Quarante-deuxième infolettre : transport, énergie, bagnole, l'absolue absence de vision de l'État

L’État n’a aucune idée, la preuve, il joue au train électrique



Il y a de quoi s’étonner devant tant de courage et d’intelligence politiques. Le train de Belfort et les éoliennes offshore, voilà de quoi nous réconcilier avec les gens qui font avancer la France. La planète dit déjà merci aux candidats à la Présidentielle. Rassurez-vous, donc, aimables lecteurs : l’aménagement du territoire est en marche, il sera LE sujet de l’élection à venir. Je plaisante, bien entendu.



Oui, car quand même, tout cela est très énervant

Le climat et les chasseurs, nouveaux idiots utiles

Il faut toujours se méfier des gens de petite taille appariés à des personnes de haute taille. Ils sautillent pour s’ajouter des centimètres, remuent les épaules, lancent des phrases toutes faites en tendant le doigt, se font des brushings, tout cela pour avoir l’air plus méchant qu’ils ne sont vraiment. Parfois, dans un excès d’émotivité, certains déclenchent-ils une guerre pour montrer qu’ils savent faire pipi tout seul, ou faire taire le dictateur qui, lorsqu’il était utile, leur donnait des sous. Malgré tout, ces petites personnes sont attachantes. Car elles nous ramènent en enfance. Regardez lorsque la Justice les soupçonne : elles en rajoutent, comme le petit d’homme qui tente de détourner l’attention de sa mère alors qu’elle l’a surpris le feutre à la main en train d’écrire des cochonneries sur le canapé ; elles font l’intéressant, c’est un théâtre de mots et de gestes dont personne n’est dupe car il dure depuis que l’humanité existe. Il faut regarder l’enfant dans l’adulte inaccompli afin de ne jamais oublier qu’on l’a été.
Ainsi, lorsque l’un deux dit en grand public que le réchauffement climatique ça suffit, la preuve, quand il faisait bon en plein Sahara, l’homme n’y était pour rien car il n’avait pas encore découvert le diesel ; ou bien que nos ancêtres sont les Gaulois et avaient tous des prénoms se terminant par le suffixe -ix ; ou bien encore que les chercheurs feraient mieux de trouver, ah ah, sans oublier que le curé est plus important pour notre civilisation que l’instituteur, ni que savoir un peu de La Princesse de Clèves pour passer un concours de la fonction publique territoriale c’est grotesque, ne prenez pas ombrage : l’être modique qui dit tout cela avec un sourire de fin de banquet et une veste trop large ne croît pas à ce qu’il dit, car il fait le pitre. En utilisant la grosse ficelle de la communication depuis que la politique existe : dire ce que l’on pense que l’auditoire a envie d’entendre, comme on caresse son chien. D’autres font de mêmes, ils sont tout aussi rabougris bien que de port élancé, mais on les reconnaît à la vêture quasi permanente d’une parka de couleur rouge. Ceux-là affirment régulièrement que l’écologie à la campagne est le fait de méchants bobos conceptuels qu’il s’agit d’assécher en détournant les subsides qui les font vivre vers le monde forcément plus concret et simple de la chasse. Et puis, les foires au boudin avec de l’accordéon, c’est quand même plus rigolo que les soirées chauve-souris où on a toujours froid.
Sauf que ces fatigants avortons se trompent. Ils trompent. Car d’expérience, je peux vous dire que plus grand monde en France ne doute du réchauffement climatique ni de la responsabilité de l’homme en cela. Je peux vous dire aussi qu’à la campagne, l’écolo de terrain qui conchie assez souvent l’écolo parisien réputé ne savoir que donner des leçons en réunion, discute tout le temps avec le chasseur de terrain qui partage avec lui le juste le goût de la nature. Alors pourquoi disent-ils de telles énormités, ces rapetissés ? Parce qu’ils estiment que le peuple est bas, et qu’en étant en bas, tout en bas, il ne faut lui servir que des restes capables d’exciter son cerveau reptilien, car c’est bien connu, le peuple est une masse spongieuse animée seulement par des actes réflexes. Ce n’est pas du populisme, lequel est noble dès lors qu’on regarde sa définition et son histoire, ce n’est même pas du mépris, ce n’est pas autrement du dégoût, c’est juste du dédain : pour ces riquiquis, le peuple c’est le nègre de maison, c’est la bonne qui est née sous les combles et sera enterrée au fond du parc, avec les chiens. Flatté par un rare compliment, apeuré toujours par la perspective qu’on le remplace, et qui, chaque fois, va docilement voter pour un de ses maîtres. Pourquoi se priveraient-ils, les agités du pouvoir ? Après tout, même s’ils sont parés de plus jolies plumes, les piteux exercent aussi à gauche, preuve de leur supériorité.


Quand la Gauche joue au train électrique

C’est d’ailleurs à gauche que tout récemment l’on a assisté à l’énième représentation de « L’État ne sait pas où il va, de toutes façons il s’en fout, car il n’a pas de vision ». Le train. Alstom  Belfort. Une usine qui avait annoncé qu’elle fermerait un jour, qui annonce donc qu’elle va fermer, qu’on va néanmoins laisser entrouverte parce que les élections approchent, en lui commandant des trains que la SNCF ne réclamait pas, que la SNCF n’a d’ailleurs pas les moyens de payer, et qui rouleront finalement sur des voies qui ne sont pas faites pour eux, d’autant que, comme la plupart des voies de chemins de fer, celles-ci sont mal en point. Faute de sous. 
Le rond François Hollande a joué au train électrique comme il fait du scooter, cela le rend sympathique. Tout ce que la patrie reconnaissante a de candidats à la candidature présidentielle a dit son opinion, et l’opinion en a été bouleversée. Cinq cents emplois préservés quand vingt-cinq mille éleveurs laitiers menacent ruine, c’est un succès aussi ébouriffant que les politiques conduites depuis trente ans contre le chômage. Mais voilà, derrière ce nouveau triomphe se cache à peine l’absence totale de vision du pouvoir, pourtant exercé par toutes ces belles poules élevées dans la batterie des grandes écoles, réputées les meilleures écoles du monde. Des poules ingénieures qui, c’est un affreux hasard, se détournent de la chose industrielle aussitôt leur bizutage terminé pour exercer leur passion de la pantoufle dans les cabinets publics ou privés, ce qui n’est pas incompatible avec le goût du patrimoine immobilier qu’une solide carrière dans la finance peut aisément soutenir, surtout que les taux sont bas, en ce moment. 
Cela dit, que l’État ait agi dans la précipitation, c’est tout à fait normal, car les politiques, quels qu’ils soient, chaque fois qu’ils sont confrontés à un possible fait médiatique et électoral, font comme ils font depuis toujours : gros, vite, et mal. Avec les femmes, c’est pareil. Délicats, pensés, subtils, l’élégance à la française. À propos des trains qu’ils ne prennent jamais et des ouvriers dont ils ont redécouvert l’existence, ils ont donc roté pour le 20h, se sont essuyés la bouche et ont ensuite fait la sieste. Le lendemain matin, ils sont passés à autre chose.
Il n’en reste pas moins un sauvetage qui n’en est pas un, à 1 million d’euros l’emploi non pas sauvé, mais maintenu sur place, tant mieux pour les Bélifortains concernés, qui ne va faire qu’enfoncer un peu plus le chemin de fer français sous le ballast de l’ordinaire abdication. La fascinante perspective de voyager dans des TGV dernier cri (on espère avec des prises de courant en seconde classe) sur le Nîmes-Mende ouvre de jolies visions de village Potemkine : un rutilant machin qui capte le regard afin de ne surtout pas regarder ce qu’il y a dessous. C’est-à-dire une catastrophe industrielle et politique, celle de l’abandon de toute idée d’avoir une organisation cohérente et durable du transport des voyageurs et des marchandises en France.


Le Grand-Déshabillage et vroum-vroum Macron

Le train est laissé en décrépitude depuis une trentaine d’années, au profit du tout-voiture. Le train de tous les jours, celui du RER et du TER, a été appauvri par le tout-TGV. Les Corail, qu’il faut aujourd’hui appeler « Coradia-Liner », car quand on veut masquer une réalité, on l’habille d’anglais, sont condamnés par les cars Macron. Offerts au moins offrant, ces merveilles qui proposent au voyageur peu habitué la joie des embouteillages et du mal de mer, seront un jour tous rachetés par les trois géants du secteur, dont la SNCF, via sa filiale Ouibus. Les prix grimperont alors pour atteindre le niveau des prix du train : la logique d’Uber, au détriment de tous, avec comme acteur la régie nationale, allez comprendre. Quant au TGV, lui aussi frappé par le sous-investissement qui le vieillit à toute vitesse, il subit désormais la concurrence du covoiturage qui a poussé la SNCF a entasser les impécunieux dans des rames Low-Cost rattachées à des gares exotiques.
Le résultat de cette renonciation est visible par quiconque passe sa vie dans les transports en commun, en l’occurence le train de banlieue et de grandes lignes, ce qui est mon cas. Les retards sont devenus banalités, les trains supprimés ne sont plus rares, les rames pleines comme des métros non plus, le TGV lui-même a perdu sa ponctualité et les couleurs de ses sièges et fermera, demain, son bar. Je n’ose vous parler du RER. Allez, si : sur ma ligne D, qui va de Brunoy à Paris, le départ ou l’arrivée en retard, la suppression, l’arrêt inopiné, la « panne électrique », la « panne loco » et l’indépassable « retard pour raison de régulation », c’est tous les jours. Des rames bondées, même à minuit trente pour le dernier qui repart de Gare de Lyon, non climatisées, moches, qui donnent envie de taguer des sexes sur les portes et de reprendre l’auto. Ça tombe bien, je n’ai pas d’auto.


Le Grand-Abandon et la parka rouge à hélice

Depuis 2005, tout de même, des sous sont arrivés pour tenter de réduire la misère. L’accident de Brétigny nous invite néanmoins à mesurer notre optimisme. De même que la multiplication des arrêts de lignes Province-Province, des fermetures de gares d’hommes ou de fret, et des zones où les motrices sont obligées de ralentir, de peur de déraper. De même que la multiplication de gares façon aéroport, installées dans des champs, loin des centres-villes, sur des voies à grande vitesse conçues comme des lignes aériennes. On ne freine pas comme cela un convoi lancé à 320 km/h. Mais voilà, l’élu d’importance régionale veut avoir un gros machin à afficher pour sa réélection et le TGV, cet avion qui ne décolle jamais, est plus impressionnant qu’une collection de ronds-points ou, pourquoi pas, qu’un efficace TER roulant rapidement sur des voies classiques rénovées. Pourtant, l’élu d’importance régionale ne prend pas souvent le train, car il préfère l’avion. Remuer la truffe à Paris ne souffre d’aucun retard. L’une de ces édiles, portant parka rouge, tiens, encore un, a même sa ligne d’avion dédiée. Hex’air, qu’elle s’appelle. Se rendre à Paris depuis le Puy-en-Velay en Beechcraft, pour un tiers de smig, c’est il est vrai trois fois moins long que de se faire véhiculer par un train. Et le contribuable subventionne par la voie des conseils départementaux et régionaux, sans lesquels, d’ailleurs, ces modèles d’ultralibéralisme que sont les compagnies aériennes low cost n’auraient aucune rentabilité. Pourquoi donc se priver de priver le train !?


