Éditoriaux sur le site de l'Association des journalistes-écrivains pour la nature et l'écologie.



  • Le retour sournois de la pensée magique (2 février 2016)

Le succès de l’Encyclique du pape auprès des médias est sensationnel. Tout le monde loue ce texte tant il est juste, digne de ce que nous autres racontons depuis des lustres. Il est même de bon ton de dire et d’écrire, avec un rien de fébrilité, « qu’on a beau être laïc, il faut quand même reconnaître que etc. », ce qui sonne comme l’aveu d’un grand courage. Celui du journaliste à qui on ne la fait pas, gentiment laïc et objectif, forcé de s’incliner devant la lumineuse clarté de la pensée pontificale. A posteriori on s’émeut presque que Nicolas Hulot, toujours emballé dans sa chemise terne comme d’autres, avant, l’étaient d’une bure, soit allé consulter le Très Saint-Père pour lui réclamer son intervention auprès des âmes chrétiennes. Y a pas à dire, quand on sait s’adresser aux âmes comme saint François parlait aux oiseaux, cela force le respect. Alléluia.
Mais bordel, réveillons-nous
! Que dans un pays laïc, né de cette victoire de la connaissance sur la croyance que fut le Siècle des Lumières, un texte papal sur un sujet de société ait eu tant de succès; qu’une star respectable telle que Hulot ait jugé normal d’aller baiser la pantoufle vaticane, cela vous paraît mériter l’enthousiasme?! En 2015, pour que la société prenne conscience de la toxicité du couple que nous formons avec notre planète, il faut donc qu’un curé le lui dise. Pour que la parole des scientifiques et des écolos porte enfin, qu’on en discute à la veillée, il faut qu’elle soit portée par celui-là même qui dénonce ou conteste l’avortement, la contraception, l’adultère, le divorce et l’homosexualité, celui pour qui il y a une réponse à tout, car tout est écrit, certain et irréfutable dans le Ciel immuable où un jour nous serons chacun jugés.
Quel constat d’échec en vérité… Celui des politiques auxquels plus personne n’attache d’importance. Celui de nous autres journalistes, assimilés à ces mêmes autistes bavards et inutiles. Celui des écologistes qui manient pourtant le discours eschatologique ou l’alarme malthusienne aussi bien qu’un prédicateur au sommet d’une chaire. Celui, surtout, très inquiétant, des scientifiques. Le monde des blouses blanches a été incapable d’écrire un récit pouvant se substituer à celui de la trilogie faute-pénitence-punition. Il a été incapable de s’opposer au simplisme scientiste comme à la médiocrité catastrophiste. Il est incapable de montrer un avenir plus joyeux que le Déluge ancré en nous depuis que l’homme a inventé Dieu pour ne pas avoir peur pendant la tempête. Il est pourtant d’essence raisonnable, le discours scientifique, car il est réfutable
: la science ne prétend pas savoir la vérité, mais seulement qu’elle a sans doute raison. Obligeant l’homme à douter, elle l’a élevé au-dessus de sa condition de croyant qui est celle des nuques raidies par la soumission. La science nous a libérés de l’obscurantisme.
Mais voilà, dans notre monde ouvert, complexe, brutal, flou et angoissant, où seule la peur nous donne encore l’impression de former une même civilisation, dans notre société revenue de tout où tout semble acquis, dont le confort fait oublier l’essentiel et ce que furent les réalités du passé, la raison vaut désormais moins que la croyance. Parce que croire permet de ne plus douter. Est-ce croire en Dieu
? Pas nécessairement. Croire plutôt en une grande explication qui transcende et explique tout. Se raccrocher aux branches les plus grosses, car il faut bien avoir foi en quelque chose.
Et alors autour de nous la parano et les gourous se développent comme les allergies. Le triste Pr Joyeux cache mal sa phallocratie, son mépris de la liberté de choix des femmes, son costume des années 1950 derrière une théorie loufoque sur le cancer. Mais il vend des livres par palettes car ce qu’il dit semble… naturel. Le sans-gluten n’a aucun sens scientifique, aucun fondement médical, sauf pour une petite minorité, mais il multiplie ses adeptes. Comme la plupart des allergies médiatiques qui n’ont d’autre intérêt que celui de pouvoir parler de soi. Après le tatouage et les réseaux sociaux, dire qu’on ne peut plus manger que des graines germées ou de la viande crue est la nouvelle voie du narcissisme. Sur le web, dans les commentaires des auditeurs, fleurissent chaque jour de nouvelles paranoïas qui, faites-en l’expérience, sont toutes reliées entre-elles par la quête d’un ennemi commun et d’une explication évidente que ce même nous cache parce qu’il défend des intérêts financiers considérables – le Juif n’est jamais loin : ainsi nous empêche-t-on de bénéficier du moteur à énergie libre, on nous empoissonne avec les chemtrails, la bonne santé du cancer tient au fait que les industriels de la pilule n’ont pas intérêt à ce qu’on sache qu’en bouffant du curcuma, nulle tumeur ne métastaserait.
Toujours, faut-il rechercher une réponse simple qui explique tout, d’autant plus simple qu’elle s’inscrit dans notre manichéisme si français. Cela autorise à se sentir moins seul. L’autre qui ne croît pas n’a rien compris, il faut le convaincre. Et puis, cela se conjugue bien avec une déification de la nature qui a du mal à dire son nom
: la Nature a toujours raison, elle saura se venger des hommes qui l’ont meurtrie, car nous avons transgressé ses règles. La théorie de Gaïa de James Lovelock a été détournée, pour aboutir à celle d’une Nature transformée en Providence grâce à sa prétendue immuabilité que l’homme, ce parasite, perturbe. La Nature, c’est la nouvelle norme du Bien, c’est le nouveau Sacré. Elle est la moderne manne céleste qui peut combler tous nos besoins si nous sommes assez sages. Le vent, la lumière, l’eau peuvent fournir de l’énergie, mais il faudra peu consommer. La terre nous nourrira, mais il s’agira de lui murmurer dans l’oreille, de ne plus lui crier dessus. Les « énergies » nous soigneront de tout, si nous acceptons de les recevoir par le biais d’huiles, de poudres, de massages forcément bénéfiques, car naturels.
La Nature nous est supérieure, car d’elle nous procédons. Ainsi, tout geste la dérangeant est considéré a priori comme un crime, pas loin du blasphème. Élever un animal pour le manger est un comportement qui n’est plus supportable, car nous n’avons nul droit de vie et de mort sur la vache et la poule. Le chasseur, qui n’a pas l’hypocrisie de la société ayant proscrit par la loi et les mots cette violence sociable terrible qu’elle exerce sur ses membres, est reconnu comme un massacreur.
Bien pis. La vaccination est aujourd’hui considérée par certains comme une rupture du lien entre l’enfant et la Nature, qui l’empêche de se confronter à ses agents qui pourraient le rendre plus fort. Que la piqûre ait fait reculer ces maladies qui tuaient un enfant sur deux avant l’âge de 5 ans est oublié. Que Jenner, Koch et Pasteur aient libéré l’humanité de l’obligation de se reproduire comme des lapins pour espérer voir quelques enfants atteindre l’âge adulte ne dit plus rien à personne. Que ces maladies, la coqueluche, la rubéole, la polio, reviennent, à la faveur de nouveaux foyers nés chez les enfants non vaccinés n’inquiète pas. L’essentiel est de ne pas succomber au joug de l’industrie pharmaceutique qui crée des maladies et nous empoisonne avec l’aluminium. L’important est de renouer avec la Nature.
L’obscurantisme revient. Il s’installe sournoisement par la paranoïa, la remise en cause des acquis de la science et de la technologie, cette dangereuse dialectique dominant/dominé qui nous rassure. Ce qui nous arrive
? Ce que nous avons fait subir! Dans cette bouillie, l’homme – occidental plutôt, capitaliste c’est certain – est responsable et la nature, comme les islamistes ou les fachos, est une victime qui aujourd’hui se rebelle. C’est bien fait pour nous. Pour atténuer nos peines, il va falloir faire allégeance et se raconter des histoires simples. Et c’est ainsi que l’écologie, une fois encore prise comme l’idiote utile d’un système de pensée néfaste, s’approche encore un peu de la mort cérébrale. La soumission gagne, la pensée magique est convoquée et recule la raison. Jusqu’à quand ?



  • La montée du FN, c’est avant tout la défaite des écologistes (13 décembre 2015)

Pourquoi n’est-ce pas l’écologie politique qui incarne l’envie de trouver un autre chemin? Pourquoi le FN est-il le seul à faire espérer encore? Pourquoi en ces temps de COP 21, alors que tout donne raison aux militants de la première heure, les écologistes ont-ils fait un score grotesque aux élections régionales? Pourquoi n’est-ce pas eux, l’alternative aux partis corrompus par l’âge? C’est en fait la seule question intéressante soulevée par ces élections. On sait que le monde ne peut qu’aller vers la sobriété, et EELV fait un gâchis!
Une étrangeté, en dépit du constat de l’accablante médiocrité du personnel politique de l’écologie française. Pourquoi voter pour eux puisqu’ils ont l’air d’être comme les autres
? Cette nullité n’est en réalité que l’écume des choses, car l’écologie, telle qu’elle est portée en France, ne peut pas donner envie.
Une étrangeté, décidément, car de conférences en débats, de rencontres en réunions publiques, l’écologie est présente partout. Elle est même devenue, grâce à la réforme grenellienne des documents d’urbanisme, l’occasion de la démocratie participative, qui n’est pas un vain mot. Allez voir les débats sur les trames vertes et bleues, par exemple. Un miracle, dans notre monarchie refoulée. Des gens de tout bord discutant de la position des haies, de la situation des zones humides, de l’intérêt d’une route, et qui du coup, chemin faisant, envisagent leurs territoires, relisent son passé, cartographient son présent, projettent son avenir. Et en modifient le cadastre sans se rendre compte que c’est par l’objectif de biodiversité qu’ils l’ont fait. Statistiquement, ces gens votent beaucoup FN, car ils sont de territoires ruraux, pauvres, oubliés. Et pourtant, l’écologie du quotidien leur a fait voir une possibilité d’avenir par eux seuls imaginée, tandis qu’ils conspuent l’écologie politique parisienne, celle des bobos-bien-mis-beaux-qui-parlent-plusieurs-langues et manient des concepts dans des concept-stores végétariens.
On peut appeler cela une dissonance cognitive, une schizophrénie, une incapacité à vouloir pour les autres ce que l’on a réussi à avoir pour soi. Appelons cela plutôt complexité. Aussi vertueuse soit-elle, la pensée écologiste est complexe, car elle oblige à tout considérer, dans le temps, l’espace et les disciplines de la connaissance. C’est possible à une échelle locale, quand on a l’objet face à soi, c’est virtuel, autrement. La pensée du FN est à l’inverse très simple en toute occasion
: il faut revenir en arrière, faire comme avant, et c’est d’autant plus simple que ça ne mange pas de pain, vu que le FN n’a jamais exercé le pouvoir. Enfin, pas sous son habit actuel.
Complexe, et gênant. L’avenir, demain, quoi qu’en dise, sera une remise en cause des piliers de notre mode de vie. De la voiture, du logement, de l’alimentation, de la consommation, des vacances. De tout ce pourquoi les gens se battent quotidiennement, parce que la société leur demande de le faire. Il faut consommer, consommer comme le voisin, rouler en voiture parce qu’il faut bien travailler en partant de la maison qu’on a acheté loin parce qu’elle était moins cher, pour un crédit épuisant qui ne trouvera de fin qu’à l’aube de la retraite, quand on l’aura. Et il faudrait que tous ces efforts fussent vains
?! Qu’ils fussent même le symbole de la gabegie d’une société toxique? Renoncer à ce que l’on peine à obtenir n’est pas a priori le projet social le plus excitant.
La société de consommation n’a pas besoin de consommateurs solvables, mais de consommateurs frustrés. Les pauvres sont sa litière. Et ils sont nombreux
: en gros, la moitié de la France qui gagne, net, à peu près le SMIC. Qui veut consommer comme les autres, pour maintenir son rang, et n’a pas envie qu’on lui dise que c’est mal, parce que consommer c’est la preuve qu’on n’est pas – encore – dans la misère. L’écologie politique est de fait pour la majorité des Français une alternative crédible, car elle promeut de consommer différemment, d’aménager les territoires différemment, de créer des emplois différents, selon des symboles sociaux différents, mais elle est inaudible!
Car quiconque refuse d’entendre le porteur de nouvelles qui le dérangent intimement. Le syndrome de la femme battue
: la perspective d’une autre réalité fait plus peur que le triste quotidien auquel on s’est habitué, pour le rendre supportable. En particulier dans une société qui a érigé la victime en héros moderne. La victime est l’acteur principal infantile et déresponsabilisé de notre comédie humaine: ce qui lui arrive n’est jamais de sa faute, on aime la plaindre. C’est l’autre, le gouvernement, l’étranger ou le « gaulois », le maire-qui-nous-avait-pas-prévenu-qu’on-construisait-en-zone-inondable ou le technocrate qui est à désigner. Pas le pauvre malheureux. Qu’on caresse comme un chien.
La victime n’écoute pas le porteur d’espoir s’il a des allures de prédicateur. Or, les messagers de l’écologie politique continuent de manier un discours accusatoire, catastrophiste, technique, désincarné, maniant de grands principes, dénigrant l’idée de progrès, redoutant l’État, fustigeant les entreprises, promouvant la si lointaine l’Europe, l’amitié entre les peuples, la bonté intrinsèque de l’homme etc.
; un discours qui, promettant in fine la pénitence par la sobriété pour éviter, c’est pas sûr, la guerre pour l’eau ou le pétrole, sous un climat de canicule, n’est pas désirable.
Comment adhérer à une perspective de bouleversement qui fait plus peur que la peur de l’évidence de notre décadence
?
Il manque à l’écologie un récit alternatif à la fois à l’eschatologie judéo-chrétienne et à la culture du progrès issue des Trente glorieuses. Il lui manque de se débarrasser de l’utopie pour l’envie. Il lui manque de dire que son projet n’est pas écologique mais politique, parce qu’écologique
: s’adapter au changement climatique, c’est se préparer à un cycle de l’eau altéré, à suivre précisément le trajet de la goutte de pluie entre le ciel et la rivière pour éviter qu’elle ne dévale trop vite vers la ville, à privilégier et préserver en conséquence les sols de qualité, qui sont des réservoirs, ainsi à interroger l’aménagement du territoire et les pratiques agricoles, c’est-à-dire l’organisation du foncier, et donc, la répartition des pouvoirs et leur nature même. Et l’on s’aperçoit alors qu’en parlant sols, on parle prix de l’immobilier et coût de Voilà, c’est ça, l’écologie: de la politique.




    « Agriculture, des révolutions en marche ! » : c’est le titre de la conférence d’ouverture du Salon Biobernai 2015, qui se tiendra le week-end prochain à Obernai, bonne ville brassicole des confins alsaciens de la République. Les JNE en seront, j’en serai l’animateur et co-organisateur.
    Des révolutions ? Multiples et contradictoires. On l’a vu avec le prurit des manifestations d’éleveurs. On l’entend au « viande bashing » permanent. On le renifle aux algues vertes étalées à Plestin-les-Grèves. On le ressent à notre mauvaise conscience à écrire sur les bons produits tout en achetant au moins cher à l’hyper. L’agriculture est le point de cristallisation de nos contradictions. On l’aime pour ce qu’on y projette, on la déteste pour ce qu’elle est, mais l’on se rend compte qu’elle est en train de changer.
    L’agriculture est dans une situation étrange, et c’est l’élevage qui en parle le mieux. Voilà une profession qui disparaît dans une indifférence polie. Le plus grand plan social de notre histoire concerne 250 000 personnes, et la majorité de nos paysages nés de la dent des vaches et du sabot du mouton. Appauvris par la grande distribution qui leur achète sous le prix de revient, les éleveurs sont poussés par la FNSEA et les banques à s’endetter pour investir afin de réduire un peu plus leurs frais de production. Un engrenage qui ne peut pas connaître de fin dans la mesure où nous, consommateurs, souhaitons le moins cher que la concurrence internationale nous offrira toujours. Alors les éleveurs reprennent régulièrement un crédit pour moderniser leurs salles de traites. Jusqu’à l’épuisement.
    S’ils ne font pas faillite, ils profitent des aides pour retourner leurs prairies, abattre leurs stabulations et faire du maïs ou du blé, bien mieux rémunérateurs. Et bien pire d’un point de vue écologique. Souvent, aussi, ils se suicident : la profession d’éleveur est deuxième sur le podium, juste derrière la Police et la Gendarmerie nationale. Pour achever l’avenir, les jeunes sont peu nombreux à se présenter quand la Safer propose une reprise de bail. Éleveur, c’est passer plus de temps avec ses vaches qu’avec sa famille. Les statistiques de L’amour est dans le Pré, qui circulent dans le milieu, sont éloquentes : aussitôt fléché par Cupidon, l’éleveur se barre !
    Il en a d’autant plus la motivation, que son métier est honni par la société. Car voyez-vous, la viande et le lait, c’est pas bien pour la planète. Manger du faux-filet, c’est comme faire un Paris-Lune en Apollo-diesel. Et l’on ne parle pas de la pollution des eaux. Ni des veaux, des vaches, des cochons et des couvées que l’éleveur fait horriblement souffrir. Non seulement il est un destructeur de planète, l’éleveur est aussi un tortionnaire. Il faudrait vraiment être maso pour se lever encore à 5 heures Il faut les écouter : ils en ont marre d’être accusés de tous les maux.
    C’est en fait plus profond que cela, car ils ont peur, aussi, de cette ferme des Mille Vaches qui a poussé en Somme. Pourtant, elle leur promet de produire du lait à moindre émission de CO2 et de coût par une gestion optimale des intrants et des extraits ! Du « minerai » fort couru dans le secteur agroalimentaire, qui a besoin de molécules-base, et facile à exporter vers les marchés émergents qui en boivent à satiété. Alors, pourquoi cette ferme leur fait autant peur ?
    Parce qu’elle symbolise la menace profonde que les demandes contradictoires de la société font peser sur l’essence même du métier d’agriculteur.
    Produire mieux (pour nous), plus (pour l’exportation) en polluant moins, c’est possible, si l’on s’engage dans une démarche industrielle, qui massifie pour diminuer les impacts par unité de produit ; ou bien si l’on se replace sur le sol, dans une démarche dite « agro-écologique » qui ne peut trouver de rémunération qu’en contrôlant peu ou prou la distribution et ou la vente de ses produits. Agriculteur… et vendeur. La philosophie est différente, la révolution est la même : la millénaire anthropologie de l’élevage dit « anglo-normand », fondée sur la cellule familiale et le rapport étroit entre l’homme et l’animal, est menacée de disparition. Quelle sera sa remplaçante ? Nul ne le sait vraiment, et c’est angoissant, comme une révolution qu’on sent poindre.
    Alors, puisqu’ils sont aussi lucides qu’incapables de choisir, car ils ont accepté comme des moutons trois malheureux centimes de plus par litre de lait généreusement abandonnés par leurs maîtres exploiteurs (qu’ils ne nomment jamais dans les congrès professionnels : « grande distribution », c’est comme Voldemort dans Harry Potter), et puisqu’ils font mine de se réjouir d’une énième aide gouvernementale au renouvellement de leurs endettements, aidons-les. Par nos choix de consommateurs, certes, en cessant surtout de les enfermer dans notre manichéisme bien pratique. Il n’y a que l’agriculture pour entretenir nos paysages dont les services n’ont pas de prix. Il n’y a qu’elle pour nous nourrir.


