20e infolettre : la Seine, sommes-nous prêts pour la prochaine crue du siècle/ est-elle prête pour le transport de marchandises ?

Puisque j’ai décidé de vous faire part - avec l’accord de mes « clients » (je déteste ce mot) - des synthèses subjectives des débats auxquels je participe et que je rédige, voici donc celle sur la Seine. Sa vie (ses débordements), son œuvre (elle peut porter des barges). FNE Île-de-France en a fait causer moult spécialistes un lundi d’avril, sur deux thèmes : sommes-nous préparés pour la prochaine crue façon 1910, et la Seine est-elle bien équipée pour servir la logistique urbaine. Les réponses sont un tantinet dans les questions… Papier paru in extenso dans le magazine de FNE IdF.




C'est celle dont on se souvient le plus 1910. Parvenue à la barbe du zouave, la Seine de cette année-là sortit de son lit pour se coucher au pied de l’Opéra. Photographiée, filmée, enregistrée, elle est, depuis, la star des inondations. La référence en matière de Paris-sous-l’eau. À peine trois morts, mais 100 000 soldats mobilisés, quatre ans avant la Guerre, le métro façon « conduite d’eau » et les Parisiens en barques ou se déplaçant, haut-de-forme et jaquette, sur des petits ponts de bois.
Ce ne fut pourtant pas la pire, ni la plus importante, nous disent les historiens et les hydrologues. Sur les soixante-deux inondations qu’a connues la capitale de la France depuis 1500, 18 sont survenues au cours du XVIIe siècle, et 14 entre les années 1700 et 1740. Avant, il y en eut aussi, et des bien meurtrières.


Sainte-Geneviève a souvent eu les pieds dans l'eau

En fait, quand on regarde bien, l’histoire de Paris est ponctuée de processions en l’honneur de Sainte Geneviève, la protectrice de la capitale, dont le clergé sortait les reliques afin de convaincre Dieu de bien vouloir faire dégonfler le fleuve. C’est que l’eau est, toujours, ce qui a le plus fait peur aux hommes. C’est elle qui, écrit Emmanuel Le Roy Ladurie, a de tout temps le plus abîmé, détruit et tué. Qu’elle soit trop abondante ou par trop manquante, l’eau est la première catastrophe.
Sauf que… muséifiée depuis 1910 dans un noir et blanc amusant, l’inondation « centennale » n’est plus dans notre esprit naïf qu’un aléa banal que notre génie a su contraindre. Si le fleuve déborde à nouveau, il sera conduit par le corset des berges jusqu’à des barrages-réservoirs qui le retiendront avant de le relâcher. On ne craint rien ! Dans un pays où l’on se tourne vers le maire ou l’État à la moindre ampoule qui claque, il n’y a pas lieu de s’inquiéter. Nous sommes un pays d’ingénieurs, non ? Après tout, quelle que soit la catastrophe, l’arrêté de catastrophe naturelle est signé et les victimes sont remboursées, non ?


5 millions de… réfugiés !?

Les participants au colloque « Mise en Seine » ont démontré d’une voix étonnamment chorale que notre confiance en la technique et l’arrêté de catastrophe naturelle relève largement de l’ignorance, voire de la cécité volontaire. « Tout le monde s’en fout, politiques comme citoyens », ont-ils clamé en substance. « On ne réagira, trop tard, que lorsque l’eau sera là ». Quand ? Nul ne le sait. La Seine ne déferle pas à la manière d’un torrent, elle monte lentement. On aura donc le temps, la prochaine fois, de voir venir. « Mais justement, si elle met des jours à monter, elle mettra aussi des semaines pour redescendre… ». Le temps pour elle de bien imprégner les réseaux de distribution, de transport et de communication, les fondations des maisons, les terrains fragiles, les stations d’épuration, les sites de stockage de produits dangereux, les champs agricoles, les berges des ports.
Selon l’OCDE, la prochaine crue majeure de la Seine, égale, au moins, à celle de 1910, générera dans les 600 000 chômeurs et peut-être deux fois plus de personnes mises en situation difficile c’est-à-dire, en termes de sécurité civile, susceptibles de devoir ficher le camp de sa maison. Peut-être 5 millions de Franciliens n’auront plus accès à l’un ou l’autre des réseaux. « Comment gérer autant de gens en autant de temps ? ». On ne sait pas. « La solidarité jouera quelques jours, peut-être quelques semaines, mais qu’en sera-t-il après quelques mois ? ». En effet, en 2002 dans le Gard, quatre cents familles eurent à être relogées, ce que l’on ne put faire que longtemps après l’inondation, parfois dix-huit mois !


Fioul et dominos

Le problème sera avant tout celui de la pollution, comme l’ont montré les inondations récentes à New York, Dresde, Prague, Dublin ou dans le sud de l’Angleterre. Les cuves à fioul flotteront, pour finir par se vider. Les voitures surnageront, mais leur contenu s’en échappera. Et puis rien ne dit que les usines d’épuration de l’eau seront encore fonctionnelles. « Le problème n’est pas tant que l’eau inonde, c’est qu’elle sera sans doute souillée ». L’autre grande interrogation est celle de l’effet domino le gestionnaire du réseau électrique qui coupe préventivement un poste de distribution stratégique, ce qui entraîne l’arrêt brutal d’une antenne-relais de téléphone mobile ou d’une pompe affectée au maintien au sec d’une voie du RER…


Une culture du risque proche de l’étiage


En fait, la résilience des réseaux est bonne… pris isolément, car chaque opérateur, comme d’ailleurs toutes les grandes entreprises, s’est préparé à la fois à la crue, et à l’après-crue. Mais considérés dans leur réalité, interconnectés qu’ils sont, les réseaux ne sont pas résilients. D’autant moins qu’ils font vivre une population largement… déconnectée de toute culture du risque, enfermée dans la certitude que rien de grave ne pourra arriver, et que quand bien même, les assureurs et l’État feront le nécessaire. « Fantasme de la protection absolue » derrière des digues qui ne font plus craindre l’épée de Damoclès, « sous-estimation des conséquences », généralement partagée. Nous sommes en 2015 comme nous étions il y a trente ans au sujet du tri des déchets. Au début. Entre le je-m’en-foutisme, l’à-quoi-bonisme et l’après-nous-le-déluge il y a tout à faire. C’est-à-dire de la communication. De la vulgarisation. De la pédagogie. Mais qui, à Paris et ailleurs, a récemment entendu parler de l’inondation à venir ? Qui a eu vent des exercices de préparation, d’évacuation, d’accueil de réfugiés organisés dans le cadre de l’opération Sequana l’an prochain ? Qui sait quoi faire quand l’eau sera là ? Personne ! Parce que l’information concrète, non catastrophiste, dédramatisée, régulière, manque. Bref, les « élites », celles qui étaient présentes lors du colloque, savent, mais le reste de la population ne sait pas. Encore que l’on peut se demander si autant de gens sont nécessaires pour présider à la résilience de l’Ile-de-France. Ne sont-ils pas trop nombreux, eux qui, disant tous la même chose, ont l’air de se marcher sur les pieds ? Une réelle autorité chapeautant l’ensemble des services de l’État et territoriaux ne serait-elle pas plus efficace en matière de cartographie précise des enjeux, de campagnes de communication et d’aides aux petites entreprises qui n’ont certes pas les moyens des grosses pour tenir le coup social durant les mois d’inactivité forcée ?



Les sols, la biodiversité, les TVB, efficaces barrières anti-crues

Une autorité qui s’occuperait de l’eau et des sols. Car – cela a été largement souligné lors du colloque – les sols participeront plus qu’il n’en faut à la prochaine inondation. En premier ceux qui n’existent plus, couverts qu’ils sont par des parkings, des rocades, des lotissements et des centres commerciaux. En second parce que les sols trop labourés, trop profonds, sont tellement déstructurés que leur capacité à retenir l’eau de pluie est atténuée et qu’en hiver, alors qu’ils sont nus, ils deviennent aussi durs et étanches qu’une croûte de macadam. Aujourd’hui les sols favorisent le ruissellement, c’est-à-dire le galop de l’eau qui pleut vers les rivières qui grossissent et inondent. Voire, ils peuvent aussi aggraver l’inondation qu’ils ont contribué à amplifier entraînée par l’eau qui tombe du ciel ou déborde, la terre trop fine, parce que trop travaillée, peu maintenue par les racines, se mêle à l’eau qu’elle transforme en une boue bien plus dévastatrice.
La prévention des crues est en définitive autant une affaire d’eau que de sols. Donc, d’agriculture. In fine, d’aménagement du territoire. Laisser aux sols le temps d’absorber l’eau qui leur arrive. Comment ? En laissant le sol vivre ! Celui des zones humides, évidemment. Mais aussi les prairies, permanentes ou temporaires, les bandes enherbées qui servent de frontière entre champs et rivières, et… les parcs urbains riverains et les berges « végétalisées ». Sans compter les haies et tout ce qui, le long des courbes de niveau, freine l’eau. Finalement, en s’alliant la biodiversité pour se prémunir un peu contre l’inondation, on redécouvre les trames vertes et bleues. Ce qui favorise la biodiversité nous aide à limiter la casse !


