Quarante-septième infolettre : l'alimentation durable, le plus beau levier pour changer le monde ?

Demain, l’alimentation durable ?

Une seule santé ! Vers une culture de l’alimentation pour une alimentation durable. L’alimentation durable… Qu’est-ce que c’est encore que ce concept, à une époque où tout se doit d’être durable pour avoir une chance d’être connu!? Il n’est de bon marketing sans cet adjectif, délayé à toutes les sauces. Un mot-valise à ranger avec un autre, le développement… durable, car on y peut mettre tout ce qu’on veut. Durable, notre alimentation? Mais pour qui, pour quoi, la planète, notre modèle agricole, notre anthropologie paysanne, notre budget familial, notre santé, notre goût, notre patrimoine gastronomique? Chacun voit midi dans son assiette. En fait, c’est tout cela à la fois nous a appris la Fondation Carasso lors de ses « 1ères rencontres de l’alimentation durable » qui se sont tenues le 8 novembre 2016 dans le Grand amphithéâtre de l’Institut Pasteur.



L’alimentation durable ? Une idée neuve, car elle oblige à faire dialoguer ensemble les enjeux à la fois environnementaux, sociaux, économiques et nutritionnels de l’alimentation. Une effervescence d’initiatives, de travaux, de passerelles, de réseaux, d’entreprises, de coopératives, d’innovations qui remettent en cause notre vision classique de l’alimentation en la connectant aux territoires, en reliant notre assiette et la planète, l’agriculteur et le consommateur, la bonne bouffe et l’écologie, la science des comportements à celle du marketing. Passionnante journée tout sauf conceptuelle, dans une salle plus que pleine, que l’on peut résumer par une expression qui gagne à être connue : Une seule santé ! Pour le producteur, la terre, les races, les variétés, le consommateur et la planète. Bien vivre, mieux vivre, c’est bien et mieux manger et bien et mieux manger c’est… un genre de révolution.

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© Fondation Daniel & Nina Carasso


À quand la démocratie alimentaire ?

Un cadre, pour commencer.

« Le spectre du productivisme nous hante encore. Au début du XXe siècle prédominait la crainte de manquer de nourriture. Ce défi étant relevé aujourd’hui, la question est aujourd’hui de savoir comment produire mieux, sans épuiser les sols. » Olivier de Schutter est sans doute l’un des hommes les plus écoutés sur la question de la « bouffe » dans le monde. Ancien rapporteur spécial aux Nations unies sur le droit à l'alimentation, coprésident de l’International Panel of Experts on Sustainable Food Systems (IPES-Food), initié par la Fondation Daniel et Nina Carasso, il voit les choses telles qu’elles sont. En France ou au Zimbabwe, en Argentine comme au Japon, les questionnements sont les mêmes, dans un marché global, sous des contraintes environnementales et économiques semblables. Avec ce paradoxe dérangeant, rappelé à grands traits par Hans Rudolf Herren, Président du Millenium Institute et membre lui aussi de l’IPES-Food : l’agriculture produit des surplus invraisemblables, et nous ne manquons de rien, car il n’y a plus de famines pour la première fois dans la longue histoire de l’humanité, pour autant, 800 millions de personnes vivant en zones rurales, des paysans, ne mangent toujours pas à leur faim tandis que dans nos pays riches et nouveaux-riches (les fameux « émergents"), 1,5 milliard de Terriens sont malades d’obésité, et 300 millions sont soignés pour un diabète de type 2. Assez de nourriture, mais mal répartie, l’inégalité partout.

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Hans Rudolf Herren © Fondation Daniel & Nina Carasso

En sus de ce prix payé par l’homme dans sa chair, il en est un autre qui effraie chaque année un peu plus : celui supporté par la Terre elle-même. L’agriculture conventionnelle, celle modelée par le monde occidental, la Russie ou la Chine, est responsable d’un quart environ des émissions de gaz à effet de serre, dont quarante pour cent issus de la panse des vaches : le méthane est un produit de la rumination. L’agriculture est aussi le premier responsable de l’érosion de la biodiversité, car ses champs et ses fermes, en fragmentant les milieux naturels, empêchent mâles et femelles de travailler à la génération suivante. L’agriculture est enfin désignée comme grande pollueuse des eaux et destructrice de son support, les sols. Bref, si elle a réussi l’exploit d’emplir les milliards de ventres supplémentaires que la planète a vu naître en un petit siècle, l’agriculture d’aujourd’hui, « de « verte », qui produisait en utilisant les services écosystémiques, est devenue « noire », résume M. Herren. « Nous sommes dans une spirale descendante. Nous continuons à dépasser les limites planétaires et nous sommes désormais dans le rouge ou le jaune dans plusieurs domaines. On ne peut pas se permettre de continuer dans cette direction. » Pas d’autres solutions que de s’engager vers ce concept popularisé en France par le ministère de l’agriculture, l’agro-écologie, en laquelle chacun voit ce qu’il veut. Selon les deux membres d’IPES-Food, l’agro-écologie se caractérise par sa dimension humaine, organisée sur une production et une consommation locales.

Il y a pourtant encore loin de la graine à l’épi, car, souligne M. de Schutter, le système agricole mondial est tout sauf démocratique. « Des réformes agroalimentaires, il y en a eu, mais elles ont souvent été influencées par les grands acteurs de l’industrie qui ont l’oreille des décideurs politiques, ou bien elles ont été adoptées sous le coup de crises sanitaires. Il n’existe en réalité pas de gouvernance démocratique des systèmes alimentaires ». Parce que les différents acteurs de l’alimentation ne sont pas consultés, hormis les lobbies industriels et quelques syndicats agricoles. Il manque des instances telles que des conseils consultatifs pour proposer des diagnostics et des solutions et surtout des cadres dans lesquels les principaux concernés, les agriculteurs, pourraient trouver à espérer. « Leurs choix sont souvent guidés par des impératifs de court terme. Malgré les mérites qu’on lui reconnaît, l’agro-écologie a du mal à percer car cette transition se fait sur un temps long pendant lequel les agriculteurs voient leurs revenus diminuer. Il faut les aider à opérer cette transition. »


La Grande remise en cause

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Gilles Trystram © Fondation Daniel & Nina Carasso

