Qui parviendra à découvrir le nom du héros de cette nouvelle (vécue) gagnera les œuvres complètes de Claude Guéant.
(Proposition sur mon mail)




Détonation au Zèbre

C’était un soir d’hiver et nous sortions du Zèbre. Emmitouflés, le pull jusqu’au nez, l’estomac empli de bière, nous rotâmes de belle façon en déboulant sur le trottoir. Humide, celui-ci nous fit remonter le froid par nos jambes glabres.
L’éclairage au sodium enveloppait de jaune vieilli la légère brume accrochée aux lampadaires. Après la rue taillée sans dire mot, nous nous engageâmes, toujours peu bavards, dans celle qui devait nous ramener à mon automobile. Tu traversas. Je traversai. Remis côte à côte, presque coude à coude, nous marchions lorsque, soudain, d’un léger décollement de sa jambe sénestre, X. C., graphiste et ruedesnonettiste, craqua une Louise de garde-chasse. Une déflagration. Un bombardement. Un déchirement. Mais avec une telle tessiture, une telle couleur, une telle grammaire musicale que Beethoven, s’il l’avait ouï, eut céans recouvré le sens de l’audition. Et une telle symphonie monophonique déployée dans un silence de Chartreuse, sans que ledit de Chambéry ne fasse usage de son don de parole pour quelque commentaire. L’instant était au respect. Quand d’un coup d’un seul, surgie de nulle part, dans un feulement de souris s’échappant sur un parquet fraîchement ciré, une demoiselle, à moins qu’elle ne fut une dame, nous dépassa à bicyclette. Conduisant d’une seule main, l’autre étant placée en pince à sucre sur son nez pourtant protégé d’un pull et d’un cache-nez. Elle passa, X. C., natif des alpages, la regarda s’éloigner et eut cette phrase intemporelle : "ben enfin, ça sentait pas pourtant ! »





Allons, soyons sérieux, voici les deux nouvelles parues dans l’introuvable Les Mondes d’Après paraît-il paru en septembre 2011, que je n’ai toujours pas vu.
(Si vous le trouvez, contactez-moi sur mon mail)



Au Bonheur des orties

© Frédéric Denhez/ Golias



Jérémy était un con et il le savait. Souvent les femmes l’appelaient « d’l’eau dans le vase » parce que celles avec qui il avait hâtivement copulé évoquaient dès qu’elles en avaient l’occasion le souvenir d’un garçon qui ne leur avait sur le moment pas offert plus de sensations que s’il avait juste remis de l’eau dans leur vase.
Mais J’ai-remis-de-l’eau-dans-le-vase était drôle car il assumait benoîtement à peu près tout. Il riait de lui-même, ne s’énervait jamais, considérait les problèmes sous l’angle de leurs inévitables solutions et si aucune ne se présentait à son esprit peu tourmenté, il avait la capacité à passer à autre chose sans aucun regret. Jérémy n’était pas une force qui va, il allait, tout bêtement. S’il se retournait parfois, c’était avec un haussement d’épaules. Sauf que ces derniers temps, ça commençait à aller. Il n’allait plus vraiment. Il s’énervait souvent. Dans le jardin de sa mère qui était sa seule passion, il crachait en pensant au fric qu’il n’avait jamais eu, qu’il n’avait pas et qu’il n’aurait guère parce que c’est les « autres » qui le gardaient pour eux.
Un jour, il eut comme une révélation.
Il avait lu que Jeanne D’Arc eut la sienne alors qu’elle entrouvrait sa culotte de lin pour uriner parmi ses tendres moutons. Le ciel bas de Lorraine s’était tout d’un coup fendu, un rai de lumière avait jailli jusqu’à la raie de la nucuche sous une musique d’Enrico Macias. Ça commença à lui chauffer : Jeanne se dit qu’une petite friction ne lui ferait pas de mal pour se soulager de cette chaleur fortuite et elle approcha dans cet objectif un agneau afin qu’il lui broutât sa pelouse plutôt que la pâture à papa. Ce qu’entreprit bêlement le jeune caprin mais, en un instant, il ne fut plus que méchoui trop cuit car le rai sur la raie s’était transmué en éclair punitif. Jeanne en fut statufiée, Enrico perdit la voix tandis que l’agneau fumait. Dans un silence à peine froissé par la robe que la bergère, qui s’était relevée, lissait sur ses gros mollets, une voix se fit entendre. C’était la Vierge. Elle dit ces mots immenses : « Jeune pucelle, va bouter les Anglois hors de France car ils sont odieux, vulgaires, violent nos nonnes, bouffent nos chiens, ne pensent qu’au fric et à la bière, et, si tu passes par Chinon, fais couronner le gentil roi ». Comme Jeanne n’était pas très futée mais bonne fille, elle répondit « oui môman ». Alors, la lumière cessa, et le ciel se referma. Après un moment d’hésitation, les oiseaux revinrent se poser sur les arbres afin de continuer à déféquer sur les moutons. Le doigt dans la bouche, l’œil plissé, la bouche dégoulinante du gras de l’agneau qu’elle avait entrepris de briffer, Jeanne, comme si elle avait oublié ses clés, se retourna soudain pour questionner môman : « Mais, c’est quoi une pucelle » ?

*

Cette histoire avait ému aux larmes notre ami Jérémy. Il se sentait proche de la candeur de D’Arc, d’autant qu’il était fan de la Guerre des Étoiles et qu’il se demandait à chaque visionnage si Vador n’était pas une incarnation de la pucelle, vu son prénom. Alors, quand un beau jour, licebroquant sur le chien malade de son patron, un rai de lumière lui tomba sur le gland juste après un coup de tonnerre – il pleuvait – il en trembla. Une voix se fit entendre entre ses deux oreilles. C’était la sienne : « mon Jérémy, t’as un emploi de vigile sous-payé, tu vas être bientôt viré parce que tu coûtes encore trop cher, tu devras donc encore habiter chez maman, tu ne pourras pas payer ta taxe carbone mais les autres, eux, ça va leur rapporter que tu sois dans la daube, alors prépare-toi à être le bras de la vengeance et boute les traders, les financiers, les déjà-vus, les mal-élus, les m’as-tu-vu hors de France ! ». Et vlan ! Comme ça ! Une phrase historique ! Pourquoi lui ? Pourquoi moi ? Et si c’était mon gland ? Mais c’est bien sûr, mais oui, il faut que je bute les traders et les autres-tu-vu de France. Jérémy, qui avait un souci d’audition depuis la Bosnie, où il avait rencontré une grenade serbe, avait du mal à s’entendre. Il confondit bouter et buter et le cours de l’histoire en fut changé.
Nous étions en 2012 et demi, Jérémy, vigile et jardinier amateur, Jérémy, qui n’aimait pas les extrémistes parce que ça fait trop de bruit, Jérémy, qui n’aimait pas l’argent parce qu’il ne savait pas vraiment ce que c’est, Jérémy, qui avait risqué sa peau pour son pays qui lui avait dit merde à son retour, Jérémy, qui aimait la nature et les films pornos, Jérémy, donc, assuma qu’il était en fait très énervé depuis des années et entrepris de ne plus être con.

