8e infolettre spéciale Réunion : une île, des labos, un dipôle, des requins, un projet débile, un climat, une énergie formidable et un texte !


La Réunion, la fontanelle du monde bat trop loin de Paris

Depuis Paris, Saint-Denis-de-la-Réunion est au-delà des océans, et l’océan, pour nous autres terriens, citoyens d’une nation forgée par ses paysans, dont la richesse provient encore essentiellement de la terre (trop) labourée, c’est cette surface plane qui est difficile à remembrer quand on sort de l’école des Mines. Émergeant à peine de l’eau de mer à 11 heures de vol du monde civilisé, l’île de La Réunion ne mérite sans doute pas plus d’intérêt de la part de la mère patrie que les autres confettis de l’empire qu’elle fut. 

Alors les Réunionnais le disent et s’en plaignent. Pourtant, avec ses dom et ses tom, la France, ce vieux pays, dans un pays continent (bla-bla), est titulaire du brevet de seconde nation du monde connu pour la surface maritime. La ZEE (zone économique exclusive) qui entoure ses îles et ses îlots (regardez sur cette carte ce que cela couvre de part et d’autre de Madgascar…) est la plus grande du monde après celle des Américains. Tout de même, dans la ZEE de nos îles antarctiques, la France gère convenablement la Légine - pas de porc, non, c’est un poisson abyssal très à la mode.

Ce statut maritime nous confère une sacrée responsabilité en matière de gestion des pêches et des écosystèmes marins tropicaux, menacés… par la pêche, le réchauffement et l’urbanisation.
Ce qui confère à nos territoires lointains, eu égard à leur richesse économique et universitaire dans leurs mondes respectifs moins développés, une position de leader sur ces mêmes questions.

Mais non ! La France entretient toujours avec ses ex-colonies un lien de sujétion économique assez colonial, et persévère avec grand sérieux dans son mépris pour la chose maritime. Toujours pas de ministère de la mer de plein exercice, dans le périmètre duquel (ou la ZEE !) j’ajouterais les dom-tom et la pêche. La France a créé deux pôles de compétitivité « mer » !? Oui, mais ces deux Polemer sont… métropolitains. Aucun existe pour couvrir les immenses ZEE des Antilles, de la Polynésie et de La Réunion. Notre île à vanille est pourtant au cœur d’un Océan indien occidental dynamique.

Peu importe. La Réunion agit. Et commence à rayonner dans l’Océan indien et le monde océanique. 

carto © Ifremer

PS : Voir l’appel de la 
Blue Society de l’ami Philippe Valette (Nausicaa) pour que nos dirigeants s'intéressent enfin à la mer. Bon, il se met un peu le doigt dans l’œil, mais ça valait le coup d’essayer.


Un observatoire du changement climatique, des labos au sommet


L’Université de La Réunion n’est pas à la traîne. Certains de ses laboratoires ont une audience internationale, publient beaucoup, comptent dans la fabrique des savoirs.


C’est le cas du
LACy, le laboratoire d’analyse du climat et des cyclones, une unité mixte Université/ CNRS/ Météo France qui vient d’inaugurer l’observatoire de l’atmosphère du Maïdo (2 160 m d’altitude, à l’ouest de l’île), l’équivalent français, dans l’Océan indien, de l’historique Mauna Loa à Hawai (celui d’où est sortie la courbe en crosse de hockey de la concentration atmosphérique en CO2). Avec 7 lasers d’analyse, les fameux (pour les connaisseurs) Lidar, cet équipement, géré par la Région Réunion, exercera une veille constante sur l’atmosphère.


Autre labo, 
Écomar, le laboratoire d’écologie marine. On y travaille les espèces océaniques, du plancton à l’oiseau offshore (voir plus bas), qui nous disent les cycles océaniques (le DOI, allez voir plus bas, aussi), les changements globaux, dont le réchauffement climatique et la pêche industrielle.


La Réunion fait aussi partie du réseau
Moveclim (MOntane VEgetation as listening posts for CLIMate change), dont elle est un des leaders. Un programme de vigie internationale sur l’atmosphère, donc, le réchauffement climatique, basé sur l’analyse des mousses (bryophytes), des organismes particulièrement sensibles à ce qui se passe dans l’air.