La Bassée, est-ce trop dépenser ?

Le Schéma départemental de gestion et d’aménagement de l’eau, le SDAGE, a justement pour vocation de « laisser de l’espace libre au fleuve ». Difficile avec une telle densité de population. Le foncier manque déjà pour construire des logements. Le constat est pourtant clair on ne peut plus se permettre d’étanchéifier autant les zones inondables de la région, déjà couvertes à 90 % au cœur de Paris. Construire, certes, mais en préservant des usages multiples mine de rien, en remodelant les berges de façon à ce qu’elles accueillent aussi bien des promenades plantées que des zones industrielles, des plages que des zones humides, en réaménageant les ports pour qu’ils soient des éléments des trames vertes et bleues, on dit symboliquement que nous acceptons les aléas de la nature, parce que nous nous desserrons des appareillages techniques, du génie civil qui ne peut pas nous garantir à 100 %. Que faire du projet de la Bassée alors ? Ces casiers sont voués à retenir la Seine montante, le temps que passe le flot de l’Yonne, définitivement incontrôlable. La conjonction des deux flux fut en effet à l’origine de la crue géante de 1910. Mais de l’avis général, plus ou moins entendu lors de ce colloque, « dépenser un argent considérable pour un système qui ne nous mettra pas à l’abri d’une crue majeure n’a pas beaucoup de sens »…


Les fleuves ? Moins que les pipelines…

De l’avis général également, la Seine est sous-utilisée. Comme l’ensemble du réseau fluvial français. La France est la première façade maritime d’Europe, et la seconde zone maritime mondiale. Qui s'en soucie ? Pas grand monde. Elle possède également le plus grand kilométrage européen de voies
navigables, plus de 8 000 km. Mais qui s’en soucie ? Peu de monde, car autrement, ce ne serait pas 2, 3 % à peine des marchandises qui emprunteraient la péniche plutôt que le camion, l’avion ou le train, mais au moins 25 % comme en Allemagne ! Par les fleuves transitent moins que par les pipelines, le constat est cruel. Mais voilà, la France a préféré investir sur la route, puis sur le TGV, oubliant que le corollaire de la massification qui est le véhicule de la mondialisation, par la mer, est la barge fluviale et le convoi ferré.


Pas de BTP sans Seine

Certes la Seine tient son rang, car l’essentiel des matériaux de construction, des granulats, et, dans l’autre sens, des déblais de chantier et des déchets lourds, sont véhiculés par elle. Mais ce rang pourrait être plus grand encore. Le réseau a été notoirement sous-investi. Les ouvrages d’art qui le ponctuent ne sont pas fiables. Selon VNF, des canaux importants n’ont toujours pas été requalifiés en « grand gabarit » afin de faciliter le passage des barges lourdes de 5 000 tonnes (équivalents à 200 semi-remorques) un élément du projet d’aménagement de La Bassée. Il manque des liaisons nettes, entre Le Havre et la Seine comme entre Fos et le Rhône. Il manque toujours ces grands canaux que sont le Seine-Escaut, qui devrait quand même voir le jour, et le Rhin-Rhône, aux oubliettes.
Il manque aussi des facilités d’accès. Du foncier, afin que les ports puissent exercer vraiment leur vocation de zones logistiques, vers lesquelles les ports maritimes évacueraient au plus vite leurs conteneurs et leurs vracs divers. Des ports facilités dans leurs tâches alors qu’élus et citoyens veulent tout à la fois des magasins près de chez eux, mais pas les affres de la livraison, quand bien même le serait-ce par la si vertueuse barge. Le pli est néanmoins pris depuis quelques années. La convention signée entre Voies navigables de France (VNF) et la Région a montré la cohérence réelle de celle-ci dans sa politique de transports quasi-autorité organisatrice du transport de marchandises, la Région, par ailleurs engagée dans un contrat de plan État-Région, accompagne le développement des ports de Gennevilliers, Achères et Bonneuil, et participe, avec l’Établissement public foncier, au réaménagement portuaire des anciennes papeteries de Nanterre.


La mise en Scène commence enfin

Ce n’est pas facile car on part de très loin, mais les cieux franciliens de plus en plus obscurcis par la pollution, la ferme volonté de la Mairie de Paris de proscrire sa voirie à tout camion non motorisé en Euro 6, l’attractivité nouvelle des ports maritimes français qui accroît le besoin d’évacuer au plus vite les marchandises débarquées, l’évidence que les travaux considérables inscrits dans le projet du Grand Paris ne pourront être menés sans l’aide du fleuve, l’aboutissement sans doute proche du projet de canal Seine-Escaut… Tous ces constats nourrissent un réel optimisme la France se remet à nouveau les pieds dans l’eau pour mieux voir passer ses péniches. Tout en scrutant le ciel afin de déceler le reflet qu’aura demain la Seine, perturbée par la variabilité chaque année plus forte du cycle de l’eau soumis au réchauffement climatique.
La mise en scène ne fait que commencer.

19e infolettre "spéciale" : mon prochain livre (rigolo, enfin, je le crois !)


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18e infolettre : la biodiversité, outil majeur de la démocratie participative et de l'aménagement raisonnable des territoires

Sol, biodiversité, aménagement du territoire, même combat

(une version légèrement différente a été diffusée par le Club Foncier Haut-Normand et le Conseil Régional de Haute-Normandie, avec toutes les présentations)

Un mot résume ce qui s’est dit ce jour-là : faisable.

Parce que chaque acteur présent a montré que les
TVB (trames vertes et bleues), et le SRCE (schéma régional de cohérence écologique, qui associe les TVB), étaient réalisables sans grand besoin d’appareils techniques complexes ni de maîtrise du foncier, même à l’échelle d’une commune rurale. Ce qu’il faut, c’est une volonté, et s’y tenir. Et l’indispensable concertation : il y a obligation de consulter, de réunir, d’informer, d’expliquer afin que, justement, les usagers des territoires, les agriculteurs en particulier, adhèrent au projet. Ce qui ressort de cette journée, ainsi que de presque toutes celles consacrées au même thème, c’est en fait que les TVB, la biodiversité en général, sont un prétexte pour que les acteurs d’un territoire se parlent afin de le mieux connaître pour envisager au mieux son avenir. Des micro-Grenelle, en quelque sorte, où s’expérimente chaque jour, en France, la démocratie participative dans ce qu’elle a de plus simple. Et qui aboutissent non à une mise sous cloche de la nature, sous la tutelle de l’État, mais, au contraire, à une reconnaissance par celui-ci de la valeur patrimoniale d’un territoire. La TVB ? Une sorte de Label rouge, en vert.



L’intelligence collective territoriale pour répondre aux obligations de l’État

La journée a démarré par un rappel ferme du Préfet de Région des obligations des collectivités en matière de biodiversité. La respecter, c’est contraindre l’étalement urbain qui, en Haute-Normandie, a augmenté trois fois plus vite que la démographie. La respecter fait partie du contrôle de légalité que le représentant de l’État exerce sur tous les documents d’urbanisme. Le Président de Région a quant à lui précisé que respecter la biodiversité via les trames vertes et bleues n’était pas la mise sous séquestre de la nature par l’État, celle-ci revêtant une dimension collective à laquelle doit répondre une intelligence collective… territoriale.




État : un besoin de cohérence des politiques publiques

Représentant le ministère de tutelle, Didier Labat, a remis les pendules à l’heure, dans le sens évoqué par le Président de Région. Les « TVB » ne sont pas un document-cadre, aucune norme contraignante n’y étant attachée. C’est un dispositif léger que cette affaire-là, une «
prise en compte », en langage juridique. Les documents d’urbanisme doivent donc en tenir compte, ce qui veut dire, à entendre le Préfet de Région, qu’ils y ont intérêt. Mais cela serait vain sans une cohérence réelle, en matière de biodiversité, des politiques publiques dans les domaines de l’urbanisme et des transports par exemple. Il semblerait que l’on n’en soit pas encore là : il y a, note Didier Labat, un grand besoin de « décloisonner les politiques sectorielles et institutionnelles », de transversalité afin que la biodiversité ne soit pas l’otage d’un service, d’un ministère, d’une politique fermée sur elle-même qui la réduirait à un objet de nature alors qu’elle est un objet social. Faudrait-il établir un Schéma National de Cohérence Administrative ! ? Blague à part, il est évident qu’avec les TVB et les SRCE on est au début de quelque chose de nous. Qui va vivre sa vie jusqu’à ce qu’on l’évalue à l’horizon 2020.



