5e newsletter ! Giboulot et pinard, Tramway de Valenciennes, Des femmes formidables à Vence, Le fret maritime au SITL, Mes deux prochains livres. Le tout… il-lus-tré !

Bio, l’effet Giboulot n’a pas soufflé sur l’Anjou




Mais pourquoi tout est toujours si simple ?
Emmanuel Giboulot, viticulteur bio, dynamique, biodynamique, est devenu un héros pour n’avoir rien fait.
En moins de temps qu’il n’en faut pour ouvrir un baril de pesticide, il a été désigné héros par le peuple en lutte. Applaudi. Ovationné. Congratulé. Aimé.

L’homme qui n’a pas.

L’homme qui a dit « non » ! ».

À qui ? Au Préfet, à l’agriculture productiviste, à la viticulture conventionnelle, aux insecticides, au pyrèthre. Le pyrèthre ? C’est ce qui fait fuir les moustiques lorsque vous branchez une prise chez vous. C’est ce qui tue la cicadelle lorsqu'il est aspergé sur les vignes « bio ». Mais non. Pour le Giboulot, rien. Onc traitement. Inutile sur sa terre qui, n’ayant jamais subi de douche chimique, recèle tout ce qu’il faut pour défendre naturellement ses plants.

Ayant refusé de se soumettre à un arrêté préfectoral, l’homme a été convoqué par la Justice. Peut-être bête, mais logique. Immédiatement, le système s’est emballé. Il sait faire. La cas était trop caricatural : un petit, tout beau tout bio, face au conservatisme de la plupart des Bacchiques, campé devant l’État obscurantiste, le bras d'honneur fait au lobby honni de la chimie. Hourra ! Dans notre pays bipolarisé, manichéen, un texte de défense et de soutien, écrit par on ne sait qui, a été repris quasi
in extenso par tous les pétionnaires. Des centaines de milliers ont signé, sans lire. Et M. Giboulot a été ovationné à sa sortie de prison… ah non, pardon, il est juste descendu du tribunal correctionnel après s’être vu infliger une modeste amende.

Comme d’habitude, on a fait du gros. Du lourd. Du qui s’avale vite comme un nuggets de poulet réchauffé au micro-ondes. On a fait en sorte que la lutte d’un seul soit bien conforme à la lutte qu’il faut. Certes, M. Giboulot a sans doute raison de ne pas vouloir traiter ses vignes. Ce qu’il (n’) a (pas) fait aurait dû néanmoins initier une réflexion intéressante sur le choix du risque.

Lequel prendre ? Celui de voir - si l’on ne traite pas - exploser la cicadelle, que certaines voient comme le nouveau phylloxera ; ou bien celui de démontrer en ne traitant pas que de toutes façons, ça ne change rien ou bien, au contraire, ça change tout (ainsi serait démontré qu’une terre saine suffit à résister) ; ou bien encore celui de suspendre un temps son militantisme bio pour ne pas être tenu pour responsable d’une infestation majeure ?

Non. De réflexion il n’y a pas eu. M. Giboulot est un héros, point c’est tout. Le petit contre le gros, la nature contre la chimie, le biodynamique contre le conservatisme viticole, l’indépendant contre l’État. La rengaine est toujours la même, elle sert aussi pour le loup, les OGM ou le nucléaire. Sitôt poussé, sitôt oublié. On passe ensuite à autre chose.

Qu’est-ce que cela va changer ? Rien. C’est le but. S’il n’y a plus de guerre, il n’y a plus de combattants.


Au moins les scientifiques pétionnaires contre le colloque de
l’INRA sur le bio ont-ils apporté quelque chose au débat. Leur lettre, sans doute trop argumentée, a mis deux mois avant de s’immiscer sur les plateaux télés et radio. Elle a bénéficié de l’effet Giboulot. Elle a poussé l’Inra a organiser un nouveau colloque pour en débattre. Mais pour beaucoup, déjà, l’Inra est dans le camp du mal.


Pourtant, étrangement, le vent du Giboulot n’a pas soulevé l’enthousiasme des foules sur le cas
Olivier Cousin. Cet heureux viticulteur s’est pourtant lui aussi retrouvé au tribunal pour usurpation d’identité. De qui ? De l’AOP (ex-AOC) Anjou ! En bio, l’artiste, ainsi qu’il se nomme, s’est libéré des pratiques qui ont selon lui dénaturé le cœur même de l’AOC pour complaire au marché : chaptalisation, acidification, des manières standardisatrices qui masquent le seul travail du sol, du climat, du cépage, de l’homme, bref, du terroir. Du coup, il n’a plus le droit d’imprimer « Anjou » sur ses étiquettes.