Énergie, transport : une île exemplaire… enfin, qui a failli l'être


Les Réunionnais se sont débarrassés de Paul vergès lors des dernières élections régionales de 2010. C’était un autocrate comme notre fausse République en fabrique, qui avait su s'entourer de ses amis, de sa famille, et n’écoutait plus personne.

Mais il avait une vision pour son île, et avait compris ce qu’il en serait si on la laissait faire : avec une croissance démographique qui fera passer la population réunionnaise de 850 000 habitants aujourd’hui à 1 million en 2030, une hausse de la consommation électrique de 5 % l’an (1 % et quelques en Métropole), une dépendance accrue aux combustibles fossiles pour la production d’énergie (or, en 1984, l’île était autonome pour sa production d’électricité), l'asservissement à l’automobile (en 2030, mises bout à bout, les autos feront le tour de l’île pare-chocs contre pare-chocs), une pauvreté terrible (presque la moitié de la population), La Réunion s’enfonce inéluctablement vers une baisse de son niveau de vie et une soumission économique au monde extérieur.


En 2014, le
charbon sud-africain fournit les 2/3 de l’électricité locale. La moitié du CO2 émis par les Réunionnais (4,90 t/an/habitant, 2 t de moins qu’en Métropole, mais sans compter les émissions des produits importés. Vaut mieux pas !) l’est par la production électrique ! En 2030, la consommation électrique aura crû de 69 %. Que faire ?

Produire plus à partir de la
bagasse, les résidus de la canne à sucre qui prennent déjà le relais du charbon en saison. Le soleil, le vent… si tant est que le Parc national, qui couvre l’essentiel de l’île, accepte panneaux solaires et éoliennes. La géothermie ! Mais cela peut aussi gâcher le paysage, en particulier celui du Piton, classé au Patrimoine mondial. L’énergie de la houle, celle récupérée par le changement de phase d’un gaz entre les couches d’eau profondes froides et la surface chaude de l’océan (principe du frigo inversé, ou de la pompe à chaleur marine).

Il y a surtout l’impérieuse nécessité de consommer ce que l’on produit localement, eu égard à la topographie qui isole nombre de villages. Et de cirques : Cilaos est alimenté par une seule ligne électrique, qui, lorsqu’elle casse, n’est pas remplacée avant des jours…

La voiture comptant pour la moitié du budget énergie des ménages réunionnais, il y avait ce projet de
Tram’train, moyen massifié de transport de passagers entre Sainte-Clothilde et Saint-Paul plus ou moins inscrit sur le trajet de l’ancien train de la canne. À chaque gare ses

rabattements vers les bus et les parkings. Des extensions étaient prévues. Le contrat avait été signé le 2 décembre 2009 entre la Région et le consortium Tram’Tiss. Il a été annulé par la nouvelle majorité (Denis Robert) issue des élections de 2010. Le consortium, sous l’égide de Bouygues, réclame donc en Justice 170 millions d’euros de dédits et de préjudices…

La nouvelle majorité de la Région a également enterré le programme
Prérure qui visait à recouvrer l’autonomie électrique en 2025 - un modèle de pragmatisme intelligent. Pour pallier l’arrêt du tram’train, et tenter de mettre fin au calvaire des bouchons, elle a aussi sorti d’un chapeau de magicien le projet amusant d’une route littorale (la Nouvelle Route Littorale, NRL) dont la bêtise ferait rire si elle ne coûtait aussi cher : 12 km de routes entre Saint-Denis et la Chaloupe, à 40 m du rivage, posés sur des pylônes s’enfonçant à 40 m dans le sédiment, en zone cyclonique, volcanique et alluvionnaire, sans lien prévu vers la route actuelle ni tunnel permettant d’éviter les bouchons invraisemblables de Saint-Denis. Un petit projet à 1,6 milliard, prix catalogue (soit 133 millions le kilomètre, la route la plus chère de France), c’est-à-dire sans les inévitables dépassements et « contributions » aux clubs de sport, partis politiques et mairies impécunieuses.