    • Les sols, le climat et les inondations : la révolution 4 p 1000 ? (11 avril 2015)

    Quatre pour mille. Ce n’est pas la croissance espérée pour cette année, c’est bien mieux : une possible révolution. Car en augmentant la teneur de nos sols en matières organique de quatre pour mille, chaque année, nos sols absorberaient tout ce que nous exhalons de CO2, chaque année. Or, un sol riche en matière organique se trouve plutôt sous les prairies, les plaines peu labourées, les territoires diversifiés. Pas sous un champ de blé à haut rendement, une ferme à 1000 vaches, encore moins sous une route, un hypermarché ou un quartier pavillonnaire. Stéphane Le Foll (ministre de l’Agriculture), en annonçant mardi 17 mars le lancement d’un programme de recherches international sur ce sujet, a donc peut-être marqué le début de la fin de l’agriculture intensive et de l’étalement urbain.
    Certes, il prend le train en marche, conduit depuis quelques années par des chercheurs de l’Inra et l’Association française des sols. Certes le chiffre, théorique, n’est pas à prendre au pied de la lettre. Mais ne boudons pas notre plaisir, car cette annonce vient démontrer qu’enfin les sols commencent à être considérés, en France, comme autre chose qu’un réservoir de l’extension urbaine et un simple appareil pour maintenir les plantes bien droites. Preuve en est, cette annonce a suivi le vote d’un amendement à la loi sur la transition énergétique. Très discret, portant le numéro 836, inscrit dans l’article 48 portant sur la création de la « stratégie bas-carbone » nationale, il a introduit cette idée qu’il faut « tenir compte de la spécificité du secteur agricole et de l’évolution des capacités naturelles de stockage du carbone des sols ».
    Il n’y pas trente-six solutions. Si l’on veut que les sols absorbent plus de carbone, il leur faut accroître leur teneur en matières organiques qui en sont formées. La matière organique, c’est du carbone. C’est surtout de la vie, des champignons en réseau avec les racines, des vers de terre dans leurs galeries, des bactéries par milliards qui, inlassablement, dégradent la roche, retournent la terre et transforment… la matière organique morte en éléments organiques de plus en plus petits puis en éléments minéraux fondamentaux. Un sol, c’est un écosystème, le seul à se nourrir de lui-même, ou presque. De cette mince pellicule entre roche, air et eau, nous dépendons pour notre survie. Le sol, c’est notre alimentation, une grande partie de la biodiversité « commune », un régulateur du carbone et de l’eau.
    Or, le sol, labouré trop profond, trop souvent, est martyrisé. Retournée par le versoir, la matière organique s’oxyde et fabrique du CO2. Dérangés, coupés en morceaux, les organismes qui en assurent la « minéralisation » meurent, fuient, peinent à se reproduire. Cycle infernal : moins de matière organique pour moins d’organismes qui s’en nourrissent et la fabriquent, et la terre perd sa matière organique c’est-à-dire, in fine, ses éléments minéraux, engrais naturels. Il faut alors mettre de l’engrais qui a le défaut de gaver la plante, laquelle a dès lors moins besoin des champignons vivant en symbiose avec ses racines. Or, ces champignons participent aussi au grand cycle de la matière organique et à la structure du sol, garante de sa capacité à s’aérer et à accepter l’eau de la pluie…
    Labourage trop profond, trop d’engrais, mais aussi trop de produits phytosanitaires qui laissent le sol en léthargie. Ajoutons une autre dimension : plus un paysage est varié, plus la gamme de culture est vaste, bref, plus ce qu’il y a dessus est diversifié, plus ce qu’il y a dans le sol l’est aussi. Et inversement. Or, plus la biodiversité du sol, liée à celle qu’elle nourrit, arbres et plantes, est forte, plus il y a de matière organique.
    On voit donc en quoi ce « 4 pour 1000 » peut être révolutionnaire si l’on tire le fil jusqu’au bout. Car il incite à privilégier des pratiques agricoles plus respectueuses du sol, plus agronomiques, situées entre le conventionnel repoussoir et le bio idéal. Des pratiques auxquelles de plus en plus d’agriculteurs conventionnels s’adonnent, car elles leur coûtent moins cher en « intrants » (gasoil, produits chimiques), en « fer » (charrues), en « chevaux » (la puissance des tracteurs), et en lombalgies (les agriculteurs se cassent le dos dans leurs tracteurs). Des pratiques qui, parce qu’elles sont propres à chaque territoire, les rendent réellement responsables de ce qu’ils font. Ils redeviennent paysans.
    Des pratiques qui, en plus, améliorent largement la capacité des sols à retenir l’eau de la pluie. Dans notre pays d’ingénieurs, on répond à un risque par du génie civil. Moyennant quoi nous oublions ce risque. Il est pourtant facile de voir qu’un sol de prairie absorbe plus d’eau, plus vite, qu’un champ de blé, un champ nu gelé en hiver ou un gazon-thuya. Ce faisant il limite le ruissellement, père des rivières qui grossissent et débordent. Le sol vivant est une éponge efficace et pérenne. Endormi, car il n’existe pas de sol mort en France, il devient étanche comme ces champs qui deviennent des mares à la moindre pluie, aussi glissant qu’une toile cirée pour la grosse averse.
    Notre adaptation au réchauffement climatique rejoint donc la gestion du risque inondation, et plus généralement celle de la disponibilité de l’eau : elle passe par les sols. L’agriculture modernisée par l’objectif 4 pour 1000 sera la clé de voûte de notre avenir. SI tant est qu’il en reste des sols. Or, en dépit de la réforme des documents d’urbanisme, l’on continue à étaler l’urbain. C’est que le foncier coûte cher en ville, et que les élus de communes impécunieuses détiennent le pouvoir féodal du permis de construire qui leur donne le droit d’être achetés.
    4 pour 1000 ? Chiche ! Mais alors réformons le foncier, c’est-à-dire le code civil, et redonnons à l’État, garant de ce bien commun qu’est le sol, la responsabilité de sa gestion.

    .


    • Et si l’on se penchait enfin sur nos sols ? (10 octobre 2014)

    Les sols n’intéressent pas grand-monde. Ni les politiques, ni les élus, ni nous autres journalistes. Faut dire que lorsque le mot « sol » est prononcé, l’on pense à « la terre ». Et que dès lors qu’on déploie la thèse de l’indispensable retour au sol, pour le mieux traiter afin de nous mieux traiter, l’interlocuteur médusé entend souvent « la terre ne ment pas », et alors on se sent accusé de pétainisme mal digéré.
    Notre pays ne doit sa richesse et sa diversité qu’à la richesse et la diversité de sa terre, pour autant il méprise ses agriculteurs, toujours accusés d’avoir vendu du beurre aux Allemands. Accusation qui, à la fin de la Guerre, les avait d’ailleurs poussés, pour tenter de s’en défaire, à se lancer à corps perdu dans la révolution agricole qui allait les sortir de la misère en même temps que d’un système millénaire de valeur et de pratiques. Industrialisée, l’agriculture s’est enfermée dans une bulle technique qui a prétendu que les plantes avaient juste besoin qu’on leur tienne la tige pour que la perfusion de produits chimiques soit efficace. Réduit à l’état de support de culture, le sol vivote. Et les agriculteurs s’en rendent compte. Une nouvelle révolution agricole est en cours…
    Cela fait près de quatre-vingts ans qu’aux États-Unis l’alerte a été donnée, et à peu près comprise : les sols, trop travaillés, finissent en général par s’en aller. Dans les années trente, celles de la Crise, des millions de fermiers américains et canadiens durent abandonner leurs parcelles transformées en désert. La terre si fertile s’était résolue en nuages de poussières, délogeant les buissons qui, soumis au vent, roulaient comme des boules. Ce Dust Bowl, image argentique (les Raisins de la colère de John Ford, les photos de commande de Dorothea Lange) et littéraire (Les raisins, toujours, de John Steinbeck, dont le fantôme du héros, Tom Joad, a inspiré un album magnifique de Bruce Springsteen) de la Grande Dépression, fut un désastre humain et économique : les États-Unis durent acheter du blé à Staline.
    Encore présenté comme la conséquence d’une renverse climatique, d’un assèchement brutal du climat des Grandes Plaines, le Dust Bowl fut en réalité le résultat du labourage trop profond et trop fréquent d’une terre qui ne pouvait le supporter. Les Indiens se contentaient de fouir durant leur camp d’été, les blancs labourèrent. Depuis, les fermiers US font attention. Ils enfoncent le soc moins que chez nous. Les Brésiliens, aussi : le soja OGM est « sans labour » et même « semis sous couvert ». L’agro-écologie est parfois facétieuse.
    Chez nous, justement, il a fallu attendre un peu plus longtemps, le début des années 1990, pour qu’enfin l’on parle des sols, par la voix des époux Bourguignon, en rupture d’Inra.
    Depuis la fin de la Guerre, la hausse phénoménale des rendements permis par le mariage de la mécanique et du chimique a aveuglé le monde agricole tout en le sortant de la misère et de la marginalisation sociale. Résumée à quelques nutriments que l’industrie sait fabriquer plus vite que l’écosystème-sol, la nutrition des plantes a pu se passer de celui-ci. Considéré comme un simple crumble tenant droit les tiges, le sol a pu être maltraité sans que peu ne s’en émeuvent. Labours profonds, sols nus entre les récoltes, engrais en perfusion : non seulement les terres sont parties à vau-l’eau, s’érodant et se ravinant sous la pluie et le soleil, elles ont aussi perdu beaucoup de leur matière organique. Parce que les lombrics et les champignons symbiotiques des plantes, maîtres (avec les bactéries) du réseau de décomposeurs et de transformateurs de la matière organique en éléments minéraux fondamentaux, ont été court-circuités et abîmés.
    Aujourd’hui, la recherche française redécouvre l’eau tiède en se penchant à nouveau sur les sols. La publication en 2005 du Millenium Assessment l’avait il est vrai beaucoup perturbé : mais oui, sans les sols, il n’y a pas d’alimentation possible… et un sol maltraité finit sur la route, ne filtre plus la pollution, ne retient pas l’eau, ne capte plus de carbone, ne peut plus nourrir plantes et arbres. La perte des multiples services qu’il nous offre se chiffre en dizaine de milliards chaque année.
    Et l’on en a perdu ! Le taux de matière organique moyen des sols français a été divisé par deux ou trois selon les régions. Les sols picards et bretons sont dans un état alarmant : la vie qui s’y trouve souffre plus qu’ailleurs. Les lombrics y sont dix à vingt fois moins nombreux que dans une prairie, les champignons sont trop discrets. Pour autant, ces sols ne sont pas « morts », comme le disent volontiers les apôtres du catastrophisme. Dans notre pays, aucun sol n’est exempt de formes de vie, pas même un sol gavé de métaux lourds ou une terre à blé. Mais beaucoup, déstructurés, auraient besoin de temps pour reconstituer leur matière organique, et se reconstituer tout court.
    Beaucoup aussi n’existent tout simplement plus, car la France, vice-championne du monde en étalement urbain, derrière les États-Unis, les a recouverts de béton, de macadam, de maison, de rocades, de ronds-points… de fermes ou de gazon-thuya ce qui, vis-à-vis de l’eau et de la biodiversité, revient à peu près au même. Les sols morts, ce sont ceux-là, car autant la terre poussiéreuse de la Beauce pourrait redevenir bien vivante si on lui fichait un peu la paix durant une dizaine d’années, autant une terre sous un parking a peu de chances de redonner à nouveau des fleurs. Avec 26 m 2 de terres fertiles qui disparaissent chaque seconde, l’étalement urbain est, avec la systématisation du trio labour profond/sol nu/pulvérisations, la plus grande menace pesant sur la « Terre de France », comme on disait au service militaire.
    Que faire ?
    Les chercheurs cherchent et se rendent compte que la réponse, bien étayée par la théorie, se trouve entre les mains des agriculteurs. Or, et c’est formidable, des marginaux de plus en plus nombreux s’essaient à moins travailler leur sol. Non par conviction « bio », mais avant tout par un calcul économique : le tracteur, les pesticides et les engrais, ça coûte de plus en plus cher. Le seul fait de moins labourer, moins profond, divise par deux la facture de gasoil et par trois la puissance demandée au tracteur. Mais sans labours, ou presque, la terre se couvre d’adventices. Alors l’agriculteur pulvérise, tout en cultivant des plantes de couverture entre les rangs des cultures de vente, et en rotation entre celles-ci. Il pratique ainsi un « semis direct sous couvert » qui fait de l’ombre aux mauvaises herbes, favorise les champignons, entretient le sol et… apporte, après fauchage ou écrasement, la matière organique aux décomposeurs.
    Pas militants, ces agriculteurs sont des productivistes assumés qui ont redécouvert le sol par un calcul économique, et se sont dits en le regardant qu’ils pouvaient peut-être faire autrement. Par exemple en replantant des arbres ou des haies, après avoir constaté que la parcelle était partie sur la départementale pendant l’orage. Beaucoup de ces agriculteurs « différents » redécouvrent aussi… le fumier, engrais organique hors pair, qui, bien étalé en boudin (on dit en andain) et régulièrement retourné, donne un compost remarquable. Tous reconnaissent, comme les agronomes et les pédologues, qu’on ne fait pas mieux qu’une prairie : le sol y est dans un état quasi-forestier, c’est-à-dire poche du Graal agronomique. Or, une prairie, ce sont des vaches, et les vaches, ce sont des éleveurs dont les revenus dépendent de nous. Acheter – mesurément – de la viande et du lait, c’est aussi soutenir une agriculture au sol.
    « Le sol, le sol outragé, le sol brisé, le sol martyrisé, mais le sol libéré ! Libéré par lui-même, libéré par son peuple invisible avec le concours des agriculteurs de la France, avec l’appui et le concours de la France tout entière : c’est-à-dire de la France qui se bat. C’est-à-dire de la seule France, de la vraie France, de la France éternelle », voilà ce qu’aurait pu déclarer Mon Général à Tante Yvonne, quand celle-ci démariait ses carottes à Colombey-les-Deux-Églises. » Voilà ce que j’écris quelque part dans mon livre. Oui, une révolution agricole est en gestation. Comme leurs pères et grands-pères des lendemains de la guerre qui avaient dû affronter la majorité immuable pour imposer l’agriculture « conventionnelle », les agriculteurs-au-sol d’aujourd’hui, peu nombreux, peu soutenus, mal formés, sont en train de se regrouper pour s’épauler et apprendre. La nouvelle loi d’orientation agricole se promet de les aider. Les sols iront mieux par une agriculture de compromis, décidée par l’agriculteur, et seulement lui, en fonction de son terroir de travail. Si tant est que l’on mette un terme à l’étalement urbain. Mais sans une révolution foncière, en France, on n’y arrivera pas, or, cela suppose une réforme profonde du droit et de la notion même de propriété, héritée de la Révolution. Comment sortir de la pathologie française de la possession, c’est un autre billet…
    Et un sujet qui n’intéresse pas non plus beaucoup les médias. L’agriculture est toujours réduite aux manifestations agricoles, pourtant révélatrices de l’écœurement de cette France périphérique de Christophe Guilluy (lisez son livre paru chez Flammarion…), ainsi que la stérile et stupide opposition médiatiquement pratique conventionnel/bio. Le drame de l’accès de plus en plus difficile à la terre agricole pour les agriculteurs n’est jamais lié, dans nos papiers, à celui de l’accès au logement. Relier les deux oblige à remettre en cause le dogme de la propriété, à questionner les notions de bien commun et de bien public. Cela dérange la pathologie de la pierre qui s’abat sur le Français aussitôt qu’il naît. Dès lors qu’on creuse un peu le sol, on voit donc la société telle qu’elle est aujourd’hui : figée dans la peur, par ses élites, mais remuée en profondeur par d’étranges lombrics que sont les initiatives locales. De quoi espérer.



    • L’écotaxe, bouc émissaire des problèmes de la Bretagne (9 novembre 2013)


