13e infolettre : le livre que j'ai écrit avec Farid Abdelouhab sur notre imaginaire climatique. Une continuité depuis des siècles.

Quand le temps est en colère… nous réagissons toujours (presque) pareil.
Depuis 1000 ans.


1, 2, 3. Je sais, c’est beaucoup. Mais je ne maîtrise pas les calendriers éditoriaux. Alors, voilà
: après la Chasse le vrai du faux (Delachaux & Niestlé) et Cessons de ruiner notre sol (Flammarion), voici donc mon troisième livre de la rentrée. Mon cinquième sur le climat, après L’atlas du changement climatique (Autrement, 3 éditions, peut-être une quatrième, si l’éditeur se bouge les fesses) et Une brève histoire du climat (L’Œil neuf). Cette fois-ci, écrit avec l’ami Farid Abdelouahab, écrivain tout comme moi, historien et iconographe hors pair, voici un livre d’art… sur notre culture climatique.
 
Notre imaginaire (climatique)…
Ou plutôt, sur notre imaginaire collectif forgé par le climat. Et ce, depuis Gilgamesh qui a inspiré les grands récits de catastrophes des religions du Livre. Entre les légendes de cette incarnation de la civilisation néolithique et les blockbusters d’aujourd’hui, il y a une continuité que l’on lit et l’on regarde dans les livres saints, les témoignages de bourgeois, les livres d’Heures, les écrits de curés, les gravures, les enluminures, les ex-voto, la peinture, la poésie, les romans, les livres d’histoire, l’affiche…
Le vent et la tempête ont constamment inspiré les poètes. L’eau qui déborde a de tout temps fait peur, parce que c’est elle qui détruit
: on la retrouve en priorité dans les témoignages. Comme l’hiver, le gel, le froid, l'effroi d’une nature figée. Les œuvres et les témoignages nous montrent que chaque catastrophe naturelle, dès lors qu’elle a trop tué, trop détruit, a nécessité une intervention du pouvoir pour canaliser la terreur afin de l’empêcher de détruire l’ordre établi. C’est alors qu’on cherchait une réponse, dans une faute des hommes commise contre Dieu, ou bien dans la présence d’impies. Le pouvoir civil faisait alors organiser des manifestations de dévotion par le pouvoir ecclésiastique, qui se prolongeaient par des rites expiatoires, l’érection de quelques statues et, bien entendu le massacre des habituels boucs émissaires, Juifs, saltimbanques et femmes par trop indépendantes (les sorcières). Les cycles du temps, qui rappelaient ceux des femmes, étaient régulièrement mis sur le compte de celles-ci dès lors qu’ils brisaient un moment l’ordre bien droit des hommes.




 … est toujours borné par la Fin du Monde…
Une même eschatologie nous guide aujourd’hui face au changement climatique. La catastrophe est inévitable, alors il nous faut faire des petits gestes de pénitence afin d’attendre plus sereinement la fin de notre monde décadent. C’est notre faute. Ou bien celle des vilains chinois, des entreprises mécréantes, des lobbies impies, des pétroliers impurs (abreuvent nos sillons) et des sorciers climatosceptiques. Toujours l’humaine condition. Que de grandes manifestations de foi, tels que les réunions internationales, les semaines et autres journées du développement durable, ou bien des homélies télévisées et cinématographiques, se font force de modifier par des messages aussi sombres qu’infantilisants. Qu’est-ce qui a vraiment changé depuis mille ans?


 



 
… et l’attitude de l’élite
Car cette eschatologie sans cesse recommencée entraîne les réfractaires dans une course vers une église hérétique, le scientisme forcené (où l’on trouve les apôtres de la géoingéniérie, qui depuis la nuit des temps pratiquent la danse de la pluie), et, chez l’élite, vers le refuge du déni. Ce qui importe est que l’Ordre ne soit pas rompu. Il est toujours aussi masculin et laïc. La Religion, les médias, les ONG ou la Science ne sont que des prestataires d’événementiels. L’histoire de la fin des civilisations démontre sans ambiguïté que les sociétés mortes d'un stress climatiques l’ont été non à cause de celui-ci, mais parce qu’elles n’ont rien changé, ou trop tard, à leurs habitudes. In fine, à leur façon d’exercer leur pouvoir, à extraire et distribuer les richesses. Les civilisations meurent de leur fragilité, laquelle se cache dans leurs inégalités sociales. Les colères du temps ne font que déborder les colères des peuples.
 