*

Le premier à faire les frais du courroux jérémyesque fut Jérôme Kerviel. Cet aimable garçon avait un talent indéniable : qu’il engage une banque sur 50 milliards de crédits, feuillette aux toilettes, enfourne une pizza surgelée ou démarre le moteur de son scooter, il dessinait toujours le même demi-sourire sur son visage banal. La prison lui avait un peu appris à ne pas être si constant, car lorsqu’on ramasse sa savonnette ou qu’on n’est pas assez poli avec un caïd tatoué d’importance, ce qui lui arriva souvent, on est bien forcé d’exprimer autre chose qu’un vilain sourire. Toutefois, JK, à qui il manquait un F, pensait-il souvent lorsqu’il se caressait sur les œuvres complètes de Jean-Marie Messier, redevint vite ce qu’il était dès sa sortie de prison. Il fut une demi-star pour les médias qui le trouvaient idéal dans le rôle du joli repenti. Les tribunaux où l’on ne reçoit pas la télé lui avaient aussi infligé une grosse amende, mais la télé, bonne fille, lui permit de la payer en l’embauchant comme chroniqueur cinéma. Trop facile : je pique une pelle chez Bricotruc, je prends deux mois de sursis ; j’en suis pour 5 milliards à ma banque, et l’on m’envoie mater des films pour très cher, un costume dans l’année et les frais à discrétion. Non ! Conscient que son exaspération nouvelle l’inondait rageusement parce que les voix de l’autre jour l’avait libérée de ses barrages, Jérémy fit des recherches. Il pista, renifla, se posta. Déguisé en clochard, il se coucha un soir sur le trottoir de l’ex-trader. Au moment où sa proie entamait son footing, à 5 heures du matin, il lui fit un croche-pied, le retourna, lui enfourna un entonnoir dans la gueule, et versa une demi-bouteille de purin d’ortie additionnée de rhum de cuisine, pour faire passer. Un habile coup-de-poing sous le sternum força JK à tout avaler d’un coup. Comme il lui en restait un peu et qu’il n’aime pas gâcher, Jérémy déculotta le gaillard et lui glissa l’entonnoir où vous pensez. Ça fit roter le fâcheux, ce qui ne manqua de l’étonner.
L’agression fit le titre du journal du soir. On s’étonnait de ce terrorisme piquant, on accusait mollement les écolos, car le purin d’ortie, y a que les écolos pour en fabriquer, mais les écolos politiques se sentaient très bien dans leur figure imposée du râleur en vert qui leur valait invitations dans les ministères et postes rémunérés dans d’innombrables commissions inutiles, de sorte qu’ils n’envisageaient nullement de s’engager dans des gamineries terroristes. Personne n’imaginait non plus un extrême-gauchiste, qu’on invitait encore à la télé comme on visite la galerie des espèces disparues du Jardin des plantes, encore moins un de ces innombrables relégués de la France en crise qui, à sa demande – on l’y aidait – était placé quelques mois en institut spécialisé pour ne pas succomber à la tentation du suicide (ça coûtait cher à la société, car il y avait enquête) ou du meurtre gratuit (et les prisons étaient pleines, insalubres, faisaient fermenter le fumier humain jusqu’à le rendre très méchant). Le peuple travailleur ayant la trouille, le peuple au chômage ou au sanatorium ingurgitant ses pilules, il ne restait plus que la frange ultra-minoritaire des revendicatifs apolitiques, des gueulards professionnels, des jamais contents, des pas du tout résignés, des irréfléchis, des rêveurs, somme toute, à pouvoir avoir osé un tel lavement.

*
Les gendarmes entreprirent très sévèrement les membres du collectif « purin d’orties, putain de démocratie » qui réclamait en faisant beaucoup de bruit la vente libre de cet heureux activateur de compost et pesticide naturel devenu l’emblème de tous les Refuznik de l’église néolibérale. L’enquête estima possible une collusion des ortistes avec le Sentier Lumineux, l’ETA branche artillerie, le FLNC canal du Mozambique, voire Al Qaïda dans sa version latine, mais elle piétina. Des militants furent bien arrêtés par des super-flics, isolés, bousculés, emprisonnés ; dame Justice dut se résoudre à les relâcher, faute de preuves. C’était bien la peine d’avoir supprimé le juge d’instruction ! Même le procureur dut avouer à son ministre qu’il n’avait rien dans l’hermine pour rassurer le Pouvoir. Alors le temps passa et l’on plaignit un peu le chroniqueur télé, sauf les humoristes et, finalement, la grande majorité du peuple qui grâce à sa déconvenue matutinale respirait un peu. Les ventes illégales de purin d’ortie dépassèrent chaque jour ce qu’elles étaient la veille, un t-shirt à l’effigie d’une tige d’ortie proférant « Capitaliste, une ortie dans ton cul » connut le succès puis tout rentra dans l’ordre. Les travailleurs de toutes conditions, ethnie, sexe et statut social continuèrent chaque jour de se lever pour tenter d’éviter le chômage et le suicide.
Le Jérôme eut comme une purge continuelle durant trois semaines qui l’obligea à rester assis sur ses toilettes avec une perfusion dans le bras gauche. C’est le sort que connurent également une trentaine d’autres traders, un peu en cour ou très anonymes, que Jérémy avait repérés dans la presse spécialisée qu’il consultait sur l’Internet de sa chère mère. Le petit jeu dura plus d’un an. Une psychose s’était installée dans tous les quartiers d’affaires. On mit en fonction de nouvelles caméras, des portiques aux rayons X, des détecteurs d’effluves ortiesques. Mais que faisait la police ? Elle interrogeait les gens qui n’avaient pas coupé les orties chez eux. Le gouvernement avait en effet sagement ordonné la fauche de toute station de l’urticante labiacée occupant plus d’un mètre carré, en dépit des hurlements des écolos qui en appelaient au souvenir du Grenelle, de la biodiversité et de Nicolas Hulot, il y a peu mort encorné par le taureau qu’il combattait à Nîmes dans le nouvel habit de lumière qui était sa reconversion. Le Grand leader, Nicolas Sarkozy deuxième saison, que son épouse Carla Ryngite venait de quitter ainsi qu’il avait été prévu dans leur contrat de mariage, pour rejoindre Olivier Besancenot nouvellement nommé à la direction du groupe La Poste-Cycles Gitane-Sacoches Vuitton–PSG, ce qui n’était pas prévu, par contre ; notre immense leader, donc, qui s’affichait depuis peu avec Loana, eut la satisfaction d’être soutenu dans son action par Yann Arthus-Bertrand qui proposa gracieusement à la République de faire don de ses images d’orties vues du ciel. Éric Besson, quant à lui, en plus de son poste de Ministère de l’intérieur et de la dignité d’être français, proposa au Parlement que, désormais, tout provincial venant à Paris, cité où eurent lieu les attentats, devrait subir un examen ADN complet afin de déceler dans sa chair des traces d’ortie sauvage. La loi fut rejetée à une très courte majorité, les socialistes s’étant demandés jusqu’au bout à quoi pouvait bien ressembler une ortie.
Jérémy était heureux comme jamais. Toujours vigile, il avait fait des provisions de purin pour des décennies. Avec ce qu’il avait entreposé dans la cave de maman, il pouvait condamner aux gogues la moitié de ses contemporains pour ce qui leur resterait à vivre. Il attendit six bons mois, le premier tiers prévisionnel de sa taxe carbone et le renouvellement de son abonnement à Canal Plus X 3D pour augmenter l’intensité de son action. Ce qui le tourneboulait le plus, le Jérémy, c’était que les gens râlaient contre l’argent, se plaignaient contre les passe-droits que s’arrogeait l’oligarchie, estimaient à juste titre qu’ils faisaient des efforts pour trier leurs déchets, isoler leurs maisons, prendre les TER crasseux, récupérer l’eau de pluie mais que les « autres » n’en faisaient aucun, tout en bêtifiant devant les footeux qui gagnaient leur SMIC avant l’apéro de midi, roulaient sport, logeaient palace et baisaient autre chose que des boudins à choufleurs, eux. Si au moins ceux-là rapportaient des résultats ! De cela aussi Jérémy s’énervait. Depuis la sortie misérable des ploucs en bleu de l’édition 2010 du Mondial, les millionnaires analphabètes et décérébrés n’avaient rien fait qui méritât tant d’argent ni de respect. Renouvelés, mais toujours les mêmes, ils étaient les monstres accouchés par une société trop longtemps exposée à de nocifs rayons financiers, individualistes et amoraux. Ces monstres allaient crever, Jérémy en fit le serment sur l’autel de La Voix qu’il avait constitué en pensée là où dormait le chien de son patron sur lequel il pissait à chaque fois qu’il voulait L’entendre et Lui confier ses résolutions.