    C’est à cela qu’on reconnaît la profondeur d’une culture : à la dimension philosophique de ses combats. Voilà pourquoi la larme nous tombe lorsque nous contemplons le Gwenn-ha-Du (NDLR : le drapeau de la Bretagne) battre le vent celte pour défendre Père Dodu, dans le bruit de grillon des triskèles agitées pour protéger les abattoirs Gad contre l’horrible infortune. Même, notre ventre se noue d’émotion et, si nous avions un chapeau, nous le soulèverions en disant « ah, les braves gens ! », face au flot bouleversant de révolutionnaires à bonnet rouge. Ah quel bel hommage aux émeutiers du XVIIe siècle ! Des fâcheux qui, en 1675, se révoltèrent contre un énième haussement de taxes décidé par notre pire dictateur, Louis XIV. La misère était là, mais il fallait bâtir Versailles et alimenter la guerre en Hollande. Alors la Bretagne prit le gourdin, et on la pendit sur les arbres des chemins. Ce fut la Révolte du papier timbré. Aujourd’hui, s’estimant leurs héritiers, des agriculteurs, des routiers, des PME, des hypermarchés sont révoltés contre le portique douanier.
    .
    Tous ensemble, oui ! Bras dessus bras dessous, tous derrière l’heureux Troadec (NDLR : maire de Carhaix, dans le Finistère), qui, naguère, offrit des Vieilles charrues au pauvre Poher et aujourd’hui fait son Poujade, croyant imiter Mélenchon, en crachant sur l’État excessif, l’Impôt affameur et l’Europe sans doute impie. La Bretagne est devenue une fosse à purin, mais c’est notre Bretagne, c’est nous qu’on décide !
    .
    Sortie de la misère par l’agriculture intensive, la Bretagne s’est hissée par la force de sa culture dans l’économie et l’imaginaire français. Nourri aux subventions et aux défiscalisations, son développement a été exceptionnel. Aujourd’hui, la Bretagne, c’est tout autant le porc salopard que l’ingénieur en télécoms, lequel, il est vrai, semble aussi condamné que le poulet dodu. Breizh meurt de ce qui avait fait crever le Nord, la Lorraine et fera demain s’effondrer la Franche-Comté : la spécialisation régionale par la mono-production. Hier la mine, la sidérurgie et le textile, après-demain la bagnole, demain l’élevage intensif. Le génie de l’énarchie planificatrice.
    .
    Comme un homme la tête enfermée dans un sac étouffe par ses expirations, la terre de Bretagne s’est lentement intoxiquée de ses déchets. Elle n’en peut plus. Elle est sale. Elle pue. Elle pollue. Elle est polluée. Elle devient stérile. Ses paysages ont été normalisés, son eau est déconseillée aux femmes enceintes, certains de ses rivages sont impropres aux enfants. Ses travailleurs pleurent leurs fins de mois atteintes avant la quinzaine. Ils hurlent encore contre leur éloignement. Il y a deux Bretagnes, c’est vrai. Celle qui se termine à Rennes, à quelques heures de Paris. Et l’autre, à laquelle seule la mer met fin. Une économie soviétique, tout entière destinée à exporter des carcasses bas de gamme, installée au bout des routes.
    .
    Une économie qui s’effondre, et c’était prévisible. Parce qu’elle s’est asphyxiée en courant toujours plus vite pour rattraper la concurrence toujours moins chère, et s’est usé le genou à quémander à la Grande distribution et aux géants de l’agroalimentaire quelques centimes de plus pour simplement atteindre les prix de revient. La Bretagne crève de produire de la merde et d’être considérée comme de la merde par les hypermarchés, nés en Bretagne, quelle ironie, et les découpeurs de bidoche qui délocalisent leurs couteaux aussitôt qu’on leur retire leurs perfusions de subventions dont la péremption était pourtant indiquée.
    .
    C’est contre ces salopards que les bonnets rouges devraient se battre. C’est les hypers qu’il faut abattre. C’est dans les abattoirs indignes qu’il faut déverser le trop-plein de lisier. C’est sur la face réjouie de certains patrons et syndicats qu’il faut appliquer un cosmétique à l’algue verte. Pas sur les portiques.
    .
    Ceux-là ne sont pour rien dans le malheur breton. Au contraire. Ils ne sont qu’un bouc émissaire, un bâton totem que l’on abat après avoir scandé autour. C’est plus facile. Mais ce n’est pas courageux. C’est grossier et indigne. C’est nul, médiocre, insultant pour les malheureux de 1675, honteux pour la blanche hermine qui s’épuise à pleurer depuis des années. Car l’écotaxe allait enfin donner un prix plus conforme à la réalité du transport. À l’usage de la voirie. Au coût des dégâts. Elle était une façon de réfléchir à deux fois avant d’envoyer un camion sur les routes pour un oui pour un non.
    .
    Cela fait trois ans que je travaille sur la question, que j’anime des débats avec transporteurs et chargeurs, petits et gros. Aucun ne s’est jamais élevé contre l’écotaxe. Au contraire. Pour tous, elle était un moyen d’améliorer les performances, de rationaliser la logistique, de mutualiser moyens et stocks, bref, de perdre moins de sous. Mais voilà, la Grande distribution n’en veut pas. Elle s’en fout. Elle achète presque tout, elle fait tout payer à ses marques, même les grosses, à ses transporteurs, à ses agriculteurs. Même les caisses calibrées dans lesquelles ceux-là lui livrent la salade.
    .
    Pendant que le groupe Hénaff lance discrètement une remarquable offre de mutualisation des moyens avec ses concurrents, dans le cadre d’un GIE, afin de pallier l’éloignement, les taxes, et de relever le col face à la Grande distribution, des réactionnaires poussent les petits à la révolte. Et le gouvernement de la République baisse son pantalon. Et les écolos du gouvernement restent au gouvernement. Plus attachés au pouvoir qu’un pouce-pied à la presqu’île de Quiberon. Et des Saoudiens se proposent de racheter Père Dodu. Une autre dictature obscurantiste et violente. De 1675 à 2013, l’histoire ne s’écrit pas, elle dégueule.
    .
    Frédéric Denhez vient de publier La fin du tout-voiture (éditions Actes Sud) et Nucléaire, le vrai du faux (éditions Delachaux et Niestlé). Cet édito n’engage que son auteur.



    • Le CRIIGEN porte plainte contre… la liberté d’expression (28 janvier 2013)



    Le CRIIGEN a porté plainte contre notre confrère de Marianne, Jean-Claude Jaillette, coupable selon cette association d’avoir rapporté dans un de ses papiers des assertions de « fraude » à propos de la publication fameuse du chercheur français (lire ici l’article de Marianne). Lesquelles assertions n’étaient pourtant que rapportées, à partir de propos tenus par des scientifiques américains dans un papier du magazine américain Forbes intitulé « Scientists Smell A Rat In Fraudulent Genetic Engineering Study » (http://www.forbes.com/sites/henrymiller/2012/09/25/scientists-smell-a-rat-in-fraudulent-genetic-engineering-study/).
    .
    par Frédéric Denhez
    .
    En dealant ensemble pour faire d’une simple publication scientifique un objet médiatique, Gilles-Éric Séralini et la rédaction du Nouvel Observateur avaient déjà utilisé la presse à des fins si ce n’est de propagande, du moins de communication : il fallait qu’à partir de l’étude, certes originale, qui ne portait que sur un seul OGM et même sur un seul transgène, il fût affirmé que tous les OGM étaient des poisons. Dans un long article où l’on peine à dénicher une contradiction, car tel était le prix de l’exclusivité. Et voilà qu’aujourd’hui, alors que la presse libre de ses mouvements, déplaît, on l’attaque.
    .
    Pour traîner en justice un journaliste, il faut avoir de sérieux arguments. Le principe de la diffamation sert à tout, permet de tout oser, c’est même à ça qu’on le reconnaît. Tout de même, porter plainte contre un média parce que ses informations déplaisent, c’est en soi porter plainte contre la liberté d’expression. Alors, porter plainte pour des informations rapportées à partir de citations parues dans un autre magazine, c’est assez baroque : un journaliste doit-il être non seulement responsable de ses écrits, mais aussi de ceux des quidams qu’il cite ? Ou bien doit-il faire viser son papier par les gens qu’il contredit ?
    .
    Cela prêterait à rire si ce n’était si grave. Car devant la Justice, Jean-Claude Jaillette devra s’expliquer sur le fond. C’est-à-dire sur ce qui pourrait permettre d’affirmer qu’il y a eu fraude dans le travail de Gilles-Éric Séralini. Autrement dit, il est fait appel à la Justice pour contribuer à trancher la controverse académique sur la publication fameuse et, plus généralement, sur la toxicité éventuelle des OGM sur l’organisme humain. La fabrique du savoir quitte donc la dictature du laboratoire et de la publication pour gagner la démocratie du prétoire. Le CRIIGEN semble vouloir s’appuyer sur l’opinion publique, la presse, pour mieux faire valoir ses arguments. Une démarche scientifique, rigoureuse et impartiale, courageuse, qui les rapproche étonnamment de Claude Allègre et Vincent Courtillot : tout le monde a applaudi le « débat » de l’Académie des Sciences qui avait paraît-il tranché la question de la responsabilité humaine dans l’accélération du changement climatique, alors que ce fut une défaite pour la démarche scientifique que d’être ainsi mise en scène, manipulée, méprisée. Allègre et Courtillot avaient tout fait pour amener la controverse, qu’eux seuls portaient, dans l’opinion publique. La logique binaire du pour/contre, médiatiquement porteuse, leur avait donné un poids sans commune mesure avec celui de leurs travaux de recherche sur le sujet. S’estimant insultés, les compères eurent beau jeu de se faire passer pour des incompris que la majorité obscurantiste et stipendiée des chercheurs voulait faire taire. Ils en appelèrent donc au peuple, aux médias, pour faire valoir leurs arguments. Et obtinrent leur « débat » sur le plateau d’argent de l’Académie, qui ne trancha rien, car tout l’était déjà, mais entérina le fait qu’aujourd’hui, un avis scientifique peut se traiter comme une simple opinion, durant quelques heures dans un amphithéâtre. Il est vrai que l’Académie des Sciences avait déjà fait de même, on l’avait oublié, à propos de Caulerpa taxifolia, « l’algue tueuse ».
    .
    Avec cette plainte, une étape supplémentaire a cependant été franchie. Se comportant comme Allègre et Courtillot, le CRIIGEN semble vouloir faire taire toute contestation un peu franche. La controverse sur les OGM était déjà résumée, médiatiquement, à un classique et désespérant pour/contre. Doit-elle s’achever par un « contre » définitif parce que c’est plus ainsi qu’il faut penser ? Bref, peut-on simplement faire valoir des faits objectifs, voire une opinion contraire, sur un sujet polémique sans courir le risque d’être immédiatement étiqueté sous l’opprobre ? Il semblerait que ce soit de plus en plus difficile : Jean-Claude Jaillette est en fait puni d’avoir osé publier en 2009 un livre favorable aux OGM (Sauvez les OGM, Hachette Littératures). C’est désespérément triste, et incroyablement grave pour la liberté d’informer.

    .
    Voici la réaction de François Damerval, directeur de cabinet de Corinne Lepage, en date du 2 février 2013, à la première version de cet article, qui citait Corinne Lepage et Gilles-Éric Séralini, et non pas le CRIIGEN, comme étant à l’origine de cette plainte.
    .
    « La décision de poursuivre l’article en PJ (de Marianne NDLR) est une décision du bureau du CRIIGEN. En tant que présidente d’honneur Corinne Lepage n’est pas associée à la décision. Je regrette que Jean Claude Jaillette ait souhaité joindre le nom de Corinne Lepage dans son article et ne daigne tenir compte du mail envoyé.
    Concernant l’article, à partir du moment ou Jean Claude Jaillette ne cite pas ces sources (ne permettant pas de connaître les conflits d’intérêts de l’auteur) cela veut dire qu’il endosse les propos.
    Sur la forme de l’article de Frédéric Denhez, je suis très étonné qu’étant donné que Jean Claude Jaillette étant partie prenante de la procédure, le journaliste ne nous ait pas appelé pour recueillir notre point de vue. »



    Réponse à Frédéric Denhez de François Darmerval (10 février 2013)

    François Damerval, Chef de cabinet de Corinne Lepage, nous adresse ce texte en réponse à l’article de Frédéric Denhez, Le CRIIGEN porte plainte contre… la liberté d’expression, mis en ligne sur notre site.

    Voici l’édito de Jean-Claude Jaillette :
    « En exclusivité dans Marianne, des chercheurs du monde entier et de renommée internationale publient une tribune en réponse à la publication des résultats du Pr Gilles Eric-Séralini dans le Nouvel Observateur du 20 septembre dernier. Ils expriment leur scepticisme scientifique et leur colère envers l’utilisation que les mécènes font de l’étude. Les mots sont durs « opération de communication », « fraude scientifique où la méthodologie sert à conforter des résultats déjà écrits d’avance » , etc. »
    Alors non, Monsieur Denhez, il ne s’agit pas d’une attaque à l’encontre de la liberté de la presse, mais bel et bien de la défense d’un travail qui a connu nombre d’entraves en amont et en aval de la communication de l’étude. Gilles Eric Séralini défend sa liberté quand il attaque Jean-Claude Jaillette et je reprends les propos de Nelson Mandela dans Un long chemin vers la liberté : « je ne suis pas vraiment libre si je prive quelqu’un d’autre de sa liberté. L’opprimé et l’oppresseur sont tous deux dépossédés de leur humanité ». En l’occurrence Jean Claude Jaillette dans le choix de ses mots remet en cause l’intégrité de l’Homme.
    Will Hutton, dans The Observer, a signé un édito, le 25 novembre dernier, pour un encadrement de la presse intitulé « l’autorégulation ne suffit pas ». En France, le régulateur est un pouvoir indépendant. Ce pouvoir indépendant c’est le juge et je pense que l’ensemble des journalistes ne devrait pas avoir peur d’un juge de la République d’une démocratie. Dans le cadre de la diffamation, le juge va devoir dire certes si il y a vérité mais aussi s’il y a bonne foi de la part de Jean Claude Jaillette. Ce dernier ne peut ignorer la condamnation de Marc Fellous et de l’AFBV en diffamation 20 mois plus tôt. Alors, quand il publie sur la même page l’appel signé par une grande partie des membres de l’AFBV et des propos d’un scientifique américain sans citer les auteurs des mots incriminés par Gilles Eric Séralini, ni le contexte de la publication, ni les phrases ainsi coupées, ce qui induit que le journaliste les reprend à son compte.
    Et quand la plainte est déposée contre Jean Claude Jaillette, celui-ci signe une tribune erronée citant un plaignant qui ne l’est pas. Quand on le lui signale par mail, il ne daigne pas répondre pour prendre en compte le mail envoyé, dont je sais qu’il l’a reçu puisque je me suis fait confirmer par ses soins lors d’un appel téléphonique qu’il l’avait lu.
    Malheureusement, Monsieur Denhez dans votre texte vous en faites de même, et peut-être pire encore car, contrairement à Jean Claude Jaillette, vous n’êtes pas partie intéressée, cela aurait du vous conduire à la prudence et consulter la partie adverse.
    « L’imprescriptible liberté d’expression dont jouissent les individus, n’a pas grand–chose à voir avec la liberté d’expression d’un groupe de médias ayant les moyens de manipuler l’opinion de millions de personnes, et c’est pour cette raison que cette liberté doit être encadrée juridiquement et assortie d’une obligation de rendre des comptes », écrit Will Hunton dans l’article précédemment cité. Et il n’a pas tort. Le juge dira si dans tel cas, Gilles Eric Séralini pouvait prétendre à voir son honneur rétabli
    Non, ce ne sont pas Marc Mennessier ou Sylvestre Huet qui sont poursuivis. Pourtant on ne peut leur reprocher d’avoir été éminemment critiques. Non ce n’est pas l’esprit critique qui est reproché à Jean Claude Jaillette mais bel et bien des mots inacceptables et oui il devra prouver qu’il y a fraude. Non malheureusement, contrairement à ce que certains laissent entendre, les conclusions de l’étude n’ont pas été « balayées par l’ensemble de la communauté scientifique internationale » (site Alerte Environnement)..
    Que dit l’ANSES ? A ce jour, on dispose d’un « nombre limité de publications traitant des effets potentiels à long terme d’une consommation d’OGM associés à des pesticides » et l’étude est originale. Il n’y a point d’invalidation juste que les recherches du professeur Séralini « ne permettent pas de remettre en cause les évaluations réglementaires précédentes sur le maïs NK603 et le Round-up ». Cela tombe bien car les protocoles sont justement dans le collimateur des gestionnaires du risque.
    Ni Sylvestre Huet, ni Marc Mennessier n’ont par exemple couvert la révision de la directive 2001/18 du Parlement européen visant aux Etats la possibilité d’interdire la culture d’OGM dans leur pays alors que le premier parle de désastre pour le débat public. Je lui réponds en lui disant qu’il n’y avait pas de débat public avant cette étude permettant à 2 OGM d’être cultivés en Europe et 45 d’être importés.
    Cela nous conduit directement à évoquer la communication de cette étude. Les choix faits en fonction des antécédents sont plutôt assez logiques. Beaucoup les critiquent, pourtant ils sont bien moins vitupérants quand ils confrontent les budgets lobbying à la publicité et à la communication des producteurs. Où sont-ils quand Syngenta se paye des pages entières dans les quotidiens nationaux ? Hannen Swaffer pourrait vous dire : « La liberté de la presse c’est le droit de dire ce que ne pense pas le propriétaire du journal à condition que ca ne gêne pas les annonceurs ». Où sont donc les critiques quand l’UIPP finance les pages agriculture d’Euractiv ou RTE et ERDF celles de l’environnement ? De même, la célérité des critiques des défenseurs des OGM aurait probablement dû mettre la puce à l’oreille aux relayeurs de message sur la race des rats, l’absence d’effet dose, la contestation des protocoles, la traque du laboratoire ou les financements. La mauvaise foi faite sur les financeurs, notamment le CERES, alors que celui-ci n’a aucun intérêt direct contrairement aux demandeurs d’autorisation devrait être un signal précoce. Le financeur peut bénéficier tout au plus d’un avantage concurrentiel avec une filière sans OGM mais il remplit surtout ce qui devraient être une obligation légale : vérifier que l’on distribue des produits sains.
    Sur un dernier point, la comparaison avec Allégre et Courtillot est insultante. Et la demande du HCB pour qu’une « étude de long terme, indépendante et contradictoire soit entreprise sous l’égide des pouvoirs publics quant à la sécurité sanitaire du maïs NK603 » en est la meilleure preuve, Christine Noiville demandant même que le Pr Séralini fasse partie de la nouvelle étude. Le volet OGM de « Signaux précoces, leçons tardives », deuxième volet produit par l’Agence Européenne de l’Environnement, paru le 24 janvier dernier, en est un bon exemple et pour le coup cite en référence les travaux du Pr Séralini.

    .Réponse à la réponse de François Damerval (10 février 2013)

    Voici une réponse à la réponse de François Damerval à l’article de Frédéric Denhez, Le CRIIGEN porte plainte contre… la liberté d’expression.
    Cher Monsieur,