Le Grand-Vide et Alleluia, la Transition énergétique !

Oui, pourquoi se priver de financer tout ce qui condamne à mort le train ?
Un jour, tentez une expérience. Prononcez « fret ferré », ou même « SNCF » durant une table ronde sur le transport de marchandises. Vous n’entendrez personne pleurer ou râler, car on a passé l’âge et l’on est mûr dans le milieu de la logistique. Au mieux entendrez-vous certains rire, car au bout d’un moment, il vaut mieux rire (noir, jaune) que pleurer. L’État subventionnant le transport routier, l’État subventionnant les autoroutes, l’État refusant de mettre en œuvre une réelle taxe carbone, l’État refusant de régler le problème de la dette de la SNCF, les collectivités finançant des infrastructures routières surdimensionnées, la SNCF exigeant des trains complets, les syndicats de la SNCF n’ayant aucune envie de la rendre compétitive face à la concurrence, les trains, en France, ne transportent au mieux que 10% des marchandises. Certes, c’est quatre fois plus que le fluvial. Mais évidemment, dans le cadre de la transition énergétique, du le-camion-c’est-pas-bien, l’État va remédier à la situation.
Car en effet, le train, c’est, avec le porte-container, ce qu’on fait de mieux en matière d’émissions de carbone. Un wagon avec des gens dedans équivaut à une quinzaine de voiture évitées, un wagon de marchandises à deux semi-remorques. Et puis le train, cela vous structure magnifiquement un territoire, attachent les petits bourgs à la Préfecture, les entreprises qui chargent et celles qui déchargent, désenclavant les cantons, permettant à chacun de se déplacer au loin à coût moindre que celui de l’automobile, tout en travaillant sans avoir le portable sur les dents ni l’envie de vomir à chaque virage. Le train a une fonction sociale, aussi bien pour les gens que pour les marchandises.

La voiture relie, le train réunit. L’avion joint, le train assemble.
Mais non. L’État et les élus préfèrent l’avion low-cost, la voiture et le camion.

Demain, dans une France réduite à ses quinze métropoles, seuls les plus aisés pourront emprunter les lignes les moins déficitaires de la SNCF, ils regarderont la file de droite de l’autoroute métallisée par des camions se suivant comme des éléphants de cirque, ils verront les jolies petites routes départementales aplaties par les autocars, se plairont à évaluer les embouteillages à l’entrée de villes refermées, en pensant au succès international du TGV « à la française » et, peut-être, au bon temps des trains de nuit.


Voies sur berge et diagonales du vide

Voyons tout de même les choses du bon côté : enfin l’État, faisant fi des règles européennes, agissant tel le gouvernement américain, a passé outre les très emmerdants appels d’offre pour décider. Dé-ci-der. Et protéger l’industrie française. Ouf. On ne va pas s’en plaindre. Et puis, en corrigeant son réseau ferré, gommant les concentriques de la toile d’araignée pour n’en garder que l’étoile centrale, l’État, qui est sage, est cohérent avec le redéploiement territorial qu’il a imposé aux citoyens : de grandes régions délimitées selon une mystérieuse comparaison européenne, sans fondements culturels, géographiques ou économiques, pour servir de grandes métropoles prévues ainsi pour être compétitives internationalement. Dans la double diagonale du vide dégagée entre celles-ci, point besoin de petits trains. Les six Français sur dix qui y vivent chichement ont assez d’autoroutes.
Quant aux banlieusards à qui l’on a fait acheter des diesel pour sauver le soldat PSA, et qui ont parfois du mal à aller de banlieue à banlieue en RER surchargé et non fiable, tant pis. Le marketing des capitales imposait que Paris fût présentable. Excipant de la découverte sensationnelle que le gasoil est toxique pour les poumons comme le cerveau, la Mairie a donc décidé d’afficher son interdiction et, pour le bien faire comprendre, de fermer les voies sur berge. Tant mieux ! Moi qui n’aime pas l’auto, j’applaudis. On verra cependant les résultats dans quelques mois. Non sur les itinéraires de délestage, le boulevard Saint-germain en l’occurence, mais dans les RER et les métros. Car s’il y a bien évaporation du trafic routier, il y aura forcément condensation dans les transports en commun. La RATP et la SNCF y sont-ils prêts ? Ils font ce qu’ils peuvent avec un réseau qui n’est pas extensible. La mairesse de Paris, qui aime la planète et Arnold Schwarzenegger  a-t-elle prévu des parkings pour accueillir les Franciliens automobilistes à l’entrée de sa forteresse ? Neni. Par contre a-t-elle débloqué près d’1 million d’euros pour aider les Franciliens les plus pauvres, ceux qui sont propriétaires de jardins en sa ville, à planter des arbres. Car Paris pense au climat de la planète. Comme Lyon, Bordeaux ou Londres. C’est en fait très cohérent : des métropoles, du vide entre elles traversé par avions et TGV ; et pour le reste, ami prolo, démerde-toi.


La fission du nucléaire

Rien n’est pensé à l’échelle des territoires, rien n’est ordonné ni homogène. Il n’y a pas de politique nationale des transports, pas plus qu’il n’existe une planification de la logistique. 
Non plus de vision de l’énergie.
Du temps de la préhistoire, l’État avait construit quarante-neuf réacteurs nucléaires en douze petites années. Oui, douze ! Le dernier a été branché sur le réseau en 1991. Depuis, plus rien. Aujourd’hui, il faut dix ans pour faire tourner une éolienne. Si l’élite de l’élite, celle qui coupe les atomes en morceaux, avait été… cohérente, ont peut imaginer qu’elle aurait méthodiquement prévu de construire des centrales tous les dix à quinze ans afin de remplacer un jour les tranches mises à la retraite et maintenir le haut niveau de compétences des techniciens et des ingénieurs du compteur Geiger. Elle aurait aussi provisionné assez pour entretenir, puis démanteler, enfin stocker les déchets. Et parce que la science avance et que l’uranium est rare, l’État aurait alimenté la recherche sur la quatrième génération de réacteurs et la filière au thorium. Mais voilà, l’État n’a rien fait. Dès 1991, il a tout arrêté, se contentant de favoriser la pose de radiateurs électriques pour avaler les gigawattheures dégagés par la fission de l’atome.
Mais il n’a rien fait, pourquoi ? Parce que l’industrie est devenue sale. La modernité exigeait qu’on les chassât, au profit des services. Parce que les ingénieurs gagnent plus dans la finance ou le cryptage de données. Parce que les étudiants préfèrent faire de l’économie que de la science. Quand j’ai passé mon bac C en 1987, les B passaient pour des ploucs, et les C qui se destinaient à HEC pour des ratés. Parce que la société est devenue verte, alors le nucléaire, qui ne l’est pas, est devenu barbare. Parce que les politiques allongés sur le transat du court-termisme, se sont engraissés en se nourrissant de petites phrases. Parce que nous sommes un pays où parler d’énergie, de transport, bref, d’aménagement du territoire, c’est moins noble que de tourner en rond avec de grands débats culturels.
Alors l’État a abandonné ce qu’il avait lancé avec force, perdant son expertise mondiale, ses ingénieurs, condamnant EDF et Areva à la faillite. Il a eu une vision, il n’en a plus. Car il n’a pas réorienté sa politique énergétique en faveur d’autre chose. Sinon, les éoliennes tourneraient et les panneaux solaires miroiteraient partout en France. Il n’a pas non plus méthodiquement enseigné les vertus de l’économie aux Français. Cela, c’était pour les années des crises pétrolières, que l’État avait justement promis d’oublier en lançant, fermement, le programme électronucléaire. Tout de même avons-nous voté une loi sur la Transition énergétique.


En attendant le vent marin dans les pales flottantes

Mais où sont les éoliennes, les méthaniseurs et les panneaux photovoltaïques ? Il faut aujourd’hui huit à dix ans pour ériger un mât. Les communes ont les pires difficultés pour mettre en œuvre des projets, tant les contraintes réglementaires et procédurales sont désespérantes. Elles sont livrées à elles-mêmes, sans plan d’ensemble. Au mojns en existe-t-il en mer. Car la France, première façade maritime du continent, seconde surface maritime de la planète, a décidé de devenir leader, évidemment, de l’éolien off-shore. Pour cela, elle a lancé un vaste programme de fermes à vent à implanter devant nos côtes. Aucune hélice ne tourne encore. À terme, je n’ose avancer une date, tant les recours d’associations s’additionnent, chacune défendant sa vision de la mer, son appropriation personnelle, il y aura donc six champs posés au large. Mais voilà, pour les professionnels de la chose - constructeurs, assembleurs, logisticiens, marins, portuaires - ce n’est pas assez, il en faudrait trois fois plus pour qu’ils puissent avoir une visibilité sur dix ans, et pas sur deux comme actuellement, compte tenu des investissements à engager et des personnels à embaucher. Areva, qui tente d’éviter la faillite du nucléaire, vient de jeter l’éponge. Trop coûteux, l’éolien offshore, trop aléatoire, trop peu rentable dans l’absence de perspectives actuelle. L’éolien encore plus offshore, flottant, celui-là, qui n’a pas besoin de fondations ni de petites profondeurs et peut accéder à des vents plus réguliers, serait plus profitable. Un premier démonstrateur a été mis à l’eau le mois dernier devant Le Croisic. On se hâte lentement. 
En réalité, on voudrait tuer dans l’œuf la filière du offshore qu’on ne s’y prendrait pas autrement. Pas de sous, pas de visibilité, pas de cohérence, à quoi bon ?
En attendant, les factures des clients d’EDF vont exploser pour permettre à l’entreprise issue du Conseil national de la résistance de provisionner enfin de quoi entretenir les centrales et creuser son trou à Bure. En attendant, puisque des centrales nucléaires fermeront, inévitablement, tandis qu’elles n’auront pas été remplacées par suffisamment de moyens renouvelables, une chute de la production d’électricité est pressentie pour la décennie 2020. Mais nullement anticipée. Pas besoin, les gens ont acheté des chaudières à condensation et isolé leurs combles. Ils n’auront qu’à baisser le chauffage.


Sans vision, sans courage, dirigé par des incultes oisifs qui accusent l’Europe, la Chine ou les États-Unis aussitôt qu’on les prend en défaut, l’État vogue au gré des vents médiatiques. L’aménagement du territoire ne l’intéresse pas, il n’intéresse pas de toutes façons les journalistes politiques. Envisager la carte de leurs territoires pour la génération à venir, les élus locaux sont obligés de le faire, les collectivités se plient à des compétences que l’État leur a attribué sans les moyens financiers et humains qui vont avec. À l’échelle du pays, par contre c’est fatiguant. Dire ce que sera la France du transport et de l’énergie, demain, c’est d’un pénible… Alors ce sont les événements qui décident, c’est l’air du temps qui dicte la température, c’est les acteurs et usagers des territoires qui font, innovent, colmatent, avancent, sans plus rien demander, dans une forme douce de sécession. C’est cette mâle médiocrité consanguine et sans surprises qui se donne en ce moment au spectacle de l’élection du nouveau souverain. Je préfère quant à moi regarder la France telle qu’elle est au travers des vitres de mes trains. Texte diffusé depuis le Lyon-Montélimar. À l’heure.

© FD

Quarante-et-unième infolettre : empreinte écologique, non, la Terre ne s'est pas arrêtée de tourner le 8 août !