Région : la fabrique de la connaissance peine encore

Pour faire un bon SRCE, il faut de bonnes cartes. Précises. Or, cela manque en Haute-Normandie, déplore Stéphane Durel, représentant de la Dreal régionale. Précises non pas par l’échelle topographique, mais par ce qu’elles disent des usages : le « mode d’occupation des sols » (MOS), fondamental pour savoir qui fait quoi, où, est très imprécis dans la région, contrairement à la Région Île-de-France par exemple. Ce besoin de savoir est d’autant plus fort que le MOS évolue chaque année. La région manque également de données sur les milieux naturels susceptibles d’entrer dans la chaîne de continuité des TVB. Les mares par exemple, pas toutes dénombrées. Elle manque donc aussi logiquement d’un dénombrement exhaustif des espèces et populations de batraciens inféodés à ces biotopes. Le but, pour la région, n'étant pas de protéger des milieux pour protéger des espèces, non, il est, et c’est ainsi que les TVB ont été instituées, de maintenir des fonctionnalités écologiques, autrement dit, des « services offerts » par la nature comme la protection contre l’érosion ou l’épuration naturelle. Un travail qui doit être conduit localement, à une échelle… locale, à la fois topographique et humaine : les chasseurs sont d’ailleurs reconnus comme un élément fondamental de la fabrique de la connaissance en matière de biodiversité.



Les TVB, outils d’aménagement d’un pays : le Roumois (76 et 27)

À l’échelle d’un Pays (exemple du
Roumois, pays interdépartemental qui regroupe 61 commune au sud-ouest de Rouen), et d’un Scot (Schéma de cohérence territorial), la difficulté consiste à convaincre les maires que le SRCE ne sera pas pour eux une dépossession. Non, ils n’iront pas en prison s’ils ne respectent pas les prérogatives de ce nouveau document de planification ! Comment faire ? Dire les faits, tels qu’ils sont écrits dans les textes, et rappeler que ce qui compte n’est pas tant la nature que les fonctionnalités qu’elle assure : aussi bien l’épuration naturelle de l’eau, que la possibilité de se promener le dimanche, le bien-être d’un chemin bordé d’arbres, la chasse à la billebaude, l’atténuation du vent etc. Bref, de la pédagogie et de la diplomatie pour faire comprendre que la biodiversité est une façon de parler des territoires, et que le SRCE est un outil d’aménagement du territoire. Dont l’État devrait s’assurer plus fermement de la conformité aux directives Eau et Habitat.



Les TVB comme réponses aux problèmes d’une commune : les Loges (76)

Les TVB comme moyens d’aménager le territoire, voilà précisément ce qui a permis à la commune des Loges de maîtriser l’étalement urbain. Un territoire étrange, comme suspendu par un pédoncule au littoral. Obligations liées à la loi Littoral, donc, également obligations imposées par 7 ZNIEFF, et celles inhérentes à la présence d’un massif forestier marquant la frontière sud de la commune. Plus, celles à venir du projet de « Grand Site ». Très présente, la biodiversité constituait déjà, de fait, des TVB. Dans le cadre de la transformation du POS (Plan d’occupation des sols) en PLU (Plan local d’urbanisme), elle s’est révélé être un atout. Car les problématiques spécifiques au territoire - beaucoup de cavités, trop de ruissellement (à cause de la nature des sols, puis de leur travail par l’agriculture), le patrimoine des clos-masure (des fermes fortifiées par leurs haies vives) et des prairies jardinées (en arrière des parcelles perpendiculaires aux rues principales), la « ceinture verte » autour du bourg, ont pu trouver une réponse dans la constitution de TVB à partir des îlots de biodiversité existants.
La requalification de zones A en N, la création de nouvelles zones « Ap » pour interdire toute construction sur les coupures d’urbanisation repérées sur la TVB nord/sud, le classement des prairies jardinées en zones « Nv » afin d’en limiter la modification d’usage, ont été des éléments importants du projet - remarquable - de PLU (toujours en cours). Complétés par d’autres comme la création d’une OAP (Orientation d’Aménagement et de Programmation) permettant d’intégrer la zone inondable comme un élément du projet urbain. La prochaine étape sera sans doute de recréer d’une façon ou d’une autre des CTE (Contrat territorial d’exploitation) à partir des axes de ruissellement existants et de l’ancienne voie ferrée prévue pour être convertie en « voie verte ». Les TVB sont déjà là, en réalité. Il « suffit » de les pérenniser en démontrant qu’elles ne modifient pas les usages habituels de la nature.



La biodiversité comme Grand-protecteur des paysages d’un village : Gaudreville-la-Rivière (76)

La biodiversité peut enfin servir de socle à un POS pour maintenir la qualité paysagère d’un village, en l’occurrence
Gaudreville-la-Rivière. Comme quoi on peut faire des choses, y compris quand on est une toute petite commune ! Il est vrai motivée par la perspective de l’ouverture d’une carrière qui menaçait son identité paysagère. La commune a su contraindre cette menace par la création d’un POS - fait exceptionnel pour une localité de moins de 500 habitants, puis par le classement en Site naturel exceptionnel d’une vallée très particulière (la vallée du Sec-Iton, au fond de laquelle la rivière, en étiage, est bue dans une bétoire pour ressortir huit kilomètres plus loin au travers d’un réseau karstique), enfin par l’achat de terrains autorisant la protection d’une zone humide remarquable, actuellement délaissée, avec l’aide de l’Agence de l’eau et du CAUE 27.
Ainsi préservée, cette zone humide pourra bientôt prétendre à être reconnu comme un Espace Naturel sensible (ENS) par le Conseil général de l’Eure. La prochaine étape, qui a démarré en décembre 2014, sera la transformation du POS en PLU. En espérant que la mise en place du SRCE ne viendra pas compliquer le processus !



Un partenariat exemplaire entre le Conservatoire du Littoral et la Safer pour préserver les sols

Le partenariat signé en Haute-Normandie entre le Conservatoire du Littoral et la Safer est exemplaire. Après avoir été concurrentes, et s’être mutuellement tirées des balles dans le pied, les deux institutions sont devenues partenaires.
Le Conservatoire a besoin de terrains en bord de mer (dans la zone délimitée par les cantons littoraux), tandis que la Safer a besoin de maintenir l’usage agricole sur les terres… agricoles. Ils ne pouvaient que s’entendre.
Aujourd’hui, la Safer, usant de son droit de préemption ou après une négociation à l’amiable, rétrocède des terrains au Conservatoire du Littoral à la condition expresse qu’y soit conduite une activité agricole pérenne. À ce jour, plus de 1 550 hectares ont été concernées par la convention.
Les agriculteurs, au départ réticents, par réflexe antiétatique et, ici et là, habitude productiviste, ont en quelques années changé d’attitude.
Car en compensation du cahier des charges très contraignant du Conservatoire du Littoral - peu de subventions, abandon du fermage, toute construction interdite, pas de campings ni de prélèvements de matériaux (donc pas de carrières), dépôt de déchets proscrit ; maintien de la bonne qualité de l’eau (avec ce que cela veut dire en termes d’utilisation des intrants chimiques), de l’identité paysagère (préservation des haies etc.), les agriculteurs qui répondent à l’appel d’offres de la Safer sont assurés que ces terres ne seront jamais vendues et que le cahier des charges, qu’ils connaissent avant de s’engager, ne sera pas modifié tous les six mois. Résultat, ça se bouscule plutôt lors des appels à candidature de la Safer. En fait, ce partenariat a en quelque sorte inauguré la rémunération des agriculteurs pour entretien des fonctionnalités écologiques (« les services rendus par la nature »).



Les Espaces naturels sensibles, label rouge de la biodiversité ?

Éléments majeurs des TVB, les Espaces Naturels Sensible (
ENS) départementaux sont de véritables marques de reconnaissance, des labels certifiant le bon état socioécologique d’un territoire. En Seine-Maritime, le Conseil général en a créé 24, qui occupent une surface totale de 1900 ha, dont la moitié environ en maîtrise d’ouvrage. Les ENS ne sont pas institués à partir d’une structure unique. Ils sont ternaires : il y a les ENS départementaux « classiques », pour lesquels le CG a la maîtrise d’ouvrage, et donc foncière ; les ENS locaux, dont la maîtrise d’ouvrage est celle des communes, avec un financement du CG ; et les ENS cours d’eau-zones humides, gérées par des syndicats de rivière ou des associations de riverains, avec un soutien financier et technique du CG. En clair, le département ne peut pas être partout ! Il considère par contre que ces espaces naturels ne sont pas « classés », mais « désignés », afin de lever les ambiguïtés qui existent encore sur le vocabulaire de la préservation de la nature. Une volonté d’ailleurs présente chez beaucoup d’intervenants de cette après-midi de débat.



Préserver la biodiversité sans acheter de foncier, c’est possible !

Cela dit, on peut préserver la biodiversité sans maîtrise du foncier. Preuve en est la r
enaturation du ruisseau des Échaudés, dans l’Eure. Par manque d’entretien et présence d’une buse, celui-ci divaguait hors de son lit pour se perdre dans un champ. Un cultivateur, gêné, avait fini par décider de curer lui-même le cours d’eau, contrevenant ainsi à la loi sur l’eau. L’Onema et le CG ont alors dû agir, et, après rencontre avec le fautif, et les riverains responsables du laisser-aller, ont dressé le diagnostic de ce ruisseau abandonné, et les moyens à mettre en œuvre pour qu’il s’écoule convenablement.
Le manque notoire d’entretien a conduit à faire financer une partie des travaux (20 %) à mener par les 10 propriétaires riverains, qui auraient dû, justement, s’occuper de « leur » ruisseau. L’ensemble du projet a été géré par le Syndicat Intercommunal de la Basse-Vallée de la Risle (SIBVR), à qui 15 communes ont abandonné leur compétence « rivière ». Ce syndicat a décidé… de ne pas attendre, c’est-à-dire de ne pas courir après les terrains susceptibles de se libérer, de ne pas s’engager dans le long processus de préemption. Mais à s’engager résolument dans la concertation, la pédagogie, la persuasion afin de faire accepter les enjeux de la renaturation du ruisseau. dans le cadre d’un acte administratif important, symbolique, la Déclaration d’intérêt général (DIG) qui autorise, et ce n’est pas rien, la mutualisation des travaux.