*

Jérémy s’essaya sur son agent d’assurance qu’il demanda un matin à voir pour causer de sa difficulté à régler son second tiers de taxe carbone. Après lui avoir réexpliqué, comme s’il s’adressait à un médecin pénible contestant le bien fondé de la vaccination contre le tout nouveau virus H12N12, que payer sa taxe carbone était une façon de s’assurer contre la recrudescence possible des aléas naturels et une contribution à l’adaptation nécessaire de la civilisation au changement climatique, et que lui, assureur, était mieux placé que quiconque pour évaluer le risque de ne pas agir, ce qu’avait bien compris l’État en quasi-faillite qui lui avait délégué de fait la charge de la collecte, sous les applaudissements des marchés qui en remontèrent leur note et gonflèrent la bulle de l’économie verte, l’assureur se rejeta dans son fauteuil, heureux de sa démonstration. Jérémy fit mine de pleurer d’émotion et enlaça avec fougue son mentor. Stupéfait, flatté quand même, mais, aussi, un peu gêné, l’agent d’assurance ne sentit pas la piqûre. Deux jours plus tard, il mourrait dans son lit, comme un sot : sa femme, qui n’en espérait pas tant, le retrouva les mains sur son sexe si peu glorieux qui avait quadruplé de volume et ressemblait, en nettement plus noir, à une quille, sans le bowling. Jérémy avait auparavant testé sur le chien de son maître un mélange que la Voix lui avait indiqué : purin d’ortie, anabolisant de coureur cycliste, limaille de fer et roquefort avancé. Miraculeux.
Vigile et ancien combattant, Jérémy avait des relations. Un de ses anciens soldats avait trouvé à s’employer auprès de la FeuFeuFeu, la Fédération française de foot. Il obtint de lui un poste de supplétif pour la semaine où les Bleus allaient s’entraîner en vue de leur dernier match de préparation avant l’Euro 2016 contre la Flamandie belge. Le dernier soir, à l’hôtel, l’équipe faisait relâche. François Hollande, le nouveau sélectionneur du groupe France/GDF/Loréal, leur avait distribué des images, car les vingt-deux s’étaient bien comportés : ils avaient couru ensemble, certains s’étaient passé la balle, ils avaient presque tous laissé leurs casques sans fil au vestiaire, étaient même allés jusqu’à signer des autographes et distribuer avec le sourire des crayons de couleur aux autochtones. Ce soir, donc, c’était la fête, c’est-à-dire pizzas et coca, jeux vidéo immersifs, destruction de chambres, et bien entendu filles. François Hollande en avait fait venir une pour chacun de ses joueurs, tout en leur notifiant gaillardement qu’il ne leur fallait point trop en user car demain, avant le match, leurs épouses leur rendraient visite. Il ne s’agirait pas que mesdames se fâchent. Les vingt-deux lui répondirent avec gaieté « t’inquiète coach, on va mettre des capotche ». Que Jérémy avait contaminé de son mélange mortellement turgescent…
Ces messieurs décidèrent de partouzer, finalement. Après les préliminaires d’usage inscrits à la charte des internationaux de la FeuFeuFeu, ils revêtirent leurs plastiques, embourbèrent mesdemoiselles et puis chacun, dans une attitude correspondant peu ou prou au génie de son existence, trépassa.
Le lendemain matin, lorsqu’il monta dans la chambre pour répondre aux cris de zèbre effrayé que poussait François Hollande, Jérémy trouva un tableau digne des grands maîtres : vingt-deux courges noires et roides suant chacune dans son bout de latex, érigées sur vingt-deux crétins tétanisés comme des pigeons mimant la mort. Les filles étaient elles aussi décédées, ce qui le surprenait beaucoup. Son brouet pouvait-il contaminer en s’évaporant ? Par la salive ? Les cheveux ?

*

La nouvelle eut un étrange retentissement. L’effroi qui frigorifiait l’échine de l’être humain sensible à la mort d’autrui peinait à lutter contre le rire nerveux du même point insensible au ridicule du trépas commun d’abrutis en crampons. Après les quelques semaines que dura le deuil national commandé par les sponsors, le combat tourna nettement à l’avantage du rire. Finalement, ça nous évitait une nouvelle éviction au premier tour comme à chaque compétition internationale depuis le Mondial 2010, et pour une fois que des riches finissaient comme des glands, on n’allait pas en plus avoir honte de s’en foutre joyeusement. La toxine fut déterminée, la contamination caractérisée (c’était par les poils), l’auteur du crime activement recherché. Jérémy, interrogé, avait l’air tellement con que la police le laissa en paix. La Président de la République, à qui les Services faisaient craindre une égale attaque sur son endive-rognons, fut interdit de capote. Les ventes de condom furent d’ailleurs réduites à un quasi-néant durant de longs mois. Le virus HIV eut du mal à satisfaire la nouvelle demande et, pire pour un pays en crise, les demandes de place en crèche gonflèrent comme les sexes des malchanceux footbaballeurs. Comme de places nouvelles il ne pouvait y avoir, faute de crédits, sauf dans les établissements privés qui les louaient fort chers, nombre de Françaises durent abandonner leur emploi. C’est que ni leurs mères, ni leurs pères, ni leurs voisines et voisins âgés ne voulaient aider. Les vieux, trop heureux de gagner plus que tout le monde et de craquer du carbone sans être assujetti à la lourde taxe, emmerdaient depuis des années la Terre entière. Les enfants le mercredi et à Noël, passe encore, mais des bébés, qui plus est souffreteux à cause des saletés physiques et chimiques qui les avaient déréglés avant leur naissance, certainement pas.
Et puis, d’un coup d’un seul, les Français s’estimèrent bien seuls. Jérémy, aussi. Lui que tout le monde cherchait sans le voir ni le connaître, sentit comme la vache l’orage des ondes particulières. La mort des joueurs était la mort du foot. Le foot était le seul exutoire du peuple étouffé par la marche du monde qui lui était imposé. Sans le jeu, il connut la déprime. Elle fut collective. Jérémy remarqua que les gens osaient à nouveau. Ils n’hésitaient plus à s’insulter, à se baffer, non pas à l’arrêt de bus tel de vulgaires caillesra, mais au boulot et à l’administration. Longtemps l’expression des sentiments profonds avait été prohibée par la société qui seule s’autorisait la brutalité. Le joug ne tenait que par le fatalisme et l’insulte permise contre les footeux qui était fort payés pour cela. Les joueurs sous les pâquerettes, les insultes trouvèrent facilement de nouvelles victimes. La parole ainsi libérée, les pulsions enfin extériorisées, la rancœur s’exprima et le fatalisme n’y résista pas.