Un voyage littéraire et artistique
Cette continuité historique, parce que culturelle, nous l’avons donc exploré par le texte et l’image. Des chapitres thématiques ou chronologiques, entrecoupés et enrichis de (re) lecture de textes et d’images emblématiques. Le climat se cache partout, il inspire l’humanité depuis toujours. L’iconographie, effectivement assez exceptionnelle comme l’indique la quatrième de couverture, est le fruit du travail de Farid. On peut difficilement trouver meilleur iconographe dans ce pays! Le choix des textes littéraires est dans l’ensemble de mon fait. Quant à mon inspiration, je l’ai trouvée chez un de mes maîtres, Emmanuel Le Roy Ladurie, l’inventeur de l'histoire du climat.
 



Dédié et préfacé par Emmanuel Le Roy Ladurie
Cet immense monsieur, aussi drôle qu’humble, m’avait félicité pour ma Brève histoire du climat. Nous nous étions vus alors, et avions conservé ensuite un bon contact. Il a accepté sans peine de nous préfacer notre livre. Je l’ai visité chez lui à plusieurs reprises afin de discuter de notre travail, et d’écrire la préface sous sa dictée. Ce texte plein d’ironie ne nous place pas à son niveau, ni à celui des autres historiens du climat tel qu’Emmanuel Garnier, qu’Emmanuel Le Roy Ladurie considère comme son héritier. Il nous honore, tout simplement. Dans nos métiers, on avance à coups de pied dans le cul, et par des rencontres qui illuminent et transcendent.
 
Attachée de presse : Marie-Laure Walckenaer (ml.walckenaer@libella.fr, 06 64 10 61 70.
Buchet-Chastel
 





Extraits :

Chapitre 3 (Tempêtes médiévales : bon sens ou lecture divine ?) :

"À chaque catastrophe, il s’agit de calmer l’ira dei, la colère divine : faire pénitence, exprimer sa soumission à la Providence, mais aussi réclamer le secours des cieux. Après chaque désastre, la société médiévale réagit. Pour expier les fautes à l’origine de la justice divine, elle fait grand-messe, jeûne, interdit les jeux et les bals ou bien donne aux pauvres. Puis l’année suivante, à l’anniversaire du cataclysme, elle s’organise en procession afin d’honorer à nou- veau le saint protecteur et montrer qu’elle ne l’a pas oublié. Elle respecte ainsi une sorte de contrat spirituel dans lequel agissent l’effroi, la peur et le repentir, car en cas de manque- ment et de désobéissance, la punition risque de revenir, cette fois sans doute en redoublant de force.
Est-ce là pure idolâtrie ? La simple expression de l’infinie naïveté d’âmes bien pauvres ? Pas tout à fait, car, dans cet univers, l’Église est, de fait, la seule force sociale capable de corriger la perte d’équilibre provoquée par les catastrophes. Dans le chaos de l’après, une procession, un acte de contrition ou des prières permettent de recréer un lien, de redonner du sens, de reconstituer l’espace de la vie commune. C’est d’ailleurs le plus souvent à la demande des élites commerçantes et artisanales des villes – marchands et prévôts – que les municipalités sollicitent l’évêque afin d’organiser une procession, comme on délègue aujourd’hui un événement culturel à un prestataire (…)"

Chapitre 4 (La littérature, miroir des colètes du temps") :
VICTOR HUGO (1802-1885) DANS LES VENTS DÉCHAÎNÉS
"Dans Les Chansons des rues et des bois, recueil de poèmes dédié, in fine, à la liberté, à l’égalité et à la fraternité – à la « démocratie des arbres et des toits » –, Victor Hugo laisse libre cours à sa sensibilité et à son intuition en regardant le monde autour de lui, en s’imprégnant de la nature qui le rend lyrique. Dans « Nivôse », dont le nom désigne le quatrième mois du calendrier républicain (soit la période allant environ du 21 décembre au 19 janvier de notre calendrier), il évoque l’hiver et, surtout, la blessure du froid. Le Quos ego est une expression de la colère que Virgile, dans l’Énéide, attribue à Neptune, irrité contre les vents déchaînés sur la mer.

