairies. Car il n’y a pas que le carbone dans la vie. Les prairies sont indispensables à la société, et elles ne peuvent être entretenues que par des animaux. Ne serait-ce que lui, l’entretien du système de régulation de la quantité et de la qualité de l’eau circulant sur les sols, vaut bien quelques dépenses en carbone.

Virtuellement, une viande et un lait « zéro carbone » sont possibles, comme à peu près tout sur le papier. Mais ils n’existeront pas si la virtualisation du carbone par sa transformation en ligne comptable fait oublier que l’élevage, c’est du vivant, qui broute du vivant, par la vie d’hommes et de femmes qui ont exprimé lors de ces deux journées ce qui finalement leur semble essentiel : le besoin qu’on leur fasse confiance. Qu’on les laisse expérimenter pour atteindre des objectifs écologiques que, globalement, ils acceptent.

Je rajoute, qu’on leur donne les moyens de le faire. 
L’agriculture sera la clé de voûte de notre adaptation au changement climatique dans une France qui commence à comprendre l’intérêt de préserver ses sols, elle l’est déjà dans notre édifice touristique qui repose sur l’attrait qu’exerce dans le monde entier nos paysages totalement fabriqués par la polyculture-élevage depuis des siècles, elle seule peut entretenir les services rendus par la nature dont nous n’avons pas les moyens de financer la disparition. Mais l’agriculture n’est rien sans le consommateur qui mange et qui boit. La France est dans l’assiette. L’élevage sera un bien meilleur acteur du climat si les Français avaient à nouveau le sens du goût. Et savaient acheter les bons produits, dûment étiquetés, français, vendus ailleurs qu’en hypermarchés.

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Trente-et-unième infolettre : la démocratie par l'eau, la démocratie pour l'eau

La démocratie par l’eau, la démocratie pour l'eau


La démocratie par l’eau. La démocratie pour l’eau. Voilà le mot-clé des débats qui ont eu lieu en fin d’année dernière devant l’assemblée des présidents des commissions locales de l’eau de Bretagne, à Saint-Malo.

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Les gardiens des CLE
Avant toute chose, vous expliquer comment l’eau est gérée en France.

Chaque bassin hydrographique est chapeauté, en France, par une agence de l’eau. Six bassins, six agences : Artois-Picardie, Seine-Normandie, Loire-Bretagne, Adour-Garonne, Rhin-Meuse, Rhône-Méditerranée (avec la Corse). Celles-ci mettent en œuvre ce que les comités de bassin décident. Des comités, véritables « parlements de l’eau », car tous les acteurs des territoires y sont réunis, et sont tenus de s’y concerter.

Se concerter entre usagers répartis en commissions (industriels, agriculteurs et particuliers, associations de consommateurs, collectivités locales, administration, élus locaux), lesquelles sont regroupées en trois collèges, pour élaborer un Schéma Directeur d'Aménagement et de Gestion des Eaux, un SDAGE. Il s’agit pour ce document fondamental, et pour quinze ans, de « garantir un développement durable conciliant le développement socio-économique avec la préservation des milieux aquatiques et l'équilibre des usages de l’eau. » Avant d'être définitivement adoptés, les SDAGE sont mis en consultation par départements, régions et État, puis doivent être approuvés par les préfets coordonnateurs de bassin. Cela fait beaucoup !
Si nécessaire, et en fonction de la nature et des enjeux écolo-économiques des bassins-versants, des déclinaisons locales des SDAGE, les Schémas d’aménagement et de gestion des eaux (SAGE), sont mises en place, sous l’égide d’une déclinaison des parlements de l’eau, les Commissions locales de l'eau, les CLE. Nous y voilà.

Présidée par un élu local, une CLE est composée, à l’image des comités de bassin, de trois collèges - collectivités, usagers-propriétaires fonciers-organisations professionnelles-associations, État. Un modèle de démocratie participative, malheureusement déséquilibré, c’est le moins qu’on puisse dire.


Moins d’eau, plus d’eau
La Bretagne est une région particulière, car elle est la seule à être entièrement couverte par des SAGE. Ce sont les documents de planification les mieux à même d’envisager l’avenir en fonction de l’évolution prévisible des modes de production agricole, de l’aménagement du territoire, de la croissance démographique, du tourisme, des modes de vie et, bien entendu, du changement climatique. Lequel fut au centre de débats malouins : quel sera son impact sur l’eau et les milieux aquatiques ?

Il est déjà mesurable depuis les fenêtres de la mairie. Aujourd’hui, lorsqu’il pleut, c’est de plus en souvent violent. Un mois des pluies d’avant qui tombe maintenant en quelques jours, cela vous soulève les plaques d’égout, envahit les rues et sature les réseaux pourtant largement dimensionnés. Les météorologues et autres observateurs attentifs du ciel et de la terre disent par ailleurs que depuis une vingtaine d’années, les hivers sont chaque année plus doux (diminution du nombre de jours de gel) et les étés, plus secs (augmentation du nombre de jours au-dessus de 25 °C par exemple). La conséquence pour l’approvisionnement en eau est claire : le régime des rivières est perturbé, les variations de leur débit sont plus… variables, les étiages plus précoces, les reprises de débits plus tardives etc. La disponibilité de l’eau en été, quand tout le monde en a besoin en même temps, - la fameuse douche de 17 heures le 15 août ! - est de fait plus faible. Le risque d’inondation est à l’inverse plus important.

Comment gérer une telle variabilité à laquelle ni l’homme ni sa politique de l’eau ne sont préparés ? Une variabilité supplémentaire à la variabilité naturelle, d’origine humaine, qui ne fait jamais que rendre encore plus évident le rôle de l’aménagement du territoire, de l’urbanisation et des itinéraires agricoles, c’est-à-dire in fine l’usage des sols, dans le cycle de l’eau.


Une Bretagne préservée… pour l’instant
Cela dit, ce tableau relevé un peu partout en France ne l’est pas - encore ? - en Bretagne. On ne voit pas pourquoi cependant l’ancien duché y échapperait à moyen terme, car le changement climatique n’est pas près de s’arrêter, et l’altération du cycle de l’eau est cohérente avec les mécanismes en jeu : plus de chaleur, c’est plus d’énergie, des évaporations et des condensations gérant plus de volumes, générant des turbulences atmosphériques plus importantes. Les lois de la physique sont les mêmes partout.


La complexité de la décision
Il n’y a que dans ces « parlements de l’eau » que sont les comités de bassin et les commissions locales de l’eau que la réflexion puisse se faire, et naître la décision. Il n’y a que les SAGE à pouvoir développer une vision globale. Comment rendre in fine les territoires « résilients » face au changement climatique ? Faut-il des modifications techniques du réseau de distribution, de nouvelles réglementations sur la pollution, un nouveau schéma de prise de décision, une modification des documents d’urbanisme ? Le changement climatique est une certitude remplie d’inconnues, alors il n’est pas simple de prévenir et de l’envisager.

La loi Notre facilite un peu les choses, car elle confie aux nouvelles mega-super-hypra régions la concertation et l’animation sur la gestion de l’eau et la protection de la ressource, dès lors que « l’état des eaux présente des enjeux sanitaires et environnementaux justifiant une gestion coordonnée des différents sous-bassins hydrographiques de la région ». Ce qui est le cas en Bretagne. Mais elle ne sera pas suffisante, car les enjeux, considérables, réclament une nouvelle façon de gérer l’eau. Ne serait-ce qu’en raison du fait que la baisse de la quantité d’eau disponible en été, qui semble inévitable, aura un impact sur sa qualité. Quantité et qualité doivent donc être pensées ensemble, et gérées de même, or, on a l’habitude de le faire séparément. Ainsi, gérer l’eau, demain, c’est-à-dire dès aujourd’hui, devra se faire non seulement à partir de facteurs plus nombreux, mais avec l’idée d’envisager d’éventuels effets pervers de la manipulation d’un bon levier : préserver la quantité d’eau ne peut plus se faire sans penser les conséquences sur la qualité, un « bon » document d’urbanisme ne peut plus faire l’économie de l’usage des terres agricoles.


Une grande fragilité face au changement climatique
En même temps, l’incertitude ne doit pas gêner l’action. Ce n’est pas en 2040, quand la Bretagne aura atteint le seuil des 4 millions d’habitants, qu’il faudra se demander quoi faire. L’équilibre des usages, encore plus difficile à atteindre avec une variabilité de l’approvisionnement plus grande et une disponibilité plus faible en période estivale, a besoin d’être (re) pensé maintenant. Comment ? En intégrant par exemple tous les enjeux de l’eau dans les Schémas de cohérence territoriale (Scot). En interdisant aussi toute nouvelle destruction des zones humides, ces formidables tampons judicieusement placés dans les bassins hydrographiques.
Ce dernier point est d’autant plus important que le « tamponnement » n’existe pas en Bretagne : endogène, son bassin n’est alimenté que par lui-même, par ses rivières et ses nappes, rien ne venant abonder d’éventuels manques depuis l’extérieur. La Bretagne est une péninsule énergétique, elle est une île autonome en matière d’eau. Ce qui la rend pour le coup très fragile.
La question des sols revêt dès lors une importance capitale, car ce sont eux, les premiers réservoirs. Or, leur évapotranspiration s’accroît année après année. Comment faire pour corriger le tir ? Comment faire, aussi, près du littoral, alors que le « biseau salé », c’est-à-dire la limite entre l’eau de mer qui s'infiltre et les nappes situées tout près du rivage, ne cesse par endroits de s’enfoncer plus loin sous terre, portant le risque d’interdire bientôt l’exploitation de forages… là où les touristes s’agglutinent en été ?


L’eau ? Des sols !
L’aménagement du territoire est une des principales réponses. Pensé sans penser à l’eau, il conduit partout à l’inondation. À 800 millions par an de coût annuel, et 400 morts, en France, sans aucune crue majeure, cela commence à faire cher. Les assureurs donnent l’alerte depuis des années. Le fonds Barnier ne sera pas éternel. Et l’arrêté de catastrophe naturel n’est peut-être pas toujours la meilleure réponse quand il couvre des risques pris inconsidérément, comme à la Faute-sur-Mer. Qui n’est jamais qu’une catastrophe urbanistique, pas une catastrophe naturelle. La mer et l’eau n’ont fait qu’envahir des zones où en théorie nul n’a le droit d’habiter. Parce que l’eau et l’urbanisme s’ignorent superbement.