La position d’Olivier Cousin est en cela passionnante et, peut-être, fondamentale : dans le monde très formaté du vin actuel, les AOP ne peuvent-elles retrouver leur identité que dans le bio, à tout le moins le « raisonné » ? Les vignerons, qui voient depuis trente ans le changement climatique aux bouleversements phénologiques de la plante et organoleptiques de son jus, s’interrogent. Voilà un débat qui illustre celui sur l’agriculture et, partant, les OGM. Sans modération.




Vence et les femmes formidables


Le 15 février, dans le cadre de son 6e Salon écohabitat, j’ai animé pour la ville de Vence les deux tables rondes « Elles l’ont fait, pourquoi pas vous ! ? ».

Qui ça, « elles » ?
Des femmes. Rien d’étonnant en écologie, environnement et développement durable, allez-vous me dire. Dans un monde de mâles technoscientifiques, femme et écologie ont été relégués il y a longtemps dans le sous-sol des subalternes : secondaires, elles pouvaient se charger d’un sujet secondaire. Aujourd’hui que le sujet est devenu majeur, les mâles alpha s’en retrouvent dépossédés : l’écologie, dans les entreprises comme dans les collectivités, ce sont les femmes qui le font.

Tout de même, les femmes qui étaient là sont enthousiasmantes. Elles ont fait pour elles, d’abord, l'individualisme étant le ferment de la passion. La passion imprimant la conviction sur le visage et dans la voix, elle a enfoncé les barrières. Ouvert les portes. Est devenue exemplarité. Quand Hulot va visiter Sa Sainteté, des femmes, chacune dans son coin, sans inquiétudes de célébrité ni de bouleversement du monde, plantent des graines qui poussent et fertilisent les esprits.

Un beau salon, tellement différent de ceux qui prétendent acculturer le peuple en lui offrant une star ronronnante de l’écologie, qui n’attire que les aficionados, et plonge ensuite les renontres dans l’ombre et le silence.

Les voici :
















Tram’ de Valenciennes, entre misère et nature



Le 24 février, deux jours avant mes 44 ans, ce qui est une information importante, Valenciennes s’est vu traversée par une seconde ligne de Tramway :

Valenciennes, Anzin, Bruay-sur-l’Escaut, Escautpont, Fresnes-sur-Escaut, Condé-sur-l’Escaut et Vieux Condé.

Voilà des noms qui, au mieux, rappellent aux plus férus d’histoire industrielle le bon temps de la sidérurgie, de l'automobile et de la mine. Voire, cas extrême, les bastions de Vauban érigés au bout de la ligne en face des anciens Pays-Bas louisquatorzien. Avant d’être minière et de lourde industrie, le pays de Borloo fut en effet une frontière, que l’architecte militaire hérissa de défenses, à Vieux-Condé comme au Quesnoy. Vieux-Condé où l’on découvrit du charbon dès le milieu du XVIIIe siècle.

C’est donc à un voyage dans l’histoire que nous invite ce nouveau tramway. Mais une histoire récente. Triste à se noyer dans un demi. Sociale. Désespérante : le tram’, qui circule par endroits sur une seule voix (d’où de nombreux retards durant le premiers jours d’exploitation) circule, tout droit, plein nord-est, dans des villes qui ne sont plus que des fantômes. Des villes où l’on travaillait, où l’on ne travaille plus. Parfois de père en fils, voire de grand-père à petit-fils, de grand-mère à petite-fille.

Un voyage dans la banale misère. Dans la pauvreté héritée et perpétuée. Entre deux rangées de maisons non entretenues, à vendre - pas cher. Parmi beaucoup de surpoids, de mères très jeunes, de figures fatiguées, de collégiens qui parlent trop fort, de retraités égrenant, au travers des vitres du tram’, les lieux où, « avant », on travaillait, on s’amusait, on dépensait ses sous. Un voyage dans la forge éteinte du mythe ouvrier, dont les braises éventées par les aides sociales n’en finissent pas de finir.