« Va-t’en, me dit la bise,
C’est mon tour de chanter. –
Et tremblante, surprise,
N’osant pas résister,

Fort décontenancée

Devant un Quos ego,
Ma chanson est chassée
Par cette Virago.
Pluie.

On me congédie

Partout, sur tous les tons.
Fin de la comédie.
Hirondelles, partons. Grêle et vent.

La ramée

Tord ses bras rabougris ;
Là-bas fuit la fumée
Blanche sur le ciel gris.

Une pâle dorure

Jaunit les coteaux froids. Le trou de ma serrure
 
Me souffle sur les doigts. »

Chapitre 5 (Civilisations et climat, des liaisons dangereuses) :
"Certains estiment que la Révolution trouve ses origines non pas dans un ébranlement de la société, mais dans l’hiver humide de 1784, et surtout dans l’hiver glacial de 1788. Or, le mauvais temps y a très peu contribué. Certes, l’an 1788 est une très mauvaise année pour la production de blé. Les rendements diminuent de 20 % à 30 %, et le prix du grain augmente fortement entre août 1788 et juillet 1789. En effet, l’automne et le début de l’hiver 1787 sont très pluvieux, le printemps très chaud et très sec, l’été très humide et l’hiver 1788 très froid – les ports de la Manche sont alors obstrués par les glaces. Mais cela ne change rien aux difficultés, car le déficit frumentaire est déjà là. Eût-il été doux, cet hiver, que cela n’eût pas modifié le prix du pain. Les conséquences démographiques de cette difficile année sont par ailleurs insignifiantes : contrairement à 1694 ou à 1709, la mortalité additionnelle est très faible en 1788, preuve que l’agriculture, révolutionnée par l’agronomie, ainsi que par l’organisation des transports entre les grandes villes et par l’intervention politique, n’est plus aussi fragile. Pour autant, des émeutes de subsistance éclatent en 1789, avec son cortège de dommages collatéraux : pillages de greniers, réquisitions, exigences, prises de pouvoir locales par les milices bourgeoises censées réprimer l’agitation, etc.
Le climat a donc simplement hâté une remise en cause du pouvoir absolu qui ne demandait qu’à venir. Si la Révolution avait été simplement déclenchée par une mauvaise récolte et un dur hiver, elle se serait inscrite beaucoup plus tôt, car de telles conditions sont courantes au xviiie siècle. Les pluies de l’automne 1787 ont sans doute représenté les gouttes de trop dans une société qui débordait (…)."
 
 
Chapitre 6 (L’homme au cœur des bascules du temps) :
Rousseau tente de rétablir le rôle de la Providence et croit encore à l’optimisme. Mais il place aussi l’homme face à ses responsabilités, ce qui réduit paradoxalement ladite Providence : y aurait-il eu autant de morts
« Ce tremblement de terre n’est pas une chose nouvelle, répondit Pangloss », devant Candide à terre à Lisbonne. Illustration pour Candide ou l’optimiste de Voltaire, si la ville de Lisbonne n’avait été construite aussi fragilement ? En pointant l’urbanisme peu adapté à une zone qu’on n’appelle pas encore sismique – ville trop dense, bâtiments trop hauts, matériaux pas assez flexibles – il démontre qu’a posteriori la catastrophe était prévisible. Pour la première fois avec Rousseau, le risque est considéré comme étant aussi de la responsabilité de l’homme. Le tremblement de terre, qu’il soit providentiel ou seulement naturel, était un aléa imprévisible. Mais les dégâts sensationnels qu’il a occasionnés s’expliquent par des choix humains incompatibles avec les forces de la nature. Ensemble, les deux philosophes mettent fin à l’ère du fatalisme, des prières et des contritions, pour ouvrir celle de la réflexion. En s’écroulant, Lisbonne a achevé de faire passer l’Europe du règne autoritaire du sacré à celui, plus souple, du profane.