    .Merci pour votre réponse qui en appelle une autre, que je rédigerai si vous le permettez en suivant vos paragraphes.
    Dans tout débat, on arrive toujours à un moment à l’accusation de racisme ou d’antisémitisme ou, comme au Parlement récemment, à la référence à la Seconde Guerre mondiale, ce fameux Point Godwin. Vous usez ici d’un inédit Point Mandela : que vient donc faire Madiba dans nos champs d’OGM ? Déclamer une belle tirade sur l’essence de la liberté n’est pas nécessaire pour causer de notre sujet, et risquerait même de gêner la personne à qui elle est destinée en lui faisant accroire que par ses mots il a dépossédé l’autre de sa liberté, voire, de son humanité.
    J’ai subi une fois une très violente attaque, qui aurait pu se traduire en justice par une plainte en diffamation pour, accrochez-vous, « apologie de crimes contre l’humanité », en l’occurrence l’esclavage. Tout cela pour deux phrases mises hors de leur contexte d’un guide de voyage que j’avais rédigé, qui avaient été utilisées par deux journalistes contents d’avoir déniché chez un grand éditeur parisien un très vilain raciste. Lors de l’interview télévisée, ils m’avaient sorti de grandes phrases, citant Badinter, Césaire (qu’ils n’avaient pas lu jusqu’au bout) et… Philippe Lavil, ce qui était plus surprenant. Face à ces grandes envolées, et à l’accusation de racisme, je ne pus rien faire : ces mots valent opprobre, et il avait fallu toute l’énergie de l’éditeur pour qu’il n’y ait ni plainte ni diffusion du reportage, pour faire comprendre à la chaîne télé que l’accusation, violemment jetée à la figure, était ridicule, insultante et… diffamatoire. J’ai ensuite été quand même proprement viré, bien que soutenu, parce qu’une telle accusation est une tache indélébile, très douloureuse, même des années après. Et contre laquelle on ne peut rien.
    Tout cela pour vous dire qu’à la fois je comprends la souffrance de Séralini d’être accusé de fraude, et le scandale que constitue selon moi la diffamation. Nul ne devrait pouvoir être accusé pour ce qu’il dit, au moins pour la raison que j’ai évoqué plus haut : porter plainte, c’est clore le débat, parce que cela fait peur, parce que cela fait voir de la fumée à l’opinion quand bien même il n’y a pas de feu, parce que cela oblige à se justifier selon un protocole que seuls les habitués de la chose judiciaire maîtrisent, parce que le Juge fait peur, oui, car la Justice ne cherche pas la justesse, mais la conformité à la loi. La plainte en diffamation est une arme terrible pour tuer l’adversaire, voilà pourquoi je suis de ceux qui militent pour sa suppression pure et simple.
    D’autant plus terrible, la diffamation, lorsqu’elle est utilisée à mauvais escient. Encore une fois je comprends M. Séralini, mais qu’il porte plainte, alors, contre le magazine Forbes et Henry Miller ! Pourquoi contre Jean-Claude Jaillette ? Il n’a fait que rapporter un avis ! Faudra-t-il donc, à l’avenir, être à même de pouvoir défendre les arguments de ceux et celles qu’on cite face à des accusateurs qui trouveront plus simples de faire ainsi plutôt que de cibler des sources trop lointaines ou étrangères ? Ce serait une dérive qui tuerait la liberté d’expression, tout simplement. Et quand bien même M. Jaillette aurait accusé de fraude M. Séralini, où serait le mal, si tant est que mon confrère aurait argumenté et progressivement amené, dans sa démonstration, le mot terrible. Et M. Séralini aurait pu ensuite user de son droit de réponse, une méthode courageuse qui a le mérite de confier le débat à l’intelligence du lecteur, ainsi grandi et flatté d’y participer, plutôt qu’à celle d’un juge lointain et froid.
    Vous parlez de manipulation à propos des grands groupes de presse, et vous avez raison (mais je ne connais pas Will Hutton, désolé). Une manipulation sourde, liée à la fainéantise, à la lâcheté de bien des confrères qui n’osent pas sortir de leur carcan intellectuel pour aller à l’encontre de leur régie publicitaire ou de l’opinion toute faite de leur rédacteur en chef, et préfèrent se tenir, toujours, du bon côté du manche. Comment décrire, dès lors, sans utiliser les mots qui fâchent, la méthode de médiatisation qui fut celle de M. Séralini ? Vous allez me dire qu’il fallait bien en passer par là pour alerter l’opinion, et je pourrai l’admettre. Cela dit, comme l’accusation de racisme, la position claironnée de donneur d’alerte, ou bien le déploiement à tout propos du principe de précaution, vaut raison : j’ai raison parce que les autres me disent que j’ai tort, j’ai raison parce je joue des grandes orgues. Et puis un chercheur qui médiatise à outrance pour défendre sa thèse sort du cadre strict de la légitimité académique. Mais admettons qu’il en ait fallu passer par là : pourquoi pas, car après tout, la polémique a eu le grand mérite de mettre sur la table l’irrépressible besoin de recherches indépendantes de longue haleine, et le manque cruel de financements publics pour les réaliser. Tout de même, fallait-il en passer par un titre, dans un magazine, qui dit de façon grossière ce que le papier de Séralini n’a jamais dit ? Fallait-il transformer un transgène en tous les OGM ? Un danger en un risque ? Fallait-il imprimer en grand les photos de rats tumorés alors même que l’étude affirme qu’elles sont très rares ? Fallait-il en appeler à quatre ministres pour défendre immédiatement la thèse ? Je ne sais comment vous appelez cela, en tout cas, c’est une façon fort peu académique de diffuser l’information scientifique.
    Laquelle n’a rien à voir, évidemment, avec ce que font Syngenta et Monsanto. Mais justement : pourquoi se fatiguer à critiquer des grandes entreprises qui font juste… de la publicité ? Pourquoi mettre M. Séralini sur le même plan ? Les grandes entreprises utilisent la presse pour faire leur réclame, personne n’est dupe. M. Séralini s’est servi de la presse pour mieux diffuser sa thèse, en tant que chercheur indépendant il s’est donc placé dans l’arène. Parce que M. Séralini est un homme de qualité et de grand talent, de conviction et militant, il est critiquable parce qu’il n’est qu’un homme alors que Syngenta, c’est de la comédie humaine. Critiquable, notamment, parce qu’il critique les confrères financés plus ou moins par les semenciers, alors qu’il est lui-même en partie financé par le pire destructeur du monde agricole, la Grande distribution. Dans une opinion qui doute de tout, qui ne fait plus confiance à personne, cette découverte a été, je crois, dévastatrice pour l’image de M. Séralini, et c’est dommage.
    Quant à la comparaison avec le couple infernal Allègre/Courtillot, elle n’est pas insultante, car cela voudrait dire que ces deux noms sont des insultes. J’ai fait un rapprochement, qui n’est pas un parallèle, entre deux façons de communiquer.
    Enfin, si Madame Lepage n’est pas plaignante, elle a présidé la conférence de presse au cours de laquelle la plainte a été annoncée, elle n’a jamais cessé de défendre M. Séralini sur tous les médias possibles, elle a même écrit un joli livre où elle use du « nous » lorsqu’elle évoque la publication, elle est ancienne ministre, avocate de renom. Mais elle ne serait pas partie prenante parce qu’elle n’est que présidente d’honneur. Franchement…
    Je vous ai répondu longuement, car le sujet le mérite. Je n’ai aucun intérêt particulier à défendre M. Jaillette ni Marianne. Je ne suis pas militant, juste adepte de l’objectivité des faits et de l’honnêteté intellectuelle. Mes livres, mes conférences, sont là pour le démontrer. Je publie justement un petit livre sur les OGM, fin mars, que son éditeur reconnaît comme neutre. C’est bien cette obligation d’en rester à l’objectivité des faits qui explique que j’ai été profondément choqué non par l’étude de M. Séralini, mais par ce qu’il et d’autres en ont fait. Je n’aime pas les OGM actuels, mais il n’est pas besoin d’hurler et de caricaturer pour le dire : le public est assez intelligent pour se faire son opinion lui-même.

    .

    Bien à vous.






    • Pour en finir avec la dictature du carbone (28 septembre 2011)

    Lire ce texte vous prendra environ deux minutes, soit une quarantaine de grammes de carbone. Ce n’est pas bien. L’imprimer pour le relire serait pire, car alors vous tireriez scandaleusement sur le réseau électrique. Aujourd’hui, le carbone juge notre vie. Nos gestes, nos achats, nos décisions. Son « bilan » est une radiographie très précise d’un système, d’une entreprise, d’un service public, d’un secteur économique, d’un quartier, d’une pomme… de vous. Voir le carbone, c’est observer le fonctionnement de notre société, ce qui s’échange, ce qui est perdu, ce qui arrive, est stocké, repart, ce qui est essentiel et superflu. Tout peut être traduit en carbone, c’est une question de facteurs d’équivalence. Le carbone est roi. Il est le juge suprême. L’évoquer, c’est parler de tout, de tous les problèmes d’environnement, de la société, mais c’est surtout ne rien faire.Nous voilà donc maintenant avec un indicateur quasiment unique, technique, désincarné, autoritaire, dérangeant, abstrait, partiel. Est-il au moins utile ? Nous permet-il de réduire nos émissions de gaz à effet de serre ? La réponse est non. Le bénéfice des petits gestes est annulé par l’effet rebond qui compense l’efficacité énergétique, le « carbone gris » présent dans les importations (NDLR : autrement dit le carbone émis par la fabrication et le transport des produits étrangers que nous consommons), la tertiarisation de notre économie, la désindustrialisation-délocalisation de notre pays. Les petits gestes ne servent à rien. Si ce n’est à confirmer l’individu dans la position de clé de voûte du système économique que le capitalisme lui a assigné : ami, tu dois consommer, consommer vert en suivant les étiquettes vertes et, parce qu’on t’a culpabilisé, sauver la planète en réduisant ton budget carbone. Pour les classes populaires dispersées par l’individualisme, c’est encore un peu plus les isoler, dans un monde qui n’est, décidément, qu’un amalgame de comptes. Réduire nos émissions, atteindre des objectifs de réduction, résumer sa vie à des échanges de carbone, voilà une façon qui ne contredit pas vraiment un monde qui cherche sans cesse la performance, la réduction des coûts, l’amélioration des flux, l’efficacité.Quant à l’action globale, ami consommateur, ne t’inquiète pas, car le Protocole de Kyoto a permis aux États d’abandonner la lutte au marché, forcément efficient. Le marché qui a créé un marché spécifique, entouré de marchés dérivés où l’on peut s’échanger des certificats d’économie d’énergie et des « émissions évitées » dans le cadre des mécanismes de compensation. Deux belles foutaises, car basées sur des scénarios fictifs (avec ou sans la chaudière à condensation par exemple) aussi divers qu’il existe d’officines les proposant, et, en ce qui concerne la compensation, fondée par un absurde fantasme d’ingénieur, la « neutralité carbone ». Mais l’essentiel est que j’ai compensé. Ouf, ma contrition est faite grâce à la magie de la science, dans une société de services où l’individu abandonne ses tâches ingrates à des intermédiaires rémunérés. Changement ?En réalité, le carbone est aujourd’hui un produit financier, une monnaie. Une ligne comptable permettant d’ajuster un actif et un passif (carbone). Rien d’autre. De flingueur potentiel du système néolibéral, il en est devenu le premier porte-flingue. De la bonne huile pour faciliter les rouages. Le consulter comme une pythie ne fait qu’encourager le laisser-faire, car le temple où on l’a placé est toujours celui du court terme.Il faut réduire les émissions de carbone de l’élevage à viande ! Ne mangeons plus de viande ? Non, méthanisons les déchets, contrôlons toutes les molécules et évitons la fermentation en donnant des farines animales aux vaches. Dans deux à trois ans, vous constaterez une baisse spectaculaire de l’empreinte carbone… grâce à une technicisation poussée à outrance d’élevages regroupés pour rentabiliser les investissements. Tout le monde sera content, le productivisme sera vert. C’est vrai que manger moins de viandes provenant d’élevages à l’herbe, qui ont le mérite d’entretenir les innombrables fonctions biologiques et hydrologiques des prairies, ne s’observera sur le bilan en carbone qu’au bout de vingt ans. Un temps qui ne s’inscrit pas dans notre système de valeurs.Le carbone est devenu un alibi. Il est temps de le faire tomber de son si commode piédestal en l’obligeant à cohabiter avec d’autres indicateurs, écologiques et sociaux, dans un tableau de bord à l’élaboration duquel le peuple, par des conférences de consensus, doit participer. Un indicateur finit toujours par contraindre la réalité. Le PIB, comme le carbone. Que le peuple le reprenne en main, qu’il ne le laisse pas aux seuls « experts », pour en faire une arme contre le système économique. C’est le moment ! Une crise existentielle est un moment idéal pour briser des symboles, pour faire basculer d’un coup un système de croyances et de valeurs.Contrairement à ce que nous dit le Principe de précaution, ce n’est pas parce que nous ne savons pas que nous n’agissons pas. C’est au contraire parce que nous savons quoi faire que nous ne faisons pas, parce que nous savons ce qu’il nous en coûterait : l’écroulement de notre système de croyances et de valeurs. Pour vivre avec cette contradiction, nous avons planté un totem, le carbone, dont nous n’écoutons que ce qui nous arrange. Écoutons-le une fois. Il nous dit que les piliers de notre monde sont la bagnole, l’hypermarché, l’achat compulsif, les trajets inutiles. Que le politique, conduit par nous, malmène ces symboles, et tout s’écroulera.




    • Notre poison quotidien, surtout pour le journalisme et la démocratie (16 mars 2011 - humeur, pas édito. Texte repris par Hervé Kempf, sur Reporterre)

    Il fallait voir « le » Robin comme il avait fallu se farcir le visionnage de « Home », en communion, la bouche ouverte et la langue rentrée car critiquer des œuvres édificatrices n’est jamais gratifiant dans un pays à l’esprit aussi manichéen que le nôtre.
    J’ai donc regardé Notre poison quotidien, mais ma langue a suivi mes bras : elle est tombée. Depuis, elle tourne. Voici ce qu’elle m’a dit.

    Ce documentaire n’apporte strictement rien de nouveau. Mais alors, rien ! Intoxication des agriculteurs, DJA, cocktails chimiques, PCB, conflits d’intérêt, Aspartame, voilà des sujets qui datent, que j’avais traité pour beaucoup dans mes pollutions invisibles il y a cinq ans, et qui sont débattus depuis des années chez les scientifiques. Marie-Monique Robin enfonce des portes ouvertes dans un habit de martyre en entonnant une mélopée émouvante en apparence, inquiétante en réalité.


    Les agriculteurs malades, très malades à cause des pesticides ? Certes il y eut longue négation du problème par les intéressés eux-mêmes, en particulier par les syndicats professionnels, mais cette réelle omertà, qui s’est tout de même arrêtée dès lors que les pouvoirs publics décidèrent des études épidémiologiques dans les années 1980, est aussi et peut-être surtout le reflet du problème grave, en France, de la difficulté de reconnaissance des maladies professionnelles, lequel problème n’est qu’une façon de voir l’état désolant de la médecine du travail dans ce pays. Par ailleurs, ces malheureux agriculteurs ont été contaminés directement, parce qu’ils ont utilisé durant de longues années différents produits dont les risques toxicologiques sont clairement indiqués sur les emballages et les modes d’emploi. De même que les menuisiers subissent des cancers particuliers à cause des poussières de bois. Rien à voir, donc, avec un empoisonnement quotidien de nos pauvres physiologies par la bouffe.

    En ce qui concerne cette pauvre DJA (dose journalière admissible), la "thèse", très longue, fait beaucoup sourire car depuis 2005 en Europe et en France (INVS), la DJA n’est plus utilisée de façon systématique. Pour caractériser des effets toxiques que l’on sait maintenant subtils, la DJA est complétée ou remplacée par la MOE (Margin of Exposure) et la MOBB (Margin of Body Burden). La première est, grossièrement, le rapport entre le niveau de concentration auquel apparaît un effet toxique et le niveau d’exposition d’une population cible à la substance étudiée. La seconde, basée sur des marqueurs biologiques, est la marge de sécurité existant entre la concentration d’une population en un élément toxique (rapportée au poids corporel) et la concentration critique de cet élément à partir de laquelle il y a effet toxique.
    Quant à dire que la DJA est du domaine de l’arbitraire, c’est faux, elle est le produit d’expérimentations et de calculs
    ; s’étonner de même que les facteurs de sécurité soient des conventions, c’est oublier l’essence même de l’évaluation d’un risque flou et diffus (en outre, ce facteur a beau être contesté depuis des années, aucune étude contradictoire n’a été à même de le détrôner) ; quant à affirmer que si une DJA est abaissée c’est donc que celle d’avant ne protégeait pas assez le citoyen, c’est refuser de concevoir qu’une norme puisse évoluer en fonction des recherches ou des impératifs socio-économiques, et donc ne pas envisager qu’on ne puisse pas tout connaître au moment où on fixe une DJA.
    Ce que ne dit pas non plus Marie-Monique Robin, c’est que l’évaluation de la toxicité a bien changé depuis trente ans. On ne se contente plus de doser des polluants, on repère et analyse des marqueurs biologiques (sang, urines, tissus etc.) et, depuis quelques années, des marqueurs d’effets (réponse de l’organisme à la contamination)…

    À propos des cocktails chimiques, cela fait aussi quelque temps qu’ils sont étudiés. Pourquoi ne le sont-ils pas plus
    ? Parce qu’il est déjà difficile, long et coûteux de caractériser la toxicologie d’un polluant, alors, pensez, des cocktails! En outre, dans l’absolu, à quoi sert d’établir des profils toxicologiques de cocktails moléculaires dans la mesure où ils sont propres à chaque individu!? D’autant plus que chaque individu est soumis à d’autres stress tels que son régime alimentaire, son exposition aux ondes, au bruit etc., bref, sa façon de vivre dans son environnement. Néanmoins, les scientifiques ont établi des méthodes de mesures spécifiques à des « familles » de polluants, basées sur le calcul d’équivalences toxicologiques avec la molécule « phare » de chacune de ces familles dont on connaît bien la toxicité. Ces « concepts » concernent notamment la famille des dioxines, des PCB, des HAP et de certains perturbateurs endocriniens (les mimétiques des œstrogènes).

    Sur les cancers, s’il est quasi évident que le lien santé-environnement existe, s’il est parfaitement vrai que le rapport du CIRC était ridicule (car il n’avait pris en compte que les cancers d’origine professionnels, dus à une exposition à un plus faible nombre de molécules – au demeurant assez bien connues – que celles auxquelles nous sommes confrontées), s’il est aussi vrai que les cancers augmentent, il n’y en a que quelques-uns qui grimpent de façon inquiétante, notamment chez les jeunes. Mais l’environnement est un tout, et le cancer est une maladie multifactorielle qui ne naît pas, d’ailleurs, uniquement suite à une agression. C’est bien le mode de vie occidental qui est en cause, cela, elle le dit, mais dans ce mode de vie, il n’y a pas que les pesticides, il y a la bouffe — elle le dit aussi — le stress, l’absence d’activités physiques etc. Quant à la démonstration de Béliveau, c’est assez pathétique. S’il suffisait de bouffer de la canneberge pour ne pas avoir de tumeur au cerveau, ça se saurait depuis longtemps.
    Je passe sur le ridicule consternant d’Orissa. Ben oui, chez les pauvres, comme chez nous il y a deux siècles, on a moins de cancer. Mais on a une espérance de vie faible, les bébés meurent tôt, les femmes disparaissent en couche et on crève de trop d’arsenic dans l’eau des puits trop profonds de cette région de l’Inde. Le curcuma
    ? Alors mangeons du curcuma. Mais notre métabolisme européen y est-il habitué? L’exemple du soja laisse à penser le contraire: son effet œstrogénique est plus puissant chez nous que chez les Asiatiques parce que "leur" métabolisme travaille cet aliment depuis des milliers d’années, alors que nôtre ne le connaît que depuis une génération.

    Et puis, i n’y a pas que le cancer, qui nous obnubile parce qu’il nous fait peur. Il y a un probable effet facilitateur de nombres de polluants dans l’obésité, les allergies, les maladies neurodégénératives et les retards scolaires. De cela, Marie-Monique Robin ne parle pas, ou si peu.

    Les pesticides. Marie-Monique se focalise dessus mais elle ne montre que des cas avérés dans des populations très ciblées, utilisatrices ou très exposées à ces produits (les agriculteurs). Dont beaucoup ont été interdits, en particulier les organochlorés dans les années 1970. Étrangement, elle ne dit pas que l’on retrouve de moins en moins de ces produits et des PCB dans notre sang, mais que par contre, on trouve de plus en plus de phtalates (assouplisseurs de plastiques), de PBDE (polybromodiphényléther, retardateurs de flammes) et autres PFO. L’INVS a aussi repéré, dans son tout recent rapport (paru hier), du paradichlorobenzène, émis par les antimites et les sent-bons des toilettes. Et des pyréthrinoïdes, parfois… naturels, concentrés dans les biocides du jardin. Rien ou presque sur la bouffe, tout dans l’air intérieur.

    Enfin, le BPA. Toxique, perturbateur endocrinien, tout cela on le sait, mais c’est peanuts par rapport à d’autres polluants dont elle ne parle pas, tous ceux de l’air intérieur, justement, les COV, muscs synthétiques, formaldéhyde, phénoxyéthanol, triclosan, et surtout phtalates qui sont bien plus présents, avec des effets au moins identiques. Dans la vie d’un être humain, la contamination par les biberons est tout aussi marginale par rapport à celle, par exemple, des boîtes de conserve.