Le maire fait ce qu’il veut, car il détient le permis de construire, qu’il faudra bien lui retirer un jour ou l’autre. La plupart des communes sont pauvres, et la pauvreté n’aide pas à refuser les sollicitations commerciales et particulières qui rapporteront des impôts. La proximité géographique du maire avec les requérants ne participe pas de l’analyse impartiale des dossiers. La corruption devient inévitable et elle est France, trop souvent, le synonyme de la décentralisation. Mais pour le remettre à qui, ce droit de dire l’usage des sols, héritage de l’Ancien régime ? La question est posée. Intercos, régions, État ?
Plus largement, dans notre inconscient collectif, l’eau n’a pas de valeur en soi. Quand une collectivité élabore un PLU, elle n’intègre pas son hydrographie dans sa réflexion. Comme d’ailleurs elle ne donne de valeur à la biodiversité ni à la terre agricole, laquelle est, de fait, la variable d’ajustement, le réservoir de l’étalement urbain. Que les rivières et les pluies fassent plus souvent qu’avant des inondations plus destructrices n’a finalement rien de surprenant.

Cependant, notre aménagement du territoire aberrant ne doit pas faire oublier notre aménagement agricole tout aussi stupide. Le béton et le macadam se nourrissent de terres agricoles, souvent des meilleures, et parallèlement un champ de maïs laissé nu en hiver, sans haies ni buissons, avec aucune bande enherbée du côté de la route, comme un gazon-thuya bien coupé, c’est une patinoire pour l’eau. Pas une éponge.


Une profonde révolution politique
Ainsi, la réponse à la question « eau et changement climatique que faire ? » posée durant ces débats est avant tout politique.

D’abord, réformer CLE et Comités de bassin de façon à ce qu’ils soient les seuls à même de délivrer les autorisations de prélèvement, d’allouer la ressource en eau, et ainsi, d’évaluer la pertinence des nouvelles demandes en fonction des volumes réellement prélevables. Des décisions qui, soyons positifs, devraient aussi s’appuyer sur les expérimentations locales, celles mises en place par les CLE, via des associations comme Avril, dans le pays de Coutances, qui forme les élus dans des « Classes d’eau ».
Pourquoi ? Parce que renouvelés au rythme des élections, les nouveaux élus, membres de fait des parlements de l’eau, ont à peine le temps de se former aux rouages de la très complexe gestion de l'eau ; alors que les usagers professionnels tels que les agriculteurs et les industriels, parce qu’ils sont présents sur de plus longues périodes, deviennent des professionnels de la gestion de l'eau, très efficaces dans la défense de leurs intérêts catégoriels.
Former en continue les décideurs, certes, mais dans le cadre d'une réforme de la gouvernance de ces comités, tant les professionnels y sont privilégiés. Une revendication tenace des ONG, qui rejoint une remarque perfide de la Cour des Comptes dans un rapport par elle consacré aux Agences de l’eau en 2015 : dans le bassin Rhône-Méditerranée, par exemple, « 
le montant de la redevance pour les prélèvements destinés à l’irrigation ne représente que 3 % du montant total de la redevance prélèvement en 2013, alors que l’irrigation est à l’origine de 70 % des prélèvements dans les eaux de surface »… Parce que les irriguants ont toute possibilité de se présenter dans tous les collèges. Comme le réclame FNE, la part des usagers particuliers (chacun de nous) et des associations doit augmenter, par la création d’un collège dédié, qui ferait passer leur part réelle de… 10 % en moyenne à 25 %.

Enfin, il faut bien se dire qu’on ne résoudra pas l’entièreté de l’équation avec des barrages et des retenues collinaires, ni avec une hausse des prix sur la facture de l'usager. Mais par une nouvelle façon de voir l’eau. Transversale verticalement (l’eau ne peut pas s’arrêter aux entités administratives et politiques, ni au littoral, elle exige d’être considérée depuis la montagne à la mer, quelles que soient les féodalités qu’elle traverse), transversale horizontalement (l’eau, c’est les sols, c’est l’aménagement du territoire, c’est donc le foncier, in fine le régime de propriété). Locale, selon les enjeux : si la politique de l’eau est décidée par bassin-versant, elle ne peut être mise en pratique qu’au niveau des parlements de l’eau. L’eau interroge nos pratiques d’élevage, nos itinéraires de culture. Dans les bassins les moins résilients au changement climatique, d’autres usages des sols devront demain dominer. Une autre couverture végétale. Bref, l’eau et le changement climatique, c’est en miroir la remise en cause de la façon dont on décide en France. Une révolution politique.


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Trentième infolettre : Bonne année !

Aller à la plage en vélo, voilà mon vœu pour l’humanité en 2016

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@FD, 2015


Les choses avancent sur le terrain de l’écologie, on ne va pas bouder son plaisir.

Mais !

N’oublions pas dès lundi de dire merde à tous les obsédés, les refoulés, les moi-je, les la-planète-c’est-moi, les idéologues, les bénis-oui-oui, les rigides, les mous, les tristes, les c’est-pas-ma-faute, les manichéens, les obscurantistes incultes, les incultes obscurantistes, les tout-est-de-notre-faute, bref, les chiants et les chieurs. Ça en fait beaucoup !


Et j’en rajoute encore, pour rigoler un peu :


- les anti quelque-chose,
- les apôtres du quinoa,
- les vendeurs de vins de cépage,
- l’inventeur du rosé-pamplemousse,

- les adorateurs du Pr Joyeux,
- les catastrophistes,
- les scientistes,
- les « dis bonjour à kiki »,
- les chemisette à rayures - cravatte,
- les buveurs de champagnes sucrés,
- les vieux qui mangent de la mousse de foie gras,
- les présidents de syndicat d’ordures ménagères,
- les gens qui s’arrêtent brusquement sur le quai de la gare avec leur valise à la con,
- les fabricants de vélos hollandais,
- les autocaristes,
- les auditeurs qui ne m’écoutent pas sur Inter,
- les téléspectateurs qui ne regardent jamais la télé quand je passe chez Polony,
- les anciens combattants de l’écologie,
- les automobilistes en centre-ville,
- les chats,
- les curés, les imams et les rabbins,
- les ceintures à retirer dans les aéroports,
- les serveurs qui disent « on est sur… »,
- les vendeurs qui disent « on part sur… ? »,
- les porteurs de perches à smartphone,
- les cyclistes en moule-burnes,
- les clients du Starbuck à la place du parking à vélo de la Gare du Nord,
- les consommateurs du centre commercial de la Gare Saint-Lazare,
- les barbus qui s’épilent les couilles,
- les copropriétaires,
- les gamins avec des casquettes qu’on dirait le casque des pompiers de New York,
- les qui soufflent les feuilles mortes,
- les politiques qui feraient bien de ne plus respirer du tout,
- les tarés du footing,
- les occupants de maisons avec des tuiles romaines,
- les buveurs de Nespresso,
- les…

Je laisse ouverte la liste. N’hésitez pas à me faire part de toutes vos haines massacreuses, vous verrez, ça fait du bien. Surtout quand c’est con. On en fera un livre !

Et surtout, aimez-vous, buvez, mangez, dansez, sautillez, baisez, moquez, apprenez, lisez, réfléchissez.

Bonne année !

FD




Vingt-neuvième infolettre : Le FN, c’est aussi la médiocrité des écologistes

Le FN, c’est aussi la médiocrité des écologistes



Trente ans qu’on l’attendait depuis son lancement par François Mitterrand en 1983, et le voilà, les bottes cirées : le FN est sur le podium ! Belle victoire pour celui qui avait par ce calcul voulu déranger la droite et implanter face à tous le croque-mitaine idéal pour disqualifier un adversaire. L’ogre borgne ainsi ravaudé fut l’os jeté en pâture aux déclassés, aux ouvriers oubliés par les apôtres de la modernité ; de bien commodes apeurés car l’on pouvait en désignant leurs dents, leur bave et leurs cris moquer l’évidente médiocrité. L’indécrottable racisme, forcément, le ridicule nationalisme, évidemment. Ce fumier humain, cette désespérance, cet effroi de ceux et celles qui se sentent trop seuls face à des repères qui n’existent plus, sans qu’ils sachent pourquoi, le FN l’a étalé, l’a fait vieillir ; il a mûri, il  s’est affiné, il est aujourd’hui un compost, qui, demain, fleurira. Mais non, j’exagère : « nous avons compris l’exaspération des Français etc. », dimanche soir comme depuis trente ans.


La victoire posthume de Mitterrand
Cela dit, ces fleurs de FN n’auraient jamais si bien poussées sans cet engrais efficace qu’est l’inculture. L’oubli. Pourquoi tant de jeunes ont voté pour lui ? Parce que l’avenir leur est chichement compté par leurs parents, certes. Quel avenir pour eux ? Des diplômes médiocres, qui les mettent déjà en concurrence avec leurs équivalents Indiens ou Chinois. Un monde du travail pathogène. Une retraite aux calendes grecques. Un logement impossible. Et un environnement dégradé, et un climat délétère. Certes. Aussi, l’absence totale de culture politique, due au mépris pour les politiques, qui l’ont bien cherché. N’oublions pas surtout le simple mépris pour la culture. « L’histoire, ça sert à rien ! », disent les lycéens et des pédagogistes utilitaristes. Alors on oublie, parce qu’on ne compare plus, on est sans souvenirs. C’est plus simple. On est fasciné par les monuments, les batailles perdues, par la Sainte-Trinité dictatoriale sans cesse encensée par les émissions de télé, Louis XIV-Napoléon-De Gaulle, on se prosterne devant les lieux de pouvoir lors des journées du Patrimoine, mais on ne s’intéresse pas à l’histoire. On préfère les clichés aux récits qui ont fait la Nation. Le FN est le fruit de la noce de la médiocrité politique et de la bêtise intellectuelle autosatisfaite d’une société qui est au bout d’elle-même.


Le désastre de l'écologie politique
Pourquoi n’est-ce pas l’écologie politique qui incarne l’envie de trouver un autre chemin ? Pourquoi le FN est-il le seul à faire espérer encore ? Pourquoi en ces temps de Cop21 à succès (ne boudons pas notre plaisir), alors que tout donne raison aux militants de la première heure, les écologistes ont-ils fait un score grotesque aux Régionales ? Pourquoi n’est-ce pas eux, l’alternative aux partis corrompus par l’âge ? C’est en fait la seule question intéressante soulevée par ces élections. On sait que le monde ne peut qu’aller vers la sobriété, et EELV fait un gâchis !
Une étrangeté, en dépit du constat de l’accablante médiocrité du personnel politique de l’écologie française. Pourquoi voter pour eux puisqu’ils ont l’air d’être comme les autres ? Cette nullité n’est en réalité que l’écume des choses, car l’écologie, telle qu’elle est portée en France, ne peut pas donner envie.