*

Ah qu’on allait enfin s’amuser ! On ne pouvait rien faire contre les marchés parce que c’était comme ça ? Et bien crevons ensemble dans la dignité du baroud d’honneur ! On se foutait sur la gueule pour un oui pour un non puis on buvait ensemble. Les petits chefs, les fauteurs de suicide en entreprise, les artistes de PowerPoint et d’Excel, les communicants, les polos à rayures, les épouses de notaire, les préposés aux formulaires et, bien sûr, les directeurs financiers connurent les plaisirs insensés de la soupe aux orties. Faute d’en connaître la composition exacte, les « gens » bricolèrent la mixture footbalicide de Jérémy pour régler leur compte. Qui en aérosol, qui en confiture, qui en brownie, qui en boulette soufflée par des sarbacanes improvisées, l’ortie rencontra toutes les trombines affreuses d’une société agonisante. Il y eut des morts. Des handicaps sévères. Pour les traders et les banquiers, le peuple concocta spontanément – Ô, miracle de l’auto-organisation, de la polymérisation des esprits, de la masse critique des idées nouvelles enfin atteinte — un supplice digne des plus belles époques : le jeu de l’ortie.
Il consistait en l’enfermement de plusieurs accusés dans une salle à qui l’on proposait, en définitive, de continuer leur travail de parasite : parier sur les chances du collègue de 1) avoir la chiasse, 2) devenir paralytique, 3) être débile, 4) crever la bite au vent, 5) rien du tout. Le perdant était condamné à l’immersion dans une baignoire de purin d’ortie chaude, un parpaing sur le ventre. Le gagnant avait droit à une dilution de la mixture punitive. S’il s’en sortait, il était tellement amoché de l’intérieur, il avait tant eu la frousse qu’il n’était plus bon à rien d’autre qu’à torcher les vieux. Et la boucle était bouclée : les vieux, honnis, sur les biens desquels tout le monde lorgnait, furent nombreux à être mis à sécher dehors, lors de la canicule de 2016. C’était souvent les traders rescapés qui les poussaient dans le fossé pour se venger des avanies qu’ils avaient eu à subir de plus parasites qu’eux.

*

Tout le monde avait peur, mais tout le monde était heureux. Enfin on s’amusait, oui, vraiment. La police regardait ailleurs, tandis que les tu-vu désignés par Jérémy lui-même lors de la révélation, s’enfermaient dans leurs résidences surveillées ou partaient à l’étranger. Ils étaient pourchassés. Beaucoup subirent des attentats. Le ministre de l’intérieur succomba à une poupée gonflable explosive qu’il avait prise pour sa nouvelle épouse fraîchement re-siliconée. On le retrouva imprimé sur le plafond de ses toilettes, où il avait l’habitude de prendre madame. Dans ce qui lui restait de bouche les enquêteurs trouvèrent une fleur d’ortie blanche.
Les massacreurs à la fleur se multiplièrent. Jérémy était désarçonné. Il avait lancé un mouvement, une libération, qui le renvoyait à son anonymat médiocre. Alors il décida de se faire connaître. Déguisé en Jeanne d’arc, il donna les preuves, devant une caméra branchée sur le Grand réseau, de sa prime responsabilité dans ce qui revigorait la société. Il livra, ce grand enfant, la formule exacte de sa mixture toxique. Avant même la fin de son allocution, il était devenu un héros national et fut arrêté aussitôt après avoir débranché sa caméra. La Police secrète le cueillit alors qu’il était encore en Pucelle lorraine. Elle le mena, yeux bandés, dans une cave où le glorieux leader de la France éternelle l’attendait, posé sur trois codes généraux des impôts. « Vous avez fait du vilain », lui dit l’auguste. « Vous en avez même occis quelques milliers, et pas des moindres. Même Rachida Dati, vos fans, l’ont eue, entre les dents, salauds ! ». Et le président, qui retenait à grand-peine ses larmes, lui mit une tarte.
C’est au moment exact où il ordonnait à Alain Minc d’abattre le vilain Jérémy qu’un officier des Services vint informer sa minime grandeur que le peuple s’était massé. Il avait ressenti. Il avait peur pour son héros. Déjà, on l’entendait. Il ronflait, il grondait, il hurlait ! Rendez-nous Jérémy-D’arc-dans-le-vase ! La police ne répondait plus de rien. L’armée apprit à son chef qu’elle n’interviendrait pas, quand bien même la Constitution le lui permettrait.
C’était fini. Nicolas S. comprit qu’il lui faudrait prendre un hélicoptère, puis un avion et trouver un pays d’accueil. Mais il ne le trouva pas. Entre-temps, c’est ce qui restait de l’Union européenne qui se révolta. La révolte des orties. L’ortie, nouveau symbole d’une Europe des peuples. Jérémy, porté par l’événement qu’il avait déclenché, fut consulté par les partis politiques qui, comme à leur habitude, surent s’unir comme à chaque fois que la République était en danger. Finalement, c’est à lui qu’ils proposèrent la charge du gouvernement provisoire, avec six mois de suspension des deux chambres. Un benêt célibataire, naturophile, pornocrate à l’Élysée ! Nicolas S. et toute sa clique furent condamnés aux travaux forcés dans des champs d’orties plantés dans les stades de foot. L’ortie devint la monnaie de la France, l’Allemagne, les deux Belgique, les Pays Bas et l’Espagne, réunis en une belle fédération sans objectif bien clair. Les traders, les banquiers, les petits chefs, les fauteurs de suicide en entreprise, les artistes de PowerPoint et d’Excel, les communicants, les polos à rayures, les épouses de notaire, les préposés aux formulaires et, bien sûr, les directeurs financiers, enfin, ceux et celles qui avaient survécu à la juste vindicte des peuples opprimés, devinrent agriculteurs.

Des mois plus tard, Jérémy fit un pèlerinage à Donrémy. On lui fit venir des moutons et ce qui restait d’Enrico Macias. Un orage avait été commandé. Il survint. Jérémy leva les bras au Ciel pour Le remercier. C’est à l’odeur qu’on sentit que la foudre avait frappé Enrico. Le ciel s’ouvrit enfin. La Félicité allait descendre sur les hommes. Mais non, ce fut une lumière intense qui, en un instant, grilla tous les orties du monde. La tâche de Jérémy était donc accomplie, le Ciel la validait ! Il n’avait plus besoin de lui ! Ses peuples pouvaient désormais s’assumer. Ce qu’ils firent en allant regarder le match.