L’alimentation durable n’est pas qu’une histoire… d’alimentation. Elle est avant tout une question agricole et un enjeu démocratique formidable. « La durabilité implique de ne pas s’en tenir à la seule question alimentaire, car celle-ci est au cœur de nombreux enjeux qui se posent à la société aujourd’hui. » Gilles Trystram, directeur général d’AgroParisTech, va dans le même sens que ses confrères. Observateur de l’extraordinaire complexité des systèmes alimentaires, jeu et enjeu de nombreux acteurs et de subtils rapports de force, il a une définition précise de ce que devrait être l’alimentation durable : « elle est un point de jonction entre des ressources naturelles ; des politiques publiques comme la restauration collective ; un marché avec ses industries agroalimentaires, ses établissements spécialisés (comme les EHPAD, les hôpitaux), ses restaurants, sa grande distribution, ses coopératives ; mais aussi des actions citoyennes (les Amap) et une nouvelle venue, l’économie sociale et solidaire ». Cela fait beaucoup de monde qui n’a pour le moins pas l’habitude de se parler de façon démocratique. « C’est vrai, une ingénierie de la relation doit être créée. Tous les moteurs du dialogue que l’on met en œuvre sont importants, car la diversité est une des clés de la réussite et de la résilience de l’alimentation durable. »

Une diversité que l’on voit dans la multiplication des systèmes alternatifs, dans tous les pays, toutes les collectivités, qui répondent à la crise économique, certes, au sentiment d’abandon de l’État, assurément. Une crise identitaire qui pousse les citoyens à la peur, à la défiance envers les autorités habituelles, les institutions auxquelles ils croyaient ; pis, envers la « bouffe » elle-même, qui, à force de crises alimentaires plus ou moins objectives, a fini par briser la confiance des Français envers leur modèle agricole, sanitaire et alimentaire. Et politique, car les gouvernements nous ont habitués à surjouer la responsabilité en déployant l’artillerie lourde pour écraser des virus : la gestion de la énième crise de grippe aviaire semble pour le moins excessive.
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Malgré tout, cette crise à multiples facettes pousse citoyens et collectivités à trouver des solutions territoriales et à se remettre en cause. « Les lignes sont en train de bouger », démontre Vincent Dusseaux, directeur d’études à l’Ipsos qui a conduit la première enquête nationale sur « les Français et l’alimentation durable » pour le compte de la Fondation Daniel et Nina Carasso. Dans ce sondage, nous nous déclarons en effet fort inquiets par la qualité des produits alimentaires et les pesticides, nous sommes une majorité à choisir nos produits d’abord parce qu’ils seraient bons pour la santé (71 %), régionaux ou vendus en circuits courts (70 %) ; des produits que nous ferions attention à ne pas jeter (67 %), et dont l’impact environnemental nous importe (47 %). Pourquoi ? D’abord pour notre santé (57 %), et celle des animaux d’élevage dont le bien-être nous préoccuperait (50 %). En résumé, nous ne serions pas loin d’un tiers à acheter selon de fortes convictions. Toutefois, nous continuons, et heureusement ! à placer le goût, le plaisir (56 %) et le prix, en tête de nos critères d’achat. La saisonnalité, les conditions de production, l’origine géographique et le respect de l’environnement arrivent assez loin derrière, par ordre décroissant, devant la marque qui, curieusement, eu égard à la réalité de nos achats, ne compte que pour 12 % des sondés. Vertueux, les Français, faut-il croire, car, toujours selon Ipsos, ils et elles aiment à cuisiner des aliments frais (77 %) et de saison (84 %), et sûrement pas les produits bourrés d’additifs, de pesticides, trop gras ou trop sucrés. Qu'ils achètent pourtant en masse. Au besoin, la moitié d’entre nous serait prête à acheter plus cher, ailleurs que dans les GMS (grandes et moyennes surfaces), des produits de saison et élevés près de chez nous. Ce qui nous freine encore ? Le prix, pour huit sondés sur dix… qui ramène les résultats de cet intéressant sondage à de belles intentions. Mais nous verons un peu plus loin avec Boris Tavernier, Nicolas Chabanne, Véronique Blanchot, que ce frein peut être en partie levé. Notre rapport à l’alimentation est nouveau, c’est certain, il dénote une peur, une défiance, qui, derrière ce fantasme du produit idéal qui transparaît dans ce sondage, motive un retour à l’essentiel, au bon sens, aux fruits, aux légumes, aux bêtes qui poussent selon leur rythme. Mais pas encore à un changement de consommation. Sinon, l’agriculture française ne serait pas dans l’état de ruines où la course au prix bas est en train de la conduire. Il y a néanmoins un signe qui ne trompe pas : confrontées à une désaffection de leurs clients, les grandes enseignes de la distribution tentent de les retenir en se redéployant dans les centres-villes qu’ils avaient contribué à vider, et en développant des rayons et des marques Bio, ce label étant le plus rassurant pour le public. Si les Français n'ont pas encore modifié leurs habitudes en termes de qualité de produits, il semblerait qu’ils aient commencé à abandonner leur schéma de consommation. Le début de l’alimentation durable ? Pas encore, car dans ce sondage, nous mettons le doigt sur un vrai problème : l’accès à l’information sur la qualité des produits, l’identification difficile, en magasin, des produits issus d’une agriculture durable. Pourtant, d'après une enquête de Que Choisir conduite en août 2016, les labels de qualité, les marques d’origine géographique, existent et sont bien connus du consommateur. Lequel doute tout de même du sérieux de la plupart, tant il en existe, et sans qu'il sache, lui si défiant envers toute institution, qui les délivre et quels en sont les obligations. C'est le cas, curieusement, de l'AOC et de son équivalent européen, l'AOP, alors que Label rouge, Viandes de France et Agriculture biologique sont parfaitement identifiés, compris et inspirent confiance. Dans la suspicion générale, mis à part ces trois derniers, les labels ne provoquent pas l’achat.


Aider l’agriculteur et le consommateur

Comment changer les choses ? En partant de l’assiette, propose Sylvain Doublet, de l’association Solagro. S’appuyant sur son scénario Afterres 2050, M. Doublet montre qu’en divisant la part de viandes et de lait par deux, et en augmentant celle de fruits, de légumes et de céréales, les différentes pratiques de l’agro-écologie peuvent à elles seules assurer notre alimentation en 2050. La logique de la transition énergétique : pour que les systèmes de production alternatifs aient une chance de montrer leurs qualités, il faut commencer par modifier sa consommation. Afterres 2050 fait aussi du bien à la planète : en mangeant différemment, les émissions de gaz à effet de serre de l’agriculture sont divisées par deux, l’utilisation de pesticides et d’engrais chimiques par trois, les besoins d’eau pour l’irrigation en été par quatre. Voilà une conception agro-écologique de l’avenir qui, rappelle Jean-Bernard Lozier, polyculteur dans le sud du département de l’Eure, se trouve quelque part entre l’agriculture intensive et l’agriculture biologique. « Mon approche première est environnementale », dit-il. « Je voyais les impasses de la chimie dans le sol, et je trouvais que mes collègues en agriculture bio avaient des résultats satisfaisants mais pas assez complets, en termes économiques notamment. Cette voie médiane m’a donc semblé intéressante. Je trouve important que ma production soit vendue au prix du marché. La bio fonctionne sur la base d’une plus-value sur le prix qui, pour moi, constitue une limite pour bien des citoyens. » Rotations plus longues, décalage des dates de semis, couverture permanente du sol, au moyen par exemple de cultures associées etc., tout en réduisant au maximum les intrants extérieurs. Réduire, pas interdire d’y recourir si nécessaire précise M. Lozier.