Empreinte écologique : l’indicateur 
qui ne veut pas dire grand-chose



Ça y est, vous le savez, la Terre s’est arrêtée de tourner le 8 août! Car depuis cette date, elle vit à découvert. Elle a un crédit qu’elle ne pourra jamais rembourser. Les médias se sont emballés, on ne parle que de cela. Toujours avec les mêmes arguments. Or, l’empreinte écologique n’apporte rien de neuf, elle est même contre-productive, grossière et malhonnête. Elle ne devrait qu’indiquer, mais on la prend au pied de la lettre, et plus personne n’écoute, car alors elle dit des choses impossibles à admettre. Puisque des médias m’ont demandé d’en causer, je me suis replongé dans ce que j’avais écrit il y a quelques années sur un précédent rapport de Global Footprint, dans mon livre La Dictature du carbone, paru chez Fayard en 2011. Voici le texte, à peine modifié (en italique), qui reste d’actualité.



Souvenez-vous. Le 21 août 2010 (8 août, en 2016), le WWF international déclarait que ce jour-là, l’humanité avait déjà consommé sa planète. Que dès le lendemain, et jusqu’à la fin de l’année, nous allions utiliser plus de ressources naturelles que la Terre n’en pouvait fournir : au 31 décembre, l’espèce humaine aurait un découvert d’un tiers de planète : en 2010 elle aura eu besoin pour assurer ses nécessités d’1,6 planète (En 2016, on en est à 1,8). Effectivement, nous vivons au-dessus de nos moyens. Et puisque ce chiffre est une moyenne, et que l’essentiel de l’humanité est pauvre, il nous cache la consommation véritable de nous autres privilégiés : la France avait atteint « l’overshoot day » plus tôt, parce qu’elle consomme beaucoup plus que la moyenne. L’information fit les titres des journaux. Elle popularisa encore un peu plus l’empreinte écologique.


Une empreinte venue du froid

Celle-ci a été élaborée vers 1995 par deux Canadiens, Mathis Wackernagel et William Rees. Le concept est simple : toutes les activités humaines nécessitent des ressources naturelles, dont les stocks de certaines, les renouvelables, sont les plus menacés d’épuisement ; ces activités émettent par ailleurs des déchets recyclés par ces mêmes ressources. La question posée est de savoir si les ressources naturelles – poissons, forêts, atmosphère… pourront encore longtemps à la fois nous fournir matières premières et capacité de recyclage. Comment le savoir ? En mettant en place une sorte de bilan comptable, pays par pays, secteur par secteur. Les ressources mobilisées par un pays ainsi que les déchets générés sont connus des comptabilités nationales, lorsqu’elles existent – c’est rare. Mais voilà beaucoup de données présentées sous des unités fort différentes : comment agréger des masses de produits, des volumes de dioxyde de carbone, des unités d’énergie ? Le concept demande par ailleurs une unité de comparaison. À quoi faire référence une fois que l’on a obtenu des chiffres normalisés ?
Le coup de génie des auteurs de l’empreinte écologique est d’avoir tout ramené à l’unité la plus compréhensible qui soit, une surface, l’hectare. Comme souvent, les idées ingénieuses sont les plus simples : durant l’essentiel de sa préhistoire et de son histoire, l’espèce humaine fut soumise à la nature ; ce qu’elle lui prenait pour vivre l’était dans un territoire immédiat qui ne pouvait produire qu’une quantité limitée de ressources pour une démographie limitée d’hommes et de femmes. Si la cueillette, la chasse, le pâturage, la culture, la coupe, le détournement d’une rivière, les tas de déchets dépassaient ce que le « pays » pouvait supporter, la faim, le froid, les maladies infectieuses, les catastrophes survenaient et la démographie s’ajustait, ou bien alors les hommes étendaient sur leur territoire ou bien s’en allait. Bref, il fallait qu’il y ait adéquation entre l’usage et les possibilités pour que les populations humaines pussent perdurer. Si les hommes consommaient trop par rapport aux capacités de leur nature, c’était un peu comme s’ils cueillaient, chassaient, pâturaient, cultivaient, coupaient, détournaient, polluaient sur un territoire plus vaste qu’il n’était réellement. Ils vivaient alors au-dessus de leurs moyens sur un « crédit de terres » qu’ils ne possédaient pas, à moins d’aller le chercher ailleurs. Aujourd’hui que le monde n’est pas loin d’être plein et que la technologie ne nous permet pas encore de transformer Mars en Jardin d’Éden, nous ne pouvons pas aller autre part. Nous devons vivre sur la bête, sans l’épuiser. Une façon de jauger cela est de comparer à la surface réelle disponible la surface théorique de terres que notre consommation de ressources naturelles réclame. La surface théorique s’appelle empreinte écologique, tandis que la surface réelle est la biocapacité. Le calcul de tout cela est assez ardu, alors, accrochez-vous un peu.


Des hectares, virtuels

Pour chaque type de bien que nous consommons, on estime la surface de pâturage, de forêt, de terre cultivée, de zone de pêche ou de zone bâtie nécessaire à sa production. En ce qui concerne les biens « secondaires », formés d’un ensemble de plusieurs biens « primaires » éventuellement modifiés, leur empreinte écologique est égale grossièrement à la somme des empreintes primaires. L’énergie ? Il s’agit de considérer la surface de forêt nécessaire à l’absorption du CO2 émis ou bien, dans le cas des combustibles fossiles, équivalente à la quantité d’énergie dégagée. L’énergie hydraulique est ramenée à la surface occupée par les barrages. Le nucléaire n’est plus compté tant l’équivalence en forêt de l’électricité produite était hasardeuse.
Dans le détail, voici ce qui se passe.
Le calcul démarre avec la consommation nette d’un produit, laquelle correspond, en gros, à sa production, moins les exportations, plus les importations. Chaque catégorie de produit est rattachée à un milieu. La viande, le cuir ou la laine sont par exemple mis au compte des pâturages. Sa consommation est ensuite divisée par un facteur de rendement, qui est le rapport entre la productivité moyenne de ce milieu (le pâturage) dans le pays concerné, et la productivité moyenne du même milieu à l’échelle du monde. Cela donne une surface équivalente mesurée en hectare. Celle-ci est encore multipliée par un autre chiffre, le facteur d’équivalence : c’est le potentiel agricole théorique moyen du milieu considéré (le pâturage) divisé par le potentiel théorique moyen de tous les milieux (pâturage, forêt, culture, zone bâtie, zone de pêche).
Voilà comment on obtient l’empreinte écologique des produits directement tirés des ressources naturelles, les légumes par exemple. Pour un produit composé ou transformé, il suffit d’additionner les empreintes de chacun de ses constituants, et de multiplier le tout par l’efficacité du processus de fabrication (si on le connaît !). Enfin, en ce qui concerne les émissions de dioxyde de carbone, elles sont multipliées par ce que l’on sait du stockage dans un hectare de forêt, déduction faite du captage naturel par les océans, puis elles sont multipliées par le facteur d’équivalence du milieu forestier. Quant à la biocapacité des milieux, elle est obtenue à partir de la surface qu’ils occupent sur Terre, multipliée par le facteur d’équivalence. Les milieux comme les champs cultivés qui ont le plus gros potentiel productif sont ainsi affectés d’un facteur d’équivalence élevé. Reste ensuite à multiplier les hectares globaux obtenus par un facteur de rendement afin de tenir compte de la réalité du pays dont on souhaite prendre l’empreinte écologique. L’unité est la même que pour l’empreinte écologique, l’hectare global, noté hag. Comprenez, l’hectare virtuel.


18 milliards contre 10, une empreinte théorique

Qu’est-ce que tout cela nous donne ? Qu’en 2007 – dernières statistiques disponibles (à peine modifiées par le dernier rapport de Global Footprint) – les Terriens ont consommé l’équivalent d’1,6 planète. Alors que sainte Nature, dans son infinie bonté, nous alloue une surface d’1,8 ha global (10 milliards d’hectares) à notre naissance (biocapacité), nous utilisons en réalité 2,7 hag (empreinte écologique, soit 18 milliards d'hectares, en gros). En moyenne. Car alors que le citoyen du Burundi ou du Rwanda n’a besoin que de 0,5 hag, le Français, lui, en dévore 5. C’est quand même deux fois moins que les Émirats Arabes Unis, 1er pays au classement de la mauvaise empreinte écologique. Le Qatar est second, puis se succède des nations qu’on n’imagine pas forcément : Danemark, Belgique, États-Unis, Estonie, Canada, Australie… la France est 28e. Notre belle nation est encore mieux placée (34e) dans la dimension « CO2 » de l’empreinte écologique où, sans surprise, l’on retrouve en tête les pays de la péninsule arabique, les États-Unis, le Canada, mais aussi la Finlande, pourtant réputée pour sa production d’énergie hydraulique et éolienne « carbon free », et la Macédoine, pour laquelle en plus de se demander où elle se trouve, on s’interroge sur ce qu’elle peut bien faire pour être si mal classée. Au palmarès des pays consommateurs de pâtures, la Mongolie arrive première (l’élevage est une des ressources essentielles de la population), suivie à la culotte par l’Uruguay (un grand pays de bovins) et, d’un peu plus loin, par l’Australie (où l’on cultive le mouton). Les autres nations sont dans le virage. La France est 49e. Si l’on se penche sur les forêts à présent, on sursaute : Lituanie, Estonie, Canada, Suède et Nouvelle-Zélande. Le Brésil, vilain canard médiatique, n’est que 28e. La France, 18e. En ce qui concerne les terres cultivées le Brésil et ses immenses terres à soja est 9e, tandis que la France est 15e, loin derrière Danemark, Belgique et Hollande qui occupent le podium sans inquiétude. Dans ces petits pays, l’espace est comble, il est utilisé intensivement. La pêche ? Norvège, Gambie, Maurice, Estonie, Portugal, Danemark et Papouasie-Nouvelle-Guinée, la France occupe le 31e rang. Enfin, l’estimation de la consommation d’espaces pour logements, routes et parkings réunit un quatuor, Belgique, Croatie, Danemark et Autriche. La France est juste après, cinquième. De façon générale, plus le pays est pauvre, moins son empreinte est élevée : ce n’est pas le Timor, le Malawi ou l’Afghanistan qui risquent de s’imprimer gravement sur la planète. Si l’on se penche maintenant sur l’offre, la biocapacité, le classement est un tantinet différent : le Gabon, la Bolivie, la Mongolie et la Canada, des mondes vides, ont la production la plus élevée tandis que Singapour, la Palestine et Haïti, des mondes saturés, sont aux limbes.


Cuba, pays de cocagne ?