Au Bonheur des orties

© Frédéric Denhez/ Golias



« Comment ça, y a pu d’pétrole ! ? »

Le président sortait de la salle de bains, il en perdit le nœud de son peignoir. Il avait été précédé par un brouillard qui s’était déposé sur les lunettes du ministre de l’économie, privant celui-ci de la vision de l’anatomie présidentielle qui n’aurait pas sied aux usages républicains. « Dominique, allons, si cette information est aussi juste que doit l’être votre vue en ce moment, vous allez finir secrétaire d’État ! ».
Pour appuyer son ironie, le président fit de grand pas en direction de son lit immense. Il chantonnait, accentuait ses gestes. Son ministre, conseiller et confident lui tendit une des serviettes qui attendaient en piles sur la table basse installée au pied de la couche monumentale. C’est d’une voix chagrine qu’il s’exprima : « Depuis une heure environ, nous n’avons même plus les moyens d’acheter du carburant pour nos avions de chasse. Il n’y a plus rien, Monsieur le Président ».
De sa spacieuse serviette moelleuse il était en train de faire une loque. La conscience du président s’éveillait à mesure qu’il se frictionnait. Qu’il se frictionnait. Il ne se frottait plus, il imprégnait sa stupeur dans les pores de sa peau pour la mieux évacuer. Le président ne se séchait plus, il se pelait l’épiderme. Il ne chantonnait plus, ne faisait plus des moulinets avec ses bras. La serviette était l’ultime sas le séparant encore de la glaciale réalité. C’est un corps rouge et desquamé qui réclama au ministre le modeste pantalon de coton beige et le polo rose qui reposaient sur le lit. Le confident était habitué à ces changements complets d’humeur : le président faisait toujours le fanfaron lorsqu’il savait devoir bientôt admettre une réalité qu’il avait jusqu’au bout dénié.
« Les autres ont réagi ? » murmura presque le chef d’État.
« Aucun autre dirigeant n’a encore réagi, Monsieur le Président, pourtant, la plupart des États européens sont dans le même état que nous. Monsieur le Président, il faut vous attendre à ne plus être invité au G27 »
Ledit fit quelques pas pour s’asseoir de l’autre côté du lit. Tournant le dos à son ministre, il chercha les chaussures qui se trouvaient sous son nez. Il les vit, y glissa ses pieds qui, malgré ces mois passés ensemble, rencontrèrent des difficultés à se faire épouser par le beau cuir souple. Il décida de les ôter, pour y renfoncer ses pieds auxquels il appliqua cette fois l’élémentaire mouvement de vrille légère que les mères apprennent à leurs petits pour se chausser ; il envisagea sérieusement l’aide d’un chausse-pied quand enfin il se sentit à son aise. Le chef de l’État se mit alors debout, tapa ses souliers sur l’épaisse moquette comme pour les punir ou, pensa le conseiller, pour se donner un tantinet de posture. Après avoir regardé l’heure de platine à son poignet gauche, il caressa l’un des quatre bracelets d’argent de l’opposé, les yeux dans le flou.
Les fenêtres étaient déjà noires. Le silence interrompu par la ventilation qui envoyait chaque minute son volume d’air chaud. Les écrans étaient éteints. Le président tourna une épaule vers son ministre. Son teint, comme son ton, était devenu blafard. Le conservateur des deniers publics n’était pas dans une complexion plus chaleureuse. « Dominique, il me faudra un direct sur tous les réseaux, mais précisez-moi une chose : il n’y a plus de pétrole, ou nous ne pouvons plus en acheter ? ». Le ministre fit monter ses pommettes, soupira par le nez, regarda le plafond, puis son chef et ami. « Les deux, Jacques. Ce qui depuis votre réélection est le quotidien du peuple sera, à dater d’aujourd’hui, celui de la France. Le conseil vous attend, les réseaux sont prévenus. »

*

Le président ne répondit pas aux saluts qui jalonnèrent son chemin vers la salle du conseil. Il ne s’étonna pas que de nombreux uniformes se croisassent dans les couloirs. C’est à peine s’il remarqua les écrans diffusant tous les mêmes images. Il était encore dans ses pensées lorsque les huissiers ouvrirent les deux battants de la porte de la salle du conseil. Comment cela a-t-il pu arriver aussi vite ? Comment malgré que nous connaissions l’inéluctable, nous en soyons au pire scénario envisagé ? Le président essayait de comprendre. Il remontait le fil. Il ressassait, se répétait, faisait le compte de ses décisions et de la marche du temps. Il se projetait cinq ans en arrière, sa réélection.

*

L’inéluctable s’était sans doute enclenché bien plus tôt. Douze ans auparavant, dans le golfe du Mexique. La fuite de la plateforme exploitée par BP avait non seulement été à l’origine de la plus grande marée noire de l’histoire, elle avait aussi sonné la fin des rêves de champs infinis de pétrole enfouis sous les mers profondes. La technologie était là, mais la pression plus encore, lorsqu’une fuite apparaissait, on ne pouvait la résorber qu’à grandes dépenses après un temps que les citoyens n’acceptaient plus. BP recommença pourtant à forer la zone, Total continua à sucer le Golfe de Guinée. La fonte chaque année plus précoce de la glace arctique autorisait des essais sur de possibles gisements abyssaux par des grandes et des spontanées compagnies de pétrole au large du Canada, du Groënland, du Spitzberg ou de la Russie. Une énième ruée vers l’or, encouragée par d’éternels spéculateurs : le marché permit à ces chercheurs de bonne fortune d’atteindre vivement la rentabilité économique en spéculant à la hausse sur le pétrole du désert. Plus le baril était cher, plus ça valait le coup de dépenser des fortunes pour forer à 3 000 m. Les émirs, soucieux de maintenir la paix sociale chez eux et leur niveau de confort, en profitèrent pour limiter un peu plus leurs exportations afin d’accentuer physiquement la rareté boursicotée, que le marché amplifiait en spéculant à la hausse… laquelle n’effrayait pas les pays qu’on n’appelait plus émergents puisqu’ils avaient la richesse de l’optimisme et détenaient celle des pays occidentaux découpée en bons du Trésor. Il y avait moins de pétrole facile à capter, plus cher, surtout pour les pays qui ne bénéficiaient pas de trésoreries garnies.
« Il nous faut préparer le peak oil », se justifiaient les compagnies, le marché et les émirs. Si le pétrole était de plus en plus cher, c’est parce qu’il y en avait de moins en moins, l’argent récolté était réinvesti dans l’exploitation de ressources auparavant trop coûteuses à exploiter et qui, par le miracle de la sainte rareté étaient désormais profitables, ainsi demain les prix redescendront, etc.
« L’écologie, la philosophie de la désintoxication du pétrole n’ont servi qu’à relancer le système », analysait le président.
« Madame le ministre de l’énergie », demanda-t-il d’un ton ferme pour démarrer le conseil, « quand le peak oil a-t-il été atteint ? ». La jeune ex-analyste des cours du gaz, propulsée au troisième poste du gouvernement parce qu’elle avait su lui faire entendre que la libéralisation des prix ne pouvait que bénéficier à la Russie, c’est-à-dire à déplacer toujours plus à l’est le cœur de la géopolitique moderne, se tourna vers le président. « En 2020, Monsieur le Président ». La ministre promena ses yeux verts autour de la table, fixant un court moment chacun des quinze ministres, « Mais tous les acteurs du marché ont fait accroire qu’il datait de 2012, un peu après la catastrophe de la Nouvelle-Orléans, pour que les prix montent ».
« Et tout le monde, même les écolos, est tombé dans le panneau ? »
« Oui, tout le monde, même vous, même moi. Et quand la catastrophe suivante, prévisible, fut survenue, on ne put revenir en arrière ».