Un projet défendu par l’étrange alliance Bouygues-Vinci laquelle, dans l’île, détient 75 % du marché du BTP. Et presque toutes les carrières, les machines, les professionnels. Ce sont donc eux qui fixent les prix. Même Eiffage s’en offusque.




Infographie © L. de Gebhardt / Lestudio 360.fr







La Réunion en dépression demain ?


Les travaux des labos réunionnais et d’autres œuvrant dans le cadre du projet Acclimate de la Confédération de l’Océan indien (COI) permettent d’avoir une idée de ce que sera La Réunion demain.


Oh, rien de bien nouveau, car, comme vous le savez, le réchauffement climatique ne crée rien. Il ne fait qu’accentuer l’existant. Alors, quel est cet existant ? Il pleut à l’est, grâce aux vents d'est qui se cognent sur le Piton de la Fournaise. Il pleut nettement moins à l’ouest, à cause du Piton de la Fournaise qui provoque condensation et pluies… de l’autre côté. Il existe un anticyclone au sud de l’île, le bien nommé anticyclone des Mascareignes. Il y a des cyclones

Une sorte d’El-Niño local, et en lien avec celui-ci, bouleverse périodiquement les conditions météo sur l’île : on l’appelle le « dipôle de l’océan indien » (
DOI ou, en anglais, IOD). Quand ce dipôle est « + », une langue d’eau chaude, peu favorable à la vie marine, est poussée vers la partie orientale de l’océan indien. L’air se réchauffe alors sur la Réunion, comme il est moins dense il monte, conduisant à une situation

dépressionnaire, humide, sur l’île. À l’inverse, lorsque le dipôle est « - », l’eau chaude reste collée au niveau du robinet géant indonésien par lequel le Pacifique se déverse un peu dans la partie est de l’Océan indien. Les conditions sont alors plus favorables pour la vie marine réunionnaise, et une situation un peu anticyclonique apparaît sur l’île.

Que voit-on depuis quarante ans ? La température monte dans la région des Mascareignes, dans l’air (entre 0,21 et 0,29 °C/10 ans) comme en mer (0,12 °C/10 ans). Pour la Réunion, cela donne
0,16 °C/10 ans, une hausse moyenne. Plus importante durant les mois de mars-avril-mai, et pour les températures maximales. On constate également moins de jours de gel sur les Hauts (il n’y en a plus dans la Plaine des Cafres, où l’on pouvait avoir de la neige à La Réunion, franchement…), plus de nuits chaudes. Pas plus de cyclones, a priori, nous disent les statistiques, mais il semblerait que la fréquence des plus violents a tendance à augmenter. Pas de précision d’horloger non plus à propos des pluies et des jours de sécheresse.
Par contre, les météorologues de l’Océan indien sont d’accord pour dire que l’anticyclone des Mascareignes se renforce décennie après décennie. Celui qui souffle les vents d’est chargés de pluie.

Bon, c’est bien joli tout ça, mais et alors ?

Et alors, il se pourrait qu’il
pleuve moins en hiver (notre printemps-été), c’est-à-dire durant la saison sèche où, comme son nom le suggère, il pleut déjà peu. En particulier sur la côte ouest, dont on ne peut pas dire qu’elle est la plus arrosée. La baisse serait de l’ordre de -10 à -30 %. Il se pourrait, à l’inverse, qu’il pleuve plus (+ 5 à 10 %) durant l’été austral (notre automne-hiver) lequel, comme vous l’aurez deviné, est la saison humide. La hausse serait plus importante sur la côte est, ce qui ne vous étonnera pas. Sur les deux faces de l’île, le nombre de nuits et de jours très chauds augmenterait de 50 à 70 % selon les modèles.

Tout cela sans compter ce curieux dipôle. On peine à le bien comprendre. On sait juste qu’il a un impact sur la météo saisonnière de l’île, et surtout sur les ressources halieutiques. Un dipôle « + », c’est très contrariant pour l’upwelling somalien (remontée d’eau froide, riche en minéraux, qui favorise le plancton végétal), et donc pas terrible pour l’ensemble des animaux marins, oiseaux compris, de l’ouest de l’Océan indien. Or, il semblerait que la fréquence des dipôles « + » augmente. Embêtant. D’autant que si vous avez bien tout suivi, un tel événement installe plutôt un état dépressionnaire sur l’île. Alors que l’anticyclone des Mascareignes se renforce… Vous avez compris ! Les vents d’est devraient beaucoup se renforcer sur l’île en période dipôle « + », et donc les pluies sur la côte orientale de l’île.