La biodiversité comme seconde vie d’un site industriel ruiné

La biodiversité prend possession « naturellement » des friches industrielles, et les collectivités peuvent facilement l’aider pour valoriser au mieux ces patrimoines. Le caractère « pilote » du site de
l’usine Saint-James, dans la Communauté de communes éponyme est d’autant plus édifiant qu’en Région Haute-Normandie, pourtant riche en la matière, peu d’élus imaginent le parti environnemental qu’ils peuvent tirer des friches. L’exemple de la Région Nord-Pas-de-Calais, où le patrimoine industriel, « renaturé » par la force des choses, est devenu partie intégrante du patrimoine naturel, reste le modèle à suivre.
À l’enjeu patrimonial - valoriser le site de façon à embellir l’entrée de ville par un espace de promenade et de découverte, il y avait trois enjeux écologiques sur le site : rétablir la bonne circulation des poissons, retrouver la dynamique naturelle du cours d’eau (le Beuvron) et atténuer le risque inondation inhérent au site.
Pris en charge en majorité par l’Agence de l’eau (80 % de la renaturation, 60 % pour le foncier), la Région (33 % de la déconstruction des bâtiments) et l’Établissement Public Foncier (EPF, participation identique), les travaux ont permis, in fine, de restaurer la continuité écologique du cours d’eau. Preuve qu’une friche industrielle peut tout à fait avoir sa place dans une TVB, au même titre qu’une carrière. Et s’inscrire définitivement dans la culture collective grâce à un travail de recueil de la mémoire : pour mettre en place le sentier d’interprétation, une scénariste a longuement interviewé les anciens ouvriers de l’usine, les riverains, les villageois, les usagers et acteurs du site.


17e infolettre : et si 4 p 1000 signifiait la fin de l'agriculture ultra-productiviste ? Le Foll est malin…

Les sols, le climat et les inondations : la révolution du 4 p 1000 ?



Quatre pour mille. Ce n’est pas la croissance espérée pour cette année, c’est bien mieux : une possible révolution. Car en augmentant la teneur de nos sols en matières organique de quatre pour mille, chaque année, nos sols absorberaient tout ce que nous exhalons de CO2, chaque année. Or, un sol riche en matière organique se trouve plutôt sous les prairies, les plaines peu labourées, les territoires diversifiés. Pas sous un champ de blé à haut rendement, une ferme à 1000 vaches, encore moins sous une route, un hypermarché ou un quartier pavillonnaire. Stéphane Le Foll, en annonçant mardi 17 mars le lancement d’un programme de recherches international sur ce sujet, a donc peut-être marqué le début de la fin de l’agriculture intensive et de l’étalement urbain. 

Certes, il prend le train en marche, conduit depuis quelques années par des chercheurs de l’Inra et l’Association française des sols. Certes le chiffre, théorique, n’est pas à prendre au pied de la lettre. Mais ne boudons pas notre plaisir, car cette annonce vient démontrer qu’enfin les sols commencent à être considérés, en France, comme autre chose qu’un réservoir de l’extension urbaine et un simple appareil pour maintenir les plantes bien droites. Preuve en est, cette annonce a suivi le vote d’un amendement à la loi sur la transition énergétique. Très discret, portant le numéro 836, inscrit dans l’article 48 portant sur la création de la « stratégie bas-carbone » nationale, il a introduit cette idée qu’il faut « tenir compte de la spécificité du secteur agricole et de l'évolution des capacités naturelles de stockage du carbone des sols. »


Il n’y pas trente-six solutions. Si l’on veut que les sols absorbent plus de carbone, il leur faut accroître leur teneur en matières organiques qui en sont formées. La matière organique, c’est du carbone. C’est surtout de la vie, des champignons en réseau avec les racines, des vers de terre dans leurs galeries, des bactéries par milliards qui, inlassablement, dégradent la roche, retournent la terre et transforment… la matière organique morte en éléments organiques de plus en plus petits puis en éléments minéraux fondamentaux. Un sol, c’est un écosystème, le seul à se nourrir de lui-même, ou presque. De cette mince pellicule entre roche, air et eau, nous dépendons pour notre survie. Le sol, c’est notre alimentation, une grande partie de la biodiversité « commune », un régulateur du carbone et de l’eau.


Or, le sol, labouré trop profond, trop souvent, est martyrisé. Retournée par le versoir, la matière organique s’oxyde et fabrique du CO2. Dérangés, coupés en morceaux, les organismes qui en assurent la « minéralisation » meurent, fuient, peinent à se reproduire. Cycle infernal : moins de matière organique pour moins d’organismes qui s’en nourrissent et la fabriquent, et la terre perd sa matière organique c’est-à-dire, in fine, ses éléments minéraux, engrais naturels. Il faut alors mettre de l’engrais qui a le défaut de gaver la plante, laquelle a dès lors moins besoin des champignons vivant en symbiose avec ses racines. Or, ces champignons participent aussi au grand cycle de la matière organique et à la structure du sol, garante de sa capacité à s’aérer et à accepter l’eau de la pluie…


Labourage trop profond, trop d’engrais, mais aussi trop de produits phytosanitaires qui laissent le sol en léthargie. Ajoutons une autre dimension : plus un paysage est varié, plus la gamme de culture est vaste, bref, plus ce qu’il y a dessus est diversifé, plus ce qu’il y a dans le sol l’est aussi. Et inversement. Or, plus la biodiversité du sol, liée à celle qu’elle nourrit, arbres et plantes, est forte, plus il y a de matière organique. 


On voit donc en quoi ce « 4 pour 1000 » peut être révolutionnaire si l’on tire le fil jusqu’au bout. Car il incite à privilégier des pratiques agricoles plus respectueuses du sol, plus agronomiques, situées entre le conventionnel repoussoir et le bio idéal. Des pratiques auxquelles de plus en plus d’agriculteurs conventionnels s’adonnent, car elles leur coûtent moins cher en « intrants » (gasoil, produits chimiques), en « fer » (charrues), en « chevaux » (la puissance des tracteurs), et en lombalgies (les agriculteurs se cassent le dos dans leurs tracteurs). Des pratiques qui, parce qu’elles sont propres à chaque territoire, les rendent réellement responsables de ce qu’ils font. Ils redeviennent paysans.


Des pratiques qui, en plus, améliorent largement la capacité des sols à retenir l’eau de la pluie. Dans notre pays d’ingénieurs, on répond à un risque par du génie civil. Moyennant quoi nous oublions ce risque. Il est pourtant facile de voir qu’un sol de prairie absorbe plus d’eau, plus vite, qu’un champ de blé, un champ nu gelé en hiver ou un gazon-thuya. Ce faisant il limite le ruissellement, père des rivières qui grossissent et débordent. Le sol vivant est une éponge efficace et pérenne. Endormi, car il n’existe pas de sol mort en France, il devient étanche comme ces champs qui deviennent des mares à la moindre pluie, aussi glissant qu’une toile cirée pour la grosse averse. 


Notre adaptation au réchauffement climatique rejoint donc la gestion du risque inondation, et plus généralement celle de la disponibilité de l’eau : elle passe par les sols. L’agriculture modernisée par l’objectif 4 pour 1000 sera la clé de voûte de notre avenir. SI tant est qu’il en reste des sols. Or, en dépit de la réforme des documents d’urbanisme, l’on continue à étaler l’urbain. C’est que le foncier coûte cher en ville, et que les élus de communes impécunieuses détiennent le pouvoir féodal du permis de construire qui leur donne le droit d’être achetés.


4 pour 1000 ? Chiche ! Mais alors réformons le foncier, c’est-à-dire le code civil, et redonnons à l’État, garant de ce bien commun qu’est le sol, la responsabilité de sa gestion.


16e infolettre : le marché naissant de la biodiversité, partie II, sa perversion, par l'exemple du carbone qui l'inspire.

Com-pen-ser, le nouveau mantra des financiers

(La nature, combien ça coûte ? chapitre 2)


D’où viennent les marchés de compensation ? Du carbone, une fois encore.
Dans le but de ne pas affliger davantage un monde industriel contraint par les objectifs de réduction d’émissions, le Protocole de Kyoto a inventé des mécanismes originaux allégeant le fardeau pourtant léger du marché du carbone. Ces mécanismes dits « de projets » autorisent les entreprises àa déduire de leurs quotas des « crédits carbone » obtenus en échange du financement d’activités susceptibles de moins émettre de CO2 dans l’atmosphère. Les entreprises peuvent ainsi s’échanger non pas des quantités réelles de gaz carbonique, mais des certificats de non-existence de l’émission d’une tonne.
Comprendre ce marché de la compensation carbone, c’est comprendre celui de la biodiversité car ils sont en grande part identiques. Ça promet ! 