*

2012. Le président venait d’être élu. Une fuite dans le golfe de Guinée n’avait pas excité les écolos parce que le pétrole échappé n’avait beurré que quelques kilomètres de mangroves souffreteuses. Mais elle avait provoqué l’exaspération des Angolais, ce dont avaient su profiter les quelques mouvements de libération qui faisaient semblant de lutter contre les occidentaux exploiteurs pour libérer « leurs » peuples. La plateforme fautive fut attaquée, détruite, ses occupants massacrés. Durant trois jours, tout ce que la capitale angolaise comptait de réels ou supposés travailleurs du pétrole fut l’objet de violences. Mais entre temps, une autre fuite s’était produite au large du Spitzberg. Immense. Les satellites pouvaient la suivre. Tellement grande que l’albédo du pôle en fut légèrement modifié. Les écolos se réveillèrent comme s’ils étaient tombés de leur lit : voilà enfin que ce qu’ils prévoyaient, dans leurs livres d’images, se réalisait. Ils firent de l’événement un opéra mis en scène, car le spectacle ne changeait pas, par les médias et les politiques. Chacun joua son rôle. On pleura la banquise salie, les oiseaux souillés, les ours et les phoques échoués, les Inuits consternés. Les médias dramatisèrent car c’est ce que la société attendait d’eux, les politiques déclamèrent des phrases somptueuses, car c’est ce que la société attendait d’eux, les écolos proclamèrent de nouveaux cassus belli, car c’est ce que la société attendait d’eux. Le marché, lui, souriait : en jouant cette fois contre les compagnies fautives pour lesquelles il avait auparavant joué, parce que c’est ce que la société attendait de lui, il augmenta encore le prix du pétrole, ce dont se réjouirent les émirs et les pétroliers stipendiés qui, à coups d’OPA plus ou moins sympathiques et de faillites plus ou moins justifiées, rachetèrent les malheureuses compagnies aux plateformes douteuses et les trop petites étranglées par leurs comptes d’exploitation. Enchérissant considérablement leurs franchises, les assureurs placèrent eux aussi leur main sur le disque de cette loterie qu’est la bourse. Le pétrole n’était plus cher, il était désormais une valeur refuge. Il se drapait enfin dans le manteau d’or – noir — qu’on lui avait tissé au milieu du XIXe siècle. Chinois, Indiens et Brésiliens ne cessaient plus de se féliciter de leurs énormes stocks achetés quand c’était encore possible, avec les crédits qu’ils avaient vendus aux pays… « riches ». Le pétrole les avait rendus maître du G20 élargi à eux dont ils comptaient bien en chasser les anciens maîtres.

« Si je vous comprends bien, Madame la ministre, et, messieurs dames, vous me permettrez de faire défiler l’histoire afin que nous puissions tous voir ce qu’il nous reste à décider, pour se garantir de l’inéluctable gouffre du peak oil, le marché, les plus gros pétroliers, les plus gros producteurs et les plus gros acheteurs ont créé un autre gouffre, financier celui-là ? ».
« Oui, Monsieur le président. Créer un trou en espérant que les concurrents y tombent, pour éviter de tomber tous ensemble dans le trou sans fond creusé plus loin. »
« Et nous sommes tous tombés dedans sans nous en apercevoir ? »
« C’est encore pire : nous y sommes tombés avec le sourire du militant ».

*

Le président ne s’en rappelait que trop. Il y avait cru, lui aussi. Au début de son premier mandat, il avait sauté sur l’occasion du pétrole cher et des catastrophes pour faire accepter en bloc son programme d’atténuation et d’adaptation au changement climatique. Le pétrole était trop cher ? C’est parce qu’il était rare ! On allait en trouver ailleurs ? Que Nenni, les fuites interdisaient de planer. Alors il allait falloir partager, moins consommer, trouver des idées neuves en attendant que le liquide aujourd’hui plus précieux que l’or, le platine ou le lithium trouvât son remplaçant. Le président avait lu qu’à l’époque de la Grande peste, en 1348, la noix de muscade en qui l’on voyait un médicament atteignît des prix plus élevés que l’or. L’histoire ne fait jamais que bégayer…
Il se rappelait la réunion à l’Élysée de toutes les ONG, des représentants des partis politiques et des syndicats. Le Grenelle sorti de son placard, rhabillé de frais. On avait déballé les flûtes, on y versa du meilleur champagne. Car, après des décennies gaspillées à annoncer la nécessaire désintoxication du pétrole pour éviter l’explosion sociale, la guerre, la famine, les tickets de rationnement et le climat plus agressif que jamais, un président de la République acceptait l’évidence : taxer, dissuader, interdire. Le Parlement et le Sénat firent à quelques amendements près du carbone la nouvelle aune à laquelle mesurer chaque ouvrage, toute décision, n’importe quel acte, les produits de la vie quotidienne.
On se dépêcha de trouver une méthode acceptable par tous pour mesurer son empreinte, en dépit des mines contrites de scientifiques inquiets. Désormais, il ne faudrait plus se contenter du PIB et de la croissance, mais surtout du carbone. Du Dieu carbone qui avait déjà son temple, le marché du carbone. En rotant leurs bulles, les invités du Grenelle final avaient définitivement livré l’avenir au marché qu’ils avaient cru terrasser par la minimisation de ses indicateurs fétiches. Rien ne changeait parce que tout semblait changer.
En rencontrant des agriculteurs quelques jours après cette funeste réunion, le président avait eu un doute. L’un d’eux lui avait montré qu’avec la nouvelle loi, ses vaches ne pourraient plus péter. À moins qu’elles ne le fissent dans une enceinte fermée où tout serait contrôlé. « Mais mettez-les à la prairie, vous aurez une compensation en puits de carbone ! ? », lui avait-il répondu, étonné. « Mais Monsieur le président, le puits, c’est sur vingt ans que ça marche, alors que l’enceinte pleine de technologies, c’est dans trois mois ». Perturbé, le président s’était renseigné. On lui apprit que l’éleveur avait dû vendre à Carrefour. Comme des centaines d’autres.