Qu’est-ce que ces chiffres nous apprennent ? D’après les médias, beaucoup. Ils seraient la preuve que l’humanité vit au-dessus de ses moyens, en particulier les pays riches, les États-Unis surtout, nouvelle illustration de l’inégalité de la répartition des richesses dans le monde : une minorité bouffe tandis que la majorité la regarde, ceci expliquant cela. Ces chiffres, à lire les commentaires, nous montrent l’étendue des efforts que nous avons à faire, nous riches, pour réduire notre empreinte, et que les pauvres ont dans le même temps à poursuivre pour améliorer leur niveau de vie sans trop creuser leur empreinte. Du reste, en croisant tous ces résultats avec ceux de l’IDH (Indice de développement humain), on obtient une belle courbe en crosse de hockey particulièrement révélatrice : l’augmentation du bien-être passe immanquablement par celle de l’empreinte écologique, exponentielle au-dessus d’un IDH de 0,9. Le secteur vertueux borné, sur le graphique, par l’IDH idéal de 0,8 et l’empreinte à ne pas dépasser de 1,8 hag ne contient que Cuba. Pour le rejoindre, les efforts semblent incommensurables, d’un côté comme de l’autre.
Certes. Mais voilà des constats pas très nouveaux. L’empreinte écologique ne porte, rappelons-le, que sur les ressources renouvelables exploitées censées être les plus menacées. Elle nous permet donc de savoir si nous dépassons, et de combien, les capacités régénératives de la planète. En aucune façon les ressources minérales, dont nous dépendons aussi, entrent dans cette comptabilité. L’empreinte écologique nous indique, d’une certaine façon, la surface de planète qui nous serait nécessaire à la fois pour nous permettre de continuer à vivre sans épuiser les ressources renouvelables, et pour absorber – grâce aux forêts (et pourquoi pas les prairies, aussi bonnes accumulatrices) — nos émissions atmosphériques de dioxyde de carbone. Ressources renouvelables, dioxyde de carbone, forêts, cela fait trois choix, deux compromis sérieux, et un pari risqué car nul ne sait si les forêts seront encore capables, dans vingt ans, d’absorber une partie de nos rejets.


Un modèle fixiste

Le problème central de l’empreinte écologique est justement son statisme. Le calcul, nonobstant les choix là encore arbitraires des facteurs d’équivalence et de rendement et la marge d’erreur inhérente à la qualité des données, n’est pas un modèle dynamique qui tiendrait compte de l’état réel, année après année, des différents stocks mesurés (pâtures, pêche etc.). En outre, l’empreinte écologique est, comme le PIB, une addition de quantités, de consommations. Elle n’est pas fondée sur un modèle qui serait animé par des données qualitatives sur l’érosion des sols ou de la biodiversité, le ruissellement de l’eau de pluie, la pollution chronique aux pesticides, la qualité microbiologique des eaux ou encore la capacité des écosystèmes à encaisser la consommation et les déchets de l’humanité (ce qu’on appelle la « résilience »). Pis, les effets de seuil ne sont pas pris en considération. Les systèmes naturels ne fonctionnent pas de façon linéaire. Ils peuvent sursauter. Le doublement de la cause d’un phénomène peut doubler comme centupler la conséquence, sans que l’on puisse, souvent, le prévoir. À force de pêcher un stock de poissons, celui-ci finit par s’effondrer brutalement, voire par ne plus être capable de se reconstituer ainsi qu’on l’a vu, à Terre-Neuve, avec la morue. À force d’être contaminés par des polluants chroniques, des écosystèmes marins peuvent définitivement perdre leur richesse, ce qui explique la pauvreté des sédiments de la mer Baltique.


Une trace très technique, très imparfaite, et ambiguë

L’empreinte écologique, comme d’ailleurs la biocapacité, n’illustre qu’une offre et une demande déréalisées, intemporelles, totalement figées. Et anthropocentrés : les variables retenues le sont parce que leur utilité est facile à prouver. La biodiversité, sans laquelle nous ne pourrions vivre longtemps, n’existe pas dans le calcul. Un vrai petit PIB, cette empreinte. Cela dit, au vu de ses manques, considérons que les chiffres affichés sont très optimistes. Le constat à faire serait donc beaucoup plus grave qu’il ne semble.
Autre problème, les chiffres fournis sont d’autant plus artificiels que la formule qui les produit ne tient pas compte du « progrès » technique. C’est dommage, car la technologie améliore les rendements agricoles, ce qui diminue l’empreinte, mais, de façon générale, accélère la stérilisation des sols, aggrave le ruissellement, affecte durement la biodiversité et les paysages, pollue les eaux et l’air… Un pays riche à l’empreinte agricole faible, comme la France, n’est donc pas forcément vertueux. À l’inverse, un pays pauvre, d’agriculture extensive traditionnelle, présente une empreinte faible qui peut cacher une érosion et une salinisation des sols par incapacité à soutenir par des techniques appropriées l’augmentation de la demande liée à celle de la démographie…
La formule ne considère pas non plus le prix des choses. Or, plus une ressource renouvelable se fait rare, plus elle est chère, ce qui limite sa consommation : le modèle économique classique ne dit pas que des âneries. L’empreinte écologique pourrait donc atteindre un plateau par le seul fait de la loi de l’offre et de la demande. Et même s’affaisser brutalement à l’échelle d’un pays dès lors qu’une ressource renouvelable aurait atteint le point de non-retour : un sol qui fiche le camp ou dont la fertilité naturelle a disparu à force de l’avoir travaillé est perdu à l’échelle du temps économique. Il « vaut » alors une fortune, par le seul fait que l’on est incapable de le reconstituer. En dépit de toutes ces alertes de fixisme, l’empreinte écologique varie d’une année à l’autre. Parce que les modes de vie changent vite ? Non, en raison du fait que la mondialisation permet d’échanger de l’empreinte écologique : les variations annuelles constatées pour une nation sont liées uniquement aux échanges commerciaux… Le « solde » écologique d’un pays caractérise in fine l’entrée nette de ressources naturelles depuis l’extérieur ! D’autant plus facilement qu’il n’est pas tenu compte – encore ! – de l’immatériel, à savoir des services, ni de la finance.


Une message catastrophiste et contre-productif

L’autre souci de l’empreinte écologique est… son empreinte dans nos consciences. L’outil est si pédagogique qu’on le prend au pied de la lettre : l’hectare global virtuel est un hectare, la surface théorique une surface physique, et l’empreinte devient ainsi inéluctable. On confond raisonnement et réalité, artificiel et réel. À cause (ou grâce à) de l’empreinte, on considère l’offre théorique d’espace pour l’espace réellement utilisé. Le monde est trop petit, ce qui suggère qu’il y a trop de monde dessus. Alors, pour réduire notre empreinte, que faut-il faire ? Diminuer notre consommation ? Notre démographie ? Ou, au contraire, augmenter notre productivité avec les conséquences écologiques, sanitaires et sociales que l’on sait ?
Surtout, puisque la Terre s’est arrêtée de tourner au mois d’août, tout est foutu, alors autant continuer. L’empreinte écologique se tire une balle dans le pied parce qu’elle crie trop fort. On ne l’écoute pas. D’autant que son message est réel : comment comprendre que la Terre vit à crédit ?


Votre planète a finalement toujours du crédit

L’empreinte écologique ne nous apprend rien sur l’état de la planète. Éventuellement sur le coût réel d’un produit quelconque, grâce à l’analyse de son cycle de vie (ACV) qui fait moins parler d’elle. Elle cible la consommation, au lieu de la production, ce qui est juste ; mais la demande finale et la consommation de matières le font aussi. L’empreinte écologique a été utile pour nous alerter sur le fait que nous vivons au-dessus de nos moyens. Maintenant que la cloche a sonné, nous avons besoin de sons plus précis pour nous guider. En regardant fixement les graphiques aimablement fournies par le WWF et le Global Footprint Network, détenteur de la quasi-marque « empreinte écologique » (et de ses modèles mathématiques), une étrange musique se laisse entendre. Car l’on voit bien que sur le camembert de l’empreinte écologique de la planète entière, plus encore sur celui des pays riches, la tranche la plus grosse est de loin celle du dioxyde de carbone. Il occupe, à lui seul, 53 % du fromage. On prend conscience, en parcourant les courbes retraçant l’évolution, depuis 1961, de chaque dimension prise en compte (dioxyde de carbone, pâturages etc.), que toutes ont grimpé au même rythme, sauf celle attachée à notre gaz à effet de serre préféré. La conclusion est que nous consommons trop de planète parce que, en premier lieu, nous rejetons trop de dioxyde de carbone dans l’atmosphère. Ce gaz représente plus de la moitié de notre consommation de ressources naturelles renouvelables quantifiables. Les champs cultivés, un cinquième. Les forêts, 11 %. Les pâturages, 8 %. La pêche, 4 %. Le bâti, 3 %. En (faux) hectares globaux, le dioxyde de carbone occupe une surface fictive d’1,43 hag (53 % de 2,7 hag). Tout le reste, 1,27 hag ; soit significativement moins que la biocapacité limite fixée à 1,8 hag/habitant. Si l’on met de côté le poste « déchets », représenté par le gaz carbonique, nous n’avons donc pas consommé en 2007 1,6 planète, mais à peine 0,7. Nous avons encore de la marge. Alors continuons ! ?

Une empreinte très grossière, qui est en fait un bilan carbone déguisé


Drôle d’indicateur que cette empreinte écologique, qui dit exactement l’inverse des péroraisons larmoyantes de ses ambassadeurs ! Il n’est conforme à sa réputation que grâce au CO2. Alors, pourquoi ne pas se contenter de ne mesurer que Lui ? C’est bien ce que les spécialistes suggèrent. L’empreinte écologique a fait son temps, voici venu celui de l’empreinte carbone. De la surveillance, de la filature, de la traque ; de la capture du carbone. Dans l’esprit des experts il n’y a de toutes façons plus qu’Elle.

Quarantième infolettre : pourquoi l'écologie est-elle aussi nulle ?

Pourquoi l’écologie est-elle aussi nulle ?
Parce que les écolos ont oublié ce qu'elle est : une science sociale




Voici le papier commandé par Anthony Laurent, créateur et gestionnaire de l’excellent site Sciences-critiques, en ligne depuis quelque jours. Où je tente de montrer à quel point l’écologie devrait être la majuscule de la politique, alors qu’elle n’est qu’un département pitoyable (ah, qu’ils ont l’air con sans Hulot qui a eu la bonne idée de ne pas y aller) d’une maison politique misérable (cf le lendemain de Nice, ces gens sont décidément à vomir). L’écologie est une science sociale, oui, elle est un façon remarquable de voir le monde… et l’avenir. http://sciences-critiques.fr/lecologie-est-elle-une-science-sociale/   




Par les temps qui courent, l’écologie est à éviter. Comme la couleur verte. Les éditeurs que je fréquente depuis vingt ans les chassent de leurs couvertures, tant cela ne fait plus vendre, si tant est que cela se soit vraiment vendu un jour. Même le mot « nature » est un repoussoir pour les libraires auprès desquels les représentants des maisons d’édition testent les projets de livre. Par contre, un bon texte bien catastrophiste, bien calamiteux, a un peu de chances de trouver son public. Un peu. Cette étrange dualité se niche également dans l’esprit toujours pressé des programmateurs de plateaux télés : l’écologie les ennuie, car elle est compliquée, elle les attriste et les lasse, mais en même temps elle permet de parler de catastrophes plus ou moins naturelles, de prospectives quasi prophétiques… Ce qui retient l’attention. Quelques minutes.