S’échanger une quantité qui n’existe pas…
Comme le marché du carbone, ce marché secondaire organise un échange virtuel : ce qui est vendu et acheté existe bien (il y a en effet des transactions, de l’argent), pour autant qu’une émission… n’a pas existé ! L’échange n’est autorisé qu’en contrepartie de la non-existence du dioxyde de carbone.
Dans le cas du marché « classique », une entreprise qui revend des quotas n’a pas moins exhalé du dioxyde de carbone que celle qui les lui achète, c’est juste que dans son bilan apparaît moins de CO2 que prévu. Dans le bilan de l’autre entreprise, en revanche, il y en a plus, il lui faut donc égaliser son passif avec son actif… Le système mis en place en Europe est in fine un jeu d’écriture comptable. Ce qui compte, c’est que des émissions de carbone ont été a priori évitées, pas qu’il y ait effectivement du carbone en moins dans l’atmosphère. Dans cette affaire, l’important n’est pas le CO2 qui n’est d’ailleurs pas mesuré (contrairement au SO2 du fameux marché américain qui a servi de modèle au nôtre), mais les quotas permettant d’équilibrer sa comptabilité carbone. C’est encore plus facile dès lors qu’on soustrait à leur nombre des certificats « d’émissions évitées ».
Le carbone est en fait une monnaie.

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URE et URCE
L’Europe a cherché à aider ces malheureux industriels déjà assommés de taxes, d’impôts, de réglementations et de salariés. Elle autorise les firmes qui risquent de dépasser leur allocation de quotas à financer ailleurs un projet permettant d’éviter des émissions. Ces nécessiteuses reçoivent en échange un nombre d’« unités de réduction certifiées d’émission » (URCE). Le passif ainsi allégé rejoint l’actif, et le comptable retrouve le sourire. Bien entendu, ces « crédits carbone » ne peuvent couvrir la totalité des quotas attribués. Au maximum 20 %.
Les URCE concernent des projets validés par la Convention Climat des Nations Unies, validés parce qu’ils promettent véritablement de… moins émettre. Mais moins émettre par rapport à quoi ? Par rapport à la situation où l’investissement ne se ferait pas. « Oui, le four à gaz dont je me propose de financer le surcoût émettra moins que si mon “partenaire”, sans moi, avait continué avec son misérable poêle à charbon ». C’est donc la différence entre deux scénarios, avec ou sans l’investissement, qui fixe le nombre de crédits carbone alloués. L’investisseur doit présenter ces deux scénarios dans son dossier, et prouver que son projet est « additionnel », c’est-à-dire que sans lui, il n’aurait pu se faire et les émissions auraient alors continué à être ce qu’elles sont.
Les URCE, émis dans le cadre du mécanisme de développement propre (MDP), concernent les projets financés par une entreprise d’un pays ayant signé le Protocole de Kyoto, dans un qui ne l’a pas signé. D’autres crédits d’émissions (évitées, donc), les unités de réduction des émissions (URE), peuvent en revanche être délivrés lors du financement d’un projet d’un pays « Kyoto » dans un autre pays « Kyoto » (cela peut d’ailleurs se passer entre deux pays du Sud signataires, pas seulement entre le Nord et le Sud, comme on l’imagine volontiers), dans le cadre, cette fois, de la mise en œuvre conjointe, ou MOC.
Ces deux mécanismes sont des formes de compensation. « Je ne peux pas moins émettre chez moi, alors je compense ce que j’ai émis en permettant à d’autres d’éviter d'émettre. » Dans la mesure où le gaz carbonique est partout, le marché est en effet a priori global. Je peux d’ailleurs aussi le faire volontairement, sans passer par les complexes fourches caudines de l’ONU : j’achète en ce cas des unités de réductions vérifiées (VER, en anglais toujours) délivrées par des organismes privés. C’est ce que d’innombrables sites sur le Web vous proposent lorsque vous achetez un billet d’avion ou louez une voiture. Sur quelles bases scientifiques calculent-elles la compensation ? Mystère. D’un site à l’autre, un même trajet est compensé selon des quantités de carbone variant du simple au décuple.
La compensation est-elle réelle ? Vous n’avez aucun moyen de le savoir, à moins de faire confiance. Du flan !


Fabriquer du gaz pour le détruire
Mais est-ce vraiment le but du jeu ? Que compense vraiment celui qui compense ?
À regarder les crédits mis en jeu par les amis MOC et MDP, l’horizon se fait plus précis. Jusqu’en 2013, près de la moitié des projets mis en œuvre concernaient la destruction de gaz très « effet-de-serrogène », tels que le méthane (gaz de décharge et grisou), le protoxyde d’azote et les terribles hydrofluorocarbones. Pourquoi donc ? Parce qu’il est facile de détruire ces gaz, en particulier le pire de tous, le HFC23, un sous-produit issu de la fabrication d’un gaz réfrigérant banal, le HCFC22.
Une technologie fruste permet de piéger et d’incinérer ce produit à un coût très faible. Une bonne idée car une tonne de ce gaz « vaut », en termes d’action sur l’effet de 

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serre, 11 700 tonnes de dioxyde de carbone ! Une aubaine pour les acteurs du marché européen : plutôt que de m’enquiquiner à investir dans mon usine de ciment pour atténuer mes émissions, je vais donner des sous à une usine chinoise de production d’HCFC22 afin qu’elle développe son unité de destruction du HFC 23, en échange de quoi elle me donnera des crédits carbone, un pour onze mille sept cent, que j’échangerais ensuite contre des quotas d’émission. Un crédit carbone se négocie en moyenne à un ou trois euros de moins que le quota d’émission. J’empoche la différence. Et la multiplication. Alors que le coût de destruction d’une tonne de HFC23, ramenée par une règle de trois à une tonne de CO2, ne dépasse pas 0,20 euro. Entre la destruction du gaz nocif et la vente d’un crédit attribué grâce à celle-ci, le rapport est de l’ordre de 70. Une belle marge !
Même en intégrant le coût de fabrication du gaz « mère », le HCFC22, la profitabilité est de cinq… Voilà qui a incité des industriels européens à aider leurs partenaires de pays non-signataires de la Convention de Kyoto, à produire plus de HCFC22 qu’il n’en était besoin pour fabriquer plus de HFC23 à détruire, dans le but de générer plus de belles et bonnes URCE. Une partie des émissions évitées certifiées était donc purement fictive. Dans leur comptabilité, le prix des quotas d’émissions pour les entreprises impliquées s’est retrouvé à un niveau bien inférieur à celui du marché. Les certificats n’étant pas en nombre illimité, la part qui est allée majoritairement à ces projets de destruction de vilains gaz a par ailleurs grossi au détriment de celle des projets de développement d’énergie renouvelable ou de changement de sources d’énergie.
En 2009, six crédits carbone sur dix ont été émis pour une destruction d’HFC23, et huit sur dix concernaient des projets situés en Chine et en Inde… Non seulement les investissements des vertueux industriels européens ne sont pas allés vers des actions de fond, mais sur des aubaines, ils n’ont pas non plus atterri dans les pays d’Afrique qui manquent cruellement d’argent pour améliorer le rendement énergétique des fours à bois traditionnels. Fort heureusement, la Commission européenne a interdit la pratique le 1er mai 2013. Mais la parade est sans doute déjà trouvée. Je la cherche.
Le carbone est une monnaie, je vous dis, et demain ce sera la biodiversité


Moins émettre que si je n’avais pas été là
Malgré tout, une partie des milliards d’euros qui ont été transférés des pays riches vers les pays « en développement » grâce aux MDP s’est retrouvée en Afrique. Exactement, dans les forêts africaines.
L’autre grande manière de réduire ses émissions, c’est en effet de faire en sorte qu'elles soient un jour emprisonnées. La technologie n’étant pas encore au point pour le faire à la sortie de la cheminée, on pense aux forêts : un arbre, tant que ça pousse, ça prend du CO2 à l’atmosphère. Bref, si j’ai tant de quotas en trop, il n’est pas idiot d’imaginer qu’en donnant des sous à un gouvernement ou à un gestionnaire privé (une ONG verte pourquoi pas) pour qu’il protège tant d’hectares de forêt, parce qu’on y dénombre tant de troncs qui, chacun, représentent tant de carbone, je bénéficierai en retour d’un nombre de crédits équilibrant mon passif.