Qui subit, tout comme le constate Sylvain Doublet, le regard des autres agriculteurs. Un frein au changement.
Dans tout milieu, la pression sociale du groupe vise à empêcher le développement de ce qui pourrait menacer sa cohésion. Dans le monde agricole, l’arme économique est vite déployée : si tu changes, tu ne t’en sortiras pas, car tu devras investir beaucoup, pour retrouver tes rendements que longtemps après ! « Il faut aider ceux et celles qui prennent le risque de faire autrement par des systèmes comme les contrats de conversion bio », propose Sylvain Doublet. « Oui, mais il faut que ce système d’aide aille croissant avec la vertu du choix fait par l’agriculteur » afin de compenser les éventuelles baisses de rendement coupe M. Lozier qui sait mieux que personne que dans le monde paysan, ce qui compte, in fine, c’est le rendement et la marge une fois qu’on a récolté, trait et envoyé à l’abattoir. Pour le consommateur, en ce qui le concerne, seul vaut le prix. En particulier pour les plus pauvres d’entre nous, « qui sont victimes d’une double peine : un problème d’accès aux bons produits, et un problème de moyens », déplore Boris Tavernier, de l’association VRAC (Vers un Réseau d’Achat en Commun). Triple peine, en réalité, car l'on sait à quel point une alimentation de mauvaise qualité favorise le développement de maladies chroniques tels que la diabète de type 2, l’obésité, et certaines cardiopathies.

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Damien Conaré, Bertrand Hervieu, Boris Tavernier et Jean-Baptiste Lozier © Fondation Daniel & Nina Carasso

Dans les « quartiers », comme l'on dit pudiquement, il est rare de voir débarquer des maraîchers de proximité et des producteurs Bio. « Alors même que, en ce qui concerne les personnes d’origine étrangère, beaucoup ont vécu à la campagne, et savent reconnaître les bons produits. » L’originalité de l’association repose sur l’achat en gros volumes à des producteurs partenaires, et la vente en vrac, au détail, selon les commandes indiquées dans les centres sociaux par des clients qui, souvent, n’ont pas d’adresse électronique. « Ce projet leur permet de se sentir considérés, car ils peuvent consommer comme tout le monde. » Pas que du bio, car l’essentiel est de bien manger, alors l’association privilégie le goût et le juste prix. Et puis à l’en croire, encore trop de distributeurs Bio rechignent à vendre à d’autres enseignes que celles… du Bio. Sans compter le fait que le bio étant un des rares labels à rassurer encore, il est devenu un produit d'appel pour la Grande distribution qui tente de rattraper les clients qui chaque année l'a fuient. Pour ce faire, elle passe des commandes immenses auprès de gros producteurs qui ne peuvent les honorer qu'en respectant la lettre, et non l'esprit du bio : faire venir d’Espagne par camion des palettes de courgettes élevées sous serre en hiver par des ouvriers mal payés et mal logés n'est pas tout à fait la même chose que d'acheter des pommes de terre à la coopérative bio du coin. 


Rendre l’agriculture acceptable, se passer des dogmes

Tout cela peut laisser une idée passéiste de l’agro-écologie et de l’alimentation durable. On décèle comme l’envie d’un inéluctable retour à la nature, au bon sens du temps d’avant que la mécanique, la chimie et la surconsommation nous auraient fait oublier. Voilà un grand danger souligné par Jacques Wery, professeur d’agronomie à Montpellier SupAgro, qui se méfie des chapelles, il est vrai spécialité française dans un pays aussi manichéen et conflictuel que le nôtre. « On tend à réduire un système à des pratiques, et l’on construit de nouveaux dogmes. Il y a notamment une dichotomie sur la question des produits phytosanitaires. » Les éviter, c’est bien, mais cela ne fait pas tout. On retrouve la même bipolarité à propos du labour : il ne faut plus labourer, entend-on partout ! Pour ne plus abîmer les sols, il est vrai fatigués par la lame trop profonde qui retourne trop fréquemment n’importe quel type de sol. Mais ne plus du tout labourer, c’est se livrer aux herbicides, afin de juguler le développement des adventices que justement le labour détruit dans la graine. Que faire ? « Continuer à labourer le sol, mais le faire différemment. Sinon, les Bio auront du mal à faire des céréales et des oléoprotéagineux sur de grandes surfaces. Il faut fixer un cap, et une transition vers ce cap, et pour cela, casser les paradigmes et éviter les excès. » Raisonner les pratiques nouvelles dans le cadre d’un système de production issu de compromis entre l’agronomie, la chimie et la technologie, et dont la qualité du sol est le centre.

David Gouache, directeur scientifique de l’institut technique agricole Terres Inovia, illustre ce nouveau « paradigme » par un exemple égyptien. « La féverole, c’est une légumineuse très intéressante, plus sûre - moins d’aléas - que le pois, et qui s’exporte très bien en Égypte, où l’on en mange beaucoup. Son ennemi, c’est la bruche, un insecte qui y fait des trous, contre lequel le seul remède efficace est un insecticide. Pour s’en débarrasser vraiment, il faut deux ou trois traitements dans l’année, alors qu’un seul est autorisé actuellement. Conséquence : en un an, le rendement a diminué de moitié. Or, la féverole est une culture promue dans le cadre de la diversification des cultures en assolement, un des piliers de l’agro-écologie. Que fait-on ? » Assurer avant tout la robustesse des exploitations, répondent en chœur MMs Wery et Gouache. Une ferme doit être pérenne pour les finances de son exploitant, on s’en doute, elle doit l’être également par rapport à l’environnement, au changement climatique, mais aussi, peut-être, surtout, par rapport à la société : son acceptabilité ne va plus de soi, tant l’agriculture a mauvaise image. Parce qu’il lui est systématiquement opposé, le label bio rencontre un succès par défaut, plus que par adhésion à ses valeurs qui vont bien plus loin que la seule interdiction d’intrants chimiques. Le Bio, comme symbole de la défiance vis-à-vis du monde agricole.