Quatrième de couverture :

Pluies torrentielles, tempêtes, sécheresses extrêmes, cyclones meurtriers…
Des premiers récits du Déluge aux films de science-fiction, les désordres du temps nourrissent nos fantasmes. Et au cœur de ces colères se trouve toujours l’homme, cet apprenti-sorcier qui tente, entre fictions et réalités, de dompter les éléments, sans pouvoir éviter toutes les catastrophes naturelles…
En s’appuyant sur des données scientifiques, des extraits littéraires et une iconographie exceptionnelle, qui mêle précieuses enluminures, tableaux romantiques, affiches de films et œuvres d’art contemporaines, cet ouvrage nous propose un voyage à travers le temps et l’espace. Au moment où les experts sont de plus en plus nombreux à nous alerter et alors que nos inquiétudes sur les changements climatiques s’intensifient, il dresse un panorama très complet de nos représentations..
 

Chapitrage :

12e infolettre : mon livre sur les sols, pour comprendre les inondations, les nitrates, Europa City, la Ferme des Mille Vaches… et la révolution agricole en gestation.

Hérault, inondations, nitrates, Europa City, Mille Vaches… alimentation : Cessons de ruiner notre sol !




Montpellier est hors de l’eau, et la pluie est en question. Quatre mois en deux nuits, cela n’est pas commun. Ni même surprenant, pensent sans le dire les climatologues : tout cela correspond à ce que prévoient leurs modèles.
Pour autant, l’eau qui tombe ne galoperait pas si vite si le sol qu’elle rencontre était encore capable de l’absorber. Or, une prairie retournée en champ de maïs, une pâture transformée en pavillon-gazon-thuya, un champ couvert d’un parking, ce sont autant de patinoires livrées aux précipitations. Sans frein, l’eau dévale, ravine, se salit de pollutions, grossit les rivières qui débordent sans prévenir.
Et ça tombe bien, les sols, c’est l’objet de mon dernier livre, qui sort demain 1er octobre ! Et de Rencontres nationales que janimerai à Caen les 13 et 14 octobre. Petit extrait avant ce petit billet. 

"Le sol, le sol outragé, le sol brisé, le sol martyrisé, mais le sol libéré ! Libéré par lui-même, libéré par son peuple invisible avec le concours des agriculteurs de la France, avec l'appui et le concours de la France tout entière : c’est-à-dire de la France qui se bat. C’est-à-dire de la seule France, de la vraie France, de la France éternelle », voilà ce qu'aurait pu déclarer Mon Général à Tante Yvonne, quand celle-ci démariait ses carottes à Colombey-les-Deux-Églises."  (autres extraits en fin de texte)


Attachée de presse : Francine Brobeil (fbrobeil@flammarion.fr, 01 40 51 31 29)