La pensée complexe ne fait pas de bonnes élections
Une étrangeté, décidément, car de conférences en débats, de rencontres en réunions publiques, l’écologie est présente partout. Elle est même devenue, grâce à la réforme grenellienne des documents d’urbanisme, l’occasion de la démocratie participative, qui n’est pas en vain mot. Allez voir les débats sur les trames vertes et bleues, par exemple. Un miracle, dans notre monarchie refoulée. Des gens de tout bord discutant de la position des haies, de la situation des zones humides, de l’intérêt d’une route, et qui du coup, chemin faisant, envisagent leurs territoires, relisent son passé, cartographient son présent, projettent son avenir. Et en modifient le cadastre sans se rendre compte que c’est par l’objectif de biodiversité qu’ils l’ont fait. Statistiquement, ces gens votent beaucoup FN, car ils sont de territoires ruraux, pauvres, oubliés. Et pourtant, l’écologie du quotidien leur a fait voir une possibilité d’avenir par eux seuls imaginée, tandis qu’ils conspuent l’écologie politique parisienne, celle des bobos-bien-mis-beaux-qui-parlent-plusieurs-langues et manient des concepts dans des concept-stores végétariens.
On peut appeler cela une dissonance cognitive, une schizophrénie, une incapacité à vouloir pour les autres ce que l’on a réussi à avoir pour soi. Appelons cela plutôt complexité. Aussi vertueuse soit-elle, la pensée écologiste est complexe, car elle oblige à tout considérer, dans le temps, l’espace et les disciplines de la connaissance. C’est possible à une échelle locale, quand on a l’objet face à soi, c’est virtuel, autrement. La pensée du FN est à l’inverse très simple en toute occasion : il faut revenir en arrière, faire comme avant, et c’est d’autant plus simple que ça ne mange pas de pain, vu que le FN n’a jamais exercé le pouvoir. Enfin, pas sous son habit actuel. 


La victimisation, l’infantilisation, les deux mamelles de la France
Complexe, et gênant. L’avenir, demain, quoi qu’en dise, sera une remise en cause des piliers de notre mode de vie. De la voiture, du logement, de l’alimentation, de la consommation, des vacances. De tout ce pourquoi les gens se battent quotidiennement, parce que la société leur demande de le faire. Il faut consommer, consommer comme le voisin, rouler en voiture parce qu’il faut bien travailler en partant de la maison qu’on a achetée loin parce qu’elle était moins chère, pour un crédit épuisant qui ne trouvera de fin qu’à l’aube de la retraite, quand on l’aura. Et il faudrait que tous ces efforts fussent vains ?! Qu’ils fussent même le symbole de la gabegie d’une société toxique ? Renoncer à ce que l’on peine à obtenir n’est pas a priori le projet social le plus excitant. 
La société de consommation n’a pas besoin de consommateurs solvables, mais de consommateurs frustrés. Les pauvres sont sa litière. Et ils sont nombreux : en gros, la moitié de la France qui gagne, net, à peu près le smic. Qui veut consommer comme les autres, pour maintenir son rang, et n’a pas envie qu’on lui dise que c’est mal, parce que consommer c’est la preuve qu’on n’est pas - encore - dans la misère. L’écologie politique est de fait pour la majorité des Français une alternative crédible, car elle promeut de consommer différemment, d’aménager les territoires différemment, de créer des emplois différents, selon des symboles sociaux différents, mais elle est inaudible ! Car quiconque refuse d’entendre le porteur de nouvelles qui le dérangent intimement. Le syndrome de la femme battue : la perspective d’une autre réalité fait plus peur que le triste quotidien auquel on s’est habitué, pour le rendre supportable. En particulier dans une société qui a érigé la victime en héros moderne. La victime est l’acteur principal infantile et déresponsabilisé de notre comédie humaine : ce qui lui arrive n’est jamais de sa faute, on aime la plaindre. C’est l’autre, le gouvernement, l’étranger ou le « Gaulois », le maire-qui-nous-avait-pas-prévenu-qu’on-construisait-en-zone-inondable ou le technocrate qui est à désigner. Pas le pauvre malheureux. Qu’on caresse comme un chien.


Et pourtant, l’écologie est si proche des gens…
La victime n’écoute pas le porteur d’espoir s’il a des allures de prédicateur. Or, les messagers de l’écologie politique continuent de manier un discours accusatoire, catastrophiste, technique, désincarné, maniant de grands principes, dénigrant l’idée de progrès, redoutant l’État, fustigeant les entreprises, promouvant la si lointaine l’Europe, l’amitié entre les peuples, la bonté intrinsèque de l’homme etc. ; un discours qui, promettant in fine la pénitence par la sobriété pour éviter, c’est pas sûr, la guerre pour l’eau ou le pétrole, sous un climat de canicule, n’est pas désirable.
Comment adhérer à une perspective de bouleversement qui fait plus peur que la peur de l’évidence de notre décadence ?
Il manque à l’écologie un récit alternatif à la fois à l’eschatologie judéo-chrétienne et à la culture du progrès issue des Trente glorieuses. Il lui manque de se débarrasser de l’utopie pour l’envie. Il lui manque de dire que son projet n’est pas écologique mais politique, parce qu’écologique : s’adapter au changement climatique, c’est se préparer à un cycle de l’eau altéré, à suivre précisément le trajet de la goutte de pluie entre le ciel et la rivière pour éviter qu’elle ne dévale trop vite vers la ville, à privilégier et préserver en conséquence les sols de qualité, qui sont des réservoirs, ainsi à interroger l’aménagement du territoire et les pratiques agricoles, c’est-à-dire l’organisation du foncier, et donc, la répartition des pouvoirs et leur nature même. Et l’on s’aperçoit alors qu’en parlant sols, on parle prix de l’immobilier et coût de la voiture, on remet en cause l’organisation de la prise de décision et l’écheveau politique, le pouvoir du maire et les attributions des découpages administratifs. On révolutionne pour le bien commun.


Voilà, c’est ça, l’écologie : de la politique.

Vingt-huitième infolettre : Manifeste pour la sauvegarde des terres agricoles, et un Prix "lanceur d'alerte"

Manifeste pour la sauvegarde des terres agricoles
en voie d'épuisement, de bétonnage et d'accaparement



Manifeste lancé par un regroupement d'acteurs issus de la société civile

(liste des signataires en fin de document)


à l'occasion de la « Journée mondiale des sols » du 5 décembre 2015,
de l'année 2015 déclarée « 
Année internationale des sols » par la FAO,
et de la Conférence des Nations Unies sur les changements climatiques (COP21) de Paris (décembre 2015).


 Les menaces auxquelles nous devons faire face


Les terres agricoles sont soumises à deux facteurs combinés de détérioration physique :

  • l'artificialisation par bétonnage, goudronnage, compactage et mitage (urbanisation éparpillée),
  • l'épuisement des sols : perte de fertilité par surexploitation agricole, érosion, désertification, salinisation, contamination, pollutions diverses.


La réduction croissante des surfaces qui en résulte, ainsi que la baisse de la fertilité des sols, a de graves conséquences à la fois économiques, sociales et écologiques :

  • augmentation préoccupante de la dépendance agricole et alimentaire de nombreux pays, du Sud comme du Nord, vis-à-vis des marchés internationaux,
  • baisse de la capacité des sols à stocker le carbone sous forme de matière organique et à lutter contre le réchauffement climatique,
  • augmentation du ruissellement de surface et des phénomènes d'inondations et d'érosions,
  • limitation des infiltrations pluviales, de la régénération des nappes phréatiques et de la filtration naturelle des eaux,
  • perte de biodiversité sauvage, cultivée et élevée,
  • perte de patrimoines paysagers qui façonnent profondément la culture des territoires.


Cette raréfaction globale des sols entraîne, par ailleurs, un effet induit très inquiétant. Il s'agit de l'accaparement des terres les plus fertiles par des acteurs privés, voire par certains États qui souhaitent s'assurer un accès durable à cette ressource vitale au-delà de leurs frontières. Ce phénomène accélère encore la perte de souveraineté alimentaire dans de nombreuses régions, avec toutes les conséquences que cela peut entraîner en termes de tensions sociales et géopolitiques.


 L’ampleur du phénomène et la nécessité d'agir vite !


La France est fortement touchée même si, en apparences, on voit beaucoup de vert, de champs et de forêts entre chaque ville. Dans les faits, l'artificialisation a fait disparaître entre 40 000 et 90 000 ha de surfaces agricoles par an entre 2000 et 20141. Cela équivaut à la surface moyenne d'un département entier tous les 7 ans, à un stade de football toutes les 5 minutes, ou un potager de 25 m2 toutes les secondes.
Au niveau européen, les chiffres sont également très préoccupants. Entre 1993 et 2003, 770
 000 ha de terres agricoles ont disparu en moyenne chaque année (soit l'équivalent du département du Cher), ce qui rend l'Europe de plus en plus dépendante de l'extérieur sur le plan alimentaire. En 2008, le déficit entre import et export agricoles correspondait déjà à près de 20 % de la capacité de production de l'Union en termes de surfaces agricoles2.


À l'échelle mondiale, ce phénomène est encore plus inquiétant avec près de 20 millions d'hectares artificialisés par an selon les chiffres officiels de la FAO3. Ce gaspillage irréversible des sols affecte essentiellement les terres arables situées dans les plaines et les deltas où se concentre prioritairement l'urbanisation. En France comme ailleurs, l'urbanisation se fait toujours sur les meilleures terres qui entourent les villes historiques. Si ce rythme se maintient, 1,5 milliard d’hectares supplémentaires sera urbanisé au cours des 100 prochaines années, soit l’équivalent de la totalité des terres arables dont dispose actuellement l'humanité.


La disparition de ces vastes étendues, combinée à l'augmentation de la population mondiale, ne peut qu’encourager la multiplication des crises alimentaires qui touchent déjà de nombreux pays. Cela risque de fragiliser différents États, d'accélérer encore les stratégies d'accaparement de terres et d'amplifier les tensions géopolitiques qui menacent le fragile équilibre mondial. Selon le site international Land Matrix, près de 40 millions d'hectares seraient déjà accaparés dans le monde4, mais cette estimation serait incomplète selon certains experts français5 qui parlent de 80 millions d'hectare à ce jour.

 Des solutions existent pour stopper ce gaspillage irréversible des terres agricoles :


Ce phénomène n'est pas inexorable. Depuis 1978, le Québec a mis en place la loi du zonage agricole et a délimité les zones réservées à l'agriculture de façon durable. Il faut préciser que ce vaste territoire dispose cependant d'un stock limité de terres arables essentiellement situées autour du fleuve Saint-Laurent où se développe l'urbanisation. Toute diminution de cet espace est depuis soumise à l'autorisation préalable d'une commission indépendante et décisionnelle dont l'action s'avère efficace. La surface agricole du territoire (6,3 millions d'hectares) n'a ainsi pratiquement pas diminué depuis 37 ans, ce qui n'a nullement empêché le développement économique et social du Québec.