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Jacques Wéry © Fondation Daniel & Nina Carasso


Apprendre à dialoguer, obliger à débattre

« Il faut repolitiser les débats et reconnaître l’importance de la gestion des rapports de force. » Nicolas Bricas, directeur de la Chaire UNESCO Alimentations du Monde de Montpellier SupAgro et chercheur au Cirad, remet les choses à leur place. La transition écologique, agro-écologique, repose sur la concertation, sur la démocratie et les sciences participatives, ne cesse-t-on de nous dire. « En effet. On a tendance à réunir tous les acteurs autour de la table et à débattre pour trouver un compromis sociétal, sans prendre en compte les rapports de force et donc l’inégalité des « armes ». Sans prendre en compte non plus l’importance des règles mêmes de cette discussion ! Or, une bonne négociation ou discussion se prépare. » Voilà qui pourrait expliquer la lenteur avec laquelle le changement s’opère. Alors que l’on se propose de remettre en cause notre modèle agricole, voire, nos habitudes alimentaires, on ne porte pas attention aux conditions même du dialogue entre les parties prenantes. Comme si l’on voulait secrètement que rien ne change, que tout soit conflit manichéen, l’habituelle et pénible comédie humaine des concertations qui n’en sont pas. « En réalité, c’est la logique même du consensus, toujours recherché, qui est contestable, car il aboutit à un accord qui n’est jamais… contesté », car fruit d’un processus, le consensus, qui a été érigé en totem. Le consensus, c’est bien. Or, il est souvent obtenu, martèle M. Bricas, sans réelle discussion. « La forme, la forme ! Il faut une éthique du débat ! C’est-à-dire, sélectionner celles et ceux qui vont représenter les différentes parties prenantes, leur apprendre ce qu'est un dialogue, les formes d’argumentation, l’empathie, porter une très grande attention au support matériel de la prise de parole. » Préparer avant de se réunir, comme l’ont fait les négociateurs du traité de paix isarélo-palestinien de 1992.

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Des années durant, les représentants de toutes les parties se sont réunis pour mettre sur la table les visions du monde, les affects, les mots, leurs définitions, afin de déceler les sous-entendus, les impensés, les positions de principe, les tabous etc. La négociation proprement dite est venue longtemps après, et n’aura duré que quelques mois. Ailleurs, en Islande, la Constitution a été réécrite après des débats publics auxquels ont été obligés de participer des citoyens tirés au sort. « On constate il est vrai un très grand décalage entre l’offre et la demande de participation : quand la participation s’ouvre, les citoyens viennent peu. Et c’est toujours les mêmes, des militants, des retraités et des « sachants ». D’où l’idée du tirage au sort, mais ça ne s’improvise pas : il faut un peu de culture pour bien saisir les sujets ». Un constat évident pour quiconque se balade parmi les élus locaux. Tous se plaignent de l’extrême complexité des lois et règlements qui, en matière d’eau, par exemple, les rend incultes et en conséquence influençables par les pros de l’eau, industriels et agriculteurs, qui connaissent le sujet par cœur. Comment espérer, dans les comités de bassin, dans les commissions locales de l’eau, que les décisions soient prises en toute connaissance de cause ? L’égalité n’est qu’un principe dans les débats, car chacun s’y rend avec ses intérêts, sa sensibilité, et ses propres définitions d’un vocabulaire censé être partagé. « Peut-être faut-il aussi s’interroger sur d’autres formes de démocratie. Réunion ? Participation sur le net ? Faux procès ? Jeux de rôle ? Utilisation d’images, de dessins ? » En réfléchissant tout haut, M. Bricas démontre que la réflexion sur l’alimentation durable engage une remise en cause de l’exercice même de notre démocratie, qui n’est plus tout à fait adaptée.

Nicolas Bricas © Fondation Daniel & Nina Carasso


Aider les élus !

Une remise en cause de l’exercice du métier de chercheur, par la même occasion. « Depuis les années 2000, on assiste à une explosion des publications scientifiques faisant état de recherches participatives », constate Christophe Roturier, délégué aux Sciences en Société de l’Inra. Avec les agriculteurs notamment, dans le cadre par exemple du programme Agrinnov. Les chercheurs proposent des idées, des protocoles, que les paysans débattent, testent, corrigent. Et inversement. « Cela permet de traiter des questions complexes, de croiser des savoirs différents, de trouver des solutions à plusieurs, et de poser de nouvelles questions de recherche. » La posture académique du chercheur change. Plus question de rester dans le labo, sous la protection de la blouse blanche et d’un langage abscons. Descendre sur terre, sans oublier de continuer à la regarder de haut, car les chercheurs, contrairement aux autres acteurs de l’alimentation durable, participent à des groupes d’études internationaux, lisent des publications en anglais, assistent à des colloques et congrès dans le monde entier qui leur permettent d’avoir une vision globale, planétaire, de leurs sujets. Une longueur d’avance qu’il s’agit désormais d’offrir à d’autres qu’eux-mêmes.