À noter que les la survenue d’un dipôle « + » serait le signal d’un El-Niño… 14 mois plus tard. La Réunion, vigie du pacifique !


Docs © DR (je ne sais plus, toutes mes excuses pour les ayants droit)


Affouillement à l’Hermitage

Phénomène naturel, l’érosion des rivages est facilitée par le réchauffement climatique, qui hausse le niveau de la mer et accentue le risque de coups de mer, et surtout par l’urbanisation qui modifie nettement la dynamique des sédiments : quand l’homme est là, la circulation de la matière entre une plage et une autre n’est plus la même, les cordons de sédiments qui garantissent le pied des falaises sont abîmés, et les coraux et les herbiers sous-marins, protecteurs des côtes, souffrent beaucoup (les matières en suspension déversées en mer par les égouts, la construction de bâtiments et de routes privent de lumière ces organismes, qui en souffrent). Bref, l’érosion s’accélère.




L’île de la Réunion a un joli profil de côtes. 43 % sont rocheuses, 32 % alluvionnaires (les produits de l’érosion du volcan, conduits par les rivières), 7 % coralliennes (coquilles, coraux dégradés ainsi que tout ce que les organismes marins tels que les holothuries ont… déféqué) et 18 % artificialisés.
Le bilan n’est pas glorieux. De
50 à 70 % des côtes réunionnaises sont en voie d’érosion, selon les façons de compter. C’est au Port qu’elle est la plus forte, avec 230 m de recul sur la Pointe des Galets en un demi-siècle. C’est que les sédiments transportés par la bien nommée rivière des Galets sont retenus par la jetée sud du port ouest.



Devant la passe de l’Hermitage, pourtant protégée par un « lagon » (c’est en fait la partie supérieure du platier corallien), la descente est de 40 m… En fait
76 % des plages coralliennes dégraissent sévèrement. Pourtant, elles sont protégées justement par les récifs ! ? Mais les récifs vont mal, à cause des matières en suspension dégagées par l’urbanisation. Laquelle bouleverse la stabilité des plages (couper des ipomées et des filaos, c’est comme retirer les oyats des dunes), et modifie la circulation des sédiments. Du coup, lorsqu’il y a un coup de mer, plus de sable corallien est emporté, sans aucune chance de retour. Et les filaos ont l’air d’être tendus sur leurs échasses : ils sont « affouillés ».


Heureusement, on peut limiter la casse, selon le
BRGM… mais ça va coûter des sous, et nécessiter d’y regarder à deux fois avant d’aménager.










Photos©FD,tableau©BRGM
 (ici des ipomées)

Trop de bouledogues et de tigres

C’est sûr, ce n’est pas normal toutes ces attaques de requins. Ce qui l’est moins est la quasi-disparition des habituels requins du coin, comme les pointes noires et les pointes blanches, au profit des requins très côtiers, voire d’eau saumâtre, les gris et les bouledogues.
Ce qui est banal par contre est la réaction des
surfeurs, qui ont toujours du mal à admettre qu’ils adorent les mêmes eaux que les requins, et celle des autorités. Bien françaises, celles-là ont réagi au tout ou rien : on nie le problème, puis on menace les requins d’Apocalypse, enfin on interdit purement et simplement les plages à problèmes.

À la Réunion, des enfants vont grandir sur une île avec l’idée que la mer est dangereuse.
Pourquoi ne pas avoir encouragé chacun et chacune à passer son baptême de plongée pour tenter de s’apprivoiser à la mer ? Pour essayer de voir un requin en eau claire ?

En attendant, le sujet est conflictuel. Casse-gueule. Au propre comme au figuré. Denis et moi avons eu de la chance : beaucoup de questions sur le sujet, et nous sommes encore en vie !