Du Dust Bowl aux Lapalissades

Cela fait près de quatre-vingts ans qu’aux États-Unis l’alerte a été donnée, et à peu près comprise : les sols, trop travaillés, finissent en général par s’en aller. Dans les années trente, celles de la Crise, des millions de fermiers américains et canadiens durent abandonner leurs parcelles transformées en désert. La terre si fertile s’était résolue en nuages de poussières, délogeant les buissons qui, soumis au vent, roulaient comme des boules. Ce Dust bowl, image argentique (John Ford, Dorothea Lange) et littéraire (Steinbeck, Sprinsgteen) de la Grande dépression, fut un désastre humain et économique : les États-Unis durent acheter du blé à Staline.
Encore présenté comme la conséquence d’une renverse climatique, d’un assèchement brutal du climat des Grandes plaines, le Dust Bowl fut en réalité le résultat du labourage trop profond et trop fréquent d’une terre qui ne pouvait le supporter. Les Indiens se contentaient de fouir durant leur camp d’été, les blancs labourèrent. Depuis, les fermiers US font attention. Ils enfoncent le soc moins que chez nous. Les Brésiliens, aussi : le soja OGM est « sans labour » et même « semis sous couvert ». L’agrocécologie est parfois facétieuse.
Chez nous, justement, il a fallu attendre un peu plus longtemps, le début des années 1990, pour qu’enfin l’on parle des sols, par la voix des époux Bourguignon, en rupture d’Inra.
Depuis la fin de la Guerre, la hausse phénoménale des rendements permis par le mariage de la mécanique et du chimique a aveuglé le monde agricole tout en le sortant de la misère et de la marginalisation sociale. Résumée à quelques nutriments que l’industrie sait fabriquer plus vite que l’écosystème-sol, la nutrition des plantes a pu se passer de celui-ci. Considéré comme un simple crumble tenant droit les tiges, le sol a pu être maltraité sans que peu ne s’en émeuvent. Labours profonds, sols nus entre les récoltes, engrais en perfusion : non seulement les terres sont parties à vau-l’eau, s’érodant et se ravinant sous la pluie et le soleil, elles ont aussi perdu beaucoup de leur matière organique. Parce que les lombrics et les champignons symbiotiques des plantes, maîtres (avec les bactéries) du réseau de décomposeurs et de transformateurs de la matière organique en éléments minéraux fondamentaux, ont été court-circuités et abîmés.
Aujourd’hui, la recherche française redécouvre l’eau tiède en se penchant à nouveau sur les sols. La publication en 2005 du Millenium Assessment l’avait il est vrai beaucoup perturbé : mais oui, sans les sols, il n’y a pas d’alimentation possible… et un sol maltraité finit sur la route, ne filtre plus la pollution, ne retient pas l’eau, ne capte plus de carbone, ne peut plus nourrir plantes et arbres. La perte des multiples services qu’il nous offre se chiffre en dizaine de milliards chaque année.





26 m2 chaque seconde, mais oui…

Et l’on en a perdu ! Le taux de matière organique moyen des sols français a été divisé par deux ou trois selon les régions. Les sols picards et bretons sont dans un état alarmant : la vie qui s’y trouve souffre plus qu’ailleurs. Les lombrics y sont dix à vingt fois moins nombreux que dans une prairie, les champignons sont trop discrets. Pour autant, ces sols ne sont pas « morts », comme le disent volontiers les apôtres du catastrophisme. Dans notre pays, aucun sol n’est exempt de formes de vie, pas même un sol gavé de métaux lourds ou une terre à blé. Mais beaucoup, déstructurés, auraient besoin de temps pour reconstituer leur matière organique, et se reconstituer tout court.
Beaucoup aussi n’existent tout simplement plus, car la France, vice-championne du monde en étalement urbain, derrière les États-Unis, les a recouverts de béton, de macadam, de maison, de rocades, de ronds-points… de fermes ou de gazon-thuya ce qui, vis-à-vis de l’eau et de la biodiversité, revient à peu près au même. Les sols morts, ce sont ceux-là, car autant la terre poussiéreuse de la Beauce pourrait redevenir bien vivantesi on lui fichait un peu la paix durant une dizaine d’années, autant une terre sous un parking a peu de chances de redonner à nouveau des fleurs. Avec 26 m 2 de terres fertiles qui disparaissent chaque seconde, l’étalement urbain est, avec la systématisation du trio labour profond/sol nu/pulvérisations, la plus grande menace pesant sur la « Terre de France », comme on disait au service militaire.