Le droit doit aussi évoluer, renchérit François Collart-Dutilleul, professeur émérite de la Faculté de droit de Nantes, promoteur de « l’exception agricole », comme il existe une exception culturelle, car les produits alimentaires ne sont pas des marchandises ordinaires. M. Collart-Dutilleul est venu présenter le programme de recherche Lascaux.
Rien à voir avec les grottes ornées « Peut-on penser une gestion de nos ressources naturelles orientée vers la satisfaction des besoins sociaux des populations ? La réponse est non ! Alors, avec ce programme qui réunit chercheurs, ONG, collectivités, entreprises, nous travaillons à la fois sur la sécurité alimentaire, la diversité des agricultures et la mondialisation des échanges, ainsi que sur la gestion des ressources naturelles, la diversité des besoins sociaux et la relocalisation des décisions. » Penser l’alimentation à l’échelle du territoire, d’abord, alors qu’aujourd’hui elle l’est de façon très centralisée au niveau des États, de l’Europe, de l’OMC. Des institutions qui, faute de gouvernance internationale, se trouvent parfois sous la coupe d’entreprises multinationales. Des institutions d’où le droit « tombe en pluie », dit joliment M. Collart-Dutilleul, et inonde tout le monde. Ce dont se plaignent les élus locaux, ainsi qu’on l’a dit plus haut. L’ingénierie juridique dont ils ont besoin les condamne à ne rien faire, de peur de ne pas être dans les clous. Ils ont besoin de conseils, pour le moins.
Et d’une aide, en matière de restauration collective, soutient Amandine Lebreton-Garnier, chargée du sujet au sein de la Fondation Nicolas Hulot pour la Nature et l’Homme. « Chacun travailler en silo, chaque acteur ignore les contraintes des autres, et il suffit qu’un élu parte pour qu’un projet s’arrête. » Mettre en place une cuisine intégrée puisant aux ressources locales est une affaire qui ne peut être portée que par un élu dominant, convaincu et convaincant, pour s’imposer face aux habitudes agroalimentaires. Afin d’éviter que la bonne pratique ne disparaisse avec l’élu qui l’a portée, l’idée de la Fondation n’est pas d’imposer, mais de proposer un cadre simple de construction, dans lequel sont décrites les différentes étapes d’une éventuelle transition. Cela s’appelle Restau’co, Mon restau responsable. « Si un cuisinier de la restauration collective manifeste son intérêt pour la démarche, un questionnaire d’autoévaluation lui est envoyé afin de faire le point sur ses pratiques en matière de développement durable. Il entre ensuite en relation avec un cuisinier pair pour une visite d’échange permettant d’identifier les progrès possibles. Une fois ses engagements définis, il les annonce lors d’une séance publique réunissant convives, parents d’élèves, producteurs, élus locaux, etc. Dès lors, le cuisinier est autorisé à apposer le logo du projet et à communiquer sur sa démarche. » À ce jour, 200 restaurants d’écoles, de maisons de retraite, d’entreprise et d’établissements hospitaliers ont rempli le questionnaire.
La Métropole de Montpellier n’a pas signé, avoue Isabelle Touzard, elle ne s’en est pas moins engagée dans une démarche politique associant alimentation et agriculture. « L’idée est de voir comment une collectivité peut appuyer les démarches mises en place par les citoyens sur le territoire (plus de 500 identifiées). » En s’appuyant sur l’Inra locale, via une convention visant à évaluer les décisions prises et faire de la prospective. « Des dynamiques de Living Labs se mettent aujourd’hui en place, elles permettent au territoire et à la recherche de collaborer. Les savoirs se construisent aussi entre collectivités, en lien avec le réseau Terres en villes [voir plus loin]. » Cela grossit, polymérise, car la restauration collective touche à tous les aspects de la vie de la cité. 

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© Fondation Daniel & Nina Carasso

Mais, reconnaît Me Touzard comme pour illustrer les propos de M. Bricas, la démarche multi-acteurs n’est ni spontanée ni simple, car elle rompt avec l’organisation verticale. Pour beaucoup d’élus, de collectivités, elle est un frein démotivant.

Pas pour Éco-emballages, qui pratique la concertation entre associations, collectivités et entreprises depuis sa création, en 1992. Pour le président de son Conseil d’administration, Philippe-Loïc Jacob, ex de Danone, « certes il y a eu des excès, des actions de lobbying mal orientées, mais stigmatiser les entreprises privées ne fait pas avancer les choses. Les entreprises avancent et le font d’autant plus vite qu’elles parlent de ces sujets en interne, et qu’elles en parlent à l’extérieur. Or, une entreprise est d’autant plus facile à convaincre que sa voisine, sa concurrente, l’a déjà été. » Il faut que cela infuse avant que cela diffuse, l’État peut y aider en imposant des réglementations et des objectifs. « Quoi qu’il en soit », conclue M. Jacob, « il faut faire confiance aux élus et à leur libre arbitre ». Certes les élus décident, mais ont-ils suffisamment de connaissances et de moyens de savoir pour décider, face à des intérêts privés autrement armés pour comprendre et argumenter ? C’est, encore une fois, la complainte récurrente des maires de la France rurale, la plus concernée par l’alimentation durable.
La loi est venue à leur secours, qui en novembre 2016, après un an de dur labeur parlementaire, leur a imposé, d’ici 2020, de servir des repas préparés avec 40 % d'aliments de saison issus de circuits courts et 20 % de bio. Loi néanmoins censurée en janvier 2017 par le Conseil constitutionnel, pour une question de procédure. Obstacle qui devrait être levé.


La bonne information pour retrouver le bon sens

Et maintenant, comment impliquer les mangeurs que nous sommes ? Par une information claire, tout le monde a l’air d’accord. « Je suis ce que je mange, et si je ne sais pas ce que je mange, je ne sais plus qui je suis », disait Edgar Morin, cité par Claude Fischler, directeur de recherches à l’Institut Interdisciplinaire d’Anthropologie du Contemporain de l’EHESS (École des hautes études en sciences sociales). Donc, apprenons-lui ce qu’il mange, en n’oubliant pas qu’Homo manducare (le latin de manger) est, comme Homo economicus, un être vivant, c’est-à-dire qu’il est tout sauf rationnel. Même bien informé, il n’achèterait pas pour autant ce qui est bon pour lui, le paysan et la planète. D’autant que même avec une excellente information nutritionnelle affichée sur ses produits, il en douterait, car il doute de tout, tant la méfiance est générale. « On assiste en réalité à une autonomisation, au moi-je-isme, qui se traduit aussi par le refus de la réciprocité - inviter à manger puis être invité, qui constitue une prise de risque », et au développement de modes alimentaires, d’allergies réelles ou supposées qui enferment le consommateur dans sa propre peur de l’alimentation. Et rend effectivement difficile la grosse bouffe autour de la table.

Il est d’autant plus difficile de rassurer le consommateur, rappelle Nicole Darmon, directrice de recherches à l’UMR NORT (INSERM/Inra/AMU), qu’il est impossible d’établir un lien irréfutable entre qualité de l’alimentation et impact sur l’environnement. Selon les indicateurs que l’on prend en compte, en effet, des surprises peuvent apparaître. Ainsi, « l’alimentation des femmes aurait un plus faible impact sur l’environnement que celle des hommes ». Stupéfaction dans la salle. Et grand remue-ménage, lorsque Me Darmon, brandissant les rejets de gaz à effet de serre, émet l’hypothèse que « les personnes ayant une alimentation plus riche en nutriments ont plus d’impact que les autres, car manger équilibré exige de manger des rations plus importantes. Comparativement, la junk food (à base de farine blanche, sucre, sel, huile, sel) est moins bonne pour la santé, mais meilleure pour le climat. » Les indicateurs donnent toujours une vision très restreinte des choses… In fine, selon Me Darmon, les mangeurs particulièrement vertueux qui ont à la fois une bonne alimentation au plan nutritionnel et un impact carbone plus faible, sont ceux « qui ont introduit des changements modérés dans leur alimentation : plus de fruits, de légumes et de féculents, moins de viande, de produits laitiers et d’alcool. »

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 © Fondation Daniel & Nina Carasso