Voici les faits tirés de l’observatoire Omar et du programme CHARC de l’IRD :

  • Les requins réunionnais s’observent pour l’essentiel… dans le secteur de Saint-Paul, où près de la moitié des coches ont été relevées ;
  • Les attaques ont eu lieu sur l’ensemble de la côte ouest ;
  • Les trois quarts ont visé surfeurs et usagers de la surface de la mer. Pourquoi les surfeurs et bodyboarders (50 %) et, dans une moindre mesure (17 %), les nageurs ? Parce que de dessous, ils peuvent ressembler à une grosse tortue ou une jeune otarie. C'est ce qui se dit. En réalité, surfeurs et bodyboarders pratiquent les mêmes eaux que les requins : des eaux tumultueuses, houleuses, un rien opalescentes, « laiteuses », disent les intéressés, voire turbides, qui interdisent au poisson de distinguer de loin l’humain. Lorsque les deux sont proches, ils se rencontrent par surprise, au dernier moment. Gueule ouverte… ;
  • Elles se sont presque toutes déroulées après 14 heures, en majorité après 16 heures. Pourquoi en fin de journée ? Parce qu’avec un soleil qui commence à raser la surface, le requin est moins visible pour ses proies. Pas bête.

Depuis 2011, toutes les attaques enregistrées ont eu lieu dans des eaux pourries. Dès lors, on ne peut parler d'attaque, mais d'accident. Sauf, a priori, dans le cas de Sarah, la petite coupée en deux à Saint-Paul le 15 juillet 2013 : le bouledogue l'aurait bien attaquée.
Les apnéistes ne sont qu’exceptionnellement concernés, parce qu’ils ont le temps de voir les postures d’attaque du requin (gueule ouverte, dos cassé, nageoires pectorales abaissées)… S’ils chassent le poisson, évidemment, l’affaire est plus mal engagée. En leur chipant leurs prises, les requins peuvent les bousculer : 20 % des attaques réunionnaises ont été enregistrées sur les chasseurs sous-marins.

Quant aux plongeurs, ils sont trop gros, trop métalliques et font bien trop de bruit même pour ce minibus à nageoires qu’est un requin bouledogue adulte : les bulles perturbent l’univers sensoriel de ces grands sensibles, comme de celui de la plupart des animaux marins.



Comment expliquer que les tigres et les bouledogues se sont autant rapprochés des côtes ?
  • L’évolution des routes suivies par quelques oiseaux marins pour aller chercher du poisson afin de nourrir les couvées, celles du noddi brun, du Pétrel de Barau et du Puffin de Baillon par exemple, montre que ces espèces vont de plus en plus loin, au nord, dans l’Océan Indien. C’est ce que montre le labo Ecomar. Leurs petites proies, elles les trouvent en surface, poussées vers le haut par les thons. C’est d’ailleurs aux nuages d’oiseaux que les pêcheurs repèrent les bancs du poisson en boîte. Or, ceux-là, amenuisés par la pêche industrielle, croiseraient de plus en plus vers le nord… Est-ce que les requins, qui les poursuivent aussi, se seraient rabattus vers la Réunion pour trouver plus facilement à manger ?
  • D’autant plus facilement qu’il existe à la Réunion, sur la côte ouest, une réserve marine (à Saint-Paul) et des élevages de poissons commerciaux. Des garde-manger en open-bar. Mais personne ne croît vraiment à cette hypothèse : la réserve est trop récente (2007) et les élevages trop peu riches en individus massifs, susceptibles de satisfaire l’appétit des squales ;
  • Surtout, les eaux usées de l’ouest de l’île ne passent pas toutes pas une station d’épuration. 40 % de la population n’est toujours pas reliée à un équipement collectif. Des exutoires sont encore dans l’eau. Ils y déversent de la matière organique qui est comme la cloche annonçant la cantine, et rend l’eau opalescente ;
  • L’étalement urbain et son corollaire, l’étanchéification des sols, fait que lorsqu’il pleut un peu trop, cela ruisselle énormément jusqu'en mer, sans beaucoup d'entraves : l’eau de pluie parvenue dans l’océan, c’est au final une eau laiteuse, qu’affectionnent les requins, qui baigne les littoraux. En particulier le jour, où, à la faveur d’une importante averse, les réseaux d’eaux usées, saturés, et les ravines (rivières), mal entretenues, et les radiers (les caniveaux géants), dégueulasses, ont débordé ;
  • Enfin, les récifs, qui protègent les côtes de la houle et… des requins adultes, se dégradent à cause probablement du changement climatique mais aussi de l’urbanisation. Encore elle. En apportant dans l’eau des lagons des quantités de matériaux, elle atténue l’illumination des coraux, ce qui les fragilise. Les polypes coralliens hébergent en leur sein des algues symbiotiques qui ont besoin de beaucoup de lumière pour faire leur travail.