Depuis 2012, la France a mis en place une mesure analogue dans ses collectivités d'Outre-mer soumises à une très forte artificialisation des terres agricoles. Cette politique volontariste donne déjà des résultats reconnus par les services d’État, la profession agricole, les élus locaux et les acteurs de l'environnement ultra-marins. Le taux d'artificialisation des terres agricoles a globalement été divisé par deux en moins de trois ans. Les pays d’Europe du Nord ont également adopté des mesures foncières courageuses et efficaces6. On observe ainsi que, là où il existe une réelle volonté politique de préserver les terres agricoles, les actions qui sont engagées donnent des résultats concrets. Il n'y a donc aucune fatalité dans ce domaine et les nations ont clairement le pouvoir d'agir.


Concernant la lutte contre l'épuisement des sols, les recherches et les politiques qui ont été mises en place dans différents pays pour y développer l'agro-écologie prouvent que celle-ci est une solution viable sur le plan agronomique, économique, social et environnemental. Le précédent Rapporteur spécial des Nations Unies sur le droit à l'alimentation a précisé, pour sa part, qu'il s'agissait du seul modèle agricole capable de nourrir à long terme la population humaine.
L'accaparement des terres agricoles est, quant à lui, permis par le droit (et parfois l'absence de droit) foncier en vigueur dans chaque État. Il est également lié aux accords juridiques, financiers et commerciaux qui ont été mis en place à plus grande échelle. Les gouvernements ont donc la possibilité d'agir dans ce domaine au sein de leurs territoires respectifs et les institutions internationales (Banque Mondiale, FMI, OMC, ONU, organisations régionales...) doivent les appuyer sur ce point.


La FAO a déclaré 2015 comme « l'Année internationale des sols » afin d'alerter la communauté internationale sur les conséquences de leur disparition. Les scientifiques ont récemment démontré que leur préservation et l'augmentation de leur teneur en matière organique peuvent permettre de fixer d'importantes quantités de carbone atmosphérique. Cette fonction a le double avantage de lutter contre le dérèglement climatique et de favoriser la fertilité naturelle des sols. La prise de conscience de cette précieuse fonction doit amener son développement, en évitant toutefois que cela n'autorise le droit de polluer pour d'autres secteurs de l'économie par l'instauration d'un marché du carbone, ainsi que la multiplication des achats spéculatifs de terres dans les décennies à venir.


Les inondations qui se multiplient en France comme ailleurs, avec des conséquences dramatiques, peuvent également être combattues grâce à la préservation, voire à la reconquête, des sols perméables sur les surfaces  bétonnées et bitumées. Leurs fonctions d'infiltration et d'éponge apparaissent clairement comme essentielles.


Nos dirigeants possèdent donc tous les arguments et tous les leviers pour agir dans ce domaine.

 Les mesures à prendre d'urgence pour protéger les terres agricoles :


1) Mettre en place, dans chaque pays, des politiques de préservation foncière efficaces pouvant  s'appuyer sur l'expérience positive du Québec.

En France, le Président François HOLLANDE a pris des engagements clairs lors des conférences environnementales de 2012, 2013 et 2014, visant à « stabiliser l’artificialisation des terres agricoles d’ici 2025 » (soit dans 10 ans). Selon l’Observatoire national de la préservation des espaces agricoles, cette artificialisation reste cependant considérable avec près de 60 000 hectares par an à ce jour.


Face à ce profond décalage, nous demandons au Président :

  • de prononcer au plus vite un moratoire national afin de suspendre les projets d’urbanisation ou d'infrastructures en cours sur ces précieux espaces, de repenser l'aménagement du territoire et d’atteindre les objectifs fixés pour 2025,

  • de renforcer la démocratie locale et les procédures de concertation publique au sein des territoires, suite aux engagements pris par le Président de la République en novembre 2014 et aux travaux de la commission du Sénateur Alain Richard qui en ont découlé au printemps 2015.


2) Améliorer les pratiques agricoles dans le cadre de la transition agro-écologique en cours.
Les États peuvent agir en mettant en pratique les recommandations produites par le précédent Rapporteur spécial des Nations Unies sur le droit à l'alimentation en décembre 2010 devant le Conseil des droits de l’Homme.

3) Bloquer les processus d'accaparement de terres au Sud comme au Nord.
Les États peuvent agir en se dotant d'outils de protection juridique réellement adaptés. Les grandes institutions  (organisations régionales, ONU, Banque Mondiale...) doivent, quant à elles, accompagner cette évolution urgente du droit à l'échelle internationale.

448EC399-0C34-4EF2-9CE0-C13CB3903DE3Organisations à l'initiative de l'appel :


L'association Filière Paysanne (Bouches-du-Rhône)
Le collectif
Notre-Dame-des-Landes (Loire-Atlantique)
L'association
Novissen (Somme)
Le collectif
Sauvegarde zone humide du TESTET (Tarn)
Le collectif
Terres fertiles de Sainte-Colombe-en-Bruilhois (Lot-et-Garonne)


Premiers signataires :

Pour signer : ici



Experts scientifiques et techniques :

Hubert Cochet : Professeur à AgroParisTech et titulaire de la Chaire Agriculture Comparée et Développement Agricole
Frédéric Denhez : Journaliste spécialiste des questions environnementales et auteur du livre « Cessons de ruiner notre sol ! » (Flammarion – octobre 2014)
Marc Dufumier : Agronome et Enseignant-chercheur français à la chaire d'agriculture comparée et de développement agricole à AgroParisTech qu'il a dirigée de 2002 à sa retraite en 2011
Robert Levesque : Ingénieur Agronome spécialiste des questions foncières et auteur du livre « Terre nourricière – Si elle venait à nous manquer » (L'Harmattan – décembre 2011)


Fédérations, coordinations et organisations nationales et internationales :
aGter (association pour contribuer à Améliorer la Gouvernance de la Terre, de l´Eau et des Ressources Naturelles) 
Les Amis de la Confédération Paysanne
Les Amis de la Terre
Bio Consom'acteurs PACA-France
CCFD - terre solidaire
France Nature Environnement
Générations futures
Consommateurs pas cobayes !
La FNAB (Fédération nationale de l'agriculture biologique)
Mouvement pour le Désarmement, la Paix, la Liberté (MDPL)
Nature et Progrès
Réseau Environnement Santé
Réseau Foi et Justice Afrique Europe
Terre de Liens 


Fédérations, coordinations et organisations locales :
Le CéDpa (Collectif d'élus Doutant de la pertinence de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes) 
L'ACIPA (Association de Défense des Exploitants Concernés par l'Aéroport) 
Attac 44 et Réunion
Terre de Liens Limousin 
GAB 44 (Groupement des agriculteurs biologiques)
Inter Comités 79 de soutien aux opposants à NDDL
M.N.L.E. Nord Pas-de-Calais (Mouvement National de Lutte pour l'environnement) 
Non LGV Limoges-Poitiers – Oui au POLLT
SPLF 45 (Pour un Site Préservé entre Loire et Forêt) 
Association Saint-Hilaire Durable (Gard) 
Les Amis de la Confédération Paysanne Limousin
Le CEDRA (Collectif contre l'Enfouissement des Déchets Radioactifs)
Le CADE (Collectif des Associations de Défense de l'Environnement Pays basque - Sud des Landes) 
Comité Sud Vilaine de soutien à la lutte de Notre-Dame-des-Landes
Non à Val Tolosa - Non aux Portes de Gascogne (Haute Garonne)
APAL (Association pour l’Aménagement du Larzac)
SCTL (Société Civile des Terres du Larzac)
SC GFA Larzac
Lien en Pays d'OC 
Collectif COPAIN (Collectif des Organisations Professionnelles Agricoles Indignées par le projet d'aéroport / Loire-Atlantique)
L'Amap de Mazerolles de Sucé-sur-Erdre
NON A L'AUTOROUTE A28-A13
Comité NDDL Savoie
Coordination des Opposants au Lyon Turin
Le Collectif pour la défense des terres malgaches - TANY 
Vivre et Agir en Maurienne 
Nonant Environnement
FNE Hautes-Pyrénées (France Nature Environnement) 
Agir pour Istres du Ranquet à Entressen 
l'AVERN (Association  membre de France Nature Environnement agréé pour la protection de l'environnement sur l'Eure-et-Loir)
Association
La PRESLE (Eure-et-Loir) 
Association
Quatre rives (Vaucluse)
Verger de Sauvegarde de Nort-sur-Erdre 
Association
Actival (65)
Association Pilavenir 42
 
Association
MALTAE (83)
Collectif des Ecocitoyens Marnais Indépendants et Solidaires (51)

Inform@ction (Médialternative / 33)

Oasis de Pen An Hoat (22)
Association Bzzz



Entreprises :

Biscuiterie artisanale Lou Goustetto (83)

Les Halles Bio (84)
SCI Terres Fertiles (91)
Label Framethic (13)
Mélisâne lait d'ânesse bio (61)
Boulangerie
Bio Artemis (55)


Formations et groupes politiques :
Ensemble (Loire-Atlantique)
Europe Écologie les Verts (National, Haute-Normandie, Pays-de-la-Loire, Provence-Alpes-Côte-d’Azur et Vaucluse) 
Faisons ensemble
Le Front démocrate, écologiste et social
Nouvelle Donne
Le Rassemblement Citoyen Cap 21 (National et Morbihan)
Rezé à Gauche toute ! 
La Région Coopérative, sociale, écologiste et citoyenne (Provence-Alpes-Côte-d’Azur et Vaucluse - soutenue par EELV, le Front De Gauche, la nouvelle gauche socialiste et des citoyens engagés)
Solidarité Écologie (Chapelle-sur-Edre) 
Union des Démocrates et Écologistes
 


Élus et responsables politiques nationaux et européens :
Brigitte Allain : Députée de Dordogne
Isabelle Attard : Députée du Calvados
Jean-Luc Bennahmias : Président du  Front démocrate, écologiste et social
Jean-Luc Bleunven : Député du Finistère
José Bové : Député européen
Emmanuelle Cosse : Secrétaire nationale d'Europe Écologie Les Verts
Yves Daniel : Député de Loire-Atlantique
Karima Delli : Députée européenne
Joël Labbé : Sénateur du Morbihan
Pierre Larrouturou : Ingénieur agronome et Porte-parole national de Nouvelle Donne
Corinne Lepage : Présidente de Le Rassemblement citoyen – Cap21
Christophe Madrolle : Secrétaire général du Front démocrate, écologiste et social
Noël Mamère : Député-Maire de Bègles 
Paul Molac : Député du Morbihan
Michèle Rivasi : Députée européenne
Mathilde Théry : Coresponsable de la commission agriculture et ruralité d'Europe Écologie Les Verts