Une conclusion corroborée par les dernières actualisations des repères du Plan national nutrition santé et équilibre alimentaire de l’Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail), rendues publiques en décembre 2016 : l’Anses promeut une consommation importante et régulière de légumineuses (lentilles, fèves, pois chiches), elle souligne la nécessité nutritionnelle de privilégier les produits céréaliers complets (pain, pâtes et riz complets) ainsi que la consommation d’huiles végétales riches en acide alphalinolénique (huiles de colza et de noix), des fruits et légumes, évidemment, et, deux fois, par semaine, du poisson. Tout ceci en mangeant moins de 25 g par jour de charcuterie - soit deux tartines de rillettes, et au maximum 500 g de viandes rouges par semaine. La volaille, elle, peut peser ce qu’elle veut dans l’assiette. L’Anses souligne également que la consommation de boissons sucrées, y compris les jus de fruits industriels, doit demeurer inférieure à un verre par jour. Certes. Mais on en revient toujours à la même question : le consommateur sera-t-il convaincu par ces évidences, lui qui doute de tout et a tendance à se replier sur lui-même ? Question qui y est liée, quel serait l'impact sur les filières alimentaires si le consommateur suivait ces recommandations ? Formidable, sans aucun doute !

La société OpenFoodFacts y croit. Un de ses administrateurs, Pierre Slamich, décrit ce site participatif nourri par plus de 4 000 contributeurs. C’est une base de données enrichie de photos de produits du commerce, qui renvoient à leur composition et leurs qualités nutritionnelles, ainsi qu’une note selon le système public Nutriscore - en test actuellement. Pas bête. Mais encore une fois, que fera de ce site, disponible sur smartphone, le consommateur pressé ? Prendra-t-il le temps de regarder son écran au moment où il fera ses courses, et puis, saura-t-il quoi faire de toutes ces informations ? Trop d’informations tuent l’information, cela crée une anxiété, une culpabilité à ne pas comprendre, à ne pas bien faire, à n’être pas capable de résoudre soi-même la quadrature du cercle : bien manger, mieux manger pour moi et le reste du monde. Pour éviter cela, la meilleure stratégie est encore de ne pas se prendre la tête, en faisant attention sur quelques produits, et en abandonnant les autres aux seuls critères de prix ou de praticité. « Aujourd’hui, on voudrait trouver l’aliment durable, mais c’est un aliment magique qui n’existe pas. Il faut faire confiance à l’intuition », estime Me Darmon. Oui, l’aliment idéal n’existe pas, alors laissons faire notre intuition nourrie par notre mémoire affective, familiale et collective. Quand un produit ne semble pas « bon », c’est que, sans doute, il ne l’est pas. On sait très bien quand on s’apprête à faire un excès de table, on peut donc deviner quand un produit est en soi une formidable bombe calorique, nutritionnelle ou écologique. Faisons-nous confiance, c’est un peu ce que nous dit l’Anses dans ses dernières recommandations qui semblent relever du bon sens.


Des liens nouveaux entre urbain et rural

Dans les recommandations de l'Anses, d’ailleurs, il n’y a rien sur l’agriculture de proximité. Logique, car ce n’est pas parce qu’un fruit ou un légume vient du producteur d’à côté qu’il est de qualité. « L’échelle ne dit rien. Un système territorial n’est pas systématiquement bon par nature. C’est la nature de l’agenda que se fixent les acteurs qui rend ce système durable ou juste », nous dit Damien Conaré, Secrétaire général de la chaire Unesco Alimentation du monde de SupAgro Montpellier. Le « localisme » est un piège, tout comme l’agroforesterie, le végétarisme ou le tout-bio pensés comme s'ils étaient la solution idéale : il faut réfléchir ces façons de produire ou de consommer dans un système global, et ne pas tomber dans une posture extrémiste. Le dogme est l’ennemi du bien. Ainsi, le local ne doit pas se résumer à un repli sur soi géographique, mais doit rester ouvert sur ce qui se fait ailleurs. Un « localisme cosmopolite », comme l’explique Damien Conaré, circonscrit à un territoire assez vaste. Question essentielle, que se posent aussi les pratiquants et défenseurs de la polyculture-élevage : à quelle échelle est-il socio-économiquement viable de la considérer ? Pas toujours à celle d’une ferme, le plus souvent à celle d’un « pays », voire, d’une région. L’essentiel est que rien ne soit perdu, que culture et élevage profitent mutuellement, même à 100 km de distance. « L’alimentation est d’abord et avant tout un projet de partage, entre des convives, mais aussi avec un autre territoire, alors il faut la penser par exemple au niveau d’une Métropole qui peut avoir un effet levier considérable ». Des Métropoles, il en existe 15. Pour alimenter cantines et maisons de retraite, on peut en effet imaginer qu’elles passent des commandes groupées à des producteurs et des transformateurs engagés par une charte de qualité. Ce qui reviendrait à rendre le monde rural dépendant de la bonne volonté du monde urbain. C’est dans l’air du temps du Pacte de Politique alimentaire de Milan signé en 2015 par huit métropoles françaises, et des Projets alimentaires territoriaux (PAT) mis en place par la Loi d’avenir agricole de 2014, mais cela peut autant aider à combler que creuser davantage le fossé ouvert entre les grandes agglomérations et la France périphérique livrée à un sentiment d’abandon qui la ronge.

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L’association Terres en ville (voir plus haut) a pour but de lisser cette fracture. Serge Bonnefoy est son Secrétaire technique : « L’association se base sur un constat : la ville est un patchwork, elle s’est « périurbanisée » et « re-agricolisée », ce qui impose de repenser son rapport avec son agriculture et son alimentation. » Elle favorise les échanges entre la ville et son pourtour en réunissant élus et représentants des chambres d’agriculture. Des échanges qui portent sur le constat préalable d’une évidence : en dépit de l’accroissement démographique et de l’étalement urbain, nombre d’agglomérations ont réussi à conserver une agriculture de proximité, comme Lyon, le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais ou le sud-est de la France. Les citoyens ne le voient pas, ne pensent pas que cette agriculture alimente déjà leurs magasins. Le localisme enfonce ainsi la porte ouverte d’une continuité historique. Mais cette porte, un peu partout, se referme à mesure que le prix du foncier augmente, dans un pays comme la France où la terre agricole reste, malgré de récentes avancées législatives et l'action régulatrice des Safer, sans beaucoup de valeur juridique -  il n'existe par exemple toujours pas de livre "sols" dans le code de l’environnement. « C’est d’ailleurs souvent pour peser sur le foncier que des communes ont maintenu coûte que coûte leurs terres agricoles périphériques ! », estime Serge Bonnefoy. Manger local peut ainsi être un vrai projet social de régulation du marché immobilier en pesant sur les prix par la préemption et l’immobilisation des terres agricoles dans les documents d’urbanisme. Qui plus est, cela peut créer de la valeur ajoutée pour les agriculteurs dès lors qu’ils sont assurés de vendre à la collectivité, ajoute Damien Conaré : « Bien souvent les initiatives sont bonnes de par la nature même des gens qui les portent, car on veut d’abord éliminer les intermédiaires pour que les revenus des agriculteurs augmentent. C’est donc un moyen d’associer des parties qui avant ne se parlaient plus. » Bien manger, cela peut être synonyme de bien vivre dans un territoire aménagé de façon cohérente. « Il faut qu’il y ait des politiques alimentaires et agricoles dans chaque métropole, au sein des PLU, des Scots, qu’elles aident à l’installation, qu’elles créent des marchés d’intérêt régional, qu’elles favorisent des légumeries et des transformateurs locaux etc. », proposent ensemble MMs Conaré et Bonnefoy. Il faut en définitive que l’État laisse les agglomérations faire les choses, car leurs relations avec leur monde rural sont le fruit d’une histoire locale, tout en évitant que, par égoïsme, les Métropoles ne favorisent que les terres les plus intéressantes pour leur alimentation, condamnant les autres à devenir des déserts humains justes bons à faire de la production intensive pour l’industrie.
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Serge Bonnefoy © Fondation Daniel & Nina Carasso