Conclusion : que l’on tire un requin ou deux de temps en temps pour sa soulager, pourquoi pas, et c’est pas mauvais en carry (s’il n’y a pas de ciquatera). Mais ça ne résoudra pas l'anthropisation du littoral réunionnais qui n’a pas peu contribué à bouleverser l’écologie des requins impliqués dans les attaques.


Graphes © OMAR

On va vous parler de tout cela dans CO2, mon amour

Dans CO2, mon amour de samedi prochain, 26 avril, Denis Cheissoux vous causera de tout cela. J’étais avec lui sur l’île. On a fait deux conférences (pour la Maif), il en a profité pour faire des reportages. Comme si je n’avais rien d’autre à faire, j’ai fait quelques images. Sauf de Mathieu le Corre (Ecomar) et Marc Soria (IRD).



Avec Patrick Fontaine, au Jardin des Parfums et des Épices de Sainte-Phillippe.



Avec Yannick Zit, du Parc National, au-dessus du cirque de Cilaos - dans la brume.



Avec Frantz Filaumard, du Parc National, sur la Plaine des Sables.




Jules Dieudonné, la Réunion à lui tout seul.


Grâce à vos Miles, vous avez gagné mon papier d’émotion publié chez Solar (il y a quelques zannées)

PITONS ET CIRQUES
© FD Pour Solar

À 700 km à l’est de Madagascar, la Réunion est une île en train de se faire. Ses reliefs enchevêtrés, à peine sortis des eaux, ont faiblement subi le rabot de l’érosion qu’ont rencontré bien avant eux ceux de l’île Maurice. Jusqu’à présent, il n’y a guère que les rivières qui ont meurtri l’épiderme basaltique du département français. Profitant de la moindre faiblesse minérale, elles ont creusé leurs méandres pour tracer leur chemin vers la mer. Les failles sont devenues des ravines ponctuées de gouffres où l’eau s’effondre en cascades. Omniprésente, celle-ci abreuve une végétation grassement nourrie par le riche sol constitué par la dégradation du basalte. En liaison avec l’humidité captée par les montagnes, le vent et l’ensoleillement généreux, la flore a mis en place une incroyable diversité de biotopes. Tropicale, la Réunion n’est pas une émeraude ourlée de plages aveuglantes, c’est une pierre brutale dont chaque facette renvoie une nuance de vert, que souligne chaque année un fleuve de lave carmin.