*

« Que voulez-vous, Monsieur le Président, il fallait aller vite parce que le cours de pétrole grimpait continûment et maintenir la compétitivité de notre agriculture à qui l’on demandait tout et son contraire : faire à bouffer, sain, traçable, non polluant, faire des exportations, produire de l’énergie… »
« Certes, Monsieur le ministre de l’agriculture », le coupa sans aménité le président, « mais nous demandions aussi aux agriculteurs de multiplier les haies, de maintenir les zones humides, d’entretenir les bosquets pour améliorer la biodiversité et tous les services de la nature ! Or tout cela, c’est des puits de carbone ! »
« Oui, Monsieur le président, mais le marché exigeait un rythme de réduction de notre consommation d’énergie et de notre empreinte carbone incompatible avec les rythmes de la nature. Ce fut le piège : on a décidé de mettre encore plus de vaches en stabulation archi-technologique parce que le bénéfice carbone prévisible était plus rapide que celui porté par des prairies ».
Le silence des plaines envahit le conseil. Les ministres méditaient sans mot dire. Penché sur le dossier inclinable de son fauteuil de ministre d’État, le chargé de l’économie résuma l’histoire : « Pour que les agriculteurs diminuent leur consommation de pétrole et leurs émissions de carbone, pour qu’ils produisent mieux, plus sains et moins chers pour des consommateurs rendus hystériques par les pseudos scandales sanitaires, bref, pour qu’ils réussissent à faire d’un carré un rond, il n’y avait pas trente-six solutions : le contrôle total de tout ce qui entre et de tout ce qui sort d’une exploitation, et pour que ce soit rentable, il fallait être gros, très gros ! »
« Autrement dit, avec les meilleures intentions écologiques, sanitaires et gustatives, on a permis au productivisme d’aller jusqu’au bout de sa logique en pensant libérer l’agriculture bio… »

*

Les plus gros exploitants agricoles rachetèrent les moins gros incapables de régler leur taxe carbone et d’investir pour en réduire rapidement l’assiette. Ils devinrent fournisseurs de molécules pour l’agroalimentaire qui n’avait pour seul client que la grande distribution et, en seconde ligne, la plupart des restos des villes obligés par les normes sanitaires à servir de la gastronomie moléculaire. L’empreinte carbone du secteur diminua considérablement, et avec elle la consommation d’énergie, parce qu’une accumulation de technologies permettait de le faire. Cette intégration verticale avait un coût, faramineux, qui poussa Carrefour à racheter ses concurrents avant de devenir majoritaire dans l’actionnariat des principaux groupes d’agroalimentaire. Là où ce n’était pas rentable, on faisait du bio, du fermier, du bosquet, de la haie, de la zone humide. Et puis un jour Wall Mart racheta Carrefour, et un autre jour Chinese Food racheta Wall Mart.
Cela, c’était au début de second mandat du président. L’agriculture française avait vécu. Cela choqua l’âme, mais l’âme avait d’autres raisons de s’inquiéter. L’âme pleurait chaque jour des privations nouvelles. Le marché exigeait toujours plus de réductions, parce que le cours du carbone n’était pas encore assez haut. Réduire, se restreindre, toujours, pour que les spéculateurs accumulent un maximum de crédits de carbone plus chers.
Les assureurs avaient pris le relais de l’État, qui, s’adonnant entièrement à la profession de l’autoflagellation, de l’autopersuasion de son incapacité et de sa nullité, avait de fait abandonné ses prérogatives de normalisation, de réglementation et de levée de la taxe au privé. C’est eux qui avaient maintenant rôle de prêtre pour recueillir le denier du culte au Dieu Carbone. Pour les particuliers, l’empreinte carbone, le Grenelle, la taxe carbone, c’était la franchise d’assurance. Qui refusera d’investir ou de changer paiera cher sa franchise ou bien ne sera pas assuré. En fait, c’est toute la politique de l’environnement qui était échu aux assureurs. Protéger valait mieux qu’indemniser. Alors la loi littorale fut enfin appliquée, les plans de prévention des risques acceptés : seuls les plus riches pouvaient se permettre de ne pas être couverts. Les vacanciers découvrirent que leurs plages étaient payantes, parce que les maintenir dans leur état naturel, obligation contractuelle imposée aux communes par les assurances pour conserver le service de protection contre la mer que les littoraux nous rendent gratuitement, coûtait une fortune. On ne respecte que ce qui a un prix, et la nature vaut cher. Les écolos étaient contents.

Le citoyen, même écolo, en ce qui le concerne, se lamentait. Sa vie lui coûtait plus cher alors que la société ne s’adaptait pas. Tout était plus cher parce qu’il y avait du pétrole dans tout. Mais le mode de vie, qui en comportait le plus, ne pouvait pas changer parce que la philosophie économique n’avait pas changé et que l’État n’était plus qu’une outre vide. Les efforts consentis étaient bien entendu compensés, en théorie, par des réductions d’impôts ou des aides. Mais celles-ci provenaient d’un État toujours endetté auprès d’un marché qui gagnait de l’argent en stockant le pétrole et en vendant des moyens de l’économiser. Tout ce que l’État dépensait, ou non, était ce que le marché l’autorisait à dépenser. Des aides, des réductions d’impôts, oui, mais contre l’achat de matériels au prix le plus élevé provenant de pays rentables. Et parce que l’intervention directe de l’État était quand même mal vue, l’État délégua, là aussi, au privé : à chacun de se débrouiller avec son assureur, son vendeur d’eau, sa banque, son constructeur de voiture pour s’équiper au coût le plus faible afin de se soumettre à l’exigence de l’assureur de réduire, chaque année un peu plus, son volume de carbone émis. Le carbone, c’était l’ennemi, trop de carbone, c’était des ouragans et des inondations, ça coûtait cher aux assureurs. Plus d’arrêté de catastrophe naturelle, qui déresponsabilisait, moins de mutualisation des risques, chacun s’occupait de soi.

*

Le président savait qu’il avait vidé l’État de sa substance. Comme tous les autres dirigeants européens, il avait abandonné l’agriculture et l’environnement au privé. Effectivement, les résultats furent aussi rapides qu’encourageants : les indicateurs, érigés en fétiches, en particulier le premier d’entre eux, l’empreinte carbone, démontraient que les choses allaient mieux et qu’en allant mieux, l’économie se portait bien. Mais c’était au prix d’une lente mais inéluctable disparition des États et d’un assujettissement toujours plus fort de la vie de tous les jours aux desiderata du marché. Réduire les émissions de carbone selon le marché, c’était avant tout le faire au plus vite. Acheter une voiture électrique plutôt que de redessiner les territoires afin que la voiture ne soit plus si utile. Mais pour cela, il aurait fallu investir sur un demi-siècle, un laps de temps inexistant dans les plans d’amortissement des bailleurs de fond sans lesquels la France, comme l’Europe, ne pouvait plus rien.

« J’ai condamné les Français à la démerde avec mon second mandat », songeait le premier d’entre-eux en observant ses ministres. Il se rappelait ce stupéfiant survol, dans l’avion officiel, de l’agglomération de Lille vers 8 heures, un matin d’hiver : aucuns bouchons. Sauf autour de la ville même. On lui avait confirmé que c’était la même chose partout ailleurs. Les laborieux qui n’habitaient pas trop loin de la ville s’y rendaient encore en voiture. Les autres, qui avaient choisi la grande banlieue ou la campagne, ne pouvaient plus compter que sur leurs pieds. La voiture était trop chère parce que les distances à parcourir étaient toujours aussi longues. Le réaménagement du territoire nécessitait des crédits introuvables sur le marché.