Une nouvelle révolution agricole : le sol

Les chercheurs cherchent et se rendent compte que la réponse, bien étayée par la théorie, se trouve entre les mains des agriculteurs. Or, et c’est formidable, des marginaux de plus en plus nombreux s’essaient à moins travailler leur sol. Non par conviction « bio », mais avant tout par un calcul économique : le tracteur, les pesticides et les engrais, ça coûte de plus en plus cher. Le seul fait de moins labourer, moins profond, divise par deux la facture de gasoil et par trois la puissance demandée au tracteur. Mais sans labours, ou presque, la terre se couvre d’adventices. Alors l’agriculteur pulvérise, tout en cultivant des plantes de couverture entre les rangs des cultures de vente, et en rotation entre celles-ci. Il pratique ainsi un « semis direct sous couvert » qui fait de l’ombre aux mauvaises herbes, favorise les champignons, entretient le sol et… apporte, après fauchage ou écrasement, la matière organique aux décomposeurs. Pas militants, ces agriculteurs sont des productivistes assumés qui ont redécouvert le sol par un calcul économique, et se sont dits en le regardant qu’ils pouvaient peut-être faire autrement. Par exemple en replantant des arbres ou des haies, après avoir constaté que la parcelle était partie sur la départementale pendant l’orage. Beaucoup de ces agriculteurs « différents » redécouvrent aussi… le fumier, engrais organique hors pair, qui, bien étalé en boudin (on dit en andain) et régulièrement retourné, donne un compost remarquable. Tous reconnaissent, comme les agronomes et les pédologues, qu’on ne fait pas mieux qu’une prairie : le sol y est dans un état quasi-forestier, c’est-à-dire poche du Graal agronomique. Or, une prairie, ce sont des vaches, et les vaches, ce sont des éleveurs dont les revenus dépendent de nous. Acheter - mesurément - de la viande et du lait, c’est aussi soutenir une agriculture au sol.

Une révolution agricole est en gestation. Comme leurs pères et grands-pères des lendemains de la guerre qui avaient dû affronter la majorité immuable pour imposer l’agriculture « conventionnelle », les agriculteurs-au-sol d’aujourd’hui, peu nombreux, peu soutenus, mal formés, sont en train de se regrouper pour s’épauler et apprendre. La nouvelle loi d’orientation agricole se promet de les aider. Les sols iront mieux. Si tant est que l’on mette un terme à l’étalement urbain. Mais sans une révolution foncière, en France, on n’y arrivera pas, or, cela suppose une réforme profonde du droit et de la notion même de propriété, héritée de la Révolution. Comment sortir de la pathologie française de la possession, c’est un autre billet… que vous avez déjà lu.




Billet repris sur Reorterre :
L'agriculture intensive et le bétonnage détruisent les sols - Reporterre


Extraits (pour rire un peu) :


Sur Europa City (entre autres développements) :

"Pfff, fait le groupe Auchan, foin de polémiques, car presque tout cela est à nous – Europa City, Sarcelles et le Blanc-Mesnil. S'il y a des morts, on les enterrera en famille. Et puis Europa City jouira d'un avantage indéniable : les quelque 80 ha de terres agricoles acquis au prix fort (300 ha en comptant tout) seront métamorphosés par le génie des Mulliez en magasins, évidemment, mais aussi en cafés et restaurants (30 000 m2), cinés, piscines, hôtels (2 700 chambres) sans oublier la piste de ski comme à Dubaï et un parc d'attractions de 50 000 m2 ainsi qu'on en use dans certains mal américains. Tout ce bonheur dans un « lieu de vie » convivial et respectueux de l'environnement, cela va sans dire, la connexion en plus – partout l'on ira relié au Wifi gratuit, sous la lumière zénithale diffusée par des plafonds ouverts. On se demande bien pourquoi certains maugréent. 11 500 emplois directs sont promis, mais combien seront détruits à Aéroville, O'Parinor et ailleurs ? Combien dans les commerces des centres-villes voisins, dont le taux de vacance est déjà de 10 % ? Combien de ces temples sans esprit seront équipées de caisses automatiques ?"


Sur la Ferme des Mille Vaches (entre autres…) :

"Toutefois, sans même aborder la question de la charge environnementale d'un tel élevage, ni même celle du bien-être des vaches qui connaîtront moins leurs éleveurs que les seringues d'antibiotiques (plus on est de fous en stabulation, plus on risque de tomber malade de riantes infections), encore moins la question philosophique de son inscription dans une agriculture purement industrielle, il faut constater que le groupe Ramery a réussi à acheter ou louer en fermage pas loin de… 3 000 ha de terres sans que la Safer n'ait eu son mot à dire. Pourquoi une telle surface ? Parce que la loi oblige à épandre les boues résiduelles de l'unité de méthanisation (voir les pages précédentes à propos de l'épandage des lisiers, c'est la même chose), sur suffisamment d'espace pour que le taux d'azote soit inférieur aux normes. Avec mille vaches et 1,5 MW, le calcul montre qu'il faut environ 3 000 ha. Il paraît que la société « Côte-de-la-Justice » en aurait d'autres dans son portefeuille. On parle de 5 000 ha… »