Le samedi 30 novembre 2002, Volcan la encor’coulé. À 23 h 05, sa langue de lave a traversé la nationale II sous l’ovation d’une foule nombreuse d’habitués. Six heures plus tard, elle se mêlait à la mer dans une démonstration de vapeur. Pour la seconde fois de l’année, le Piton de la Fournaise s’était exprimé. Comme en 2001, en 1999, en 1998 ; et en 1986, une année d’anthologie car le volume de roche visqueuse fut alors suffisant pour augmenter l’île d’un doigt de basalte de 28 ha, vite conquis par la végétation. L’observatoire volcanologique baptisa le nouveau prurit d’où le magma du nom de Guanyin, une déesse chinoise vénérée à Saint-Pierre de la Réunion. Quelques mois plus tard, les randonneurs lui rendaient visite à distance de sécurité. Elle donnait le spectacle émouvant la Terre embryonnaire. La lave était devant eux, fluide, rapide. Une inexorable hémorragie. Elle était là, aussi, sous leurs pieds. Ils la sentirent comme on écoute le cœur d’un enfant en posant la main sur sa fontanelle. La cime du volcan palpitait. Un peu plus que d’habitude.
Sur le bord du cratère Dolomieu, le principal et très vaillant sommet du Piton de la Fournaise surgi en 1930, le sol parcouru de failles vivantes est toujours tremblant, la pierre branle et fume de l’hydrogène sulfuré. Dans le vent qui donne la chair de poule sous un Soleil incendiaire, on contemple le mécanisme du monde. On comprend que c’est ainsi que la Réunion se meut et gagne toujours sur la mer. Sous le cratère frémit une poche pleine de magma, située à l’aplomb d’une invraisemblable tuyauterie. Il y a un million d’années, c’est l’île Maurice qui se trouvait à peu près à la même place. La tectonique l’ayant fait dériver, l’ancienne possession française, débranchée de la plomberie souterraine, n’a plus de volcanique que sa structure intime. Le flux de matières s’étant tari, le vent, le sel et la pluie ont lentement assimilé ses reliefs. Les plages sont le résultat de cette infatigable érosion. Encore un million d’années et la Réunion sera aussi paradisiaque que sa voisine… Notre département d’outre-mer voguant aussi, quelques-uns de ses volcans ont été éteints, de nouveaux se sont allumés. Jusqu’il y a 350 000 ans, c’est le Piton des Neiges (3 069 m), au nord, qui avait l’honneur de diffuser l’essentiel du magma sur l’île. Une autre faiblesse du socle réunionnais s’est ensuite retrouvée placée à la verticale du bec de magma. Pour conduire le flux, un derrick s’est naturellement édifié : le Piton de la Fournaise (2 632 m). Il est planté à 6 000 m au-dessus du fond de l’Océan Indien.

Voilà pourquoi ce volcan est aussi actif que le Kilauea d’Hawaï, réputé le plus expressif de la planète. Son ascension ne réclame pas de capacités alpinistes. Elle démarre avec la traversée de la plaine des sables, une extraordinaire étendue de scories brunes pulvérisées il y a des lustres par l’explosion du sommet du Piton. Réduites par le vent, le gel, l’air et le soleil, ces pierres forment un désert oxydé qui ne dépayserait pas un bochiman du Namib. Le tapis ocre conduit à la plus jeune, la plus vaste et la plus périphérique des trois caldeiras qui encerclent le Piton. Le Pas de Bellecombe (2 311 m) est sa porte d’entrée. Dans une lande de bruyères coiffées par le vent, on domine de là-haut un enclos lunaire où la lave a jailli, jaillit toujours et jaillira encore. En s’y prenant de bonne heure, on traverse un lugubre paysage dallé de basalte lentement refroidi, avant que le Soleil n’y fasse couler le plomb. Les lèvres épaissies par le vent desséchant, le visiteur correctement chapeauté et oint d’une crème protectrice est ébranlé par ce plancher incroyablement dense qui réfléchit la trépidation de son pas. Il fait une pause en grimpant difficilement sur un genre de fourmilière qui se trouve être l’unique vestige du cratère de 1753. Balayé en grande partie par les éruptions ultérieures, Formica leo, c’est son nom, est rouge comme une confusion. C’est aussi la couleur que prend assez vite la peau du randonneur lorsqu’il entame la petite heure d’ascension du cratère Dolomieu. Une balade sur pierres coupantes qui se dérobent sous la chaussure. Parvenu au sommet, il reste à en faire le tour dans le souffle d’un vent qui frigorifie en arrachant violemment la sueur dégagée pendant la traversée de l’enclos. Purement minéral, le point de vue est troublant. L’origine du monde est tellement sèche ! Elle émet ça et là de la vapeur d’eau d’une pluie qui s’est infiltrée pendant des jours jusqu’à entrer en contact avec la lave. Là où celle-ci est proche de la surface, des gaz s’en échappent et déposent des couleurs sur la roche. Le jaune domine : du soufre, irrespirable et irritant.