Élus et responsables régionaux et départementaux :
Bernard Péré : Conseiller régional Aquitaine, Président de la commission Agriculture et agroalimentaire
Maryvonne Boileau : Conseillère régionale Rhône Alpes, Conseillère municipale de la ville de Grenoble
Vincent Dulong : Conseiller régional des Pays de la Loire, Conseiller Municipal de la Ville d'Angers
Christophe Dougé : Conseiller régional des Pays de la Loire, Maire de la Boissière-sur-Evre
Christelle Cardet : Conseillère régionale des Pays de la Loire
Maël Rannou : Tête de liste EELV Mayenne en région des Pays de la Loire
Dominique Lebreton : Membre du Conseil économique social environnemental des Pays de la Loire au titre de la Confédération Paysanne 
Daniel Ramponi : Conseiller régional des Pays de la Loire, Premier vice-président de la Commission Culture, sports, citoyenneté et éducation populaire
Michel Perrier : Conseiller régional des Pays de la Loire
Geneviève Lebouteux : Conseillère régionale des Pays de la Loire
Claudine Goichon : Conseillère régionale des des Pays de la Loire, Vice-présidente de la commission Aménagement du territoire et Environnement
Philippe Chesneau : Conseiller régional Provence-Alpes-Côte-d’Azur
Marie Bové : Conseillère régionale Aquitaine 
Joseph Boussion : Tête de liste de Faisons ensemble pour les élections régionales en Aquitaine Limousin Poitou – Charentes
Joëlle Remoissenet : Conseillère régionale des Pays de la Loire
Gérard Leras : Vice-président à la politique foncière Rhône-Alpes
Guy Benarroche : Secrétaire régional EELV PACA et élu municipal à La Bouilladisse
Philippe Chesneau : Conseiller régional Provence Alpes Côte d'Azur, délégué à l'économie responsable
Claudie Boileau : Conseillère régionale des Pays de la Loire
Sandrine Rousseau : Vice-présidente du conseil régional Nord-Pas-de-Calais, Tête de liste aux élections régionales de 2015 et Porte-parole nationale d'Europe Écologie Les Verts
Lætitia Sanchez : secrétaire régionale EELV Haute-Normandie
Serge Marolleau : 3e de liste de la Région Coopérative en Vaucluse pour les régionales de PACA
Cédric Buguel : 3e de liste dans l'Orne aux élections régionales pour Normandie écologie.
Jean-Pierre Onseta : Vice-président du Conseil Régional de Midi-Pyrénées et ancien Vice-président du Parlement Européen



Élus et responsables politiques locaux :


Patrick Allain : Conseiller municipal des Sorinières (44)
Jean-Louis Calmettes : Conseiller municipal de Decazeville (12)
Mireille Holowan : Conseillère municipale, membre de la commission Aménagement du Territoire de la communauté de communes d'Erdre & Gesvres - Grandchamps-des-Fontaines (44)
Yves Guyot : Adjoint à l’urbanisme déplacements et environnement à Hennebont (56)
Etienne Lechat :Conseiller municipal – 44800 St-Herblain
Alain Massé : Élu à Saint-Malo-de-Guersac (44) 
délégué à la CARENE (Saint-Nazaire- agglomération)
Jean-Paul Tual :Élu municipal Parti de Gauche - Front de Gauche à Rennes (35)
Nadine Kassis : Porte parole EELV Abers Iroise (29)
Béatrice Bernard Chamson : Adjointe au Maire de Saint-Hilaire-de-Brethmas et Déléguée communautaire de l'agglomération du Grand Ales (30)
Benoit Brulin : Conseiller municipal de Javerdat (87) 
Bernard Crozel : Conseiller municipal de Grand'landes (85)

Jean-Paul Naud : Maire de Notre-Dame-des-Landes (44)

Béatrice Bernard Chamson : Adjointe au Maire de Saint-Hilaire-de-Brethmas (30)
Jacques Dalibert : Maire de La Chapelle-Launay (44)
Pascal Barbier : Conseiller municipal de Plaisance-du-Touch (31)
Michel Quiron : Conseiller municipal – Saint-Etienne-de-Montluc (44)
Cédric Soufflet : Conseiller municipal de Montflours (53)
Ambroise MAZAL :conseiller municipal de Digne-les-Bains, vice-président de la communauté de communes Asse Bléone Verdon (04)
Anne Loubriat : Adjointe à l'environnement à la mairie du Passage-d'AGEN (47)
Jean-Luc Manceau : Conseiller municipal de Montigny-le-Bretonneux (78)
Maryse Combres : Conseillère municipale de Sainte-Colombe-en-Bruilhois (47)
Hervé Menchon : Conseiller des 6e et 8e arrondissements de Marseille (13)
Valérie Feltesse : Conseillère municipale de Villebadin (61)
Michel Mery : 2ème Adjoint de Macé (61)
Franck Nicolon : Conseiller municipal et communautaire à Clisson (44)
Colette Courteaud :  Conseillère municipale de Oinville sur Montcient  (78) et Présidente CMR 78
Élisabeth mosser : Conseillère municipale à Orges (52)


Acteurs de la société civile et acteurs militants :
Mamy Rakotondrainibe : militante contre l'accaparement des terres et présidente du Collectif pour la défense des terres malgaches - TANY (Paris) 

Edwige Loumiere : membre du collectif Vigilance aéroport opposé au projet (44)
Anne-Lise Millan-Brun : administratrice bénévole du réseau Amap Ile de France (75)
Valérie Bost : paysanne BIO à Viron (79)
Jutta Dumas : présidente de l'association Présences des Terrasses de la Garonne à Plaisance-du-Touch (31)
Claude Taton : membre de l'ACIPA et de Saint Hilaire Durable (30)
Rémy Coulet : président de l’association St Hilaire Durable (30) 
Michel Loquet : ancien président de la Chambre d'Agriculture 44 et membre de la Commission agricole PS44
Jacques Carroger : viticulteur, membre de la Commission agricole PS44
Gerard Poisson : paysan, membre de la Commission agricole PS44
Dominique Michenot : paysan en retraite, membre de la Commission agricole PS44

Premiers citoyens :
Guylaine Arnould Duma - Le Plessis-Grammoire (49)
Jean-Claude Bézier - Vigneux-de-Bretagne (44)
Jean-Christophe Robert – Marseille (13)
Joseph Bonnet – Thouaré-sur-Loire (44)
Isabelle Bozzani – Seiches-sur-le-loir (49)
Michel Collin – Magné (79)
Marie France Costantini – Saint-Jean-de-Boiseau (44)
Bernard Fleury - Blain (44)
Alain Gandemer – Grandchamp-des-Fontaines (44)
Jean-Luc Le Bigot – Campbon (44)
Franck Poirier – Vannes (56)
Françoise Verchère – Bouguenais (44)
Bernard Pinot – La-Chapelle-sur-Erdre (44)
Marie Noelle Sorrel - Meythet (74)
Marie Madeleine Dore-Lucas – Pontivy (56)
Gautier Vancleenputte - Lille (59)
Gérard Meunier - Chambéry (73)
Serge Muller – Beauchamp (95)
Robert Gomez – La-Chapelle-sur-Erdre (44).
Barbara Monbureau – Redon (35)
Anne Marie Rousseau – Douves (79)
Cécile Alavoine-Berthaud - Rueil-Malmaison (92).
Tangi Le Bigot - Gétigné (44)
Anne-Marie Moultault-Guihard - Saint-Nicolas-de-Redon (44)
Jean-Jacques Fiet -Chatte (38)
Élisabeth Michel – Nîmes (30)
Marie-Claire Le Meur - Peillac (56)
Nicole Cesbron – Rezé (44) 
Jean-Jacques Fiet – Chatte (38)
Florian Fliegel – Signes (83)

Jean-Michel Barbet – Suce-sur-Erdre (44) 

Marc Pascal – Chambéry (73)
Juliette Collache - Beaulieu-sous-Parthenay (79)
Marie-Claude Barbet – Sucé-sur-Erdre (44)
Antoine Jalaber – Saint-Paul-Lez-Durance (13)
Patrice Houget – Saint-Ave (56)

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Remise de mon prix, photo © Didier Kesler.



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Polonium, photo © Françoise Fournié.

Vingt-septième infolettre : Le climat ? Finalement, la meilleure façon de finir la Révolution

La Révolution par le climat !



J’écris ce texte au moment où j’apprends la mort de Hugo, le fils de mon copain Stéphane Sarrade, ce texte lui est dédié.

Il est mort à 23 ans d’une balle dans l’aine venue tout droit du canon d’une kalachnikov tenue par un gamin sans doute pas plus âgé que lui. Un gamin de chez nous, qui revenait d’une région du monde où, d’après la revue Nature Climate Change, les conditions de vie seront tout simplement impossibles à la fin de ce siècle. Elles le sont déjà, certes, mais là on parle de conditions de vie physiologiques. Au-dessus de 35 °C, écrivent les chercheurs, le corps humain n’en peut plus avant longtemps. C’est la limite de viabilité de la machine. Il a fait 81 °C un jour de 2003 en Arabie saoudite. Le 31 juillet dernier, on a mesuré un bon 75 °C au sud de l’Iran. Au lieu des 45 °C habituels. Et bien en 2100, ce sera cela tous les jours de l’été.
Tant mieux pour l’Arabie saoudite, épouvantable régime assassin à l’origine du salafisme, du wahhabisme, et de l’idéologie mortifère qui anime les refoulés massacreurs de la semaine dernière ; tant pis pour le Moyen Orient, un des berceaux du néolithique et des premières civilisations de l’histoire. Et pour nous ? De cette région invivable, où la demande agricole ne peut qu’augmenter, nous arriveront des flots de migrants attirés par notre bonne fortune.

Notre bonne fortune, oui, car si le réchauffement climatique ne fait qu’accentuer l’existant, c’est-à-dire la sécheresse là où elle sévit déjà, si elle va affecter en conséquence tout le Moyen-Orient, le Maghreb, la bande sahélienne, le Soudan, l’Éthiopie et le bassin du Congo ; si elle va à l’inverse inonder le Bangladesh et toute la côte occidentale de l’Asie du sud-est ; il ne devrait pas beaucoup affecter nos conditions de vie.