    Sur l’aspartame, elle n’a pas tort. Ce produit est aussi inutile que toxique, on le sait. Que les Américains, avec Rumsfeld, aient été « orientés » dans leurs décisions, c’est connu. Mais c’était il y a un quart de siècle et de l’autre côté de l’Atlantique ! Quel est le rapport avec la situation d’aujourd’hui, en Europe ? Marie-Monique Robin fait cette transposition pour accuser les agences sanitaires d’être au service des industriels, et pas des citoyens. Une phrase incroyable. C’est infondé et parfaitement dégueulasse, ne serait-ce que dans le procédé : la directrice de l’EFSA a bien dit — et c’est vrai — que les personnes en conflit d’intérêt ne participent pas aux débats. Mais la réalisatrice a insisté sur la gêne évidente de la dame de façon à nous faire oublier cette procédure déontologique. Certes, les mentions de conflit d’intérêt ont été ensuite retirées des documents officiels, mais la procédure fonctionne. En dépit du Mediator et de l’agence du médicament, deux exceptions qui confirment la règle.
    Les travaux du labo italien ? Je ne suis pas spécialiste, mais je sais que ce qu’on a reproché aux chercheurs, c’est que les femelles ayant affiché une augmentation nette de leur taux de cancers avaient été comparées à des femelles témoins qui présentaient, si ma mémoire est bonne, deux fois moins de cancers que chez des femelles « normales ». La « preuve » n’était donc pas irréfutable, mais le monde scientifique n’en avait de toutes les façons pas besoin.


    Finalement, notre consœur ne dit rien de ce qui est récent. Notre exposition aux produits historiques — ceux dont elle ne fait que causer — a été divisée par 5 à 20 suivant les régions et les générations, parce que les gouvernements ont fait le nécessaire, que les agences sanitaires ne sont plus tout à fait inféodées aux pouvoirs depuis le sang contaminé et l’amiante, que depuis une dizaine d’années l’évaluation des risques et des impacts ont été séparés (d’où la création des agences, sauf dans un domaine particulier… le médicament), que les conflits d’intérêt sont quand même bien gérés, en dépit du Mediator, mais oui. Comme par hasard, elle n’a pas parlé de Reach, qui a été et est encore, en dépit de ses limitations, une révolution réglementaire, juridique et industrielle en Europe. Comme par hasard, elle n’a interrogé aucun spécialiste français, et n’a montré ses contradicteurs que dans des plans où ils sont hésitants.
    Bref, dame Robin s’est promenée dans le vaste monde pour exposer des faits anciens, connus de tous, pour asseoir sa thèse que rien n’a changé et que tout le monde est pourri, et qu’on vivrait mieux à bouffer des légumes, sans viande ni pinard.

    Mais pourquoi tant d’approximation ? Pourquoi être aussi caricatural ? La réponse est sans doute à chercher dans cette violence étonnante envers les agences sanitaires. Elle ne choque finalement pas dans une époque où les ONG et les « experts » se présentent comme les seuls à pouvoir garantir la santé des citoyens et de l’environnement, face à l’État, les pouvoirs publics, les politiques, qui ont tout abandonné, ne comprennent rien et sont tous pourris. Le but profond des ONG est de récupérer la fabrique de la norme, de la législation en récupérant l’expertise. De même que celui des assureurs est de récupérer de fait la norme et la réglementation dans le champ des risques naturels par l’outil de l’évaluation du coût de ne rien faire et le moyen de la franchise et de l’individualisation de la garantie. De même que le « marché » a récupéré la gestion du dioxyde de carbone à l’échelle européenne, aux dépens de la taxe, pourtant transparente parce que votée et encadrée par les pouvoirs publics.
    Derrière cela, il y a en vérité une idéologie inquiétante qui vise à privatiser la formation des règles du vivre ensemble. C’est-à-dire à démanteler l’État, une fois encore. Les politiques sont peut-être des ânes, mais ils sont élus. Les agences sont faillibles, mais leur statut et surtout celui de leurs membres en garantissent a priori l’indépendance. En quoi les ONG et les experts seraient-ils plus sérieux, moins soumis aux lobbys, plus représentatifs du peuple ? En rien. Il et elles ne représentent qu’eux-mêmes et ceux et celles qui les financent. Mais les politiques et nous, les médiateurs, soumis que nous sommes au discours des ONG censés aujourd’hui incarner la nouvelle citoyenneté que chacun recherche dans un monde perdu dans l’individualisme, leur accordons une oreille incroyablement bienveillante.

    Il y a clairement un enjeu démocratique lourd dans cet anodin documentaire. L’oligarchie des experts, pour paraphraser Hervé Kempf, a phagocyté les inquiétudes pour y répondre selon ses objectifs sans avoir de compte à rendre. Si demain la loi, la norme, le règlement, la taxe se font à l’extérieur des lieux où le peuple est représenté, que ce soit par les élus ou certains de ses membres réunis en conférences de consensus, une idée qui marche, soit dit en passant, et la démocratie aura été vidée de son sens. Avant de prétendre faire de l’écologie et de sauver la planète, il faut d’abord faire de la politique et préserver le fragile équilibre républicain. Changer les murs de la maison plutôt que le décor intérieur à chaque mode, c’est merveilleux, mais si les fondations ne tiennent plus, cela n’est pas… durable.


    • A Copenhague, le monde ne cesse pas de tourner (12 décembre 2009)


    On y est ! Copenhague est là, Copenhague fait la couverture, il y aura un avant et un après Copenhague. Il faut en être, il faut en parler : Copenhague, ce n’est pas une réunion, c’est l’histoire tout en majuscules. De ce qui se décidera dans la capitale danoise, dépendra l’avenir de l’humanité. Si rien n’est fait pour contraindre nos émissions de gaz à effet de serre, nous irons à la catastrophe. Si au contraire nous décidons ce que les scientifiques nous réclament, notre avenir sera bien meilleur qu’espéré. Notre fin va bientôt reposer sur deux petites semaines de palabres. Ni plus, ni moins. C’est à Copenhague que le monde va décider du futur. Prions.


    Battage danois C’est en tout cas ce que l’on peut croire en regardant de façon distanciée l’incroyable battage créé autour de l’événement. Certes l’affaire est d’importance, car il est bien compris qu’en l’absence de décisions politiques intergouvernementales, la société modifiera trop lentement sa façon d’utiliser l’énergie. Mais à concentrer l’attention sur ce seul événement, sur le seul carbone, à redire sans cesse à quel point Copenhague est le point de non-retour, on ne peut qu’énerver et décevoir. Décevoir, parce qu’un objectif très ambitieux, purement théorique, n’est jamais atteint tout à fait. Quand bien même ce qui sera obtenu sera sans doute important, cela restera toujours en deçà des espoirs. Qui seront déçus, comme Kyoto, un bide navrant (+ 41 % d’augmentation des gaz à effet de serre entre 1990 et 2006…). Le battage médiatique peut aussi énerver certains d’entre nous, au même titre que le quasi-bourrage de crâne déclenché autour du «Home» du convaincu Arthus-Bertrand. Nourrir le doute, par compensation. Pourquoi Copenhague serait-ce si important ? Et l’eau ? Et les maladies infantiles ? Et le milliard de Terriens affamé ? Et les 10 millions de Français pauvres ? Et ma télé qui est en panne ? D’ailleurs, tous les politiques, toutes les rédactions, tous les consultants internationaux, toutes les grosses entreprises privées, tous les « experts » ont bloqué leur agenda pour Copenhague. Cela nous a des airs de barnum médiatique, d’événement « pipolisé » plus que de réunion du Conseil de sécurité de l’ONU. Copenhague est indispensable, mais on en a comme d’habitude trop fait. Mais comment faire autrement ? Le système médiatique impose qu’on ne parle que de ce que l’on parle. Tragédie moderne, il a besoin d’une unité de lieu, de temps et de personnages. Là, tout y est. Ce faisant, nous créons l’histoire en croyant y participer. Celle-ci faite grâce à nous, nous pourrons (ac)croire que nous aurons contribué à changer le monde parce qu’à un moment, celui-ci se sera arrêté de tourner durant quinze jours selon notre volonté (et l’heure du jité).

    Décisions avec frontières
    Mais le monde ne va pas cesser de tourner à Copenhague. Car la décision des puissants est d’abord nationale. Hormis l’Europe, peut-être, chaque représentant d’une nation pensera en premier lieu à elle. Le groupe des plus démunis (le G77 à 120, le nombre de ses pays membres pauvres et émergents évolue à chaque réunion internationale) parle souvent d’une même voix, mais ses « décisions » ne s’appliquent pas collectivement. Quand bien même, les pays pauvres qui le composent n’en auraient pas les moyens. Or, Copenhague ne pourra être une révolution que si chaque dirigeant y va en oubliant ses frontières. En ne pensant plus au destin de sa patrie, mais à celui de l’eau, de la forêt, des grands singes ou des pauvres. Il n’est pas certain que ce chemin de la solidarité évidente soit aujourd’hui très encombré. D’autant moins que la « solidarité obligatoire » chère à Pierre Radanne, président de l’association 4D, remet en cause le fondement philosophique de notre société : le court terme. Chacun pense à soi, à toute échelle, et se dédouane de ses responsabilités en brandissant les canons indépassables de l’économie fixés dans les Tables de la Loi de l’OMC et de son clergé qui continue de remplir les plateaux télés : libre circulation des biens et des personnes, concurrence sans entraves (comme la jouissance, sur les murs de mai 1968), limitation des services publics, taux de rendement interne calculé sur six mois, taux d’actualisation (d’intérêt) des grands investissements privés et publics à deux chiffres (d’où obligation de rentabiliser en quelques années)… Les décisions de Copenhague pourront être majeures, elles resteront sans effet tant que ces Tables de la Loi imbéciles n’auront pas été brisées. Comment voulez-vous prétendre agir pour un meilleur horizon 2100 avec un mode de vie et de pensée qui ne donne aucune valeur aux générations futures et aux autres, parce qu’il n’en donne qu’à nous, immédiatement ? La solidarité, autre nom de l’intérêt général, ne se décrète pas, elle s’impose d’elle-même dès lors que la société lui confère une valeur supérieure à l’individualisme.

    Où sont les collectivités ? Les éventuelles mesures qui seront prises dans la capitale danoise resteront sans effet si elles ne trouvent pas rapidement de concrétisation. Penser global, agir local. C’est-à-dire fixer un cadre international contraignant, enjoignant chaque nation à mettre en place des actions immédiates et tangibles. Mais pourquoi ne pas accepter aussi un fonctionnement inversé ? Beaucoup de collectivités locales ont agi, partout dans le monde, sans attendre que le cerveau des politiques s’ouvre enfin au développement durable. En France, des villes comme La Rochelle, Strasbourg, Lille, Châlon-sur-Saône, Chambéry ; les régions Nord-Pas-de-Calais, Rhône-Alpes et Alsace, pour ne citer que quelques exemples, ont entamé depuis des années une politique visant à repenser la clé de voûte de l’adaptation au temps qui change et au pétrole qui monte : l’aménagement du territoire. L’atténuation du dérèglement climatique passe par la réduction de l’émission des gaz à effet de serre. L’essentiel de celle-ci vient de nous, du « résidentiel – tertiaire » et des transports. Les gestes de chacun, dans la vie de tous les jours, sont donc fondamentaux par leur multiplication. Mais ils ne seront efficaces que s’ils ne sont pas tués dans l’œuf par l’étalement urbain qui oblige à prendre l’auto, par l’imbroglio administratif qui interdit une gare de devenir « multimodale », par la quête effrénée de taxes qui pousse tant de maires à multiplier les ZAC en zones inondables. Dans la réalité du terrain, l’atténuation se traduit par l’adaptation au dérèglement climatique, qui repose avant tout sur le courage politique d’élus sachant penser plus loin que leur réélection. Parce qu’ils savent à quel point ne rien faire pèsera avant tout sur les pauvres (ceux qui sont bien obligés de prendre leur voiture et d’aller à l’hyper faire les courses), qui parfois votent encore. L’écologie est une science sociale. Ces élus ont beaucoup à dire. Ils ont fait changer des comportements, ne serait-ce que la culture – locale — de la voiture et les habitudes de déplacement, par de multiples façons, toutes originales. En France, souvent, c’est un ensemble de concertations et de colloques qui ont permis, localement, d’abolir pour un projet les frontières des aires de compétences des différentes administrations et celles, mentales, d’acteurs économiques qui d’ordinaire ne se parlaient pas. En maints endroits et de multiples façons, la France construit déjà son avenir. Regardez la Réunion : grâce à Paul Vergès, à Jules Dieudonné, à François Garde, à un corps scientifique investi, à une culture locale tournée vers l’avenir, la région met en place sans trop le faire savoir un plan devant aboutir à l’autonomie électrique en 2025, et construira bientôt (à moins que l’UMP local ne continue d’emmerder le monde) un tram-train qui soulagera la circulation autour de la capitale. Voilà ce qui va le plus manquer à Copenhague. Les réalisations concrètes. Les élus locaux. Les porteurs de changements à l’échelle de la vie de chacun. Pourquoi n’ont-ils pas été invités ? Pourquoi n’ont-ils pas été réunis pour peser autant sur les décisions que les délégations nationales ? Pourquoi ne sont-ils pas là, en masse, pour donner leur avis sur ce qu’impliquent dans la réalité les décisions débattues ? Pourquoi les « grands de ce monde » et les scientifiques ne les consultent pas pour imaginer, à partir de leurs réalisations validées par l’usage et le temps, des décisions globales ?

    Le Carbone, nouveau PIB ? Copenhague va également sanctifier l’empreinte carbone. Le PIB mesurait et mesure encore la création de richesse monétaire, le carbone devient son pendant pour l’économie en verdissement. On mesure tout à son aune. Mais on ne mesure que lui, pas les effets des politiques d’atténuation sur le ruissellement de l’eau, le risque incendie, la biodiversité, la pollution. Une petite voiture émettant peu de GES par kilomètres, c’est formidable, mais quid de la production de nanoparticules de diesel imbrûlé, des oxydes d’azote ? Les vaches émettent beaucoup trop de GES, et c’est affreux, mais elles broutent des prairies qui sont le second puits de carbone après l’océan. Des milieux dont on connaît l’impact positif sur la disponibilité de l’eau, la biodiversité, la fertilité des sols… Le calcul de l’empreinte carbone n’est par ailleurs pas très rigoureux, car il dépend de l’endroit où l’on a placé les curseurs. Sur la parcelle, sur l’exploitation, les deux, jusqu’à l’hypermarché, en comptant en plus le transport ou seulement l’emballage, en retranchant les puits de carbone identifiés ? Et faute de normes internationales (l’Afnor y travaille, pour la France), il est aujourd’hui impossible de comparer deux chiffres provenant de deux publications différentes. Les différents estampillages promus ici et là par entreprises, administrations et ONG pour identifier les produits peu émissifs en carbone sont donc avant tout des outils politiques : ils ne devraient être en toute rigueur que des indicateurs, ils sont promus comme des valeurs absolues. Du PIB au PCB (produit carbone brut), il n’y a qu’un pas que le monde économique se hâte de nous faire franchir afin que rien ne change. Enfin, à trop vouloir régler les problèmes de la planète dans le cadre diplomatique et médiatique de grandes conférences, on se place dans une irréalité qui correspond à celle de notre monde. On confie le problème aux autorités qui en ont le moins d’appréhension et le moins d’intérêt à le régler, parce que cela nous arrange : l’intérêt général, on est tous pour, tant qu’on n’en paie pas le prix. En le laissant aux bons soins de nos chefs réunis autour d’une table, on est certain d’une chose : il sera réaffirmé, il fera l’objet de décisions, mais il ne modifiera pas nos habitudes. Lorsqu’il neige un peu sur l’A86, l’Ile-de-France est bientôt bloquée. L’État est accusé de ne pas avoir déneigé assez vite, de ne pas avoir assez de moyens de prévision. Il débloque de l’argent pour stocker du sel, acheter des véhicules de déneigement, des ordinateurs plus gros. Nous sommes rassurés. Le blocage ne se reproduira plus parce que l’État a pris de grandes décisions. Nous continuons donc de rouler comme si nous étions seuls sur la route et, à la première neige, nous ne ralentissons pas, nous freinons tout à coup, nous sortons de la route et l’embouteillage commence…


    • Les vieux cons (8 juin 2009)


    Il faut tuer les vieux : ils émettent trop de carbone !
    La France est un vieux pays, la France est un pays de vieux.
    Ce n’est pas tant que nos « aînés » pullulent, c’est qu’ils ont la bourse, et sont les plus assidus au vote. Or, dans une démocratie capitaliste, qui va au magasin et à l’urne détient le pouvoir réel, celui du choix. Quel maire oserait se mettre à dos sa clientèle principale ? Il s’en faut de très peu : un bloc de foie gras en moins dans le colis de Noël, et adieu la réélection. Quelle entreprise pourrait prétendre mal traiter la classe d’âge au plus haut pouvoir d’achat ? Les « seniors » font vivre l’industrie touristique, ils voyagent en avion, excursionnent en autocar, connaissent hôtels et pensions, passent d’un banquet à l’autre, sont des assidus aux apéros dansants. Les « personnes âgées » achètent plus de télés géantes, d’ordinateurs, d’équipements de la maison, de grosses berlines. La maison payée, les études des enfants réglées, ils ont les moyens de ne savoir que faire de leur généreuse pension.
    Bilan des courses : le vieux achetant plus et plus souvent, le vieux qui fait bien de la distance en véhicule à moteur émettant beaucoup de carbone, son empreinte écologique est scandaleuse.
    Le pire est encore qu’il s’en fout, car le vieux est un animal conservateur, qui peine à changer ses habitudes. Les banquiers sont des vieux, les préfets sont des vieux, les directeurs généraux sont des vieux, les maires sont des vieux, les politiques nationaux sont des vieux, les énarques sont des vieux, dès leur sortie de l’école. Le vieux a souvent peur, d’un peu tout : de la nouveauté, du désordre, des étrangers, des jeunes, du risque, du bruit, de la belle-fille, qu’on vienne lui taxer sa retraite. Alors, le vieux vote pour le maire qui le rassure ; il a logiquement opté pour Sarkozy aux Présidentielles et, d’après les sondages, se montre encore majoritairement fort content du mari de la chanteuse.
    Mais le temps va passer, et le vieux va mourir ! Et bien non, malheureux ! Car le vieux vit désormais longtemps, chaque année en meilleure santé. Jusqu’au moment où il tombe malade, certes, cancer ou Alzheimer, ce qui condamne sa famille faussement inquiète à lui payer une maison médicalisée que sa retraite pourtant confortable ne suffit pas à financer. Mais enfin, après de longues années occupées à commenter le temps-qui-n’est-plus-comme-avant, le vieux consent un jour à mourir. On ne peut même plus compter sur une canicule, l’expérience de celle de l’année 2003 ayant conduit les pouvoirs publics à subventionner la clim’ dans les maisons de retraite et à ordonner la distribution d’eau au mois d’août.

    On le voit, le vieux est néfaste à la cohésion sociale et à l’envie de changer de la nation, ainsi qu’à son bilan carbone. Si l’on veut faire de la décroissance, il faut donc se débarrasser de ces surconsommateurs, ainsi que l’avait suggéré en son temps Marcel Aymé dans la Jument verte. Le vieux étant l’ennemi du futur, de la prise de risque, il s’agit de l’effacer. Je propose, pour ma part, de les mettre tous à sécher pour en faire du compost, car l’agriculture manque d’engrais naturels (encore que les vieux sont bardés de bridges et de prothèse pleines de métaux lourds).