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Ce serait encore mieux, évidemment, si je pouvais acheter de la terre pour y planter des arbres. Se basant sur des modèles de stockage, les autorités gérant les MDP ou bien des cabinets et fonds « carbone" dévoués à la compensation volontaire accordent sans trop de difficultés des certificats à des projets de plantation ou de protection forestière. Tout le monde est content : on a capté du carbone, mais on a aussi protégé ou planté une forêt, donc de la biodiversité, de l’eau, du sol et, en plus, cela fera venir les touristes.
Sauf qu’on n’a pas réglé la cause du problème et qu’on choisit bien souvent, pour avaler du CO2, de planter un choix très réduit d’essences à la pousse ultrarapide : une pépinière industrielle est tout sauf une forêt, et une forêt n’est pas qu’un puits de carbone. Qui plus est, une forêt protégée par un MDP est souvent tropicale, c’est-à-dire peu accessible : qui ira vérifier qu’elle a été effectivement protégée ?


Tout est fictif, rien n’est vérifiable
L’investissement forestier illustre à merveille les fantasmes justifiant le marché du carbone et, demain celui de la biodiversité.
Les certificats d’émissions évitées sont fondés sur un scénario fictif, décrivant le « mieux » qu’engagera le projet par rapport au « moins bien » qui sera s’il n’est pas lancé. Un « mieux » que seul ce projet aura permis, aucun autre, ni une politique régionale, ni simplement l’air du temps : il faut que ce projet soit « additionnel », parce qu’il n’aurait pu naître spontanément, en dehors des mécanismes MDP ou MOC. Bref, le calcul des crédits se fonde sur la comparaison de deux scénarios, l’un avec le projet, l’autre, dit de référence, sans lui.
Or les scénarios sont des constructions intellectuelles peut-être réalistes l’année où ils sont échafaudés, mais parfaitement improbables à l’échelle de quelques années. Qui peut prétendre l’évolution sur cinq ou dix ans d’une forêt ou d’un taux de déforestation ? Tous ceux qui pensent que l’histoire est linéaire : entre ce qui a été, et ce qui est aujourd’hui, je fabrique une courbe dont je prolonge la pente, laquelle me conduit à dire ce qui sera demain. La déforestation va donc continuer. De là je calcule ma propre courbe, dont la pente est nécessairement plus faible. Ainsi, grâce à moi la déforestation sera stoppée là où j’aurai investi. Ces suppositions bêtement mathématiques ne tiennent aucun compte des facteurs sociaux, politiques, culturels et écologiques (les effets de seuil, par exemple). Dans l’absolu, si le projet est financé et réalisé, le scénario de référence ne pourra être observé : par définition, tout mécanisme de compensation est donc invérifiable !


Le rêve de neutraliser le carbone (et nos fautes)
Derrière cette affaire-là se niche l’idée rationaliste que la compensation équilibre parfaitement les émissions inévitables « si l’on ne fait rien ». Pourtant, techniquement, on n’équilibre que des émissions réelles en achetant des émissions évitées par ailleurs, et les modèles sont très imparfaits.
Même si l’on posait que les modèles étudiés sont parfaits, la compensation négociée par le marché est réalisée au moment où URCE ou URE sont émis. J’ai financé, j’ai obtenu mes certificats, j’ai compensé, je l’annonce et je passe à autre chose. Sauf que la forêt que j’ai fait planter va mettre des décennies à capter le carbone de l’atmosphère, et qu’il lui faudra être là tant que le carbone que j’ai émis sera dans l’atmosphère, soit au moins un siècle : lorsque le bilan pourra être fait, quand ma sylve aura atteint l’âge où son bilan est nul, il y aura eu bien des émissions supplémentaires, y compris par moi qui aie financé la plantation. Et même infiniment plus si, dans la durée, mes arbres ont été abattus par un ouragan. J’aurais mieux fait d’investir dans l’isolation des maisons.
Le marché de la compensation est fort peu scientifique, car le principe qui le fonde est que toute émission peut être compensée intégralement. Le changement climatique étant un problème planétaire, moins émettre en France ou en Chine, ce serait pareil. Ce concept est vide de sens, tant du point de vue scientifique (le temps de la compensation se résume à un clic de souris, tandis que le temps d’un puits de carbone dépasse une génération humaine) que du point de vue des hommes, car une émission ici n’est pas équivalente à une autre là-bas, en raison de la variété des modes de vie, des cultures, du niveau technologique, et puis, tout bêtement, des sources en jeu (une usine de ciment n’est pas équivalente à un four à bois !).


La compensation menace la forêt
Le carbone prime tout, et qui l’élimine de son bilan a fait un geste pour l’environnement… Demain, ce sera aussi la biodiversité. On plantera des arbres et pour le climat, et pour la nature.
Dans l’esprit du « marché », les pays pauvres sont des « gisements de réduction d’émissions », où l’on puise des certificats pour annuler ses propres crédits, ce qui revient à augmenter son plafond d’émissions sans dépasser son quota légal. Et puisque tout cela n’est qu’un jeu d’écritures comptables, le gisement n’est sollicité que pour des projets susceptibles de le faire jaillir rapidement. L’important, c’est que ça se voit. Alors, vive l’eucalyptus planté sur une coupe à blanc dans une forêt tropicale, ou bien le bout de forêt transformé en réserve où l’on interdit toutes les activités traditionnelles. Le temps long de la complexité n’a pas de valeur dans l’économie, or, c’est de celui-là dont l’adaptation des sociétés a besoin.
Face à toutes ces critiques, la Commission européenne a donc prohibé la destruction du HFC23. Privant ainsi les investisseurs concernés de leur trésor de guerre parce que leurs certificats ne valent plus rien. Et le gouvernement chinois de ressources fiscales importantes, prélevées sur les certificats émis. Quant au coût de production du crédit d’émission, il a mécaniquement augmenté… et les investisseurs, qui avaient été attirés par ce marché grâce à ces crédits de compensation très rémunérateurs, ont placé leur argent ailleurs. Toutefois, ceux 

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qui ne faisaient rien pour réduire leurs émissions ont été incités à faire des efforts.
Gageons qu’ils n’en feront rien, car la compensation par la forêt, elle, ne souffre d’aucune limitation. Les milieux d’affaires poussent en effet l’ONU à ce que son mécanisme REDD (Réduction des Émissions issues de la Déforestation et de la Dégradation), mis en place pour subventionner des États engagés dans des opérations préservant leurs forêts, puisse être intégré dans les marchés du carbone. Comme le calcul des subventions est le plus fréquemment assis sur une comparaison entre deux scénarios (l’un avec, l’autre sans projet), et qu’un des domaines d’investissement favori est de subventionner la protection de forêts non exploitées, le passage serait facile. Les investisseurs, les États n’auraient plus à monter des dossiers complexes et à veiller à l’utilité réelle de leurs investissements. Il leur suffira d’acheter in fine des crédits carbone, pour les revendre sous forme de quotas d’émission.
Tous les lobbys du monde poussent à ce que la REDD, renommé REDD +, intègre un champ d’activités éligibles toujours plus vaste. Depuis 2007, la dégradation des forêts, leur gestion, la plantation et le maintien des stocks de carbone ont ainsi rejoint le mécanisme onusien. L’essentiel, pour les États demandeurs, est de faire subventionner leurs forêts ou leurs bonnes pratiques par d’autres. Le chantage à la tronçonneuse.
Il faut savoir que la reforestation, aidée ou non dans le cadre de REDD+, se traduit quasi systématiquement par une déforestation ailleurs. Cette forme d’effet rebond se ferait dans un rapport d’un à deux : pour deux hectares préservés ici, un disparaît ailleurs parce que la demande de bois ou de terre arable ne disparaît pas avec la préservation de la forêt. Au contraire, elle a même trouvé l’occasion de se déplacer. REDD + et marchés du carbone ne peuvent que favoriser cette exportation de la destruction depuis des nations qui auront fait le choix de « reforester »… On ne corrige en rien les raisons de la déforestation, on déplace juste le problème.


Un système encore plus corruptible que le marché du carbone
La compensation, comme les quotas, c’est un marché comme un autre.
Pas vraiment, en fait, car c’est le marché qui monte.
L’argent nécessaire pour adapter nos sociétés à la révolution énergético-climatique est considérable. On parle de 700 milliards de dollars d’ici 2020, rien que pour les efforts d’atténuation du changement climatique. En comptant les investissements structurels comme le réaménagement des territoires, on arrive à plusieurs milliers de milliards. Qui vont largement drainer les circuits de la compensation (MDP et MOC) ainsi que le marché du carbone parce qu’ils permettent d’investir à moindre coût en récupérant tout ou partie de ses billes, voire en en gagnant de nouvelles. Or, ces jeunes circuits financiers sont plein de failles, ils sont très peu vérifiés et leur corpus réglementaire est tellement complexe que seuls quelques États sont capables de le comprendre, de le faire évoluer et de le mettre en application.
En outre, le marché de la compensation se fonde sur des postulats invérifiables, des scénarios fictifs et, comme le marché du carbone, il repose fondamentalement sur une comptabilité rigoureuse des émissions de gaz à effet de serre que la plupart des États concernés par les mécanismes de compensation sont bien en peine de financer. Cela permet toutes les fantaisies dans le montage des projets « propres », dans le but de grossir les émissions – fictives – évitées : les investisseurs récupèrent plus de crédits que nécessaire pour des bénéfices importants à court terme, mais les émissions évitées dans une ou deux générations seront bien moindres que prévu, tant pis pour le climat. Si elles existent, car il n’est jamais facile d’aller vérifier si la chaudière à bois a bien remplacé l’unité à charbon dans l’usine angolaise…
Tout cela est de bonne augure pour le marché de la biodiversité.