Nous avons le bonheur de vivre sous un climat tempéré, celui qui, historiquement, jetez un œil sur une carte, a fait la puissance des nations d’aujourd’hui. Ni trop chaud, ni trop froid. Ni trop sec, ni trop humide. Tempéré, quoi… Un tempéré qui sera plus sec en été, plus doux en hiver, à mesure que nos pays descendent vers le sud. Mais un tempéré riche, car nos sociétés, en dépit de la Crise, le sont toujours. Un tempéré technologique, scientifique, culturel, civilisé.
Il n’y a donc pas lieu de bien s’inquiéter. À condition que l’on se prépare à vivre dans un autre monde, où le tempéré le sera moins, où les ressources naturelles seront moins abondantes. Où, surtout, l’eau, nous causera des problèmes.

L’eau ? Oui, l’eau. Nous n’en manquerons jamais, simplement sera-t-elle plus capricieuse. Elle l’est déjà. N’avez-vous pas remarqué qu’elle commence à nous manquer, en été ? Qu’elle tombe moins souvent sous forme de neige, en hiver ? Que lorsqu’elle s’abat sur nos villes, en automne et au printemps, c’est en deux jours ce qu’elle faisait en un mois, au point de faire sauter les plaques d’égouts ? Que les rivières sont en étiage chaque année plus tôt ? Qu’elles débordent plus violemment ? L’eau du ciel est plus variable, moins prévisible.
Or, entre l’eau du ciel et nous, il y a le sol. Il y a son trajet entre l’air et la rivière. Il y a sa célérité à aller de l’un à l’autre. Il y a donc ce sur quoi elle tombe. Est-elle absorbée par une prairie ? Dévale-t-elle un parking ? Fait-elle « splatch » sur une lame de battance ? Notre adaptation au réchauffement climatique, c’est tout simplement cela : le trajet de la goutte d’eau.
Le réchauffement affecte d’abord le cycle de l’eau. Et l’eau disponible dépend de l’usage que nous faisons de nos sols. Donc de notre aménagement du territoire et de notre façon de travailler les terres agricoles. Nous adapter aux nouveaux caprices de l’eau nous oblige ainsi à revoir la qualité et la quantité des sols lui étant favorables. C’est-à-dire à mettre en question à la fois nos itinéraires agricoles, et… nos régimes fonciers. Autrement dit le droit de propriété tel qu’il existe en France.

Le réchauffement interroge in fine l’organisation de nos territoires, la culture collective du paysage, rural et urbain. L’idée même que nous avons de la Nation. Et cela a déjà démarré : mine de rien, sans s’en rendre compte, élus et techniciens ne contredisent plus l’idée de penser l’avenir de façon transversale, politiquement et thématiquement. De penser l’eau à l’échelle d’un bassin, d’une rivière, en même temps que le sol. Ce qui signifie oublier la commune, penser le sol comme un bien commun, consulter le citoyen et éliminer les chevauchements administratifs.

Le réchauffement climatique, c’est en fait la redécouverte de la démocratie, et une redéfinition de la République. Une façon de terminer enfin la Révolution.

Vingt-sixième infolettre : Il avait deux Kanjis sur la poitrine, hommage au garçon d'un copain.

Il avait deux Kanjis sur la poitrine, hommage au fils d'un ami


Hugo, 23 ans, était le fils de mon copain Stéphane Sarrade. À sa demande, je diffuse le texte qu'il a écrit en mémoire de son garçon, abattu au Bataclan. Stéphane m'a dit, "N'oublie jamais de dire à tes enfants combien tu les aimes". Oui, chers lecteurs et lectrices, n'oubliez jamais. Jamais.

 

Hugo, mon fils était allongé, un drap blanc remonté jusqu’aux épaules. Il dormait, son visage était serein et magnifique, rayonnant comme celui d’un jeune adulte de 23 ans. Je me suis surpris à imaginer de quoi allait désormais être peuplé ses rêves : de Rock au Bataclan et d’informatique, de l’amour de son amie Lise, de celui de sa famille et de ses amis. J’ai dû à regret quitter cette pièce froide comme la mort, où séparé de mon fils par une vitre, je venais lui dire l’amour de sa mère et de tous les êtres qui avaient croisé sa jeune vie.


Les cris de douleurs de la centaine de familles rencontrées à l’institut médico-légal résonnent encore dans ma tête. Les yeux rougis des volontaires de la croix rouge, de la protection civile et des fonctionnaires que nous avons croisés, témoignent aussi de leur engagement et de leur empathie.


Je ne connais par  les personnes qui ont pris la vie de ces jeunes adultes. Je n’ai pas de haine pour vous car il n’est possible de haïr que des êtres humains. Par vos actes, vous êtes à jamais déchu de cette condition humaine. Vous souhaitez le chaos et la division du peuple français en vous servant de Dieu comme alibi alors qu’il ne vous demande pas de générer cette ignominie. Je pense d’ailleurs à vos parents qui vivent à cet instant la perte d’un enfant qui s’est transformé en bourreau. Sachez de toute façon vous n’aurez ni notre haine ni notre dignité. Il peut être fort celui qui abat, mais il est encore plus fort celui qui se relève.


De jours sombres s’annoncent, pour accompagner Hugo dans son denier lieu de repos. Et puis il y aura après. Quel monde avons-nous à créer pour cette génération de jeunes adultes et pour le petit frère de Hugo, citoyen du monde ?


D’une part, jamais nous ne devrons succomber à la tentation du repli nationaliste et de l’extrémisme. D’autre part sortons de cette naïveté de croire que l’homme est foncièrement bon et naturellement enclin à aimer l’autre. Dans le monde réel, Il faut combattre l’obscurantisme, l’illettrisme, le dogmatisme, le racisme sous toutes ses formes et dans tous les sens. Sous prétexte d’être le pays de la tolérance, nous ne devons pas accepter que s’exprime librement l’intolérance. Il ne faut plus tolérer des agissements et des mouvements de haine qui peuvent conditionner les plus jeunes et les plus faibles d’entre nous. Hugo se moquait parfois de moi parce que j’avais fait mon service militaire. Cela lui semblait étrange et surréaliste. Pourtant c’est lui qui avec tant d’autres sont morts pour la France, parce qu’ils étaient Français. Ce qui va me hanter, c’est que parmi les lâches qui les ont assassiné, il y avait des français. Quel sens à donner à tout cela ?


Hugo n’avait rien d’exceptionnel à part le faire pour sa mère et moi d’être notre fils. En 23 ans il n’a jamais proféré un seul mot raciste ou violent. Avec une adolescence compliquée par la séparation de  ses parents, les premiers amours, les choix d’études il se sentait dans le doute et l’angoisse. Nous étions au Japon tous les deux en 2011 et il m’avait dit combattre ses démons et mon amour était impuissant à l’aider. Il m’avait dit qu’il devait avancer et que le jour où il se sentirait libéré de tout cela il se ferait tatouer sur la poitrine les 2 kanji qui forment le mot « Liberté » en japonais.


Fin octobre 2015, il est rentré de vacances du japon et a passé la soirée chez moi à Paris. Tard dans la soirée il nous a montré les 2 kanji sur sa poitrine. C’est la dernière fois que je l’ai vu et son merveilleux message a été de me dire : Papa, je suis libre et prêt à avancer dans la vie.


La police m’a expliqué que Hugo a pris une balle dans l’aine. Sans vraiment comprendre pourquoi, j’ai pensé au poème de Arthur Rimbaud « le dormeur du Val ».


Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;


Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,


Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.


Repose en paix Hugo, ta mère, ton frère, ta belle-mère, tes grands-parents, tes oncles et tantes, tes cousines et tes nombreux amis te garde à jamais dans le cœur.


Dors sous le soleil mon fils, mon bébé, mon ami et mon confident. Que tes rêves éternels soient peuplés d’espoirs et d’étoiles.

Vingt-cinquième infolettre : inondations, encore un effort, la bulle immobilière n'est pas encore crevée

Inondations (2) : l’eau fera-t’elle crever la bulle (foncière) ?



Bientôt on passera à autre chose, et la rivière débordera. Cela plaît : les chaînes d’info continue aiment les larmes du populo-qui-a-tout-perdu, les crapules-sans-scrupules-qui-pillent, et les gentils-qui-viennent-aider. Estrosi et Ciotti accusent Météo France, les mairies réclament les assurances, Hollande et Cazeneuve ont déploré et promis, les grues soulèvent des voitures emboîtées et les services municipaux pompent la boue. Le théâtre sera bientôt refermé, car la comédie humaine n’intéresse qu’un moment. Quand le rideau sera tiré, il recouvrira ce pays dévasté par la cupidité de tous qui excite comme jamais l’envie des nouveaux riches. Est-ce vraiment la beauté de Méditerranée que viennent acheter ici oligarques russes et barbapapa qataris ? Non. Ils s’offrent la tranquillité de lieux qui sont comme chez eux, où tout peut s’acheter, où le passe-droit règne, où le plouc est révéré, où la vulgarité est la norme. Où la fascination du pouvoir a tout gangréné, sauf peut-être le loup. Où l’envie est plus forte que les évidences.



Les enfants au moins savaient qu’il ne fallait pas se réfugier dans l'auto !

Je le redonne parce qu’il est irrésistible : "
En revanche, en raison de sa morphologie (versants pentus) et de son occupation des sols largement anthropisée, le bassin versant de la Brague est très réactif aux précipitations. D’intenses épisodes pluvieux (50 à 100 mm/h) peuvent générer, en quelques heures, des crues susceptibles de provoquer des phénomènes torrentiels, potentiellement dangereux sur les parties amont et des inondations touchant surtout la plaine de la Brague avale, située sur les communes d’Antibes et de Biot. Ce phénomène s’est accru ces quarante dernières années avec l’augmentation des ruissellements induits par l’imperméabilisation des sols liée à l’urbanisation. »
Cet extrait du petit
livret édité par le Syndicat Intercommunal de l’Amélioration de la Qualité des Eaux de la Brague et de ses Affluents (SIAQUEBA) a tout l’air d’avoir été écrit hier. Après. Mais il a bien été écrit… avant. Bien avant. Comme tous les documents d’urbanisme du département des Alpes-maritimes qui, sans exception, mentionnent la dangerosité des rivières, qui se comportent tels de vulgaires oueds dès lors qu'elles sont pleines.
Par exemple ce 
Dossier départemental sur les risques majeurs dans les Alpes-Maritimes : "Pour les cours d’eau côtiers, l’urbanisation du bassin versant ou l’artificialisation du cours d’eau empêche le transport solide par charriage. Leurs inondations se caractérisent par des crues liqui- des rapides et violentes car les bassins versants sont de faible taille et de pente importante. Les risques d’embâcles (enchevêtrement d’arbres, de détritus, d’objets) sont fréquents car le cours d’eau traverse des zones urbanisées avec de nombreux ouvrages de franchissement. Lorsque ceux-ci sont mal conçus, ils peuvent stopper les embâcles et provoquer des débordements au droit de l’ouvrage ou le détruire si la pression exercée par la crue devient trop forte."