Photo in texte :  © Fondation Daniel & Nina Carasso



Comment trouver le prix juste ?

Reste l’économie. Existe-t-il un modèle économique pour conjuguer durabilité, accessibilité et équité ? Les « bons » produits sont réputés être en petite quantité, gage de leur qualité. Or, pour faire baisser les prix, et de la sorte les rendre accessibles au plus grand nombre, il n’y a guère d’autres solutions que d’augmenter les volumes, et diminuer les intermédiaires de façon à ce que l’essentiel du prix aille dans les poches de l’agriculteur. « De ce constat est né le projet Uniterres », que conduit Véronique Blanchot au sein de l’ANDES (Association nationale des épiceries solidaires). « Il permet à des paysans en difficulté de vendre leur production en bénéficiant d’un « prix loyal ». La grille de prix est élaborée avec eux, elle est valable pour la saison entière. Nous avons un accord avec le ministère chargé de la Cohésion sociale, qui nous a confié une enveloppe permettant d’acheter cette aide alimentaire localement à un juste prix. » 


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Nicolas Chabanne © Fondation Daniel & Nina Carasso

Aujourd’hui, le réseau Uniterres compte 83 épiceries et 208 agriculteurs, mais il reste circonscrit dans un modèle social, avec des petits agriculteurs fragilisés et des bénéficiaires ne pouvant payer le « juste prix ». Comment en sortir ? La Marque du Consommateur a son idée : rédiger un cahier des charges tous ensemble, de façon à ce que chacun sache ce qu’il achète, et où va l’argent. Partage de valeurs communes, car communément décidées. En réponse à la crise laitière, des consommateurs ont été invités en août à répondre à un questionnaire en ligne, portant sur sept questions : rémunération des producteurs, origine du lait, période de pâturage, OGM ou non, taux d’Oméga-3, origine des fourrages, emballage. 5 000 ont répondu. « Cette consultation a validé le principe d’une rémunération permettant à chaque producteur d’être suffisamment payé pour se faire remplacer et profiter du temps libre »., se réjouit le créateur, Nicolas Chabanne, également fondateur des marques Le Petit Producteur (la barquette de fraises avec la photo et l’adresse du producteur) et Les Gueules Cassées (les fruits et légumes tout moches, 30 % moins chers). Le lait est ainsi acheté aux éleveurs 390 euros le mètre cube, contre les 200 euros auquel il leur était payé auparavant, soit un surcoût pour l’acheteur d’environ 4 euros par an, explique M. Chabanne. Avec 500 000 litres de lait vendus dans des briques toutes bleues, l’opération est un succès. La Marque du Consommateur travaille maintenant sur un jus de pomme, une pizza surgelée, des œufs…

Un succès fragile, faut-il nuancer, car il repose sur le bon vouloir de la Grande distribution, qui est en grande partie responsable de la situation dramatique des éleveurs laitiers à qui elle achète leur produit sous leur prix de revient. « On ne peut pas faire sans elle, de toute façon, faut pas se leurrer. Il faut que les produits soient disponibles partout », une évidence rappelée par Véronique Blanchot. Une fois que ce genre nouveau de relation entre producteurs et consommateurs fera sens, la Grande distribution risque d’être moins accommodante, s’inquiète Perrine Tavernier : « sur notre territoire, différents systèmes coexistent, avec douze marchés, quatre Amap et deux Intermarché, et ça fonctionne très bien car il n’y a pas encore de concurrence très rude. On verra quand ça viendra. » Chargée de Mission Agriculture et Agroalimentaire à la Communauté de communes du Val de Drôme, Me Tavernier présente le projet territorial BioVallée, qui est devenu le nom de la com’com. « Il réunit 56 communes le long de la Drôme. Le tiers des emplois est ici lié à l’agriculture ou à l’alimentation, réparti sur 1 200 exploitations, dont 30 % en bio. La dynamique de circuit court est très importante. Notre objectif, c’est le développement durable au sens large. Avec par exemple 80 % de produits Bio et locaux dans les cantines d’ici 2020, et 50 % de la surface agricole également en Bio. » Au départ monté il y a une trentaine d’années pour répondre aux questions posées par la - mauvaise - qualité de l’eau, le projet BioVallée s’est progressivement intéressé à tous les autres, jusqu’à se pencher sur la question alimentaire en 2014.
Cela a bouleversé les habitudes, la transversalité brisant le cloisonnement des sujets, obligeant à dire aux agriculteurs qu’ils ne peuvent être les seuls à gérer la production alimentaire. Avec un constat troublant : « en matière d’alimentation, la question du prix n’en est pas une pour les personnes précaires, les freins sont principalement d’ordre culturel, éducatif. » Pour le livre, le musée, le théâtre ou le transport en commun, le prix est une barrière commode pour expliquer la faiblesse de la consommation, alors que ce qui empêche de lire, d’aller au musée, d’entrer au théâtre et de monter dans un bus, c’est souvent le livre, le musée, le théâtre et le bus eux-mêmes. Le fameux « c’est pas pour moi », verbalisation d’une barrière culturelle qui explique que la gratuité dans les musées et les transports a pour résultat principal d’augmenter la fréquentation des habitués, celle des publics visés ne croissant bien souvent qu'à la marge. Alors, si le constat de Me Tavernier est avéré, nous apprend-il que la bonne bouffe, que l'alimentation durable, est enfermée dans une image élitiste qui l’empêche de nourrir le plus grand nombre ?