L’écologie politique ? De la politique, seulement

L’écologie fait quand même un peu sourire car elle est portée politiquement par des êtres pathétiques qui prouvent à chacune de leur intervention que la « cause » à défendre est avant tout la leur : la politique favorise les narcissiques, les égotistes, les gens mal construits qui ont besoin d’amour, c’est-à-dire les libido mal contrôlées et, souvent, les libidineux tout court. Qu’ils soient verts ne change rien à l’affaire, la politique sélectionne les plus cyniques parmi les plus médiocres. Un tel gâchis s’explique par ce que l’écologie n’est pas. Elle est perçue comme une discipline scientifique, naturaliste, servie par un discours infantilisant, culpabilisant, qui puise  à l’eschatologie. L’écologie, telle qu’elle est présentée, est la certitude de la responsabilité de l’homme dans la destruction future de la planète. Elle désigne notre péché fondamental qu’il nous faudra bien racheter en étant désormais très sobre, très discret dans une nature déifiée. Cette écologie-là est un déterminisme qui prétend défier le scientisme, cette religion de la technique, en maniant un discours scientifique, académique, juridique et réglementaire qui fait fuir la plupart. L’écologie n’est pas joyeuse en dépit des slogans.


L’écologie est un socialisme
Pourquoi ? Parce qu’elle a oublié ce qu’elle est, une science non pas naturaliste, mais sociale. Elle est, fondamentalement, la science des relations entre les vivants, entre les vivants et les morts (la décomposition nourrit les plantes…), entre les vivants et leurs biotopes, entre les biotopes. C’est la science du tout. Comme la sociologie qui s’occupe in fine de voir et de comprendre comment les gens se comportent entre eux, et pourquoi. L’écologie est une sociologie, voire, la sociologie du monde. La sociologie humaine n’en serait qu’un département. L’écologie est également un socialisme, car elle défend l’intérêt général, celui des hommes et de la planète, à partir de règles concertées. La nature n’est d’ailleurs pas le paradis ultralibéral que certains incultes veulent encore voir, car il n’y existe aucun monopole. Pas plus que la loi du plus fort, autrement, le monde n’aurait plus été peuplé à un moment que de quelques super-prédateurs, de parasites et de virus, qui seraient morts rapidement d’avoir terrassé trop efficacement leurs victimes. Ce qui motive les espèces, c’est la reproduction, la transmission, pas la puissance.

L’écologie est la sociologie, elle est un socialisme, elle est une science sociale également de par l’étendue des questions d’environnement. Prenons l’exemple archi rabattu des malheureux Vikings du Groenland. Tout le monde pense le savoir, les descendants d’Erik le Rouge ont disparu de l’ancienne « terre verte », à cause de l’installation du Petit âge glaciaire sur l’Atlantique nord au cours du XIVe siècle. Le climat ferait donc l’histoire. En fait, il n’en est qu’un révélateur, éventuellement un accélérateur, à coup sûr une simple gâchette : ce que le refroidissement des temps a fait, ce n’est pas de détruire une société constituée d’humains soumis à son inéluctabilité, c’est de leur montrer que leur modèle de société, leur façon de vivre, n’était plus adapté. Plus étendue, la glace rognait sur des terres moins fertiles car plus froides plus longtemps. Moins fertiles, peu épaisses, les terres ne pouvaient plus supporter autant de sabots et de molaires de vaches. Le modèle agricole devait changer, et donc ce que lui demandaient en volumes les élites civiles et religieuses. Le modèle alimentaire devait également changer, car si la terre donnait moins, si les vaches étaient moins grosses, si le lait était moins riche et plus rare, la mer, elle fournissait en abondance. Mais la religion ayant classé ses créatures parmi les tabous, et ceux qui les pêchaient, les Inuits, comme des objets du Malin, il n’était pas question de se nourrir de phoques ou de morses. Que les Vikings tuaient pourtant pour vendre à la Métropole peaux et ivoires afin d’enrichir leurs églises d’ostensoirs en argent. En gelant les terres, le climat nouveau de la fin du Moyen-âge européen mit en évidence l’inadéquation fondamentale d’un modèle de pensée catholique et européen avec ses milieux naturels. Tant que le climat était doux, les terres rendaient, en apparence. Dès lors qu’il changea, elles avouèrent leur épuisement et demandèrent du répis. Mais les hommes ne le comprirent pas, ou bien s’enfermèrent-ils dans le déni, car s’adapter les aurait obligés à se remettre en cause. L’écologie interroge bien le fonctionnement de la société.


L’écologie c’est LA Politique

Un autre exemple, bien plus proche de nous. Les inondations. Vaison-la-Romaine, Draguignan, la Faute-sur-Mer (quel nom ! prédestiné au châtiment, à la pénitence…), les Alpes-maritimes en octobre 2015, les cas sont nombreux. On les dit d’origine naturelles, on accuse le climat, on sanctifie les victimes, on remet quand même en cause l’aménagement du territoire, mais à la fin l’État signe l’arrêté de catastrophe naturelle, comme toujours. Et la série peut continuer. Mais qu’y a-t-il de naturel dans une inondation survenant dans une zone urbanisée ? Lorsque la pluie tombe drue, quand une rivière déborde ou que la mer submerge, c’est toujours de l’eau qui se retrouve en contact avec le sol. SI celui-ci a été recouvert par une maison, un parking ou une route, l’eau ne sera pas bue, retenue un moment, elle ruissellera, dévalera, gonflera, inondera. Les inondations sont des catastrophes urbanistiques, les abats d’eau qui en sont à l’origine ne font que révéler des choix d’aménagement en dépit du bon sens, un irrespect des règlements, pis, une absence totale de culture du risque. Un déni des réalités néanmoins nécessaire pour que la pathologie foncière puisse continuer à maintenir les Français dans leurs rêves propriétaires et les maires dans leur prérogative aristocratique de dire l’usage des sols via la délivrance des permis de construire. Le climat, la pluie et la tempête n’y sont pour rien : ils n’ont fait qu’appuyer sur la gâchette déjà tendue par notre irresponsabilité. Les colères du temps arrachent le joli rideau qui rend si confortable et rassurant notre intérieur que nous savons pourtant si fragile. Nous voyons alors l’inadaptation de notre société à un monde qui change, la vanité d’un mode de vie qui n’a plus les moyens de se garantir contre ses externalités. Lesquelles sont aujourd’hui brandies par les assureurs et réassureurs qui trouvent les factures de plus en plus lourdes, et de moins en moins acceptables car ces professionnels savent séparer l’aléa naturel de la vulnérabilité humaine : c’est bien la preuve que le regard écologique est avant tout un questionnement social


Se regarder tel qu’on est

D’ailleurs en faisant de l’écologie réglementaire au quotidien, les élus voient leurs territoires d’une autre façon. Les concertations obligatoires relatives aux diagnostics carbone, à l’état des eaux douces ou à l’établissement des trames vertes et bleues ont en effet ceci de passionnant que par le biais de pénibles obligations environnementales, des usagers a priori opposés parviennent à se parler sans se détester pour regarder leurs territoires tels qu’ils étaient, tels qu’ils sont et tels qu’il pourraient être. La biodiversité, l’eau et l’énergie sont dans le quotidien des collectivités des prétextes pour se regarder tel qu'on est. Cela leur donne l’occasion de mesurer le poids réel de leurs décisions, ou plutôt de leurs indécisions, c’est-à-dire de faire le lien entre la nature, au sens large, et la vie de la Cité. Avons-nous des inondations ? Les bilans écologiques nous montrent que c’est parce que nous avons trop étanchéifié les sols ici, parce que nous avons trop étendu la ville pour permettre à plus de concitoyens de se loger loin du centre trop cher. Limiter l’impact des inondations c’est donc remettre en question l’étalement urbain, c’est-à-dire l’absence de régulation du foncier et du bâti ; c’est remettre en cause notre appétit fantastique pour la propriété qui justifie ce pouvoir exorbitant conféré aux maires de dire l'usage des sols. L'écologie est-elle une science sociale ? Oui, car elle seule permet aujourd’hui de redonner sa majuscule au mot politique.



Trente-neuvième infolettre : climat et biodiversité, des scénarios entre politiques et assurances

Des scénarios pour l'avenir : comment faire dialoguer climat et biodiversité ?


Parler de climat ET de biodiversité avait déjà été une victoire, en 2014 lors du premier colloque organisé par la Fondation pour la recherche sur la biodiversité (FRB). En reparler en 2015, à l’occasion d’un second numéro intitulé « Les scénarios de la biodiversité à l'heure du changement climatique » vaut triomphe, car c’est la preuve d’une attente forte du monde scientifique. Dans un pays aussi sectorisé que la France, où la transversalité des savoirs n’est pas évidente en soi, et alors même que les problématiques d’environnement invitent à faire dialoguer toutes les disciplines, il est peu habituel que des regards différents se croisent pour se mieux compléter…




La création de l’Ipbes (Plate-forme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques) en 2013, en miroir de celle du Giec sur le climat, fut déjà le signe d’une avancée majeure. Qui répond à une demande de la société, académique, politique comme civile : dire ce qui, dans le monde du vivant, nous renseigne sur les colères du temps, et caractériser ce en quoi celles-ci influencent le fonctionnement de la biodiversité. Le colloque de 2014 était allé bien plus loin que la commande, car il avait fait la démonstration que si le climat a des effets sur la biodiversité, celle-ci en a aussi sur le climat. Un changement de la composition du plancton, voire, de la démographie de certains groupes, comme un bouleversement de l’usage des sols suffit à transformer la météo locale. Intuitivement, on s’en rend compte en ville : les urbanismes minéraux sont bien plus chauds que ceux qui laissent une belle part aux arbres et aux jardins. Démonstration fut faite que cela allait bien plus loin que cela. La biosphère absorbe la moitié du CO2 que nous émettons, et la biosphère, c’est le plancton, les forêts et la vie dans les sols, en particulier dans les prairies !
Fort de ce constat que la relation entre biodiversité et climat pouvait être féconde, décision fut prise de reconduire ces rencontres, sur le thème des scénarios. Une sorte de contrat de mariage entre les deux domaines afin de coupler au mieux ceux développés par chacun, à tout le moins de permettre une prise en compte par les modèles climatiques de la biodiversité, et non plus de la seule biomasse.



À partir de quoi décide-t-on de faire ou ne rien faire ?

À l’occasion de la Cop21, tous les pays, les « parties », avaient au préalable été invités à faire part de leurs scénarios d’atténuation, de réduction de leurs émissions respectives de gaz à effet de serre. Une nouveauté, qui a contribué au succès diplomatique de la réunion. Les scénarios sont en vérité devenus la base fondamentale de toute prise de décision publique, avec ce bémol qu’ils peinent à envisager les stratégies d’adaptation, bien plus complexes, et à intégrer les impacts sur le fonctionnement des écosystèmes et des sociétés. En même temps.
Mais dans quel type de scénario un pays comme la France peut-il s’inscrire dans l’objectif de réduire de 40% nos émissions de gaz à effet de serre d’ici le mitan du siècle (scénario Facteur 4) ? Olivier Godard, économiste et directeur de recherche honoraire au CNRS a expliqué durant ce second colloque Giec/ Ipbes que la réponse la plus simple, pour une société, se base sur sa part dans les émissions mondiales. Pour la France, c’est un pour cent… une proportion très modeste qui nous indiquerait dans cette optique l’effort à fournir : 1/450e de l’effort mondial, compte tenu du seuil à ne pas dépasser, celui de 450 ppm de CO2 dans l’atmosphère. On se lave les mains à bon compte.
Ou alors, tel qu’Olivier Godard a poursuivi son raisonnement, on fait entrer dans l’équation le sort des générations futures, ou pas ; celui de nos générations futures, ou de toutes celles de la planète ; on peut aussi baser l’analyse prospective sur notre territoire, la France, ou bien sur l’Europe, le monde etc. Entre pragmatisme, égoïsme, morale et universalisme, nous tentons tous de composer la meilleure voie possible, en tentant de deviner quel sera le choix des autres. Entre notre raison et notre âme, c’est à une réflexion cognitivo-éthique à laquelle tous les pays se plient. La théorie des jeux ! Le facteur humain est supérieur à la force des chiffres.