L’aventure de la Réunion a commencé il y a un peu plus de deux ou trois millions d’années. Elle est encore mystérieuse : l’île avance sur son passé qu’elle brûle sous ses épanchements. Les chercheurs ont besoin de stabilité… À cette époque où les premiers hommes laissèrent leurs os dans la vallée du Rift africain, une bulle de magma se solidifia sur le plancher de l’océan, tellement grosse qu’elle émergea : le Piton des Neiges. Pendant deux millions et demi d’années environ, par cet émissaire jaillit une lave fluide qui agrandit sa superficie. Il y a 350 000 ans, une autre accumulation de lave sur le fond marin s’accola au volcan. Le Piton de la Fournaise. Deux cent mille années durant, les deux cônes dégueulèrent de conserve. À la suite d’une poignée de révolutions magmatiques, le Piton des Neiges explosa, puis s’effondra enfin. Ce qu’on en voit de nos jours est une de ses cheminées. Les cirques de Mafate, de Cilaos et de Salazie, ainsi que le plateau de la forêt primaire de Bélouve faisait, il y a plus 12 000 ans, partie de ce gigantesque volcan-bouclier ! La Fournaise s’est elle aussi effondrée, à trois reprises. Trois cratères, affaissés, sont devenus des caldeiras. Huit mille ans après l’extinction (provisoire ?) du volcan fondateur de l’île, la caldeira la plus récente – l’enclos dit de « Fouqué », a perdu un de ses murs. Tournée vers la mer, elle canalise désormais la lave qui s’écoule presque une fois par an du Piton.

Après avoir vaincu ce cône arasé, le marcheur peut s’essayer aux cirques. C’est une souffrance continue que d’aller à leur découverte, mais aussi la promesse d’une volupté sans mélange. La Réunion est un mur. Hormis ses deux plages et sa nationale périphérique, elle n’est que hauteur. Pieds crantés, on se rend vite compte qu’il faut tutoyer rudement la gravité pour en découvrir la profondeur. Mafate, Cilaos et Salazie sont les trois feuilles oblongues d’un trèfle centré sur Gros Morne. Le Piton des Neiges est planté légèrement à droite de l’axe, dressé sur le rempart ouest du cirque de Salazie. Le plus simple est de grimper par Cilaos. De là une belle pente en escalier s’insinue pendant quatre heures dans la forêt sèche jusqu’au col du Taïbit. À deux mille quatre-vingt-deux mètres d’altitude, on domine alors le cirque de Mafate. Il faut encore une heure et demie pour y descendre, via un chemin caillouteux menaçant pour les genoux.
Aucune route ne s’y immisce. C’est en ce cratère effondré en canyon que les esclaves échappés, les marrons, venaient se réfugier des Blancs. L’endroit doit son nom à celui du plus fameux d’entre eux, abattu ici en 1751 d’un coup de carabine par le chasseur de nègres François Mussard. Le chemin casse-cou tourne, tourne et retourne comme une mauvaise pensée en suivant plus ou moins le lit de la Rivière des Galets qui, seule, connaît la sortie. On passe d’un îlot à l’autre, occupé chacun par les descendants des petits colons chassés dans ce trou par la pauvreté. Reliés au monde par l’hélicoptère et un facteur consciencieux, ces neuf refuges sont peuplés de cousins qui accueillent les visiteurs. Arrivés au bout de leur chemin, ces derniers lèvent les yeux et butent sur un horizon minéral. Gardé par un rempart, observé par une dizaine de pics culminant à plus de 2 000 m, Mafate est une prison sans armes où l’on vient s’abandonner à la douceur d’un internat volontaire. Lorsque la brume s’insinue jusque dans les maisons, on sait que le Soleil a terminé sa ronde. Et l’on regarde le Piton des Neiges avec envie.
Pour vaincre le plus haut sommet de l’Océan Indien (3 069 m) il faut ajuster son sac à dos dès 3 heures du matin. Il n’y a que 600 m de dénivelé à surmonter, mais l’abrupt chemin a été taillé à la hache dans le basalte légèrement végétalisé. Depuis le gîte idéal de la Caverne Dufour, on traverse une lande décorée de hautes bruyères et d’ajoncs avant de s’engager prudemment sur le tableau figé d’une mer de lave parfois glacée. Au sommet, l’homme le plus anxieux se convainc que la vie est belle : l’aurore rallume l’un après l’autre les pics et emplit de chaleur les cirques ; en quelques minutes le pourtour patatoïde de la Réunion se referme et le temps s’accélère soudain, faisant voyager l’esprit depuis la préhistoire du monde à l’infini d’un océan qui s’échine à briser la jeune barrière corallienne. Rendez-vous dans six mois : le paysage aura encore changé.