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Stéphane Le Foll et Marina Nahmias, présidente de la Fondation Daniel & Ninan Carasso © Fondation Daniel & Nina Carasso

L’alimentation est une culture

Décidément, l’alimentation est une affaire culturelle. Savoir lire une étiquette, comprendre l’impact social et environnemental d’un produit, avoir une idée de la saisonnalité, ou pas, d’un légume, être capable de faire à manger en respectant les canons nutritionnels, disposer de la mémoire olfactive et gustative des saveurs subtiles du mariage de mets et d’aromates… c’est plus compliqué que d’ouvrir une barquette avant de l’enfermer dans un micro-ondes. Cela peut paraître aussi effrayant qu’ouvrir un livre. La gastronomie est élitiste. « Il y a quelque chose de fondamental dans les associations qui se créent entre producteurs et consommateurs : dans tous les, cas il s’agit de culture. », analyse la philosophe Joëlle Zask, maître de conférences à l’Université de Provence. Une culture partagée, fondée sur des valeurs communes. Qui exclue donc, de fait, les personnes à qui ça ne parle pas. Comment les convaincre sans les obliger ni les mépriser ? Toute la question est là. Elle est plus vaste, beaucoup plus vaste en vérité nous interpelle Mme Zask. « À la faveur du choc des images des abattoirs, on voit que la perception de l’alimentation est en train de changer. L’imagination de la souffrance des animaux, c’est-à-dire l’élargissement de nos capacités imaginatives à des animaux qu’on ingère, qui sont nos compagnons, qui font aussi notre biodiversité, ne va pas de soi. C’est aussi un phénomène culturel. Et notre culture nous a habitués à cloisonner notre sensibilité. Voir les vaches souffrir nous fait souffrir parce que nous sommes comme elles des animaux sensibles. Nous sommes ce que nous mangeons, et nous sommes mal quand nous mangeons quelque chose qui a souffert. S’inquiéter du confort de l’animal c’est penser à nous. La dichotomie entre l’âme et le corps est désormais inopérante. » Une révolution dans un monde qui, depuis les Lumières, a justement fondé son extraordinaire développement sur la séparation des deux qui a permis à nos ancêtres de se séparer enfin de la soumission à la nature, et de soumettre celle-ci. Remis en cause par la réflexion sur le bien-être animal, le dualisme matériel/ spirituel, l’autorité de l’esprit tout puissant qui utilise la matière à sa guise, s’effrite. Par quoi sera-t-il remplacé ?

Dans la période actuelle où le discours eschatologique imprègne tous les discours d’alerte, où un catéchisme pseudo-écolo accuse mécaniquement l’homme d’avoir péché en outrepassant des interdits irréfutables, le risque est grand de voir émerger une nature déifiée. « C’est pourtant l’autre face de la même médaille, car c’est une essentialisation de phénomènes naturels qui n’est pas éloignée de cette idée scientiste que la nature répond à des lois. » Effectivement, entre une nature résumée à des mécanismes et une autre enfermée dans les principes à ne jamais transgresser, entre une biosphère séparée en stocks et en flux à piloter au mieux et une autre traduite en un récit magnifique, on ne voit pas bien le changement. Alors, appuyons-nous sur le monde agricole pour nous éviter de passer de Charybde en Scylla, propose Mme Zask : « le système démocratique est fondé sur l’exclusion relative de ceux qui s’occupent du corps, à savoir les paysans. D’une manière générale, le paysan a été considéré dans un grand nombre de pays comme un animal non politique. C’est quelqu’un qui s’occupe de produire, non pas la nourriture, mais les aliments qui vont être ingérés pour que nous tenions notre machine corporelle en forme. Étant entièrement du côté du corps, du vivant, du biologique, de la reproduction, de la consommation, il n’a pas voix au chapitre en matière de ces hautes affaires spirituelles que sont les discours politiques et la délibération publique » Le dualisme spirituel/ matériel a tout autant chosifié le bétail que le monde paysan qui l’élève. « Je pense qu’il existe une alternative très forte, d’une part à la dualité entre le consommateur et le producteur, et d’autre part aux dualités très fortes entre une agriculture dominatrice qui maîtrise les phénomènes, qui en supprime la part d’imprévisibilité au maximum, et une espèce de retour à la nature fantasmatique qui consisterait à s’en remettre tout entier aux mains d’une saine nature qui ne nous voudrait que du bien. Entre les deux, je pense qu’il y a la culture. Et cette culture s’entend aussi bien au niveau de la paysannerie qu’au niveau de nous autres, les mangeurs. »

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Stéphane Le Foll © Fondation Daniel & Nina Carasso

Développer le lien entre mangeurs et agriculteurs. Au sein de territoires, là où les mobilisations sont possibles pour aboutir à des projets qui prennent en compte les intérêts divers, voire, conflictuels, des groupes sociaux, conclut Bertrand Hervieu, sociologue membre de l’Académie d’Agriculture de France. Par le prix juste, mais comment intégrer au prix « normal », le coût des externalités positives ? Développer ce lien également au moyen d’une « politique de l’alimentation » qui, à l’échelle de l’Europe, se substituerait à la politique agricole commune. Par un bouleversement démocratique, enfin : « je suis frappé par la question de la démocratie alimentaire, de la démocratie foncière, et finalement des formes de démocratie participative ou pluri-partenariale qui émergent dans notre société autour de grands sujets, notamment, l’alimentation. C’est enthousiasmant mais cela demande beaucoup de méthode et de réflexion. Il faut consacrer plus de temps à préparer la mise en œuvre de ce débat démocratique qu’à le conduire. »



On aura besoin de toutes les agricultures du monde pour nourrir le monde, a dit un jour l’un des pères de la Politique agricole commune, Edgar Pisani. La Fondation Daniel et Nina Carasso a répondu qu’on ne nourrira pas le monde de la même manière partout. « Il y a un lien à retisser entre ce que l'agriculture et les écosystèmes de chacune des régions du monde peuvent nous offrir », philosophe Stéphane Le Foll, ministre de l’agriculture, en clôture de cette journée. Chaque lieu, chaque histoire, chaque écosystème, chaque agriculture a des productions spécifiques et des manières de les valoriser singulières. La spécificité est une culture en soi. L’agriculture fait partie de notre culture. Une seule santé ? Oui, à condition que nous considérions également l’alimentation comme une culture, afin qu’elle devienne… durable.

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Facilitation graphique durant les échanges par Sarah Debail et Johanne de Monès, de Become Studio.