La compensation, quintessence néolibérale infantile et néocolonialiste
Promue geste citoyen, la compensation nous est proposée à chaque clic de souris. Il n’est plus d’ailleurs un événement sportif, un concert, qui ne soit lui aussi « carbone-neutralisé ». Avant, on donnait aux pauvres, maintenant on plante des arbres devant chez eux.
Plus exactement, on fait planter des arbres.
Dans une société vouée aux services dont on sait quelle est l’empreinte carbone, il n’y a rien d’illogique à déléguer sa bonne action : depuis le fauteuil de mon bureau, d’un clic j’indique à un anonyme ce que je souhaite faire de ma mauvaise conscience. Comme on porte ses affaires au pressing, on fait annuler son carbone par un quidam. Une fois que l’écran m’a remercié pour mon bon geste, je retourne à ma vie.
La compensation permet à l’individu ou à la personne morale de gérer habilement ses dissonances cognitives. Elle est la solution la moins chère, ou plutôt la moins coûteuse, pour vivre avec un problème qui menace de bouleverser notre vie. En plus, elle est gratifiante, car en agissant pour le climat, j’agis pour les pauvres. L’individu est sollicité par une aimable culpabilisation, il est ensuite félicité, puis il peut le faire savoir. Rien de très déstabilisant pour notre société résumée à un assemblage informel d’individus libres et pensants. D’autant que, je le répète, la compensation est une délégation banale dans un monde de services. Une délégation qui repose sur la certitude scientifique : je vole en avion, cela vaut autant de déboisement évité en Amazonie. Tout se vaut, car l’unité est commune, tout est substituable comme dans les indicateurs agrégés.
Une monnaie, vous dis-je !
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Cette volonté affichée de neutraliser le carbone est mise en acte immédiatement. Dès que vous avez payé, vous avez compensé. Or, le temps du puits de carbone ou de l’émission évitée n’est pas celui de l’émission réelle. Entre le moment où la compensation a été payée et celui où l’on pourrait la mesurer, il va s’écouler des dizaines d’années. La compensation masque en vérité un report de l’action qui, encore une fois, ne déstabilisera pas notre monde : je fais, ensuite je ne m’en soucie plus, c’est d’ailleurs la raison même de nos désordres environnementaux, sanitaires et sociaux. Non seulement il sera toujours très difficile de vérifier qu’il y a bien eu compensation, mais le temps long imposé par la nature transmet le bénéfice potentiel de la compensation sur le futur. À la postérité de faire en sorte que les gestes payés par ses prédécesseurs seront efficaces : nous lui transmettons un monde dégradé, au moyen de la compensation nous la faisons hériter aussi des outils que nous avons financés.
En définitive, la compensation est une bénédiction, car elle valorise l’absence de changement. Je peux continuer à rejeter chez moi car là-bas et après-demain, grâce à un intermédiaire, on émettra moins. Évidemment, ce là-bas se trouve dans un pays où l’action est la moins chère possible ou bien la plus visible au même coût. Un pays pauvre ou « en développement », dont les émissions de dioxyde de carbone sont bien moins hautes que les nôtres. La compensation permet en fait ce miracle de continuer à émettre là où l’on émet déjà beaucoup, et de réduire – peut-être – les émissions là où elles sont faibles… Un dédommagement. Une récompense. Une consolation : mieux, une indulgence.

Il faut en finir avec cette compensation virtuelle. La transformer en un moyen de participer au développement d’activités réellement novatrices dans nos pays. Pour que les flux financiers restent à l’intérieur d’un même pays. Parce que les acteurs économiques sont alors identiques, au sens où ils s’épanouissent dans le même univers socio-culturo-politico-économique : la concurrence libre et non faussée, c’est cela, pas la concurrence censément fertile entre un ouvrier français et un ouvrier lituanien. Parce que dans nos pays, on peut savoir où va l’argent et vérifier l’additionnalité… La compensation doit se voir, chaque jour, elle doit porter sur des projets réellement efficaces, écologiques ou sociaux. C’est en général le cas de la compensation écologique, obligation légale faite à tout aménageur dès lors qu’il détruit ou perturbe un milieu naturel. Mais à l’échelle internationale, la compensation de la biodiversité, qui est fille de la compensation carbone, n'est qu’une autre patate chaude, toujours aussi néocolonialiste : les pays pauvres subiront plus que nous l’érosion de la biodiversité et le changement climatique dont nous sommes en grande partie à l’origine, il faudrait qu’en plus ils compensent notre mauvaise conscience. Ben voyons !

À lire :
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Illustrations © DR.

Quinzième infolettre : le marché naissant de la biodiversité, partie I, sa logique.

La nature, combien ça coûte ?
(chapitre 1)



Il y a eu cette semaine un très bon film sur Arte (Nature, le nouvel eldorado de la finance | ARTE Info) nous expliquant que la finance, les « marchés », se jetait désormais sur la nature car, menacée, celle-ci devenait rare, alors que ce qui est rare est cher. Et puisqu’elle n’a pas de prix, vu qu’on ne l’échange pas, qu’on n’en fait pas commerce, l’occasion était trop bonne : voici donc le papillon, l’arbre et le marécage aujourd’hui transformés en obligations, en actions, en « dérivés », en titres, échangeables sur des marchés à terme. Comme le carbone et, avant celui-ci, le SO2. Avec la même logique, les mêmes produits financiers, l’identique « titrisation » qui a coûté plus cher à nos sociétés qu’un voyage organisé sur Mars. La même faillite.


L’argent, c’est sale, mais ça cause
Que l’on attribue un prix à la nature, via les services qu’elle nous offre, c’est heureux. Dans une culture comme la nôtre qui n’est ni scientifique, ni naturaliste ; qui considère l’argent comme sale, selon les canons judéo-chrétiens ; avec des dirigeants politiques et des décideurs psalmodiant leur fameux « on ne peut pas faire autrement » devant le totem néolibéral ; et des citoyens, nous tous, vivant dans une société de services plus ou moins dématérialisés et impersonnels, le prix est un signal qui parle à tout le monde.
Évidemment, il est illusoire de prétendre coller une étiquette et un code-barres aux causses du Quercy ou au chemin des douaniers de Perros-Guirec. Mais on sait à peu près évaluer ce que ces paysages rapportent en tourisme, et aussi ce que les « fonctionnalités écologiques » - les fameux services rendus (ou offerts, définition que préférait le regretté Jacques Weber) qu’ils assurent nous évitent de dépenser… en équipements et services qu’il faudrait créer si on les perdait. Ainsi, une plage fragile qui fout le camp parce que trop de fessiers érosifs y sont posés durant quelques semaines en été doit être remplacée par du sable venu d’ailleurs, ou par un enrochement chargé de faire le même travail - la protection de la route contre la houle et les tempêtes. Le causse qui, faute d’entretien, se couvre de chênes ? Et vous voilà trente ans plus tard avec une hydrologie altérée.
Mais que vaut ce prix ? Les « services écosystémiques » ont beau être insurpassables et incommensurables, à l’échelle d’une vie humaine (ou d’un mandat électoral), ils vaudront toujours bien moins que leur suppression sous le macadam d’une ZAC qui, elle, crée des emplois. Certes mal payés, mais ne chipotons pas. Donner un prix c’est donc se tirer une balle dans le pied : aucun service rendu par la nature, aussi indispensable soit-il, ne rapporte autant qu’une activité économique. À moins que l’on ne soit obligé de payer pour sa disparition, ce qui est le cas, j’en ai causé déjà, à chaque inondation qui n’est jamais que la conséquence d’une modification contre-naturelle de l’usage des sols. Qui paie la facture ? L’assuré, via les 12 % (c’était 2 % à sa création en 1982) de la ligne « Catastrophe naturelle » de sa police d’assurance, et le contribuable qu’il est aussi, via l’arrêté de catastrophe naturelle.
La « catastrophe naturelle » est une valeur approchée de la nature qui ne fonctionne plus. Toutefois impossible à estimer pour les milieux et les espèces dont la perte ne provoque pas beaucoup d’émotion ni de dégâts chez l’homme moderne : avez-vous envie de payer pour sauvegarder les haies qui entourent les clos-masures de Haute-Normandie ? ! Dans le capitalisme, il n’y a pas que le rare qui est cher, il y a aussi le beau et le très demandé. Le commun et le laid n’intéressent personne. Il a encore moins de valeur. Qui mettra un prix sur le ver de terre dont pourtant notre agriculture dépend ?