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(© Olivier Godard, en gros, selon les choix de chacun, et l’avenir que s’on se donne - 140 ou 290 ans), il faudrait que la tonne de CO2 vaille entre 53 et 120 euros pour qu’on commence à réduire sérieusement nos émissions de carbone)

Le bilan ? Globalement, la plupart des scénarios d’atténuation du changement climatique, de réduction des émissions de gaz à effet de serre, sont proches de « l’autocentré », c’est-à-dire que nous ne pensons qu’à nous. Chez nous, pour nous. Alors que pour atteindre le noble Facteur 4, il faudrait être vraiment universaliste, et l’être avec un souci étendu pour les générations futures. À part le Vatican, on ne voit pas quel État se trouve dans cette position intellectuelle. 
En chiffres, pour la France, ce scénario idéal signifierait un prix du carbone d’au moins 53 € la tonne, et un taux d’actualisation ne dépassant pas 3,25%. Actuellement, le prix du carbone sur le marché européen oscille autour de 6€. Quant au taux d’actualisation, une explication s’impose : arbitrage entre aujourd’hui et demain, il permet de comparer un revenu (ou une dépense) à venir avec un revenu (ou une dépense) actuel, c’est-à-dire de calculer la rentabilité d’un investissement.
Concrètement, si l’on veut gagner des sous très vite, on privilégie un taux élevé. Tandis que si l’on ne court pas après l’argent, on opte pour un taux faible, voire, négatif. Plus le taux est bas, plus de valeur donne-t-on à l’avenir, et inversement. C’est un calcul de risques, mesurant la capacité à attendre les bénéfices de son investissement  : ou bien la société dépense continûment de l’argent pour s’adapter au changement climatique, en grévant la croissance (taux d’actualisation faible), ou bien elle attend de croître suffisamment pour dépenser d’un coup (taux d’actualisation élevé). Aujourd’hui, les grandes entreprises se basent sur des taux d’actualisation compris entre 7 et 15%…


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(© Olivier Godard, en gros, selon les choix de chacun, et l’avenir que s’on se donne - 140 ou 290 ans, il faudrait que les taux d’actualisation restent entre -1,31% et 3,25%… On en est loin !


Pas d’atténuation sans biomasse

Franck Lecocq, directeur du Centre international de recherche sur l’environnement et le développement (CIRED) est un peu moins pessimiste qu’Olivier Godard. Pour un objectif comme le Facteur 4, il est possible de réussir en mobilisant une combinaison de scénarios.
Bien qu'un scénario puisse être empirique, construit sur des éléments qualitatifs, un  scénario climatique n’est a priori jamais qu’une série de chiffres produits par des modèles. Il dépend des hypothèses de départ de ceux et celles qui les construisent, qui orientent de toute façon le résultat. D’où l’intérêt, pour tout scénario, de savoir qui les a faits, et quelle est leur vision… L’autre écueil d’un scénario, c’est, paradoxalement, sa précision. Plus celle-ci paraît grande, plus il faut se méfier. Car la précision est une illusion : en multipliant les paramètres, en affinant les échelles, en ajoutant des sous-secteurs aux secteurs de description, on complexifie, on ajoute de l’information à l’information et on empêche toute comparaison. Un modèle doit rester un outil de dialogue entre les parties prenantes, et un scénario un outil pour éclairer les décideurs. Ainsi doit-il leur offrir une vision globale, tout en leur montrant ce qui compte vraiment pour prendre une décision.
En l’occurrence sur la distribution des efforts de réduction des émissions de gaz à effet de serre entre les acteurs économiques, et entre les pays. On voit alors que les trajectoires d’atténuation visant les +2°C reposent fortement sur la biomasse : on ne pourra pas faire sans une extension des surfaces forestières - des puits de carbone, ni sans le développement, contradictoire, de la biomasse énergie - lequel, mal piloté, se ferait au détriment de la biodiversité. La prise en compte de la biodiversité est à l’évidence un élément très important des modèles et des scénarios d’adaptation et d’atténuation du changement climatique ! Il serait donc temps que les communautés climat et biodiversité travaillent ensemble.
D’autant que le temps presse, nous disent les scénarios purement biodiversité. Selon David Cooper, secrétaire exécutif adjoint de la Convention sur la diversité biologique (CDB), ils nous montrent que stopper l’érosion de la biodiversité d’ici 2020 n’est pas réaliste, mais que c’est possible à un horizon beaucoup plus long. Comme Olivier Godard finalement, le spécialiste britannique estime que cette information, certes déprimante, valide a posteriori l’intérêt des scénarios : ils sont importants pour calibrer le niveau d’ambition des plans stratégiques décidés pour atteindre un objectif politique. Un niveau jusqu’à présent relativement faible, mais il ne faut pas oublier que l’érosion de la biodiversité s’observe à une échelle locale, à la différence du changement climatique dont les effets sont globaux. On le constate partout : l’inertie de la nature est faible, quand l’homme la laisse quelques années tranquille, elle reconstitue son fonctionnement plus ou moins bien. Une info à entrer en ligne de compte.

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© Franck Lecoq

Un scénario, c’est une histoire à raconter

Les enjeux sont énormes, en matière de fabrique des modèles et des scénarios, et surtout, de leur imbrication. Pour Paul Leadley, professeur à l’Université Paris-Sud Orsay, spécialiste de la formation des scénarios, il faut encourager les modèles multi-critères et développer les descentes d’échelles. En langage clair, cela veut dire développer des modèles avec plusieurs paramètres (ou leviers) très différents, quantitatifs et qualitatifs, hétérogènes (économie, biodiversité, urbanisme etc.), capables de proposer des scénarios sur des échelles d’espace différentes. Un défi statistique, déjà atteint par le Giec, mais que les spécialistes de la biodiversité ne maîtrisent pas encore, faute de moyens. En dépit du fait que la FRB est un organisme unique au monde, qui suscite plein d’espoirs, ni lui ni l’État n’a en effet les moyens de ses ambitions. Ni pécuniers, ni sans doute culturels : pourquoi en France comme dans d'autres pays est-il si difficile de créer une interaction forte entre scientifiques et parties prenantes dans l’élaboration des scénarios ?
Un point de vue que partage à peu près tout le monde. Bernard Chevassus-au-Louis, Président de l’association Humanité et Biodiversité depuis mars 2015, se réjouit que le discours sur les petites bêtes et les petites plantes pour sensibiliser à la biodiversité ait vécu. Un discours clivant, séparateur, à l’inverse de ce qu’il faut faire : établir des scénarios qui intègrent le fait qu’il y a - aussi - des hommes sur notre planète et qu’en conséquence le facteur d’évolution des choses est avant tout humain. Ce qui ne simplifie pas l’élaboration des modèles ! Car cela implique d’intégrer les comportements humains, les évolutions des façons de penser la nature. Ainsi, les scénarios qui dressent le portrait de la France du futur à partir de l’évolution de l’aire de répartition des essences forestières sont peu pertinents, car ils ne donnent qu’une vision monothématique, tirée de la prolongation de courbes. Or, un arbre, ça n’est pas qu’une vitesse de croissance ! Cette simplification à outrance n’est qu’indicatrice d’une tendance, bien évidemment, mais comme souvent, l’indicateur est pris au pied de la lettre, et pour un décideur, la carte devient dès lors la réalité.
Or, les climatologues considèrent toujours la nature, les niches écologiques, de façon aussi simpliste, les résumant à quelques paramètres mathématiques grossiers. Une synergie entre eux et les associations, qui portent la parole de la biodiversité en France, ne peut qu’être bénéfique. D’autant qu’Olivier Godard a su montrer à quel point dans la prise de décision, la dimension éthique, humaine, a un poids plus important que la contribution technique des scientifiques. Ce qui marque, c’est plus la représentation que l’on se fait des choses, en l’occurrence, de l’érosion de la biodiversité, que les choses elles-mêmes. La culture collective est fondamentale. Et pour lui parler, raconter des histoires c’est parfois faire œuvre de pédagogie. On le voit, un scénario, ce n’est pas in fine qu'une série de chiffres, mais une histoire… Par exemple, le projet 4p1000 soutenu par le Gouvernement. Si on le présente en déroulant le fil jusqu’aux retombées locales, on se rend compte qu’il peut favoriser des agricultures différentes, proches du sol, économes. Bref, des paysages différents, des produits différents, un aménagement du territoire différent. Voilà qui parle plus aux hommes et aux femmes qu’une scénarisation de nos connaissances en pédologie et en agronomie.
Présenter les scénarios de façon différente, ne jamais les simplifier, relier des dimensions différentes, voilà ce qu’il faut faire. Ce qu’ont déjà réalisé des structures comme l’Ademe et les agences de l’eau, qui savent mettre en place des politiques concertées, de plus en plus pluridisciplinaires, dont les résultats sont probants. Les agences de l’eau sont d’ailleurs en train de réfléchir à élargir leur domaine de réflexion, si ce n’est d’action, aux sols et à la biodiversité, car tout est lié…



Quel est le meilleur moment pour présenter un scénario aux politiques ?

En Europe, la situation n’est pas plus fameuse qu’en France. Les scénarios climat ou biodiversité commandés et lus par la Commission européenne sont pauvres, selon Anne Teller, « Policy officer » à la direction de l’environnement de la Commission européenne . Ils sous-estiment l’impact du climat sur la biodiversité, et la contribution de celle-ci au climat. Il existe beaucoup de travaux sur l’impact du climat sur la nature, mais la dimension écosystémique du changement climatique est insuffisamment robuste. Manque de synergies, de fertilisation croisées, c’est le moins qu’on puisse dire. Du coup, les scénarios existants ne sont pas très contraignants, même s’ils ont le mérite de permettre aux décideurs d’évaluer l’impact de leurs politiques, en fonction des objectifs affichés. C’est ainsi qu’au fil du temps, la Politique agricole commune a pu évoluer. Malgré tout, la PAC est arrivée à ses limites, ce qui montre celles des scénarios : contrairement à ce qu’on en pense souvent, ils ne servent pas à prédire, mais à ouvrir le champ des possibles, et on peut se demander du coup si ce qui compte, ce n’est pas le moment où ils doivent être soumis aux politiques, plus que leur contenu… Car le temps - et le discours - des scientifiques n’est pas le même que celui des élus. Il y a une réelle nécessité pour ceux-là  d’expliquer comment la politique se fait et à quel moment les scientifiques peuvent intervenir pour l’éclairer.