« Madame la ministre de l’énergie », le président interrompit la Tourangelle, comme la moquait Dominique, parce qu’elle était aussi plate et prétentieuse que le pays de la Renaissance, « pourquoi la voiture électrique est-elle toujours aussi chère ? On est quand même en 2022 ! ».
« Elle est devenue banale dans les anciens pays émergents, c’est vrai, mais parce que c’est eux qui maîtrisent la technologie de la pile à combustible et de la production d’hydrogène, et… »
« Et nous ne la maîtrisons pas ? »
« Non, pendant des années nous n’avons pas suffisamment cherché. Beaucoup de nos chercheurs, dépités par le manque de moyens, sont partis dans ces pays. Et puis nous avons surtout investi dans les domaines de recherche les plus susceptibles de générer rapidement des brevets ».
« Sans compter, je sais que vous allez me le dire, Dominique, que le prix des métaux rares nécessaires aux piles à combustible fluctue tous les mois au gré de l’humeur de leurs rares pays producteurs, et que nos anciens émergents ont un pouvoir d’achat incommensurablement plus élevé que le nôtre… »

*

Les voitures coûtaient cher parce qu’elles étaient importées. Renault et PSA n’étaient plus que des assembleurs. Les Français redécouvrirent la marche. L’Assurance-maladie fut contente de constater une nette diminution des accidents cardio-vasculaires. Les sociétés de police privée grossissaient à vue d’œil pour sécuriser des banlieues trop éloignées transformées par l’isolement en ghettos sans revenus. Les Français marchaient, donc, pour s’empiler dans des transports en commun pas plus nombreux qu’avant ni beaucoup plus rapides. On s’y évanouissait, régulièrement on s’y bagarrait et, quand il faisait décidément trop chaud, on se tuait, parfois. Dans les hypermarchés, par contre, on ne se marchait pas dessus, faute de clients. La grande distribution avait gagné sa guerre contre l’agriculture, mais ce fut une victoire à la Pyrrhus : elle avait oublié qu’en des temps d’énergie chère, il valait mieux venir au client. Pas de panique : les petits Arabes, qui étaient en fait d’un grand éventail de nations meurtries, étaient là. Leurs échoppes ouvertes toute la journée toute la semaine se multiplièrent comme fleurs sous la pluie du désert. Les paysans réfractaires s’organisèrent pour créer des marchés spontanés, bientôt grossis des produits des potagers qui remplaçaient, en banlieue, dans les villages et les hameaux, les gazons trop verts et les haies de thuya trop moches. On ferma des hypermarchés, quand on ne les brûlait pas.
Démerdez-vous, leur avait-on dit ! ? Alors les Français se démerdèrent. Ils échangèrent, louèrent, troquèrent, se prêtèrent pour moins acheter. Ils recyclaient, récupéraient, remettaient en marche. Ils covoituraient, organisaient des navettes, faisaient des caisses communes pour régler les péages urbains. Puisqu’on était condamné au repli sur soi, autant l’organiser pour que ça nous profite : les compteurs furent bricolés de façon à ce que les voisins pussent s’échanger tranquillement les électrons qu’ils produisaient. Les grands producteurs d’électricité, qui gagnaient de l’argent sur l’électron exporté, s’inquiétèrent de la baisse de la surcapacité qui leur était nécessaire. Ils firent procès, mais rien n’y fit : les Français avaient décidé d’accepter l’autonomie qu’on leur avait imposée. Vous voulez du jus ? Attendez qu’on en ait de trop, et payez-le, cher.
La France s’était vendue, vidée, abaissée, prostituée pour atteindre un noble objectif, les Français se retrouvaient pour y parvenir sans se coucher. L’esprit de résistance soufflait à nouveau. Sans s’en rendre compte, les citoyens avaient fait leur depuis des décennies les abandons successifs de l’État, ils les avaient comblés par des initiatives, s’étaient localement regroupés pour s’organiser, contester et partager. À force, grossies par l’Internet, des masses critiques efficaces avaient été atteintes, provoquant chez les élus des régions l’envie de les accompagner pour s’en faire les porteurs et les protecteurs. Les Français s’étaient retrouvés, ils avaient recréé une économie, une société parallèle tellement structurée et fonctionnelle qu’elle s’était dans les faits discrètement substituée à l’économie et la société officielles.
La politique mise en place par le président avait été durement ressentie, mais, très vite, les citoyens s’en étaient accommodés parce que depuis des années ils avaient appris à ne compter que sur eux-mêmes. D’un coup ils s’étaient retrouvés sur leurs deux jambes parce qu’ils avaient cru que la marche n’était plus possible.

*

Au Chinois, on ne pouvait plus avoir de table. Le président allait parler et, en l’attendant, on buvait, on mangeait, on communiquait, on postait son courrier, on payait ses factures. Les gens commentaient l’évolution des prix de vente de leur électricité, de leur eau, de leurs produits alimentaires à ceux de la ville. L’année risquait d’être bénéficiaire pour les coopératives du village : elles gagnaient plus que ce que leurs associés, presque tous les villageois, ne dépensaient en péage urbain et en taxe carbone. Du coup, le patron avait affiché l’objectif à la craie, à l’ancienne, sur le tableau au-dessus de son comptoir : « En 2023, on fera crédit à Lyon ! ». Les paris étaient ouverts depuis deux mois. À gagner, 1 000 unités de carbone échangeables exclusivement, contre des unités de biodiversité ou d’eau ou bien des heures de péages. Ici, on ne vendait rien et il aurait été mal vu de troquer contre des réductions d’impôts. On était fier de son autonomie. Comme s’était rappelé à côté de la porte d’entrée, la communauté des villages et petite villes du nord-est de Lyon avait exigé de la région et obtenu en 2020 son autonomie financière et réglementaire. La grande cité commandait, elle s’était associée à Genève et Turin pour gérer la grande région nord-alpine, mais devait sans cesse composer dans la mesure où son approvisionnement dépendait de sa grande périphérie.
Le président s’afficha sur tous les écrans. On railla son teint de mouton malade.
« Mes chers compatriotes, après tant d’années d’effort qui nous ont permis de réduire considérablement notre facture carbone, après tant de peines qui ont conduit beaucoup d’entre nous à la misère, je dois vous dire merci. Nos efforts, votre effort, n’auront pas été vains. Car à l’heure où je vous parle, la situation serait pire encore. Je dois en effet vous dire qu’à partir de ce soir, l’Etat n’a plus de crédit pour acheter du pétrole, alors que l’association des pays producteurs vient de décider de ne plus vendre qu’aux pays solvables. Mes chers compatriotes, la France vous demande de l’aider : l’heure est venue à vous, régions, communes, coopératives, corporations, de faire crédit au Pays pour qu’il continue à vivre ».

Les Français avaient gagné ! La France mettait un genou à terre. Comme le marché ne s’occupait plus d’elle, tout allait redevenir comme avant. Enfin, presque. Comme avant, mais inversé. L’État serait débiteur de ses citoyens, responsable devant eux. La République était enfin atteinte. Le patron effaça Lyon sur le tableau au-dessus de son comptoir.