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Découper le risque en dérivés
Plutôt qu’elle ne disparaisse, ce qui fabrique toujours du PIB, cela dit, les marchés, les « biobanques », se proposent de découper la biodiversité en actions.
Trop d’inondations ? Trop de ruissellement ! Pas assez de prairies en amont de la ville. Alors moi, financier, j’achète les terres qui demeurent, j’y mets en fermage des éleveurs avec un cahier des charges strict, et je la découpe en actions. Point de labours profonds, de désouchage de haies, de sols nus en hiver : de la racine et de la bonne ! Un sol de qualité ! Et hop, des vaches pour entretenir le tout.
Comment le financier et ses clients actionnaires gagnent-ils de l’argent ?
C’est assez simple (en fait, pas du tout, la finance-biodiversité, comme sa mère la finance-carbone, est effroyablement complexe - Cf. l’infolettre qui suit) : moins il y a d’inondations parce que la prairie, maintenue par l’investissement financier, a pu conserver son rôle d’éponge, plus la valeur des actions monte, plus d'acheteurs veulent en acquérir, plus le prix de l’action monte, et plus le financier est incité à investir ailleurs, sur le même type de produit.
Les assureurs sont ses plus gros clients, car ils sont les mieux à même de compter ce qu’il en coûte de ne pas maintenir les sols en bon état. Mais puisqu’il y a un risque que malgré tout, les inondations apparaissent, moi, financier, je dilue ce risque justement en proposant aux assureurs - et à leurs assurés - des produits « dérivés » particuliers : grâce à mes prairies, vous n’aurez pas plus de tant de cm d’eau dans tel secteur où vous avez beaucoup d’assurés, ou vous, propriétaire d’hypermarché, avez bâti votre magasin ; mais si d’aventure une inondation maousse advenait, je vous verserai une prime au-delà d’un seuil, correspondant à la perte de chiffre d’affaires ou à votre surcroît d’indemnisations. Et comme ces produits sont quand même très risqués financièrement (dès lors qu’il faut payer), moi, financier, je les transforme en d’autres dérivés que je vends et revends. Je « titrise » le risque pour que les actions qui me rapportent en soient le moins affectées, comme l’ont fait les banques américaines avec leurs crédits immobiliers pourris. La pyramide de Ponzi (Cf. 11e infolettre).

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Combien vaut un centimètre de neige en moins ?
Puisque le marché de la nature est encore vierge et universel, il ne peut que progresser. La nouvelle bulle financière sera donc verte Elle nous vient en réalité de la réflexion des réassureurs sur le changement climatique. Voici ce que j’écrivais il y a 7 ans, dans La Nature, combien ça coûte :

"Prenons un exemple concret. Un exploitant de remontées mécaniques, conscient que le « temps n’est plus ce qu’il était », vu qu’il neige chaque année plus tard et moins fort, souhaite se garantir contre un défaut d’enneigement pour la saison qui approche. Il a calculé que chaque centimètre de couverture neigeuse en deçà de 15 cm lui fait perdre environ 10 000 € de chiffre d’affaires. Sur le Chicago Mercantile Exchange, il contracte donc un produit de type « Snowfall » qui lui assure le paiement de ces 10 000 € si l’épaisseur de neige effective est d’un centimètre inférieure à son épaisseur rentable fixée à 15 cm. Il touchera 20 000 € si la couverture tombe à 13 cm, 30 000 à 12 cm et ainsi de suite jusqu’à un plafond fixé dans le contrat. Si, en revanche, il neige plus que d’habitude et que le seuil des 15 cm est dépassé, notre ami perd alors le montant de la valeur du produit négocié, soit la prime d’assurance en quelque sorte (fixée elle aussi dans le contrat). Mais le produit d’assurance peut tout à fait fonctionner dans l’autre sens : l’exploitant de remontées mécaniques touche dans ce cas la valeur du produit (la prime) si la couverture neigeuse est inférieure à 15 cm, mais verse 10 000 € pour chaque centimètre en trop par rapport à sa limite de rentabilité. Dans le premier cas il a acheté une « option de vente », dans le second, une « option d’achat ». Le système est donc aussi souple qu’adaptable à beaucoup de situations localisées. Il permet surtout de toucher une rémunération en cas de pertes de profits, sans avoir à prouver, comme dans les contrats d’assurance classiques, le préjudice subi.
Toutes les variantes sont possibles, depuis les « swaps », contrats de gré à gré permettant la couverture des variations normales des aléas naturels (ils n’ont aucun coût de base : l’assureur ne paie l’assuré, ou inversement, que si l’indice franchit dans un sens ou dans l’autre la valeur moyenne fixée), jusqu’aux contrats à double option (d’achat et de vente) en passant par les garanties contre des cumuls de dépassement d’indices sur des périodes données ou des valeurs extrêmes durant un temps t, pour des entreprises, des villes, des compagnies pétrolières, des affréteurs ou des agriculteurs.
Apparus sur le marché de Chicago en 1997 (le premier contrat a été signé aux États-Unis par Aquila Energy, une compagnie de production d’énergie, qui souhaitait « amortir » le risque financier dû à la douceur de l’hiver 1997-1998, prévue à la suite de la survenue d’un El Niño), ces produits sont en plein développement. Les fonds de pension, encore eux, en sont très friands. Leur succès repose sur leur capacité théorique à lisser les aléas financiers imputables aux aléas climatiques. Ce sont des outils de gestion qui n’accordent aucune valeur propre aux paramètres naturels (température, pluviométrie, gel, humidité…), mais un coût à leur variation « anormale ».

CE2C3014-3BE5-4824-B0CA-FA4E01132AE6De beaux outils, en vérité, de belles constructions intellectuelles. Ils intègrent une valeur présumée de la nature, le coût arbitraire des aléas naturels, ce qui en fait des produits financiers écologiquement corrects. Leurs mécanismes sont pourtant les mêmes que ceux dénoncés comme étant les principaux responsables de la détérioration de notre planète : ces produits novateurs sont archétypiques de ce que l’économie néolibérale est capable d’inventer de plus pervers pour gaver la croissance. Car les « dérivés », climatiques ou autres, permettent aux investisseurs de gagner de l’argent sur du vent, si j’ose dire. Ils ne sont que des modèles mathématiques jouant sur des probabilités statistiques cotées en Bourse. Les cartes d’un jeu à l’échelle mondiale entre intervenants virtuels qui parient sur la survenue éventuelle d’une catastrophe ou bien la variabilité de la météo d’une région pendant un certain temps. S’ils intègrent bien un prix de la nature, et l’on peut s’en réjouir, ces produits génèrent des flux financiers considérables qui ne sont investis dans aucun outil de travail, aucun salaire, aucun projet de développement, mais enrichissent par leur rentabilité le trésor des investisseurs. Ils sont des multiplicateurs d’argent qui permettent à la spéculation boursière de s’intéresser à un champ nouveau pour elle, celui des désordres créés par l’homme, à cause, justement, de cette spéculation qui réclame une croissance toujours plus forte responsable d’une prédation toujours plus agressive vis-à-vis des ressources naturelles.


En France, Powernext, filiale « énergie et marchés financiers » de la Bourse européenne Euronext (fusion des Bourses de Paris, Amsterdam et Bruxelles), publie des indices semblables à ceux de Chicago, et propose depuis quelques années des produits dérivés climatiques."


Ne surtout pas laisser le prix aux mains de ceux qui le fixent !

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En définitive, le système capitaliste permet de donner un prix, c’est-à-dire un coût d’évitement (ma zone humide m’évite d’avoir un barrage d’étiage) ou un coût de remplacement (ben maintenant que j’ai mis des maisons sur le pré-salé, il me faut une digue), sur quelque chose qui n’a pas de valeur intrinsèque. Point final.
Ce prix n’a qu’une valeur pédagogique au même titre que l’indicateur carbone ou le PIB. Mais comme l’indicateur carbone et le PIB, il est considéré en valeur absolue. Par ceux-là mêmes qui estiment que dans une société ayant érigé le chiffre et la performance en fétiches, tout peut et doit rendre « de la valeur ». Mesurer le carbone au gramme près ou fixer le coût au dixième d’euro de la disparition d’une mouche dont dépend la pollinisation de la principale culture d’une région ; y faire ensuite référence pour chaque décision participe de la comptabilisation de tout, à l’œuvre dans notre société depuis une dizaine d’années. Tout doit être compté, noté, aujourd’hui, pour être modélisé, afin d’atteindre des objectifs chiffrés dont la précision vaut sérieux.

Bref, donner un prix, c’est bien, mais le laisser aux financiers serait suicidaire. Regardez le marché du carbone : spéculatif, mal réglementé, mal fait, il ne vaut aujourd’hui plus rien. Donc le changement climatique, symboliquement, ne vaut plus rien, et les entreprises soumises au marché ne sont plus motivées à être vertueuses. Il en sera de même demain avec les « crédits de biodiversité » qui s'échangent déjà. Notamment via les « marchés de compensation », sortes de Partenariats Public Privé (PPP) par lesquels l’État abandonne ses prérogatives de garant de l’intérêt général et de la pérennisation de nos biens communs… (voir chapitre 2 !).

Bien commun, tiens. Sans tomber dans le laisser)aller des « vaines pâtures », il ne serait pas sot de considérer la nature, comme les sols agricoles, en tant que bien commun. Inaliénable, invendable. Collectivisation ? Je réponds… Tabou. La nature devrait être un tabou

photos © FD