La biodiversité dépend de la valeur qu’on lui donne 

S’il y a un secteur de l’économie qui sait ce qu’est un scénario, c’est bien celui des assurances. Un montant assuré est calculé en fonction d’un scénario nourri par des modèles statistiques de risques. Raison pour laquelle les réassureurs mondiaux alertent depuis des années les pouvoirs publics sur la réalité du changement climatique et l’impérieux besoin de diminuer la vulnérabilité des populations, par exemple en zones inondables : ils disposent de suffisamment de données pour voir que l’évolution des risques est de mieux en mieux corrélée avec les modèles climatologiques et démographiques. Ainsi, demain, les dommages climatiques sont-ils évalués à hauteur de 700 milliards d’euros. Ceux liés à l’érosion de la biodiversité sont plus difficiles à analyser, car les responsabilités sont encore mal définies, les « biens » en question étant pour la plupart non appropriés (une espèce rare n’appartient à personne !), et les bases de données peu renseignées.
Aujourd’hui, selon Christoph Möcklinghoff, Directeur du Département Risques Environnementaux chez Marsh SAS, la biodiversité protégée est la seule qui peut aujourd’hui faire l’objet d’une couverture, car la loi lui reconnaît une valeur importante, celle, par exemple, des dommages et intérêts, du préjudice écologique que les tribunaux peuvent infliger. Mais pour la biodiversité ordinaire, il n’existe pas de responsabilité juridique. Qui plus est, la biodiversité est un objet étrange, pour l’assureur, car il est par essence difficile d’évaluer l’ensemble des phases intermédiaires entre le zéro risque (tout va bien) et le sinistre (les services offerts par la biodiversité ne fonctionnent plus). Seul le sinistre maximal possible entre en ligne de compte dans les modèles assurantiels. Or, la biodiversité, c’est de la vie, et la vie, c’est des effets de seuil, des effets dominos, des aléas cachés : difficile à formaliser !
Toutefois, la « sinistralité » a évolué en la matière depuis 10 ans. Le marché de l’assurance environnementale a triplé parce qu’il y a une mise en cause plus importante liée à un durcissement de la réglementation. Et les sinistres eux-mêmes sont devenus plus importants. Non parce qu’ils le sont intrinsèquement, mais en raison du fait qu’un sinistre n’existe qu’au regard de la loi. Ainsi, ceux du passé, petits, sont devenus aujourd’hui plus grands, plus susceptibles d’être judiciarisés, et donc plus coûteux. La société ne tolère plus ce qu’elle acceptait avant : avant, c’était la perte de jouissance qui importait, maintenant, c’est la perte de la biodiversité. Avec cette contradiction que le dommage à la nature protégée (un pipeline qui fuit dans un espace sauvage) coûte plus cher que le dommage aux personnes (que l’on avait protégées en éloignant le pipeline)…
Sauf pour la nature ordinaire qui, n’ayant pas de valeur réglementaire, se trouve du point de vue de l’assurance proche du dommage aux personnes. Le principe d’assurance est le même. Quant à la synergie entre climat et biodiversité, les assureurs s’arrachent les cheveux, car le risque climat est de la catégorie des dommages tandis que le risque biodiversité procède de la responsabilité. Deux familles distinctes, qu’il n’est pas facile de marier.


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(© Olivier Godard, ce que le bordel climatique coûtera à notre PIB selon le taux de GES dans l’atmosphère)

Trente-huitième infolettre : le Comté ? Des vaches, du sol, et une petite leçon d'hydrologie.

Le sol, le calcaire et l’eau : le Comté




Le 9 octobre 2015, FNE Franche-Comté organisait une journée consacrée aux sols karstiques. Quelles pratiques agricoles de tels sols sont-ils capables de supporter ? Comment améliorer leur gestion pour protéger les ressources naturelles, dont l'eau ? À Labergement-Sainte-Marie, petite bourgade doubiste, ou doubienne, selon les degrés de pureté syntaxiques des habitants du département du Doubs, à Labergement, donc, où l’on fond encore des cloches pour les vaches, la causerie s’est tenue dans la Maison de la réserve naturelle du Lac de Rémoray. Une causerie qui prend une fois encore des résonances avec les inondations récentes, et, de façon récurente, avec les soucis des éleveurs qui ne manqueront pas d’occasionner de nouveaux sacrifices de pneus avant le début des vacances d’été.




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Puisqu’il fallait bien démarrer à un moment, Éric Lucot, pédologue au laboratoire chrono-environnement de l’Uiversité de Franche-Comté, a dressé le portrait de ces sols si particuliers. Des sols qui boivent, des sols qui cachent. Comme dans le Lot, l’eau du ciel est ici absorbée par un sol peu épais garni de cailloux, et est bue dessous par une roche aussi poreuse que friable. L’eau de pluie dissout le calcaire, jusqu’à ce qu’elle tombe sur une veine de roches imperméables. Alors s’accumule-t-elle en une poche, une nappe, une rivière, un réseau hydrographique souterrain qui crée de la beauté à l’abri de la lumière. Ce type de sols non pas calcaires, mais « développés sur des calcaires », est donc très particulier, car le transfert vers la nappe y est rapide. Tout ce qui n’est pas été arrêté par lui, les fertilisants par exemple, se retrouve dessous en quelques jours. Toute l’année. Pour autant, ce sont des sols riches en argile, en conséquence dotés d’une bonne capacité de rétention et d’un pH assez élevé. Des sols à la fois fertiles et résistants, pour dire les choses plus simplement.

Cela tombe bien, les pluies sont dans la région abondantes, bien réparties toute l’année… et ces sols sont abondants, car ils portent des prairies, desquelles on extrait le Comté, qui couvrent près de 57% de la surface agricole utile de la région. Malheureusement, ici comme ailleurs, les chercheurs constatent une diminution lente mais certaine du taux de matières organiques. Paradoxalement, cela est dû à une surcharge de la production d’excréments (de la matière organique, pourtant), concomitante à une hausse massive de la production de lait (on est passé en quelques années de 4000 l à 8000 l de lait par vache et par an !). Il y a plus de vaches, qui mangent plus de tourteaux protéinés (soja, colza etc.), qui émettent plus de lisiers et de fumiers qui finissent par abîmer certains sols, car ceux-ci ne sont pas tous capables de dégrader ces concentrés de matières organiques.
Les sols profonds (35 cm au moins), bien aérés, n’ont pas ce souci. Les « hydromorphes », qui s’engorgent rapidement, décomposent mal lisiers et fumiers quand ils sont plein d’eau : il faut attendre qu’ils soient « ressuyés », secs, pour les nourrir à nouveau. Les sols superficiels, parce qu’ils sont peu épais, ne peuvent raisonnablement accepter que du compost ou du fumier, pas du lisier, sauf quand les plantes poussent. Quant aux sols très superficiels, leur dénomination parle d’eux-mêmes : trop peu profonds, perclus de roches affleurantes, ils sont incapables d’absorber et de filtrer l’eau, et s’étouffent vite sour l’afflux de matières organiques. Pour eux, du fumier, oui, mais surtout pas de lisiers. Sur tous ces sols, ce qui n’a pu être décomposé, transformé en éléments minéraux, est entraîné par l’eau vers les rivières et les nappes.
À cette diversité pédologique s’ajoute la spécificité des paysages karstiques : les pentes, les dolines, failles, les pertes et les affleurement rocheux sont des voies préférentielles pour l’infiltration de l’eau, et celle du lisier en surplus, vers les nappes. Et aussi les rivières, qui, en France Comté, sont très polluées par ces épandages mal contrôlées mais aussi, par un réseau d’assainissement collectif perfectible, comme il faut dire afin de rester courtois.
Le Comté est un excellent fromage parce qu’il provient de la transformation d’herbes diverses en lait de qualité, malgré tout sa production génère des conséquences fâcheuses car le plancher des vaches craquelle.



Pas de vie, pas de sol ; pas de sol, pas de vie

BD44F1E3-B997-4024-B3BB-6621A6965ACCLeur nature fait des sols calcaires un formidable moyen pédagogique de montrer à quel point l’eau et les sols sont interdépendants. Prétendre parler de l’une sans causer des autres est une approche des choses pour le moins réductionniste. Une approche cela dit compréhensible compte tenu de notre faible intérêt pour les sols, en France, déplora Cécile Claveirole lors de cette fertile journée. Membre du CESE, elle a coécrit avec Agnès Courtoux l’avis de son institution sur les sols, paru en mars 2015 : « La bonne gestion des sols agricoles : un enjeu de société ».
Les sols sont la ressource naturelle la moins bien connue et la moins bien protégée, en France. Milieu caché, le sol est une boîte noire que les chercheurs commencent à explorer, afin d’en caractériser les fonctionnements. Moins de 1% du patrimoine génétique porté par les êtres qui s’y trouvent a été décrit, cela donne une idée du chemin qui reste à faire… Alors même que le sol subit des pressions qui sont sans commune mesure avec sa capacité à se renouveler : au rythme de 2 mm par an, aucun sol n’est capable de supporter par lui-même l’érosion que nous lui faisons subir. 
Or, sans sol, faut-il le rappeler, il n’y a pas de plantes, donc pas de nourriture ni de paysages ! Sans cette mince pellicule posée entre terre et ciel, l’eau n’est pas retenue ni filtrée et déboule, brute, brutale, vers les vallons dont elle gonfle les rivières. Sans sol vivant, la matière organique ne se décompose pas en éléments minéraux qui font pousser la matière organique. Le sol, c’est l’économie circulaire avant qu’on ne l’invente, un écosystème qui se renouvelle en permanence, qui vit « sur la bête » depuis qu’il existe. Mais cette fabrique de vie, ce recyclage fertile n’est possible que si le sol dispose 1) de suffisamment de formes de vie qui en assurent les fonctions, 2) d’assez de matières organiques pour nourrir celles-ci. Ce constat d’évidence conduit à un autre : un sol bien doté en matières organiques, donc bien équipé en biodiversité, est un sol bien structuré qui régule bien l’eau et donc limite le risque inondation. Un sol bien riche en matière organique c’est un sol par essence plein de carbone. Un puits de carbone. Un sol empli d’une foultitude de micro-organismes, bactéries, levures et champignons, c’est un sol dont on tire 70% de nos antibiotiques… Alors pourquoi le bétonne-t-on, pourquoi le gave-t-on de pesticides et d’engrais, pourquoi le labourons-nous trop ?
Le pire étant que nous étalons nos villes sur nos meilleures terres, vu qu’historiquement nos villes se sont bâties sur les meilleures terres. Soixante pour cent des terres artificialisées sont des terres à fort pouvoir agronomique, c’est-à-dire des terres très fertiles. Le CESE demande donc que les valeurs agronomiques et environnementales des sols ainsi que toutes leurs fonctions éco-systémiques (épuration et régulation des eaux, stockage de carbone, maintien des niches écologiques etc.) figurent dans les documents d’urbanisme (PLU, Scot etc.) afin d’être obligatoirement et explicitement prises en compte lors de toute décision de modification de ceux-ci. De façon, au moins, à ce que les meilleures terres soient en quelque sorte sanctuarisées, et que les plus mauvaises et elles seules soient destinées à la construction.