D’aucuns disent que faire un tram’ pour les pauvres n’a aucun sens. Pour quoi faire ? Il est vrai que la ligne ne relie pas beaucoup de zones d’activité, d’usines, de bureaux, de surfaces commerciales. En une demi-heure depuis la gare de Valenciennes, on ne voit guère de gens affairés. Même les bistros sont rares. Alors, à quoi bon ? À désenclaver les pauvres qui n’ont pas de voiture, ou se ruinent avec leur ruine au diesel. Pour leur permettre d’aller au centre-ville, à la gare, aux bus, à la fac, au cinéma, aux endroits où s’installent des entreprises « des nouvelles technologies » (animation, notamment, sur le campus) comme disent les élus depuis trente ans. 

Un « TCSP » (transport en commun en site propre) à vocation sociale, qui part d’un passé aboli par le 
numérique et la connaissance (le campus, point de départ des deux lignes), pour aboutir au passé 

métamorphosé par la nature.
Pas loin du bout de la ligne s’ouvre l’
étang de Chaubaud-Latour. À 4 km de la Belgique, sous un chevalet entretenu comme une relique, 11 km de promenade à pied entourent un étang constitué par le remplissage phréatique de galeries de mine effondrées. Les terrils sont là, le charbon est sous les pieds, on marche sur les « stériles » colonisés par la végétation. Le patrimoine industriel magnifié par le patrimoine naturel qu’il est devenu. Les hommes ont disparu, la vie spontanée est leur épitaphe. C’est aussi cela le Nord.



Sols & Chasse cet automne


Après OGM Le Vrai du faux, puis Le Nucléaire Le Vrai du faux, parus chez Delachaux & Niestlé, je viens de terminer la rédaction de La Chasse, Le Vrai du faux. À sortir cet automne. Comme les autres, ce n’est ni un livre anti (de quel droit abolir la chasse ! ?) ni un livre pro (les chasseurs m’emmerdent quand ils tirent des faisans d’élevage et des migrateurs affamés).

Allez, entre le gibier d’eau et les phoques, la vénerie et les dates d’ouverture, le Paléolithique et le végétarien, et bien que toujours en relecture, voici deux petits extraits :

  • "Finalement, le chasseur est moins hypocrite que nous. Il exprime ses émotions, son éventuel mal-être, son stress, ses angoisses, par sa quête d’un gibier qu’il tuera éventuellement, sans état d’âme. N’a-t-il pas de la chance ? Il se confronte à la mort que nous ne voulons plus voir, parce qu’il la donne. Il assume tellement sa part d’animalité qu’il prend plaisir à chercher son gibier, parce que c’est ainsi : nous sommes des carnivores, des sanguins, des animaux prédateurs qui avons le droit de donner la mort selon notre bon vouloir. Et en plus, le chasseur le fait à visage découvert ! Le tueur d’abattoir se cache, lui, le bourreau, dans le temps, portait un masque. Le chasseur reste lui-même lorsqu’il sort son fusil. C’est finalement ce qu’on lui reproche : de ne pas partager notre schizophrénie. Un barbare, en quelque sorte, dans une époque très « désignée », à tout point de vue, très lisse, où l’on ne veut plus voir ce qui nous rappelle notre modeste humanité : la mort, certes, mais aussi la souffrance, la misère, l’échec, la violence physique, nos déchets. »
  • "Générant quelques 2,3 milliards € de chiffre d’affaire annuel, selon la fédération nationale des chasseurs et le ministère de l'environnement, la chasse représente une activité économique importante, qui assurerait un emploi à temps plein à 23 000 personnes. Importante, mais pas considérable, donc. Pour autant, la chasse est surreprésentée parmi les élus : les groupes d’études « chasse » du Parlement (134 membres) et du Sénat (81) sont les mieux garnis, devant des commissions permanentes a priori plus fondamentales, pour la République, de la défense, du budget ou du développement durable. La lecture des débats sur les sujets liés à la chasse et la faune sauvage montre d’ailleurs que, globalement, les intérêts des chasseurs sont très bien défendus, quel que soit le bord politique des députés et sénateurs. Il faut dire que le lobbying des chasseurs, très efficace (le maillage des fédérations leur permet d’envoyer très vite des représentants dans toutes les permanences d’élus) rejoint celui des communes rurales qui luttent pour faire entendre toujours plus fort leur voix, en dépit de l’urbanisation et des redécoupages électoraux leur donnant moins de poids, relativement à celui des agglomérations. »

Je continue par ailleurs d’enquêter sur les sols. Ce livre sortira en septembre, si tout va bien.


C’est passionnant, les sols. Ne serait-ce que parce qu’ils montrent que même les agriculteurs les plus conventionnels sont en train d’abandonner leur pratique destructrice : les sols collent à nouveau aux semelles, et des « conventionnels » en viennent, d’abord par souci d’économie (de « fer » - usure des socs, de gasoil, d’intrants chimiques), à ne plus labourer, à semer directement.