    Non, c’est le troisième enfant !
    Voilà l’idée que je défendais jusqu’à ce que le bon docteur Yves Cochet ne vienne m’indiquer le vrai responsable de nos émissions de carbone : le troisième enfant. Car ami journaliste, sache-le, c’est le troisième rejeton des familles nombreuses qui est la cause de nos malheurs, pas le vieux. C’est par lui que le carbone arrive, que les ressources s’épuisent, que la pollution s’accumule, que le monde se fait petit petit, que l’humanité ne pourra limiter ses émissions de gaz à effet de serre.
    Haro sur le petit dernier, ou dernière, destructeur du monde et empêcheur de décroître en rond ! C’est parce que le monde fait trop d’enfants que le monde craque ! Rendez-vous compte, un troisième enfant, de sa naissance à sa mort, aura craché dans l’atmosphère l’équivalent de 620 allers-retours en avion entre Paris et New York. Pas un de plus ou de moins : 620.
    Parce que quand le troisième paraît, papa et maman se précipitent chez l’agent immobilier et le concessionnaire automobile pour avoir plus grand. Ils renouvellent intégralement la garde-robe et le coffre à jouets, rachètent des paquets jumbo de couches jetables, Ô l’horreur !, car, ne l’oublions pas, bébé fait caca, parce qu’il mange beaucoup, ce qui multiplie encore le bilan carbone de sa famille. Sans compter que, plus grand, il faudra le samedi faire un trajet de plus en auto pour l’amener au judo après avoir conduit son frère chez son coach pour baccalauréat et sa sœur chez son coach alimentaire. Que de carbone encore dépensé !

    On le voit, le troisième bébé est néfaste au bilan carbone de la nation, merci à Tonton Yves de nous l’avoir rappelé. Il faut donc non pas l’éliminer à la naissance (le troisième, pas Yves), ou pratiquer d’office l’hystérectomie et l’ablation des roubignoles dès le second moutard, mais ne plus verser d’allocs au troisième. C’est moins franc, mais au moins cela ne salit pas et coûte moins cher aux contribuables.

    Mais où vont-ils chercher tout ça ! ?
    Où Yves Cochet - mais il n’est pas le seul, et cet édito ne constitue pas une attaque personnelle contre ce très estimable militant - est-il allé chercher tant d’à-propos ? Car la démonstration tient du génie conceptuel. Au troisième enfant, les Français déménagent ou agrandissent la maison, évidemment, car ils n’ont pas la vulgarité de penser à mettre les deux premiers dans la même chambre. Au troisième, ils changent de voiture, ce qui est inévitable, mais forcément pour un modèle qui pollue plus. Au troisième, parce qu’ils ne veulent pas brimer « bébé », ils lui achètent une nouvelle garde-robe et le couvrent de nouveaux jouets. Pas question, on n’est pas pauvres et l’on est, nous autres Français, d’indécrottables surconsommateurs, d’habiller numéro trois avec les fringues du numéro deux qui sont celles du un, du cousin ou de la fille du copain : on, rachète tout ! Pas question non plus que le dernier joue avec les playmobils et les legos de ses frères et sœurs, d’autant que malgré les années, papy et mamie sont toujours aussi gagas et ont toujours autant d’idées de jouets originaux. Quand le premier arrive, les parents achètent tout parce qu’ils n’ont rien. Et bien, nous apprend tonton Yves, avec le troisième, c’est pareil.
    De même nous suggère-t-il que le troisième bouffe, pète et rote, se déplace, a envie un jour d’un scooter, puis d’une voiture, achète une maison pour y loger lui aussi trois enfants. Façon originale de dire que la démographie est la mère de nos problèmes : seul l’humain, par son mode de vie, accroît l’effet de serre, les pollutions, amoindrit les ressources naturelles, menace la biodiversité ; tout être humain supplémentaire, au jour d’aujourd’hui, est donc à éviter au-delà d’un certain seuil, le nombre d’enfants par ménage par exemple. Ce que Malthus avait écrit, Yves Cochet l’illustre.
    La démographie est une bombe qu’il s’agit de désamorcer. Cela fait à peu près quarante ans que les « z’écolos » ânonnent cette vérité fondamentale. Pourtant, les mêmes disent avec justesse que la crise écologique est avant tout le produit des pays occidentaux, c’est-à-dire de ce tout petit cinquième de l’humanité qui, en plus d’être minoritaire, fait à peine deux enfants par femme. Pourtant, les même critiquent la Chine, nouveau pollueur en chef, alors que les naissances y sont sévèrement limitées à 1 enfant par couple. Pourtant, en Iran ou en Algérie, où les femmes font encore parfois 8 enfants, on ne constate pas un bilan carbone catastrophique. Pourtant, à l’époque où nos grands-mères enfantaient en moyenne entre 4 et 6 fois, avant-guerre, la France n’était pas le pays le plus pollueur du monde. Pourtant, un pays qui vieillit faute d’assez d’enfants n’est pas le plus à même de se remettre en cause pour affronter la crise écologique.

    La connerie nauséabonde des démographistes
    Considérer que la démographie est la mère de la crise écologique est une connerie qui ferait rire si elle ne révélait un effrayant anti-humanisme. L’homme est le problème, l’homme n’est pas la solution, la solution est de le supprimer ou de le limiter. Voilà une idée qui, à l’évidence, est porteuse d’espoir. Elle s’insère parfaitement dans l’idéologie systématiquement « contre » – contre la bagnole, la viande, le foie gras, l’avion, le coton, le nucléaire – des anciens combattants de l’écologie, tout embêtés que leur message, parce qu’il est enfin passé dans l’esprit de chacun de nous, leur échappe. Une idéologie de la pénitence, très judéo-chrétienne, millénariste : vous (pas nous les « z’écolos », vous autres, les beaufs) avez pêché, malgré nos avertissements, vous allez maintenant payer en vous limitant au strict minimum. Une idéologie très paresseuse, car elle évite d’imaginer des solutions permettant d’adapter la société, les modes de vie, au monde nouveau des ressources rares : plutôt que de réfléchir ensemble, plutôt que d’être « pour », on se contente de dire qu’il faut restreindre la démographie et sortir du capitalisme. Ainsi l’on ne change rien, et la prophétie s’autoréalise : le monde s’effondre. Une idéologie de vieux, de vieux cons incapables d’imaginer que le monde puisse leur survivre, meilleur.
    Une idéologie portée par la crise économique et la montée de l’extrême gauche laquelle, ne l’oublions pas, avant d’être à gauche, est extrême. À chaque crise de notre histoire, des bonimenteurs ont gavé les foules de promesses de bonheur futur gagées sur un abandon absolu de l’individualité au profit de l’intérêt général et la désignation d’un bouc émissaire. L’idéologie démographiste prétend elle aussi faire le bonheur du peuple contre lui-même, mais a l’originalité suicidaire de se désigner comme coupable par sa haine glauque de l’humanité.

    Et cela ne choque personne, ce qui ne laisse pas d’inquiéter. Parce qu’ils ont eu raison bien avant nous, certains « z’écolos » ont forcément raison pour imaginer notre futur. Nul n’ose vraiment les critiquer. Beaucoup sont pourtant devenus abjects dans leur mépris de l’humanité. Dans les années 1980, notre confrère Christophe Nick les avait, déjà, qualifiés de « Khmer verts », dans les colonnes d’Actuel. Ils n’ont pas changé. Pour changer de monde, il faut en finir avec l’économie de marché et nous couper les couilles. Forcément. Il n’y a pas d’autre solution que ce développement durable fort peu désirable.
    Ces gens sont dangereux car ils se sentent portés par le vent dominant qui souffle sur la charogne de notre société. Ils ne veulent pas changer la société, ils veulent la contrôler en remplaçant la foi consumériste par la foi anti-humaniste. Ils veulent un pays d’anciens combattants marmonnant sans cesse que si on les avait écoutés…

    Ces gens sont tristes. Chers confrères, chères consœurs, balançons-leur à la gueule les couches de notre marmaille insupportable !


    • La France redécouvre la mer ? (17 avril 2009)

    Apprêtez-vous à connaître les embruns : la France se lance sur les océans. Elle le dit au monde, aux Anglo-saxons, aux Norvégiens, aux Polonais, ces peuples marins : la France est de retour sur la houle insoumise. Elle avait trop longtemps négligé l’eau de mer, le littoral, les poissons, l’énergie de la marée. Elle a trop longtemps été un pays de paysan, riche parce que ses terres étaient riches ; elle s’était laissé trop longuement enfermée derrière son linéaire côtier, l’un des plus longs du monde si on le compare à la superficie du pays ; elle s’était si peu souciée de ses dom et de ses tom dont l’addition des zones économiques exclusives lui confère pourtant la seconde place au classement des nations maritimes. Et bien le mépris s’achève !

    La France retrouve enfin l’iode, la France a désormais la peau burinée et le ciré jaune, la France ne restera plus sur la plage, à contempler cette étrange surface plane mais mouvante, bleue et parfois verte, qui pique les lèvres et aussi la peau quand il y a des méduses. La France est à nouveau fière de dresser son pavillon sur l’immensité liquide.
    Car, braves gens, le corsaire Borloo a été mandé par Sa Petitesse Jamais Contente pour réunir un Grenelle de la mer. On l’attendait ! Depuis l’immense succès du Grenelle, en attendant celui sur les antennes-relais et, sans doute bientôt, sur les couches jetables, les scientifiques, les pêcheurs, les marins, les peintres et écrivains de marine ne cessaient de harceler le Pouvoir afin qu’il condescende à bien vouloir réunir des États généraux sur la mer. Et bien voilà, c’est fait. Et le projet est ambitieux : « Le Grenelle de la mer sera la première étape de la définition d’une politique maritime de la France à la fois lisible et acceptée par tous, intégrée et ambitieuse permettant à la France de tenir son rang et préparer l’avenir. » Il fallait donc cela pour qu’enfin la France définisse une politique maritime, c’est dire si c’était là une priorité naturelle pour le seul pays d’Europe entouré par trois mers et un océan, le seul au monde présent sur tous les océans.
    Le souffle hugolien de la déclaration nous fait sentir, avec un frisson sur l’échine, que l’histoire est en marche ; à lire le projet des larmes nous viennent, aussi salées que la mer qu’enfin nous allons goûter à nouveau. Il faut vivement déboulonner Jean Bart sur sa place dunkerquoise pour faire la place à un Borloo de calcaire blanc, la main sur une drisse, l’autre en casquette sur le front ! Car le ministre chevelu comme un pirate nous montre le nouvel horizon de la France. Et un moyen d’y parvenir : un faux bateau en bois.
    Comme l’a souligné le Canard enchaîné il y a quelques semaines, ce que n’avaient pas d’ailleurs manqué de relever avant lui des marins de ce pays, le projet de Grenelle de la mer démarre par cinq pages sur la Boudeuse. Il faut donc comprendre que la France tient à une action résolue et une image puissante pour illustrer face au monde sans doute narquois sa volonté d’être à nouveau présente sur les mers : elle a donc décidé de fréter la copie d’un bateau d’Ancien Régime pour une mission scientifique de trois ans, navire dont le modèle porta en son temps le sieur de Bougainville dont la faiblesse scientifique des missions faisait rire les Anglais. Pour porter ses couleurs sur les trois océans (on doute que le bateau puisse entreprendre sans avanies l’océan austral), la France du XXIe siècle a choisi un ersatz à la coque en fer, mais aux mâts en troncs, d’un beau voilier de Louis XVI. Voilà l’image que nous nous apprêtons à offrir au monde aux aguets.
    Hors l’insulte faite au dernier roi absolu qui fut notre seul monarque à avoir jamais compris l’importance économique et scientifique de la mer, cette plaisanterie qui coûtera quelques millions au contribuable symbolise la France telle que la pensent nos élites. Une vieille aristocrate déplumée qui s’imagine en imposer encore dans les dîners avec sa robe à berceau et sa perruque en pièce montée, quand ses voisins de table ne voient que poudre tartinée sur de la peau en parchemin. Le ministre va lancer sa Boudeuse ? Il faut lui dire que l’Ifremer dispose de moyens à la mer plus sérieux, qui coûtent des fortunes en entretien, et demandent à être complétés par d’autres. La Norvège sort un nouveau bâtiment de recherche tous les deux ans. Il faut lui rappeler nos stations marines, nos labos marins, la technopole de Brest, nos satellites à moitié américains, qui font des choses brillantes depuis des lustres sans trop de sous publics, sans attirer les médias qui, tout autant que lui, se foutent de la mer (n’oublions pas que lorsque l’Érika s’est échoué, nous avons commencé par affirmer que c’était au large de Brest, car depuis Paris, la mer, c’est toujours après la gare de Brest). Il faut lui rappeler tant qu’on y est le ridicule de nôtre marine nationale, seule garante de notre dissuasion nucléaire et de la protection de nos DOM-TOM, qui est pieds et poings liés à une Direction des Constructions Navales qui lui livre des bateaux conçus par des ingénieurs, que ceux-ci modifient ensuite quand les marins les refusent — quasi systématiquement — parce qu’impropres au service, avec des frais supplémentaires. Il faut lui rappeler aussi que les Anglais n’ont pas besoin de faire des grands tralalas pour démontrer au monde qu’ils sont marins : point de Boudeuse chez eux, ni de courses au large. Il n’y a guère que la France qui envoie sur l’océan des gladiateurs sponsorisés sur des bateaux immenses. Les Anglais n’ont pas besoin de cela pour ressentir dans le fond de leur âme le sentiment de marcher sur une vague : ils sont marins. Il faut lui rappeler enfin que la France a été mise à l’index en novembre 2007 par la Cour européenne des comptes pour l’absence quasi totale de surveillance du secteur de la pêche. Que le Congrès américain vient d’en faire autant à propos du thon rouge.

    La France veut enfin se rendre compte qu’elle ne peut plus se passer de la mer parce qu’elle la croit importante pour son avenir ? Pas besoin de Grenelle. Juste le respect des règles. Mais cela l’oblige, il est vrai, à se faire violence : pour avoir la paix sociale, nos élites qui ne sortent jamais de leurs trois arrondissements parisiens, effrayées à l’idée que les quelques abrutis en chandail qui incendient des pneus devant les préfectures maritimes puissent venir leur balancer une morue sur la gueule, sortent le chéquier de la République sans discuter. Ainsi que l’a démontré Benoit Mesnil, de l’Ifremer en août 2008 * (qui en a parlé, dans les médias ?), l’État n’a fait qu’encourager les mauvaises pratiques en ouvrant le robinet des subventions. Et devra en ouvrir un autre pour réparer les dégâts.
    La France n’est pas un pays de marin et ne le sera sûrement jamais. Mais elle peut projeter sur les océans, par lesquels transitent 90 % de nos marchandises, qui nous relient à nos DOM-TOM, qui font et défont la géopolitique, qui sont la première source de protéines des hommes, qui sont l’élément régulateur du taux de carbone dans l’atmosphère, qui sont un des rouages essentiels de la machine climatique, qui sont le réceptacle de nos pollutions, sans avoir besoin d’un grand raout. Elle doit dire merde aux pêcheurs pour leur propre bien, leur imposer des quotas individuels transférables, des réserves marines, des certifications de leurs produits, un contrôle des prix. Elle doit mettre des vrais bateaux de recherche à l’eau, financer plus largement les laboratoires marins, les stations marines. Elle doit transformer les DOM-TOM en centres de recherche, en vigie d’un océan qui change. Elle doit obliger tout plongeur à se former à l’environnement marin. Elle doit verbaliser les pêcheurs à pied du dimanche et les plaisanciers pêcheurs à la ligne qui ne respectent aucune règle. Elle doit faire payer aux agriculteurs productivistes bretons le coût démentiel de la dépollution des eaux douces, des explosions de plancton toxique qui nuisent à la conchyliculture. Elle doit présente aux mêmes agriculteurs la note de l’envasement des estuaires, accélérée par les tonnes de limons que le remembrement déverse sans entraves dans les rivières. Elle doit faire apprendre et aimer la mer à ses enfants autrement que par des courses au large sponsorisées par des marques de charcuterie et le souvenir de Cousteau qui, au moins, connaissait son affaire. Elle doit se doter d’un ministère d’État de la mer, tant la mer est fondamentale pour notre économie et notre adaptation au changement climatique.
    Mais la France, c’est nous. Nous avons la société qu’on mérite, nous avons la mer qui nous reflète. Ce Grenelle, tel qu’il est parti, ne suffira pas à faire de nous des marins. «La mer est le monde le plus inconnu de notre sphère connue. C’est la nouvelle conquête spatiale !» a dit Borloo. On n’attendait que lui pour s’en rendre compte.

    Frédéric Denhez est l’auteur de Plus de poisson à la criée (éditions Delachaux et Niestlé)

    * Public-aided crises in the French fishing sector / Benoit Mesnil (Ifremer, Departement EMH, Rue de l’Ile d’Yeu, BP 21105, F44311 Nantes, France)/ Ocean & Coastal Management 51 (2008) 689–700



    • Climat : les fausses bonnes idées (15 décembre 2008)


    383,1 parties par million, c'est le dernier chiffre connu. Celui du taux de dioxyde de carbone dans l'atmosphère validé pour l'année 2007. Publié le 25 novembre par l'Organisation météorologique internationale (OMM), il est en augmentation de 0,5 % par rapport à l'an 2006. C'est minime, mais ça continue. Ça monte, c'est cela l'essentiel. Comme tous les autres gaz à effet de serre, sauf les chlorofluorocarbones dont les émissions baissent depuis le Protocole de Montréal visant à protéger la couche d'ozone. Mais pouvait-on croire réellement en une diminution ou, à tout le moins, en un infléchissement de la courbe ? Les CFC n'étaient qu'un besoin accessoire, celui de propulser la laque hors de sa bouteille. Le charbon, le pétrole, le gaz, le méthane des rizières et du cul des vaches impliquent notre mode de vie.

    Mais Poznan ? Ah, Poznan… On en attend des nouvelles formidables, des décisions émouvantes, la preuve qu'enfin l'humanité est devenue solidaire pour faire face à un danger global identifié. C'est oublier que décarboner notre civilisation n'est pas chose facile. Que les pays ex-de-l'Est ont connu le bonheur soviétique qui s'est révélé infiniment plus polluant et énergétiquement plus déplorable que le système capitaliste. Et donc infiniment coûteux à remettre aux normes sanitaires, environnementales et conformes au plan Énergie-climat. Que la Pologne rechigne à la perspective de ce plan proposé par la France… et l'Allemagne n'a donc rien d'étonnant. Il lui en coûterait. Que l'Allemagne rechigne aussi à ce qu'elle avait elle-même proposé n'est pas non plus extraordinairement lâche car le premier exportateur du monde ne souhaite pas que ses entreprises, soumises à un marché carbone devenu payant, pâtissent de la concurrence d'entreprises implantées là où le marché carbone est gratuit (pas d'enchères avant la mise des quotas sur le marché), ou n'existe pas.

    L'Europe, à Poznan, se retrouve en fait face à son avance. Elle a beaucoup annoncé, elle a fait beaucoup, mais aujourd'hui la distorsion est telle avec le reste du monde, qui ne l'a pas suivi, que son économie déjà souffreteuse risque de souffrir d'une concurrence désastreuse.