Sur les nitrates :

"Le quart des dépenses énergétiques totales d'une ferme française est englouti dans les engrais. Or, s'il y a bien un produit déversé sur les champs qui pose problème, c'est lui. Pas le fumier, la mixture azotée. Un double problème en vérité. Le premier, bien connu, est celui de la pollution des eaux. Les engrais sont pulvérisés sur les cultures, une partie est absorbée par les racines, mais l'essentiel demeure dans le sol. Pas pour longtemps car celui-ci ne sait pas le retenir. Alors, à la pluie, l'azote est « lessivé », c'est‐à-dire qu'il s'en va, d'autant plus facilement et plus vite que le sol est nu et qu'il pleut. Pour le phosphore, par exemple, c'est plus de la moitié qui part à vau-l'eau ! Le ruisselle- ment, père de l'érosion, source d'inondations et d'ava- lanches de terre, conduit alors l'azote et le phosphore en masse vers les rivières, les étangs et les bords de mer où, sous forme de nitrates et de phosphates, il favorise le déve- loppement des algues et de la végétation aquatique (c'est le phénomène d'eutrophisation). Une pollution qui coûte très cher (de l'ordre de 800 a par habitant et par an, en France) car il n'est pas facile de transformer ces molécules dans les centrales d'épuration. Notre beau pays risque en conséquence de devoir payer très bientôt quelques mil- lions d'euros à l'Union européenne pour dépassement des normes et non-respect de la directive nitrates de 1991."


Quatrième de couverture :

L’équivalent d’un studio : voici la surface de terres fertiles dont la France est amputée chaque seconde, sous la pression du macadam, des zones pavillonnaires et des hypermarchés dont notre pays est champion. Comment une telle situation est-elle possible, alors que nous peinons déjà à nourrir une population mondiale en pleine explosion ?
C’est pour le savoir que Frédéric Denhez a mené cette enquête corrosive, sillonnant le territoire, sondant les agriculteurs « conventionnels » ou convertis au bio, les maires, les chercheurs, etc. Et ce qu’il a découvert glace le sang : non content de se raréfier, le sol ne parvient plus à assurer les services qui le rendent inestimable. Nivelé, démembré, laissé à nu, labouré en profondeur, soumis à d’inquiétants polluants et à la spéculation… la dégradation de ce bien commun millénaire, garant de notre alimentation et de nos paysages, appelle à une profonde révolution des mentalités.
Empêcheur de penser en rond, l’auteur propose une série de solutions à adopter d’urgence, tout en revenant sur bon nombre d’idées reçues comme l’intérêt du tout bio, les bienfaits du « zéro carbone », etc. Un livre choc, au confluent des maux qui affligent notre société.




Chapitrage :


PROLOGUE. Le sol, la vie

I. Coup de froid sur les sols… ou toutes les raisons de se pendre

II. L'agriculture, une histoire de fumier

III. La paysannerie labourée par la PAC

IV. Sous les hypers, la terre

V. La terre, valeur refuge du financier inquiet

VI. Mais après tout, le sol, on peut peut-être s'en passer, non ?

VII. Darwin avait raison : il ne faudrait pas labourer

VIII. Rhabillons nos champs !

IX. Pulvérisons !

X. 10 pensées pour les sols


ÉPILOGUE. Une révolution est en marche





  

N'oubliez pas : du 15 septembre au 21 octobre, la

 FÊTE DE LA SCIENCE fait un zoom sur les sols !

Une question ? N'hésitez pas à nous contacter. 


Nous avons la chance d'avoir un très grand amphithéâtre pour ces rencontres, alors n'hésitez pas à parler de ces rencontres avec votre voisin...
 

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