D’autres documents tout autant publics et parfaitement disponibles (en deux clics et en Mairie), expliquent par dessus le marché ce qu’il faut faire lorsque l’eau arrive. Une fois encore, le livret de la Siaqueba est amusant à lire :

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Ne pas monter dans son auto ! Non !?Manifestement, il y a des parents qui n’étaient pas avec leurs enfants au moment de la lecture du soir. Ils ne pouvaient donc savoir. Comment auraient-ils pu deviner par eux-mêmes !? Comment d’ailleurs peut-on imaginer dans ce pays ensoleillé et lumineux qu’il n’est pas nécessairement raisonnable d’acheter une maison « provençale » à quelques mètres d’une rivière enchâssée dans des berges bétonnées ? Impossible. C'est forcément la faute du maire ou du Préfet, ou les deux.

Les maires crapuleux qui s’assoient sur les plans d'urbanisme, les schémas de cohérence territoriale, les plans de prévention des risques, qui signent des permis de construire en caressant la croupe de leurs secrétaires sont certes nombreux dans cette région où décentralisation rime avec corruption ; les services de l’État y mangent certes régulièrement leurs képis pour ne pas déranger les mœurs locales ; les autorités ne sont pour autant pas responsables de la perte de bon sens. Mais que voulez-vous, là-bas le mètre carré bâti vaut dans les 5000-7000 €, y compris pour un parpaing-BA13-piscine-alarme (avec des tuiles romaines, quand même) couvert de crépi. On ne peut en vouloir aux gens de vouloir se constituer un patrimoine… jusqu’à en perdre le sens commun. Et la vie, pour certains. Quelle tristesse de finir ainsi son rêve. Dans une voiture climatisée.

Pour beaucoup d’autres, c’est une annulation aquatique de la valeur de leur bien immobilier qui blesse leur instinct de propriété. En attendant le prochain oubli qui ne tardera pas, et remettra les compteurs à la hausse.


Ici, sur cette zone inondable, bientôt 430000 m2 de surfaces commerciales

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Illustrons le propos avec le grand commerce. Pensez-vous que l’on remettra en cause le brillant avenir hypermarchiste des Alpes-maritimes ? D'ici à 2020, 430 000 m2 d'équipements commerciaux ont été programmés dans le département. Dans un pays pourtant déjà bien garni en atrocités. Ikea sera donc à Nice, un village des marques poussera à Pégomas, il y aura Polygone Riviera à Cagnes-sur-Mer et Cap 3000, considérable horreur niçoise, sera étendue. Même la CCI Nice-Côte-d’Azur déplore dans sa lettre cet aménagement commercial "sans vision départementale globale, en utilisant le rare foncier disponible et en privilégiant avant tout les grandes surfaces… Pour ne plus « subir » les projets validés en CDAC, où la CCI Nice Côte d’Azur n’est malheureusement plus représentée, il est impérieux de définir une vraie stratégie au niveau des Alpes-Maritimes. » Le document du CCI prône la raison, c’est dire ! et une approbation rapide des Scot afin d’aboutir à l’indispensable cohérence. Qui passe notamment, d’après la chambre consulaire, par un redéploiement vers les centres-villes et la construction là où c’est déjà construit. Si même elle le dit…
Est-il besoin de préciser que tous ces projets nouveaux concernent des territoires couverts par des PPRI ? Comparez ces deux cartes !

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Dans l’imperméabilisation des terres qui a conduit à la catastrophe, il faut chercher la profusion des hypermarchés et de leurs satellites. Une bulle immobilière qui rapporte aux promoteurs par les loyers qu’ils font payer au salon de coiffure et au marchand de poisson d’aquarium, beaucoup plus que par les chiffre d’affaires, en baisse constante. La croissance économique du pays ne dépasse pas 1%, mais celle du résultat de ces grands groupes fonciers est au-dessus de 4%… Une bulle. Qui naît du narcissisme de maires drapés dans leurs permis de construire comme dans un manteau d’hermines.  Pour mieux comprendre ce qui se passe dans leur tête, voici deux extraits de mon dernier livre (en réimpression), Cessons de ruiner notre sol…



Maîtres chez eux, les maires sont coincés dans une bulle

(…) Pourquoi tant d'appétit pour la mocheté commerciale qui gomme toute spécificité paysagère des entrées de ville et toute diversité territoriale dans les étalages ? Eh bien... les élus, tout écolo-compatibles soient-ils, tous conscients de l'impérieuse nécessité de freiner l'étalement urbain, objectif quasi obligatoire des peu contraignants et très interprétables documents d'urbanisme issus du Grenelle de l'environnement (voir chapitre X), veulent tous leur Ikéa, leur Auchan, leur UGC ou Pathé, leur Léon de Bruxelles et leur Leroy-Merlin.
Car cela empêche leurs administrés d'aller dépenser le week-end leur argent sous les cieux d'une autre commune, et cela ramène beaucoup de taxes foncière et ex-professionnelle (rebaptisée Contri- bution économique territoriale, CET). Des millions d'euros. Et puis, évidemment, cela crée des emplois. Toujours moins que prévu, toujours aussi mal payés, du coup avec un turnover important qui masque la réalité.
Une réalité encore moins glorieuse dès lors qu'on retranche les emplois et chiffres d'affaires perdus à cause de l'asphyxie des commerces de centre-ville, du fait même des centres commerciaux qui aspirent le budget des ménages. « En France, 62 % du chiffre d'affaires du commerce se réalise en périphérie, contre 25 % en centre-ville et 13 % dans les quartiers. Si ce modèle se retrouve chez de nombreux voisins européens, le cas allemand peut être souligné : les élus locaux s'y appuient davantage sur une stratégie nationale privilégiant le centre-ville et le développement du commerce semble s'être effectué de façon plus harmonieuse – 33 % en périphérie, 33 % en centre-ville, 33 % dans les quartiers», peut-on lire dans un rapport de l'Assemblée de communautés de France, l'AdC (elle regroupe les intercommunalités, c'est‐à-dire les communautés de communes, pour faire simple), un cri d'alarme poussé en 2012.
Paradoxal, schizophrène, mais finalement pas très étonnant que les commissions départementales d'aménagement commercial (CDAC), majoritairement composées d'élus locaux, rendent des avis positifs pour huit projets sur dix. Et même si la commission nationale (CNAD), plus équilibrée dans sa composition, est moins favorable (dans un cas sur deux), il suffit parfois aux projets retoqués d'être présentés différemment pour recevoir l'onction définitive. D'aimables publicités achetées aux magazines municipaux, des subventions inespérées aux associations de contestataires, la promesse de financer le club de foot et la fête des labours sont aussi d'efficaces lubrifiants pour débloquer la machine administrative. On ne parle pas de pot-de-vin, entendons-nous bien : juste de compensations constructives. N'oublions pas non plus que sans la pub des hypers, il n'y aurait plus de presse quotidienne régionale en France. Ils sont son premier annonceur.
Détenteur du pouvoir de signer ou pas le permis de construire, le maire est maître chez lui. Il est « un bâtisseur », ou non. Et puisqu'il y en a près de 37 000, des maires (je rappelle que le nombre total de communes de l'Union européenne se monte à 90 000), et qu'ils n'ont pour la plupart pas beaucoup de sous, leurs bureaux sont souvent animés par les danseuses du ventre de l'immobilier commercial.


Des bonnets rouges jusqu'aux Alpes-Maritimes

(…) Pour dire les choses simplement, les terres agricoles sont considérées comme « le réservoir de l'extension urbaine », comme le résume Robert Levesque, économiste de la FNSafer. Même si ce n'est plus le cas dans les textes, dans les têtes des élus arc-boutés sur leur droit régalien d'autoriser de construire, ou pas, la petite musique continue. Celle d'un quatuor mondialisé, l'auto - le frigo - le pavillon - l'hyper :

• le réfrigérateur a enfin délivré maman de l'obligation de faire ses courses chaque jour ;
• la grande surface lui a proposé de ne le remplir qu'une fois par semaine ;
• la voiture et son coffre lui ont permis de s'y rendre, depuis le pavillon moderne que papa avait fait construire loin de la ville insalubre, sans avoir à se préoccuper du bus ou du train.