    À moins que l'Europe, dans le cadre de ses innombrables plans de relance, ne fasse preuve de solidarité. Or, c'est bien ce qui apparaît, à Poznan. L'Europe, aire de paix et de bonheur, se disloque un peu depuis la crise. Chacun dans son coin. Le vernis se craquelle, révélant un état qui n'en est pas un, tout juste un marché de 27 nations réunies par des règles de concurrence que rendent obsolètes les plans de relance, le contrôle retrouvé de l'État dans l'économie et l'obligation d'aider les ex-pays de l'Est à se « décarboner ». La crise écologique et son corollaire, la crise financière, démontrent à Poznan que nos règles de vie communes sont obsolètes. Qu'il nous faut devenir une vraie nation, dont les membres, solidaires, ne bougonnent pas à la perspective de s'aider les uns les autres à se « moderniser ».

    L'adaptation au dérèglement climatique remet en cause nos choix de société parce qu'elle en démontre les aberrations, et notamment le cadre politique de nos vies. L'Europe, face à la menace environnementale, à la brutalité trouvée de la Russie, à l'inéluctable superpuissance chinoise et à la baisse relative du pouls américain, a la formidable opportunité de se transformer enfin en état majeur. C'est une chance qui ne se retrouvera pas de sitôt.

    De même pour nous autres Français.

    Les problèmes d'environnement sont des problèmes d'aménagement du territoire. Réduire nos émissions de carbone passe avant tout par une rénovation urbaine et une moindre utilisation de la voiture telle qu'elle est de nos jours. Par une densification des métropoles régionales et une relocalisation des activités au sein des villes moyennes, afin d'en finir avec les transhumances journalières entre villes et métropoles que le déploiement des transports en commun ne permettra jamais d'absorber entièrement. La voiture a encore de beaux jours devant elle parce qu'elle est la plus souple d'utilisation, au moins tant que l'aménagement urbain n'aura pas été revu, ce qui prendra une cinquantaine d'années. Mais quelle voiture ? Compte tenu de son utilisation réelle (vitesse moyenne de 17 km/h en Ile-de-France, trajet moyen de 20 km en Province, 3 à 6 % de sa durée de vie passés réellement à rouler), et de son embonpoint récent qui a obéré les progrès faits en matière de consommation (+ 300 kg pour la dernière Kangoo), les voitures pourraient d'ores et déjà consommer moins de quatre litres au cent parce qu'elles n'ont pas besoin de plus de 30 chevaux. Elles disposent de 100 à 150 sous le capot. Mais qui a envie de rouler dans une voiture réduite à sa plus simple expression ? Dans un riquiqui de métal dont la longueur du capot ne permet plus d'afficher son statut social ? Dans une voiture électrique ? Car cette voiture, dans son utilisation réelle, en oubliant l'autoroute, peut déjà être électrique. 30 ch, c'est rechargeable en une nuit. Or, la nuit, nos centrales nucléaires produisent 50 GWh d'électricité (de quoi recharger une vingtaine de millions de citadines électriques) que nous n'utilisons pas, et qui sont donc exportés.

    Sans passer par le nucléaire, une hybride rechargeable, plus souple et bénéficiant de plus d'autonomie que l'électrique, n'a besoin que de 260 W pour avancer chaque jour (calculs de François Roby, prof à l'université de Pau). 20 à 30 m2 de panneaux solaires suffiraient pour les produire. Or, la quasi-totalité de nos millions de mètres carrés de toits d'hypermarchés, d'immeubles et de bâtiments publics sont vierges de tout panneau de silicium. Il y a là un vivier facile à mettre en œuvre.

    Pourtant, l'État promeut des centrales solaires géantes et des fermes éoliennes gigantesques. La France est un pays d'ingénieur, n'oublions pas ; elle ne sait gérer un problème que lorsqu'il est devenu tellement visible que seuls ses ingénieurs sont capables de le régler. Des déchets ? Des usines d'incinération. Des ENR ? Des centrales ! Pourtant, l'énergie tirée du vent et du soleil n'a pas un rendement énorme. Mieux vaut donc la consommer immédiatement, là où elle est produite. Cela évite le stockage en batterie, qui diminue encore la rentabilité énergétique, et le transport par des lignes à très haute tension, dont personne ne veut plus et dont on découvre aujourd'hui l'influence sur la maladie d'Alzheimer et la leucémie.

    Qui plus est, le solaire est par définition une énergie diffuse et parfaitement répartie. Pourquoi alors ne la capter que très localement ? Quant à l'électricité produite à partir du vent, elle est forcément imprévisible, les modèles de circulation aérienne n'étant pas assez précis. Les spécialistes de l'énergie considèrent en conséquence l'énergie éolienne comme une énergie « fatale », c'est-à-dire une énergie de base, comparable… à l'énergie nucléaire. Les champs d'éoliennes n'ont donc une utilité que si l'électricité qu'ils produisent peut réellement servir d'énergie de base, à la place du nucléaire, c'est-à-dire si les champs sont installés là où véritablement le vent est suffisant tout le long de l'année, et si la consommation se fait à leur pied. À moins, comme le propose Thierry Alleau, président d'honneur de la société française de l'hydrogène, que l'électricité des éoliennes serve à produire du dihydrogène à partir de bains d'électrolyse. Alors les champs d'éoliennes pourraient permettre effectivement de réduire notre facture… de gaz, en injectant le dihydrogène dans le réseau comme on le fit après-Guerre à Paris.

    Mais de cela, le plan énergie de Borloo ne parle pas. Il en reste aux solutions anciennes, centralisées. Si au moins elles étaient économiquement viables, mais non. Centrales solaires et champs d'éoliennes seront reliés au réseau européen via de nouvelles lignes THT. C'est-à-dire qu'elles produiront d‘abord pour l'exportation. Au prix du marché, alors que chaque électron aura été subventionné par le contribuable à un prix nettement supérieur !

    L'adaptation au dérèglement climatique remet en cause ce schéma centralisateur. La production de l'énergie de tous les jours, à partir du soleil principalement, n'est rentable qu'au niveau local, chez soi, dans le quartier, au niveau du village, de la ferme, de la ZAC locale. mais cela exige une démultiplication du nombre de producteurs, que l'État et les industriels ne souhaitent pas. Aujourd'hui, on veut bien vous racheter votre électricité solaire, mais on vous interdit de la consommer.

    Le ministre Bussereau a par contre eu une bonne idée : les autoroutes de la mer. Entendez la redécouverte du cabotage. À partir du Havre et de Marseille, des porte-conteneurs côtiers transporteront des marchandises vers les ports secondaires de Nantes, Bordeaux ou encore Dunkerque. C'est dans la logique des choses. L'économie française se régionalise, les métropoles s'autonomisent par apport à Paris, le coût du transport routier ne peut que grimper, et les lignes de fret ferré transportent bien moins de marchandises qu'un bateau ou une barge fluviale. Le développement de ces autoroutes retirerait du trafic transrégional sur les ex-routes nationales, mais augmenterait par contre le trafic départemental, déjà largement majoritaire (85 % des trajets en camion font moins de 150 km). Il n'y a pas de solution miracle. Surtout si nous créons ces autoroutes avec notre culture d'ingénieur, avec des milliers de bateaux de toute taille qui seront l'équivalent maritime de nos camions. L'idée n'est bonne que si elle est portée par des bateaux compacts où les marchandises sont tassées. L'ennemi, en mer, c'est l'air. Un porte-conteneurs consomme 40 fois moins qu'un avion-cargo parce tout y est tassé. Sinon, c'est pire : un paquebot consomme plus par passager qu'un gros-porteur !



    • Lutte contre la surpêche : le pari est loin d’être gagné (3 octobre 2008)

    Les pêcheurs de thon de Méditerranée ne sont pas contents. Le 13 juin, la Commission européenne a décidé la fermeture de l’activité, le quota annuel accordé aux états membres pêcheurs (28500 tonnes) ayant déjà été atteint. Pour l’aimable Mourad Kahoul, président du syndicat des thoniers méditerranéens, c’était bien la preuve que les gens de Bruxelles sont déterminés à poursuivre le "
    génocide de la pêche thonière française". Un peu plus élégant, le ministre Michel Barnier estima devant ses collègues européens qu’il y avait méprise : à partir des mêmes chiffres, la Commission considérait que les pêcheurs tricolores avaient atteint leurs quotas en juin, alors que lui voyait bien que ceux-ci n’avaient été remplis qu’à hauteur de 50 %. Bigre. Certes, un chiffre, on lui fait dire ce que l’on veut, mais un tel écart est suspect. Pour le comprendre, il faut avoir à l’esprit que les données en question sont des tonnages de poissons débarqués. Les pays pêcheurs ayant quelque pudeur à ennuyer ces messieurs en ciré avec une balance sur le quai, en particulier la France ainsi que l’avait démontré le rapport de la Cour des comptes européennes sur la gestion de la pêche publié en novembre 2007, ces données sont produites… par les pêcheurs eux-mêmes. Du point de vue français, forcément, elles ne peuvent qu’être fidèles à la réalité, tandis que les vils gestionnaires bruxellois, qui se fichent royalement de la paix sociale sur nos littoraux et connaissent l’objectivité des déclarations des pêcheurs, appliquent un facteur de correction.
    Pour en avoir le cœur net, l’Iccat (
    International Convention for the Conservation of Atlantic Tuna) Organisation régionale de pêche (OP) qui gère le thon rouge et l’espadon, forte de ses 41 membres, a demandé en 2007 leur avis à trois experts indépendants (Glenn Hurry, directeur de l’autorité australienne de gestion des pêches, Moritaka Hayashi, professeur japonais de droit international, et Jean-Jacques Maguire, spécialiste canadien des ressources halieutiques). Une façon habile, pour l’ICCAT, qui n’avait jamais jusque-là tenu compte de l’avis de son comité scientifique, de lancer l’alarme sans tirer la sonnette. L’ICCAT, rebaptisé par les spécialistes "International Conspiracy to Catch All Tuna" parce qu’elle s’était toujours fourvoyée en accordant presque systématiquement des TAC (totaux autorisés de capture, que l’on tronçonne ensuite en quotas) doubles des recommandations de son comité scientifique, l’ICCAT, ne sachant pas comment faire désormais triste figure aux délégués des pays membres à qui elle avait toujours souri, a fait dire ce qu’elle connaissait : le TAC de 28500 tonnes n’a pas été dépassé, il a été plus que doublé ! 60000 tonnes, en comptant par exemple la sous-déclaration, les débarquements non déclarés dans des pays à la législation très souple (la Lybie par exemple) ou les prises en mer destinées aux fermes d’embouches (l’élevage des thons). Deux fois le TAC, lui-même plus de deux fois supérieur à ce que les scientifiques estiment être juste pour le thon.
    Les pêcheurs de cabillaud (morue) de Boulogne ne sont pas contents non plus. Le 25 septembre, ils se sont attribué un « quota social » de 200 kilos par marin et par jour, afin de survivre. Car leur quota officiel sera bientôt atteint, mais pas leur rentabilité. La France détient une part de TAC de 800 tonnes de cabillaud, dont 100 pour la zone concernée par les marins de Boulogne. Il en faudrait, selon ceux-là, cinq fois plus pour pouvoir simplement régler la note de fioul. Cette action marque à la fois une défiance des pêcheurs vis-à-vis de la Commission européenne et des Affaires maritimes, chargées – en principe – du respect de la réglementation, et une juste application du discours prononcé par Nicolas Sarbozy à Boulogne-sur-Mer le 18 janvier 2008 : : "
    Il faut apporter une réponse beaucoup plus souple aux problèmes de la pêche que celle des quotas et cela quels que soient les espèces et les lieux de pêche". Casser le thermomètre empêche d’avoir la fièvre, c’est vieux comme la politique. Or, comme l’a rappelé dans son rapport la Cour des comptes européennes, ce n’est ni le quota ni le TAC qui est en toc, mais la volonté des états chargés de les faire respecter. Évidemment, sans surveillance, un quota, qui n’est, rappelons-le, qu’une décision politique de gestion et non une mesure scientifique de conservation, ne sert pas à grand-chose.

    Des contrôles qui brillent par leur absence
    Après tout, pourquoi s’étonner que les pêcheurs pêchent trop ? Parce qu’ils en ont le droit. Quotas ou non, ils sont seuls maîtres à bord sur leurs bateaux. Personne ne vient jamais les contrôler, pas même au débarquement. Si au moins le poisson était de temps en temps pesé sur le quai afin d’évaluer prises et stocks ! Non, aux pêcheurs, en France en particulier, on ne réclame rien. On n’ose pas, en vérité : pensez, à chatouiller les forçats en chandail, on risque l’émeute, la révolte ! L’énarque du 7e croit encore que les révolutions sont nées à la plage. Quand une minorité d’abrutis lui incendie son parlement de Bretagne, on fait un chèque pour reconstruire et on oublie de porter plainte. Il est vrai que « Chez les marins on ne fraude pas, chez les marins on ne triche pas. Ici, quand on manifeste, quand on a recours à la violence, ce n’est pas pour se distraire, ce n’est pas pour nuire à autrui, c’est parce qu’on est profondément désespéré et qu’on pense qu’on n’a plus de recours », a déclaré à Lorient, le 3 avril 2007, notre futur président - que la Gloire du Seigneur daigne enfin nous débarrasser de la laryngite de son épouse. Ami révolutionnaire, pour passer inaperçu, mets tes bottes et ton ciré !
    Cela dit, les pêcheurs ne sont plus, comme les agriculteurs, que des agents de production dans un système irréel. Qui gère le poisson cible en occultant les relations qu’il entretient avec les autres espèces au sein de son écosystème. Qui, dès lors que les prises ont marqué un fléchissement au début des années 1980, a déversé de l’argent sur les pêcheurs afin qu’il puisse pêcher plus vite, plus loin, plus gros, plus profond, plus longtemps. L’effort et la capacité de pêche ont considérablement été améliorés afin de laisser moins de chances au poisson qui, auparavant, évitait le filet. Une débauche de technologie pour pêcher dans l’épaisseur du trait. Maintenant que celui-ci a été effacé, que les prises stagnent et commencent à baisser à nouveau, le monde de la pêche se retrouve avec des navires aux capacités démesurées, d’autant moins rentables, faute d’assez de poissons, que le prix du carburant augmente. Et comme il n’y aura ni sursaut technologique, et que l’heure n’est plus à considérer la mer comme une surface de laquelle on peut extraire une infinité de poissons, force est de limiter l’effort de pêche. De réduire autoritairement le nombre de bateaux, et de modérer la capacité de ceux qui resteront en mer.

    Des quotas côtés en bourse ?
    Lundi 29 septembre, Michel Barnier a discuté de tout cela à Bruxelles. Ainsi que de la pluriannualisation des quotas, nécessaire tant les quotas annuels sont difficiles à établir et tant les prises sont, quand même encore, soumises aux aléas naturels. Il a demandé que les pêcheurs, enfin, soient conviés, aux côtés des scientifiques et de politiques ! Ce n’est pas sot, et c’était une idée avancée par Sarkozy dans le même discours de Boulogne.
    Dans cette discussion, il y a aussi été question des quotas individuels de pêche. Une révolution qui se prépare. Sans revenir sur le droit romain, qui considère la mer et ses poissons comme « sans maîtres », le législateur imposera bientôt l’appropriation individuelle des quotas. Le poisson, comme en Islande, aura dès lors cessé d’être une ressource sans maîtres. De facto, c’est la privatisation d’une ressource qui a toujours appartenu à tout le monde. Les néolibéraux, qui bandent encore malgré leur déconfiture, pourront dire que leur système est quand même le bon : si le poisson a disparu, c’est parce qu’il n’appartenait à personne, une fois privatisé, on prendra garde à le préserver. Ce n’est pas impossible. Sauf que si ces quotas devaient être un jour côtés sur un marché (c’est le cas en Islande depuis 1991), comme les permis carbone, sans régulation, le poisson finira par n’appartenir qu’à une minorité d’investisseurs qui joueront sur la rareté, et leur prix, pour accroître leur rentabilité. Le poisson deviendra alors un produit spéculatif sur lequel on adossera des assurances vie et cautionnera des crédits. Et, qui sait, il nourrira une énième bulle financière. Raison pour laquelle la France promeut avec justesse des Quotas gérés collectivement (QGC), par les ports ou les prudhommeries, et l'État qui conserverait une « réserve de quotas » afin d’éviter la spéculation D’ici là, toutefois, la majorité des pécheurs aura disparu, faute de proies. Lesquelles pourraient revenir, tout de même, si l’on multipliait des réserves marines et des cantonnements de pêche de tailles diverses. Centrées sur les bateaux de pêche réformés que l’on aurait coulés plutôt que détruits sur un quai et qui serviraient d’abris naturels pour les poissons. Un beau symbole ?



    • OGM : un petit pas en avant ? Ce que la loi dit… et ne dit pas (5 juin 2008)

    La France est un pays où une loi peut-être rejetée par une infime minorité de députés présents en séance, puis finalement acceptée après que la majorité absente eut rappliqué. Il est ainsi possible de faire revoter une loi votée dès lors qu'elle l'a été dans des conditions où la représentation nationale n'était qu'une vue de l'esprit. Ce qui est finalement assez juste. Voilà pourquoi la loi OGM, que les socialistes s'étaient targués d'avoir conduit aux oubliettes parlementaires, est finalement passée. La méthode employée par la « gauche » prouve que le sujet n'était pas leur préoccupation première : ils ne se sont pas battus avec des arguments, mais en jouant la montre, et, pratiquement, en faisant en sorte d'occuper dehors les mauvais votants UMP afin qu'ils oublient l'heure du vote. L'essentiel était, pour un sujet présenté de façon aussi manichéenne, de pouvoir brasser des grandes idées générales et de faire des mots. Et que le PS puisse à nouveau sortir son lot de fossiles vivants pour faire accroire au bon peuple qu'il ne voit plus depuis le premier gouvernement Fabius qu'il avait pensé à son avenir. Cela fait, couverture de Libé acquise, les couches géologiques sont revenues sagement s'empiler rue de Solférino. Pour dormir pendant que le peuple s'interroge sur son pouvoir d'achat, sur le prix de l'essence, sur l'école, sur la pêche. Mais évidemment, encore faudrait-il que les cacochymes parfois jeunes aient des idées à proposer sur des sujets aussi vulgaires. L'UMP, moins bête, manifestement plus diverse sur le sujet, manifestement plus intelligente dans l'opposition de certains de ses élus, a finalement, logiquement, su refaire pencher la balance à son profit. Copé est ce qu'il est, mais il n'est pas sot.