Les sols ? Une économie circulaire

1ED9C501-44D6-4279-8625-02F8A74E8E4EEt l’agriculture ? Elle devrait considérer le sol non comme un support, mais tel un allié. L’agriculture doit augmenter la teneur en matière organique de ses sols de façon à nourrir leur biodiversité. Elle doit améliorer leur structure pour accroître leur capacité à retenir l’eau. Comme l’écrit le conseil scientifique du programme de recherches GESSOL (Fonctions environnementales et GEStion du patrimoine SOL), qui a financé 46 projets de recherche,  « les sols se trouvent à la croisée des enjeux globaux d’atténuation du changement climatique, d’adaptation à ce changement et de sécurité alimentaire. Les matières organiques des sols contribuent positivement à ces enjeux, par le stockage du carbone dont elles sont constituées et par leur rôle majeur dans la fertilité des sols. Les besoins de connaissances sont très importants pour quantifier, comprendre et modéliser l’évolution des stocks de carbone des sols dans différents contextes, établir les bilans des différents gaz à effet de serre, identifier les effets des changements climatiques sur les matières organiques, améliorer notre capacité à suivre et vérifier les stocks de carbone des sols par des méthodes plus rapides et moins coûteuses qu’actuellement. »
Concrètement, comment fait-on sur le terrain ? Cultures appropriées aux sols, assolements longs et variés, mise en place de surfaces enherbées, de haies, d’arbres, de couvertures quasi permanente sont autant d’actions efficaces. Moins de labours, moins profonds - ce qui ne veut pas dire plus aucun labour, car il est des sols qui ont besoin d’être retournés pour pallier leur tassement, et le labourage reste le meilleur moyen de désherber ; moins d’engrais qui diminuent l’enracinement, moins de pesticides qui peuvent détruire champignons et bactéries sans lesquels la fabrication d’éléments minéraux à partir de la décomposition de la matière organique est impossible. Ces nouvelles techniques, qui peuvent être coûteuses en investissement, font faire des économies d’intrants chimiques (surtout en carburant pour le tracteur, moins sollicité !).
À une échelle territoriale, cette nouvelle façon d’appréhender les sols pousse à (re) développer la polyculture-élevage, à relocaliser des élevages là où l’on n’en fait plus depuis des lustres, de façon à ce que « l’économie circulaire de la matière organique » puisse opérer : que les matières organiques du bétail, oserait-on dire comme dans le temps, aillent à nouveau enrichir les sols qui les fabriquent… Mais pour cela, nous rappelle le GESSOL, il faut de l’éducation, de la formation, de la communication à destination du plus grand nombre. 



De la science participative entre chercheurs et agriculteurs

E412B353-47EB-489D-AEC2-3A41179FBDD0C’est ce que fait Lionel Ranjard, écologue à l’Unité Mixte de Recherches Agroécologie de l’antenne INRA de Dijon. Il incarne cette « science participative » qui, effectivement, met sur un pied d’égalité chercheurs et agriculteurs. Pour lui, la biodiversité est une assurance écologique. Une assurance-vie, par et pour la vie. La biodiversité créée de la productivité et de la stabilité, donc de la fertilité, elle supporte la santé des plantes, ainsi que la résistance et la résilience des biotopes. De tout cela, ensemble, découle la durabilité des productions agricoles. Ce qui ne veut pas dire que la nature a toujours raison ni que rien ne doit la perturber. Car les écologues le savent bien, dans un écosystème, toute perturbation crée de la diversité, et toute perturbation intermédiaire crée un optimum de diversité. En termes plus clairs, cela signifie qu’un labourage de temps en temps, c’est bien, ça favorise les microorganismes et donc la minéralisation de la matière organique, mais trop de labourage oxyde la matière organique et favorise le développement de micro-organismes pathogènes. Tout est dans la mesure. Dans le monde des engrais, les synthétiques, minéraux, perturbent beaucoup trop l’écosystème-sol que les organiques, plus lents à assimiler, et donc plus favorables à la biodiversité de la décomposition. Quant aux perturbations générées par la rotation des cultures et le développement de la végétation en bordure de parcelles, l’agroforesterie, elles participent de la bonne santé de la vie microbienne.
Ces bonnes pratiques ne peuvent pas être les mêmes d’un sol à l’autre, ce qui en rend le choix et la conduite difficiles, car elles obligent l’agriculteur à savoir ce qu’est son sol. La recherche scientifique l’aide en développant avec lui des programmes de formation à la biologie des sols et à des indicateurs de leur bonne santé. Le but étant d’équiper les agriculteurs de savoirs et d’outils pour évaluer leurs pratiques via la biologie de leurs sols, et, en retour, d’éclairer les chercheurs sur leur approche théorique. Mise en place sur 250 exploitations tests (céréaliculture et viticulture), ce programme de science participative dénommé Agrinnov a largement fait ses preuves. Achevé fin 2015, il est en phase de maturation afin de professionnaliser son rapport avec les agriculteurs par une proposition de conseils en bonne et due forme.



Des pâtures, des arbres et le campagnol
Denis Narbey n’a pas participé à ce programme. Mais il n’en pense pas moins. Ses 30 vaches laitières de race Montbéliarde broutent dans le Doubs, près de la frontière suisse, à l’altitude conséquente de 800 mètres. Lui est en bio. Il laboure peu profondément (moins de 10 cm), n’a pas pulvérisé d’engrais depuis dix ans et n’épand son lisier que durant les six mois de la période végétative de ses prés, soit entre le printemps et le début de l’automne. Dans ses prairies, justement, il plante des légumineuses, comme le trèfle violet et la luzerne, d’une part pare qu’elles captent elles-mêmes l’azote de l’air, et donc, enrichissent le sol naturellement en azote, libérant celui-ci du besoin d’engrais, d’autre part ces plantes sont riches en protéines, ce qui évite à l’exploitant d’importer des tourteaux hyperprotéinés venus d’ailleurs. Lesquels aggraveraient le bilan carbone de son élevage et accroîtrait par trop la lactation, et donc, la quantité de lisier etc.

D’ailleurs, ce lisier est plutôt utilisé sous forme de fumier car il est mêlé avec de la paille, que Denis Narbey produit lui-même.
Toute médaille a son revers, cependant. Elle a le nez du campagnol. Le rongeur n’aime rien tant que les prairies permanentes, ouvertes et très productives. Celles de l’élevage laitier. Les herbes hautes le garantissent de la prédation des rapaces, que la rareté des haies, des bosquets et des arbres n’aide pas à se percher… Qui plus est, l’absence de perturbation comme le labourage pérennise les galeries des campagnols qui sont celles, en vérité, des taupes. Bref, toutes choses étant égales par ailleurs, le campagnol est un indicateur de faible diversité et d’homogénéité des paysages agricoles. Un indicateur de l’intensivité d’une conduite de pâturage en quelque sorte. Rien n’est simple dans la nature. Surtout quand on est en bio, comme Denis Narbey, et qu’en conséquence on en veut ni ne peut utiliser la bromadiolone, pesticide souverain mais toxique pour bien d’autres animaux, notamment les rapaces qui profitent des cadavres. En fait, des études ont montré que ce produit chimique est utilisé systématiquement par les agriculteurs qui considèrent le campagnol comme un nuisible, alors que ceux qui le regardent comme un élément, certes emmerdant, de leurs itinéraires de cultures, n’y pensent pas. Ceux-là optent notamment pour le piégeage et la mise à disposition d’affûts pour les rapaces. Des affûts qui, naturellement, sont les arbres, les haies et les bosquets : l’enclosure des champs par une diversité de bocages a décidément bien des mérites. On appelle cela aujourd’hui l’agroforesterie.



Art. 544

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Leur fragilité démontre l’importance de la biodiversité et de la relation avec l’eau : les sols karstiques sont symboliques de la nécessité, aujourd’hui, de préserver les sols, à la fois dans leur fonctionnement, et dans leur quantité. Mais comment faire, alors que dans le Code de l’environnement, comme l’a rappelé Maylis Desrousseaux, juriste à l’Institut pluridisciplinaire de l’eau, de l’environnement et du développement durable de l’Université Aix-Marseille, il existe un livre sur l’eau, un livre sur l’air, un livre sur les milieux naturels, et aucun sur les sols ? Que faire tandis que ce sont leurs qualités d’usage et non leurs qualités environnementales qui sont prises en compte dans l’aménagement du territoire ? Les sols, dans la législation française, ne bénéficient pas de la même protection que celle attribuée à l’air et l’eau, qui disposent d’un statut juridique veillant à leur « bon état écologique ». Malgré tout, ne désespérons pas : les choses avancent ! Les États reconnaissent progressivement la nécessité de protéger les sols, dans la mise en adéquation de leurs qualités avec leurs usages et leurs modes d’occupation, et, de ce fait, dans la capacité à moduler ceux-ci. En Flandre, en Suisse et  en Allemagne, à différentes échelles, des ordonnances relatives à la définition des sols selon leur fertilité ou fonctions écosystémiques sont entrées en application dès 1998. 
D’une façon ou d’une autre, la prise en considération des sols selon leurs valeurs agronomiques et écologiques, ainsi que cela a été fait avec bonheur par le Scot de l’agglomération de Tours et dans le PLU de Gardanne, exemples uniques en France, malheureusement, conduit de fait à une hiérarchisation des usages en fonction des fonctionnalités des sols, et de l'influence du changement climatique sur celles-ci. Et puisque les sols et l’eau, c’est un peu la même histoire, on peut se demander si les agence de l’eau, les comité de bassin, les commissions locales de l’eau, ne devraient pas également s’occuper des sols. On y vient, mais c’est long, car la société française est féodale, la transversalité n’est pas une habitude, et la construction des lois de l’environnement opère par milieu, non par fonctions. 
Un autre biais pour donner enfin une valeur aux sols est d’appliquer… la loi. En l’occurence le code civil et la loi Alur qui adossent le droit de propriété au respect de servitudes d’utilité publique selon le principe que « La propriété est le droit de jouir et disposer des choses de la manière la plus absolue, pourvu qu'on n'en fasse pas un usage prohibé par les lois ou par les règlements » (art. 544 du Code civil). Autrement dit, la propriété peut être tout ou partie annulée si ce qu’on en fait entraîne un préjudice aux autres. Mais elle ne l’est jamais car sinon, il n’y aurait sans soute pas de rivières tellement polluées en France-Comté. 
Pourtant, l’eau est de fait gérée selon ce principe, car dans un bassin versant, les usagers de l’amont d’un cours d’eau doivent se coordonner avec ceux de l’aval , afin que les derniers ne soient pas les victimes du laisser-aller des premiers. Même si cette gestion intégrée est encore largement perfectible, il ne serait pas inutile de l’appliquer au sol.



Les sols « développés sur des calcaires », comme il faut dire pour ne point choquer la Science, sont décidément révélateurs d’un mal général : la méconnaissance. On n’a jamais autant parlé de sols que depuis 2015, parce qu’on les connaît mal, alors qu’on se rend compte, sous l’éclairage de la Cop21, des inondations dans le Var, du Loing et de la Seine, et de la pollution générale des rivières et des nappes, qu’il serait temps de se préoccuper de leur bon fonctionnement. Il y a un réel et profond besoin de connaissances, de transfert de celles-ci entre chercheurs et agriculteurs, dans les deux sens. De connaissances cartographiées précisément, à l’échelle de la parcelle. Mais aussi, et surtout,  de pédagogie à destination des élus, qui feraient bien de considérer les sols selon leurs qualités écologiques, et nous, public râleur et sauveur de planète, qui continuons d’acheter notre nourriture trop peu cher pour que les agriculteurs qui travaillent convenablement avec leurs sols puissent en vivre longtemps. « Remettre du lien entre la bouche du consommateur et les réalités du sol, du produit et du producteur », cette phrase prononcée lors de cette journée est le meilleur résumé de ce qui s’y est dit. Sans les sous du consommateur, le citoyen ne sera pas vertueux, et les sols continueront de s’éroder.


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