Il n’y a pas de sols morts, en France, il n’y a que des sols trop travaillés. Et un monde agricole qui change vite. La suite au prochain numéro… 





À la SITL 2014, on va causer bateau

Dans le cadre de la
SITL (Semaine internationale du transport et de la logistique), j’ai été chargé d’animer les débats du Maritime Day, le 2 avril, et du River morning, le lendemain.

Pour nous, Français, qui avons les deux pieds dans la terre pourvoyeuse de notre richesse et de notre gloire, les yeux longtemps rivés sur l’est, d’où surgissaient régulièrement de potentiels envahisseurs, la mer est une étrangeté paysagère. Ce qu’on a devant nous quand on est à la plage, pour paraphraser Tabarly. Ce qu’ont ignoré superbement nos dirigeants, hormis Charles V et Louis XVI (et un peu Louis XIV) : "
Les larmes de nos souverains ont le goût salé de la mer qu'ils ont ignorée », dit un jour Richelieu.

Cela continue. Regardez une carte : la France, entre deux mers et un océan, première façade maritime de l’Europe, est la péninsule du continent. Le regard tombe sur elle. Alors pourquoi les bateaux en font-ils le grand tour pour décharger à Rotterdam, Zeebrugge ou Anvers ? Pourquoi la zone de chalandise (on dit « hinterland » chez les marins inscrits au commerce) de l’immense port batave 

s’étend-elle jusqu’à Valence, en Espagne ? Pourquoi Marseille… est Marseille, toujours aussi mal relié au Rhône ? Pourquoi Port 2 000 du Havre est-il aussi difficilement branché sur la Seine ? Pourquoi le train a-t-il tant de mal à arriver jusqu’aux porte-conteneurs ?

80 % de nos marchandises viennent jusqu'à nous par bateau. La crise est pourtant là alors que l’Asie développe son marché intérieur. Les armateurs ont donc un peu de mal en ce moment. Raison pour laquelle ils se regroupent (Maersk, MSC et CMA-CGM - oui, le troisième armateur mondiale est Français ! dans l’alliance P3), et lancent des porte-conteneurs gigantesques pour diminuer leurs coûts. Cela fait peur aux chargeurs, aux ports, à la Commission européenne.

Pour répondre à cela, les ports doivent devenir plus attractifs et compétitifs. En France, la réforme portuaire, votée en 2008, semble porter ses fruits. Le Havre, Marseille, mais aussi Dunkerque et Nantes, ont atteint une « fluidité sociale » - comme on dit pudiquement, et développé des outils marketings leur permettant de se vendre mieux à l’étranger. De réduire les coûts de la manutention.

Réduire les coûts par des outils permettant de réduire le temps de transbordement des cargaisons, notamment en facilitant le report de celles-ci sur des trains (aïe, en France, c’est pas simple…) et des barges fluviales.

C’est justement du fluvial dont on va causer lors du dernier débat du Maritime Day et la matinée du
River Morning. Coincées entre le syndrome de L’homme du Picardie et des coûts artificiellement élevés (à cause surtout d’une surcharge tarifaire nommée THC), les péniches empruntent un réseau ancien, embarrassé par des écluses qui ne sont pas toutes ouvertes la nuit. Elles ont pourtant pour elle une consommation énergétique ridicule, et une fiabilité supérieure à celle de la route. Quant aux ports fluviaux, ils se mettent en avant comme port intérieur, où stocker ses conteneurs revient beaucoup moins chers que sur les ports maritimes, qui plus est au plus près des villes.

Qu’il soit maritime, fluvial ou ferré, le fret est engagé dans la massification. Laquelle, économiquement plus efficace, est écologiquement plus responsable. ou l’inverse.
Venez nombreux ! Suite au prochain numéro, pendant ces six tables rondes.

Débats du 2 avril :
  • Une nouvelle donne pour le transport maritime
  • Le transport maritime intra européen : quels défis, quelles initiatives ?
  • La compétitivité et l'attractivité des ports
  • Le développement du transport fluvial

Débats du 3 avril :

  • La distribution fluviale, une solution logistique aux contraintes urbaines
  • Le transport fluvial, outil d'optimisation logistique
Plus :

  • Points sur les nouvelles motorisations, l'avenir est-il au gaz ?, le 2 avril.
  • Le GNL, le 3 avril.

Haut et bas © Alain Bujak

Photos © FD