L'extraordinaire confort de la société de consommation a été acquis durant les Trente glorieuses du laisser-faire. Et cela a ôté des épaules des maires le poids fatiguant d'une politique d'aménagement du territoire. Le sol cultivable n'ayant aucune valeur, étant sans doute en quantité infinie tant il produisait durant ces années de croissance, ils l'ont laissé en pâture aux aspirants à la propriété.
Il suffit pour s'en convaincre de se pencher sur la fiscalité communale avec Robert Levesque : « les recettes dépendent davantage de la taxe d'habitation, de la taxe foncière bâtie et de l'ex-taxe professionnelle [la contribution économique territoriale] ». Le « foncier non bâti », ces terres qui étaient agricoles mais ne sont plus cultivées, ni bâties (enfin, pas encore), ne rapporte presque rien aux communes. Résultat, les propriétaires de terres qui ont eu l'heureuse chance de voir leurs terrains reclassés en « à bâtir » dans le cadre d'une révision du PLU (le plan local d'urbanisme, ex-Plan d'occupation des sols, le POS), peuvent attendre les mains sur le ventre que les prix montent pour revendre, sans crainte d'être lourdement taxés sur la plus-value effectuée. La culbute est ensuite évidemment payée par les locataires et les propriétaires accédant à la propriété qui s'installent sur un foncier urbain toujours plus cher. Ils vont alors chercher à se loger plus loin, toujours plus loin, en zone périurbaine et rurale. La terre non cultivée des villes excite l'appétit pour la terre cultivée des champs. C'est le para- doxe de l'agriculture d'aujourd'hui.
Avec ça, les « dents creuses » (les espaces vides dans une rue) des villes ne sont comblées qu'au bon vouloir des propriétaires agricoles, qui ne sont pas toujours des agriculteurs ; le prix des logements augmente mécaniquement, et les villes continuent de s'étendre sur de la terre agricole moins chère. Lorsque le gouvernement Ayrault a présenté fin 2013 un projet de loi visant à augmenter considérable-ment (d'un facteur 30), dans les zones où le manque immobilier est énorme, la taxe sur le foncier non bâti (TFNB), dans le but, justement, d'empêcher la spéculation
sur les terres agricoles constructibles, des élus locaux et certains agriculteurs ont prononcé les grands mots. On a entendu « spoliation », « saisie » et même « réquisition ». Lénine n'était pas loin, les kolkhozes menaçaient.
L'idée était simple : amis propriétaires, en obtenant une modification du PLU à votre avantage, vous avez démontré votre volonté de construire sur vos terres. Eh bien construisez, maintenant, on manque tant d'immeubles et de maisons Vous préférez attendre encore un peu, le temps que le marché vous soit plus favorable ? Alors la taxe que vous allez payer sera si lourde qu'elle risque d'annuler votre éventuelle plus-value... La loi a été amendée à un tel point qu'elle a été vidée de son sens.
Dans les Alpes-Maritimes, à Nice, des agriculteurs, craignant pour leurs parcelles classées « constructibles » qu'évidemment ils n'envisageaient pas de construire (ce sont des « parcelles de subsistance », disent-ils, sans doute au cas où les Russes envahiraient la Côte d'Azur), ont manifesté durant une demi-journée. Une première. Ils furent un millier, tous couverts du bonnet rouge breton. C'est émouvant, une révolte prolétaire sous les palmiers de la Promenade des Anglais.
«Du point de vue de l'agriculteur, la terre acquiert une plus grande valeur depuis la hausse du prix des céréales et la baisse relative de celui de l'énergie. Les agriculteurs devraient, anticipant une valeur plus grande, investir davantage sur la terre », me dit Pierre Dupraz, économiste à l'Inra (Rennes). Ce n'est pas toujours le cas. « Dans les achats de terres nouvelles, l'important est de les mettre en fermage pour la retraite, afin de s'assurer un revenu régulier. Mais le niveau de vie est monté trop vite, si bien que certains préfèrent spéculer. Globalement, les agriculteurs sont contre tout cela, mais 
individuellement, ils peuvent être pour. » C'est humain.



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Vingt-quatrième infolettre : inondations, la Brague est sortie de son parking

Inondations : une fois encore l’eau a enfoncé des portes ouvertes



Ça y est, c’est une nouvelle inondation jamais vue ! Il en faut une par an, avec ses arbres empilés dans les rues, ses pompiers pateaugant dans la boue, ses retraités poussant la raclette, ses édiles ressortant la mine convaincue, ses victimes noyées dans leurs parkings, parce qu'elles voulurent sauver leurs voitures, en plein déluge.
Un nouveau Déluge, avec Météo France condamnée au bûcher comme avant l’on brûlait une sorcière. Avec le réchauffement climatique en guise de Providence. Comme lors des inondations de l’Argens il y a exactement un an. Toujours pareil. Alors, répétons.


L’eau, comme toujours

L’eau déborde quand elle est grosse, certes, mais surtout quand elle est corsetée, empêchée, facilitée.
Parce que rien ne freine la goutte qui glisse sur le macadam, le gazon trop ras, la terre trop tassée, l’eau de pluie dévale à toute vitesse, arrachant du limon ; elle rejoint la rivière qui vite n’en peut plus et fait ce qu’elle peut pour évacuer ce trop-plein ; elle cherche à s’épandre selon la topographie des lieux, pour qu’elle soit écrêtée par les sols ; mais les sols n’existent plus car des maisons, des routes les ont recouverts ; alors elle reste grosse, et grossit encore car elle ne peut ralentir entre ses rives bétonnées ; la boue qui la brunit finit par créer ici un bouchon, et là, un barrage avec les arbres et les branches tombées durant le printemps et que personne n’a pensé à ôter de son sillage, faute d’argent ; elle est maintenant obèse, le barrage réduit en morceaux accroît sa rage, elle est énorme, presque solide, elle est une onde amplifiée qui retrouve enfin, près de la mer, le lit qu’elle occupait depuis toujours jusqu’à ce que l’homme soit venu s’y installer. Alors l’eau pousse, arrache, retourne, force, fonce, défonce, détruit pour retrouver son calme. C’est une fois étendue en mer qu’elle retrouve le sommeil. Et l’homme ses réflexes lâches. 



Une région conçue par des fous 

Je connais bien l’endroit. C’est une épouvante, ce pays.

Entre Grasse, Cannes, Mandelieu, Sofia-Antipolis, Opio, Antibes et Biot, il n’y a rien. Rien de compréhensible.
Il y a des villes, et entre les villes, des centres commerciaux, des bureaux, des pépinières, des entreprises et des villas palissadées. Il y a des routes qui cheminent comme elles peuvent et sont heureuses de trouver des ronds points pour faire demi-tour. Il y a un urbanisme sans plan, sans unité architecturale, sans cohérence. Il n’y a dans ce pays nulle colonne vertébrale à laquelle l’homme ordinaire projeté innocemment ici peut se soutenir : ici est-il perdu, car il n’existe aucun repère ordinaire. Et il est seul, angoissé, car ici est le domaine de la grosse voiture. Rien ne se peut sans elle. Cette région n’a pas été conçue par des êtres vivants mais par le prix du foncier et la bêtise de l’héliotropisme. La mer rend con, surtout quand elle est au soleil.  

Les rivières ?
Les rivières sont enfermées dans du béton. On dirait des tranchées dans lesquelles il aurait plu. De chaque côté des routes il y a des noues qui sont profondes comme des fossés. Quand il pleut un peu vivement, les caniveaux des villes sont des ruisseaux et les plaques d’égouts suintent : les réseaux d’eau pluviale n’en peuvent plus depuis déjà longtemps.
Dans ce pays de voitures, de murs, de béton et de macadam, la végétation naturelle signale pourtant que tout est humide. La canne est en effet partout. Les saules, les aulnes, les roseaux poussent devant qui sait les remarquer. Ce pays a en vérité été conçu par des fous sur des zones humides, sur le lit de rivières furieuses. Ils ont élevé leurs horreurs sur des terres alluvionnaires, sur de riches terres agricoles.


Ne nous fâchons pas

Revoyez Ne nous fâchons pas, le film de Lautner. Ça se passe dans la région, il y a un demi-siècle. Comparez avec aujourd’hui. Avant, les maisons s’arrêtaient donc en bordure de zones inondables, parce que celles-ci étaient tapissées des meilleures terres pour le maraîchage. L’agriculture maintenait les sols qui maintenaient l’eau. Aujourd’hui tout est loti. Parce que tout le monde a besoin de s’endetter un quart de siècle pour s’entasser au plus près de la mer. 

Regardez ces deux photos, centrées sur Cagnes-sur-Mer. La N&B date de 1961, la couleur d’aujourd’hui (clichés © IGN, merci Jean-Claude Marcus). Le Marineland d’Antibes se trouve tout en haut de l’image la plus récente. La Brague, cette rivière qui a tué, perce en noir le littoral sur la photo N&B, et chemine en vert dans la photo couleur.

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Cela se passe de commentaires.

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La zone était évidemment classée inconstructible

Allez, quand même un, tiré d’un livret pour enfant publié par la Communauté de communes du coin (la CASA) : "
En revanche, en raison de sa morphologie (versants pentus) et de son occupation des sols largement anthropisée, le bassin versant de la Brague est très réactif aux précipitations. D’intenses épisodes pluvieux (50 à 100 mm/h) peuvent générer, en quelques heures, des crues susceptibles de provoquer :
- des phénomènes torrentiels, potentiellement dangereux sur les parties amont
- des inondations touchant surtout la plaine de la Brague avale, située sur les com- munes d’Antibes et de Biot.
Ce phénomène s’est accru ces quarante dernières années avec l’augmentation des ruissellements induits par l’imperméabilisation des sols liée à l’urbanisation. »

Pour que les choses soient claires, le livret est agrémenté d’une carte pointant les PPRI (plans de prévention du risque inondation) classés « rouges », c’est-à-dire interdisant toute construction. Comparez avec la photo en couleur : oui, c’est bien ce rectangle complètement urbanisé, où sont installés des campings. 


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Que vous voulez-vous que je vous dise ?!

Que, pour être complet, il convient d’ajouter à la connerie de ce pays les 
deltas et les débouchés de rivières de plus en plus obstrués par du sable, des sédiments, qui proviennent des littoraux dont la « dynamique sédimentaire » a été bouleversée par les digues et les enrochements (il faut bien aller à la plage), ainsi que par les rivières et les fleuves eux-mêmes qui, entravés çà et là par trop de barrages et de « seuils », n’ont plus le débit nécessaire pour pousser à la mer tous ces dépôts. Quand l’eau monte vraiment, elle se trouve freinée, comme bloquée par un barrage de sédiments, et alors elle monte, elle monte.
Il faut dire que les 
rivières et leurs affluents sont de moins en moins entretenus, ce qui se traduit par une gêne supplémentaire à la circulation de l’eau, par l’apparition de barrages naturels nés de l’accumulation de branches et de déchets, ce qui ne fait que rajouter au risque inondation dès lors que brutalement ils se rompent. Pourquoi n’entretient-on plus ? Il n’y a plus de sous nulle part, certes.
Enfin,
le réchauffement rend les rivières pulsatiles. Elles se gonflent bien plus rapidement qu’avant de pluies bien plus soudaines, et entrent en étiage plus tôt, et plus sévèrement. Anorexiques ou obèses, elles feront demain souffrir ces pays inhumains de trop d’eau ou de pas assez.

Tout le monde s’en fout en, réalité. Ce qui compte c’est de développer « le pays", d’accueillir le maximum de gens, en dépit d’un foncier exorbitant. Regardez ces pauvres PPRI
! Une fois acceptés, ils sont souvent attaqués par élus et associations qui ont participé à leur élaboration, car ils veulent continuer à bétonner pépère. Lesquels élus, trop nombreux, gérant trop de communes, ne s’occupant que de leurs communes, passant la patate chaude de la responsabilité au voisin, ceux du bas (du littoral) se fichant superbement de ceux du haut (là d’où coulent les rivières), n’ont aucune vision globale de l’eau. Le chacun pour soi renforcé par le soleil qui a le grand mérite de sécher aussi vite l’eau que les larmes et la mémoire.


Tant que l’eau ne sera pas gérée, avec les sols, de façon autoritaire par les agences de l’eau, elle restera l’impensé de maires dont la puissance symbolique repose sur la délivrance du permis de construire. 
Tant que l’arrêté de catastrophe naturelle sera pris pour des catastrophes qui ne le sont pas, la Nation continuera de soutenir l’irresponsabilité et l’aveuglement.