    Revenons-en à la loi OGM. Quoi qu'on en pense, c'est mieux que rien. Quoi qu'on pense des vilains industriels, des méchants agriculteurs-vendus-à-leur-solde, des gentils écolos, des ministres lâches et d'une sous-ministre (sse) courageuse mais pas au point de préférer l'exil de Longjumeau, les OGM sont malheureusement inévitables parce que la recherche et développement des grands groupes industriels a abouti, qu'elle leur a coûté cher, et qu'il leur faut bien rentrer dans leurs sous. Maintenant. La société devait-elle opposer aux industriels un non catégorique, parce qu'il existe un danger potentiel énorme ? Ou bien devait-elle, au contraire, dire un oui tout aussi catégorique sous prétexte que le risque est inconnu ? Face au fétichisme de la preuve absolue, bien cartésien, si ingénieur-grandes-écoles, qui a si longtemps en France conduit à nier tout risque sanitaire lié à l'environnement sous prétexte que nul n'en pouvait apporter la preuve (forcément, le risque est diffus), la société a placé le principe de précaution qui consiste à dire « oui, mais… ». Faites, mais sous contrôle.

    Le problème est dans ce « mais ». Car la loi, telle qu'elle a été votée, permet, comme n'importe quelle loi, son contournement. Le législateur ne voulant pas insulter l'avenir, a « explicité » chaque article par des alinéas qui permettent de l'interpréter à loisir dans les services juridiques. Une façon, certes, de permettre à la loi d'être amendée, d'être modifiée par la jurisprudence, dira l'optimiste. Une façon, surtout, de contenter les industriels et les agriculteurs en leur assurant que, finalement, la porte leur est quand même ouverte s'ils savent être un peu filous. Ainsi, « La définition du « sans organismes génétiquement modifiés » se comprend nécessairement par référence à la définition communautaire. Dans l'attente d'une définition au niveau européen, le seuil correspondant est fixé par voie réglementaire, sur avis du Haut conseil des biotechnologies, espèce par espèce. » Mais si les OGM polluent l'environnement, ce sont tous les OGM, et pas une espèce parmi d'autres ! Et le haut conseil des biotechnologies, qu'on veut bien croire objectif, n'aura qu'un avis. Que suivra, ou non, la « voie réglementaire », c'est-à-dire le ministère de l'agriculture dont on peut raisonnablement douter de l'impartialité vis-à-vis des industriels et des agriculteurs. Quant au risque de contamination, justement, il est parfaitement défini dans l'article 8 : « Le produit de la récolte dans laquelle la présence de l'organisme génétiquement modifié est constatée est issu d'une parcelle ou d'une ruche située à proximité d'une parcelle sur laquelle est cultivé cet organisme génétiquement modifié et a été obtenu au cours de la même campagne de production ». Qu'est-ce que la proximité ? 100 m, 1 km, 10 km ? On sait déjà que le pollen du maïs transgénique a contaminé du maïs non transgénique planté à 35 km de distance ! Il est vrai que la preuve manque. Alors, essayons… Et les tribunaux diront si la parcelle contaminée était à proximité. Ils sauront aussi, rassurons-nous, désigner le coupable d'une éventuelle contamination : « Tout exploitant agricole mettant en culture un organisme génétiquement modifié dont la mise sur le marché est autorisée est responsable, de plein droit, du préjudice économique résultant de la présence accidentelle de cet organisme génétiquement modifié dans la production d'un autre exploitant agricole […] ». La loi cible donc le tueur, pas celui qui lui a payé ses gages. L'agriculteur, déjà humilié par son asservissement à un système polito-industrielo-financier qui l'a fait rompre avec la terre ; se retrouve déjà présumé coupable avant même d'avoir planté le moindre OGM. Ce qui est logique : les assureurs français et les réassureurs mondiaux ayant signifié à tous les acteurs du dossier qu'ils n'en couvriraient aucun en cas de contamination environnementale et sanitaire, les plus gros, les industriels, se sont défaussés sur les petits. Un grand classique. À cette différence que lorsque l'assureur fait défaut, c'est l'État qui se substitue à lui. Les dommages potentiels des OGM de plein champ que personne ne veut seront donc payés par tout le monde. Le principe du pollué-payeur, un autre grand classique français.



    • Préjudice écologique… (1er février 2008)

    Gageons tout de même que la loi sera amendée afin que ces alinéas puissent être… précisés. La loi serait alors, peut-être, une bonne demi-mesure. En attendant, l'hystérie anti-OGM a conduit un nombre supplémentaire de nos concitoyens à douter de la science. La science fait le bien, ou le mal, on ne sait plus. C'est politiquement et culturellement grave. Plus que jamais notre travail de vulgarisation est nécessaire. Si nous savons nous tenir à distance des agiteurs de moulins à prière catastrophistes ou scientistes. Dans ce domaine comme tant d'autres, il est tellement difficile de ne pas céder à la facilité du prêt-à-penser…
    Quelques centaines de milliers d'euros pour un préjudice écologique. Même ajoutée aux 192 millions d'euros de dommages et intérêts, cette somme n'affectera pas lourdement le compte d'exploitation de la maison Total. Même alourdie par une hypothétique condamnation plus dure en appel, qui pourrait théoriquement faire grimper l'amende à son maximum de 400 millions d'euros, Total ne sera pas bientôt transformée en modeste station-service par l'hermine judiciaire.
    Cela dit, il ne pouvait en être autrement. La notion de préjudice écologique n'existait pas dans notre droit. Les méthodes de calcul permettant de l'évaluer, non plus, merci. Quand bien même, le préjudice aurait été modeste.

    Tout d'abord, parce qu'il n'y a pas eu « d'état zéro », permettant, en toute rigueur judiciaire et scientifique, de démontrer que telle population de telle espèce avait directement subi un préjudice. Ou que telle fonction ou service rendu de tel écosystème avait été affectée en lien direct avec la marée noire de l'Erika. Or, il se trouve que cet état zéro, une quinzaine de chercheurs de l'Institut Européen de la Mer (près de Brest) et de l'Université de Bretagne occidentale avait proposé à l'État de l'établir quelques jours avant l'arrivée de la nappe sur les côtes. Pour sortir momentanément de leurs labos et de leurs travaux de recherche, les scientifiques avaient besoin d'une couverture d'assurance et d'une autorisation administrative. Que la Diren leur refusa. Du coup, me dirent ces chercheurs après que le pétrole fut arrivé sur les plages, « on ne pourra pas établir de préjudice écologique », quand bien même ils prédisaient (et ils eurent raison) que l'Erika ne serait pas une catastrophe écologique. C'était en 2000. Je précise que parmi les blouses blanches, il y avait l'équipe de Michel Glémarec qui s'était rendue mondialement célèbre grâce à ses travaux sur la réponse de l'écosystème benthique du nord-est atlantique face à une marée noire (celle de l'Amoco Cadiz, en l'occurrence).

    Mais y compris avec un état « zéro » bien établi, le préjudice aurait été de toutes les façons très difficile à évaluer. Car il ne suffit pas de posséder le portrait exact d'un milieu naturel avant l'arrivée du pétrole. Il faut ensuite, méthodiquement, le refaire à intervalles réguliers, depuis les mêmes points d'observation et, dans le même temps, aux mêmes endroits. Puis comparer toutes les données avec d'autres issues de mêmes procédures faites ailleurs, à la fois dans des régions du même type (écologique, courantologique, avec le même profil de pollution) et dans des régions « propres ». Pourquoi ? À la fois pour séparer l'effet de la pollution ponctuelle issue de la marée noire de celle, chronique, des polluants invisibles. Et « voir » le préjudice écologique qui n'apparaît que sur le long terme, par contamination lente des chaînes alimentaires. Pour cela, il est nécessaire de disposer de stations de mesure, de méthodologies normées, de chercheurs formés. Cela devait être mis en place après la catastrophe (bien réelle) de l'Amoco… et ne l'est toujours pas malgré l'Erika, en dépit du modeste réseau de surveillance du benthos (le Rebent
    www.ifremer.fr/ rebent), aux objectifs et moyens fort modestes.

    Il existe d'autres méthodes toutefois pour évaluer un préjudice écologique. L'une des plus connues est la méthode d'évaluation des services rendus. Soit trouver un équivalent artificiel d'un service naturel que nous rend un écosystème. Par exemple l'épuration de l'eau par une zone humide, équivalente, en termes économiques, au budget de construction d'une station d'épuration et de son entretien annuel. Mais en matière maritime, il est impossible d'évaluer un service rendu, car il est difficilement séparable de tous les autres. La mer, c'est de l'eau, qui se mélange. On peut par contre évaluer les services rendus par une plage (protection des côtes contre la houle, rétention des sédiments fluviaux, épuration des eaux de ruissellement, pêche à pied, tourisme…) avant qu'elle ne soit abîmée par le pétrole ou… par des maires trop pressés de la nettoyer ! Même cela n'a pas été fait à propos de l'Erika.

    Il existe une autre méthode, encore plus simple : la méthode contingente. Elle consiste à interroger les personnes directement affectées par la pollution, mais aussi les voisins, les touristes, les professionnels, les citoyens du département, de la région, du pays sur la somme qu'elles seraient prêtes à dépenser pour que pareille catastrophe ne se reproduise pas, que la zone touchée soit désormais protégée ou pour qu'elle soit efficacement garantie à l'avenir contre d'autres affaires du même type. Bref, c'est un sondage. Que les Anglo-saxons pratiquent naturellement, partant du principe que la nature fait partie du patrimoine commun (comme chez nous une église romane), et que la notion de préjudice écologique étant par essence subjective, car si difficile à établir de façon rationnelle, autant demander aux citoyens - qui font la loi (jurisprudentielle) dans ces pays, ce qu'ils estiment être leur préjudice.

    Cette notion de préjudice écologique (et de principe du pollueur-payeur) et cette méthode d'évaluation contingente (MEC) existent dans le droit américain depuis le début des années 1980. La catastrophe de l'Exxon Valdez en a fait des piliers du droit de l'environnement, notamment dans l'Oil Pollution Act, loi la plus protectrice du monde en matière de pollution maritime. La méthode contingente a ensuite été évaluée par une commission, présidée par deux prix Nobel d'économie* qui estimèrent, en 1993, que malgré ses sources possibles d'erreurs, elle était valide pour estimer un préjudice écologique.

    Moyennant quoi, en 1991, le préjudice écologique de l'Exxon-Valdez fut évalué à 150 millions de dollars. Un an après, l'arrangement entre les avocats d'Exxon et ceux du gouvernement fédéral et du gouvernorat d'Alaska aboutirent au versement de près d'1 milliard de dollars de dommages et intérêts. Plus 2,5 milliards de dollars que la firme Exxon, entre 1989 et 1996, dépensa pour nettoyer les plages, en salariant, notamment, entre 1100 et 10000 volontaires à 1000 dollars la semaine. La Court suprême discute actuellement du montant d'une punition supplémentaire, qui se situera entre 2,5 et 5 milliards… Chiffres à comparer avec ceux concernant le cas Total.

    La méthode contingente est finalement la plus pratique pour évaluer les préjudices éventuels liés à la culture des OGM ou aux risques pesant sur les zones humides, dont c'est la journée mondiale le 2 février. Pour les OGM, c'est presque une évidence : comment évaluer de façon rationnelle un risque représenté par des organismes dont on ne connaît pas la solidité du matériel génétique, qui sont obtenus par des manipulations qui, de l'avis général, se font sans que l'on en connaisse vraiment les mécanismes intimes, et à partir de gènes et de « transfecteurs » que personne ne sait caractériser sérieusement. En ce qui concerne les zones humides, il est assez facile d'évaluer les services rendus, car on connaît le prix de leurs pertes, en terme de substitution par un service artificiel (station d'épuration, digues, barrages de retenue etc.). Toutefois, la méthode contingente permet d'affiner le calcul en jaugeant de leur valeur patrimoniale, de l'adhésion du public à leur maintien. Mais il est vrai qu'en France, pays de paysans, la nature sauvage (ou à peu près) ne représente pas grand-chose…

    *Kenneth Arrow et Robert Solow

    • Le faux-semblant de Bali : réduire les émissions, c'est bien, mais quid de l'adaptation de nos sociétés ? (17 décembre 2007)


    Bali bat de l'aile malgré Borloo qui va jusqu'à plonger en scaphandre pour tenter d'alerter l'opinion publique mondiale sur l'urgence de considérer enfin le dérèglement climatique. Déjà, au Groenland, notre ébouriffé ministre avait-il ouvert les yeux de l'humanité défaillante sur la fusion de la banquise. Au désormais fameux Grenelle, il avait imposé enfin aux opposés de toujours, de discuter ensemble sur la nécessaire adaptation de notre société à la nouvelle donne climatique. Les Américains sont affligés d'un Bush tandis qu'en France, nous avons la chance d'avoir Borloo et sa belle adjointe NKM…

    Malgré tant de talent, il faut bien avouer que rien ne semble avancer.
    Bali est d'ores et déjà un échec. La conférence se termine sans les objectifs chiffrés qu'elle s'était promise d'imposer à tous. On accuse les vilains Américains, les horribles industriels, la croissance chinoise, on plaint les malheureux citoyens des îles coralliennes à fleur d'eau et l'on dit que l'Europe est vertueuse et la France sa future locomotive. C'est réglé comme du papier à musique. Chaque conférence internationale est une pièce du répertoire.

    Faut-il vraiment s'en plaindre ? Peut-être pas, car le rôle de ces grands raouts est avant tout, comme notre sympathique Grenelle, de tenter de marquer les esprits en mobilisant les médias dans un même lieu, en un même temps, sur le même sujet. De rappeler sans cesse qu'il y a urgence afin que la chose climatique ne puisse plus quitter les esprits. De fondre des faits accomplis.
    Si l'on n'avance pas forcément, au moins ne reculera-t-on plus. Qu'il y ait des résultats tangibles, finalement, peu importe : à quoi servent des objectifs chiffrés à l'horizon 2020 alors que le temps politique est de quelques années et que les pistes socio-économiques, industrielles et technologiques proposées pour y parvenir restent minoritaires par rapport au dogme néolibéral ? À rien, car ces propositions chiffrées n'engagent que ceux qui y croient. Réduire d'un quart à 40 % les émissions mondiales dans un temps aussi court est parfaitement impossible dans l'état actuel de notre civilisation. Focaliser par ces chiffres l'opinion publique sur la seule réduction des émissions de gaz à effet de serre est par ailleurs dangereux. Cela nous met dans la situation du cycliste (pas forcément dopé, il paraît qu'un pharmacien en a vu un ne pas s'arrêter chez lui, on vérifie l'info) qui, obligé de se mettre la tête dans le guidon pour respecter la montre, ne voit pas que la route se rétrécit, s'abîme et s'arrête.

    Quand bien même l'objectif serait atteint, les effets sur le dérèglement climatique seraient en effet mineurs. La machine s'est emballée, elle a de l'inertie, nous ne pourrons jamais que la freiner, un peu. Alors que nos sociétés seront confrontées à un monde complètement différent de celui d'aujourd'hui.
    À 25 ou 40 % de réduction, la France de 2100 sera de toutes les manières, en été, sous le climat de la Côte d'Azur d'aujourd'hui, estiment les très prudents ingénieurs prévisionnistes de Météo France. Adapter très concrètement nos sociétés, dès maintenant, à des climats futurs dans lesquels elles n'ont jamais évolué est un objectif bien plus crucial et urgent que pondre des objectifs de réduction toujours plus optimistes.

    Mais voilà un but autrement plus complexe pour les politiques. Il est facile à ceux-là de crier des chiffres de diminution des rejets, d'autant que le « marché » en assurera la plus grande part de la réalisation, dans la mesure où le carbone est devenu un produit financier et que les combustibles fossiles deviennent rares. Avec le modèle économique actuel, le rare est cher : les objectifs de Bali sont irréalistes, mais le monde économique, sans rien changer à son dogme fondateur, est engagé, parce que ça va lui rapporter, ou moins lui coûter à l'avenir, dans la voie d'une plus grande efficience énergétique.
    Le carbone, comme aujourd'hui les déchets ou l'eau polluée, est devenu un produit négociable, en train de créer un nouveau circuit économique, avec ses industriels, ses services, ses traders, sa bourse. Tout change, parce que rien ne change. D'autant que – réjouissons-nous – industriels, pouvoirs publics et capitaux-risqueurs – américains, eh oui – ont compris que réduire l'énergie utilisée, l'exposition des salariés et la masse des déchets permettrait à la fois d'éviter à l'avenir de payer trop de taxes ou d'acheter trop de permis d'émission, de limiter le risque de procès en class action, de créer de nouveaux marchés et, qui sait, d'obtenir des ruptures technologiques en brevets. La « green economy » est une réalité d'aujourd'hui, soutenue par BP, Schwartzenegger et Ernst & Young. Business as usual, mais en évitant d'avoir à régler trop de franchises auprès d'assureurs parfaitement conscients du coût de ne rien faire contre le dérèglement climatique.

    Les assureurs sont sans doute le plus gros lobby vert du monde, mais il ne faut pas leur demander, encore, de pousser nos politiques à entamer d'ores et déjà de modifier notre agriculture, la dispersion des banlieues, les plans d'urbanisme, l'aménagement des montagnes qui sont adaptés à notre climat mais pas à celui de nos enfants. Rien ne pousse encore nos brillants économistes de plateaux télé à relire leurs classiques lesquels, d'Adam Smith à Pigou, en passant par Marx, Passet ou Boulding (1), n'ont jamais cessé de démontrer que la sphère économique ne pourrait survivre longtemps en considérant comme infinies les ressources naturelles. Que la nature, la terre, devait être considérée comme un compte d'épargne et non un placement à haut rendement. Rien ne pousse le marché, d'ordre quasi divin, parce que le politique ne regarde sa cléricature qu'en fléchissant le genou. L'économie a pourtant toujours fait là où on lui dit de faire. Réduire nos émissions de gaz à effet de serre, c'est très bien dans l'absolu. Comme fabriquer une station d'épuration. C'est visible pour des électeurs et cela entretien le PIB. Adapter notre civilisation à la vie dans un climat foncièrement différent, c'est concret. Comme une politique d'aménagement et d'investissements sur le long terme permettant de maintenir la fonction épuratrice des zones humides et du cours naturel des fleuves. Réduire les émissions de gaz à effet de serre des stations de ski, comme s'est engagée récemment l'association nationale des maires des stations de montagne, c'est émouvant. Mais ni elle, ni les élus de montagne n'évoquent la mise en place de structures financières et foncières permettant aux stations de moyenne montagne de s'adapter à un enneigement de plus en plus réduit. Perdus dans un océan, nous nous accrochons à une bouée qui, de toute façon, ne nous emmène nulle part. Le Grenelle nous en a lancées de belles : les « autoroutes ferroviaires », zinzins hors de prix à destination des quinze malheureux pour cent de camions qui traversent d'un bout à l'autre notre territoire (le reste fait moins de 150 km), et « l'arrêt des autoroutes ».
    Sauf l'A45.






    Trois textes d'humeur, à lire sur le blog "Grenelle" de 20Minutes (
    http://grenelle.blog.20minutes.fr/).

    • On ne pourra plus dire qu'on ne savait pas ! (29 octobre 2007)

    Tout d’abord, un satisfecit : "La dégradation de l’environnement a des conséquences constatées sur la santé humaine. Préserver l’environnement nous rend donc directement service. Construire des stratégies politiques et industrielles non seulement préserve la santé des individus, mais aussi soutient la créativité des entreprises concernées. Cette préoccupation est transversale."
    Voilà qui réduit à pas-grand-chose les élucubrations scientistes des gugusses de l’Institut International de Recherche sur le Cancer et de la Gagadémie des Sciences. Par une phrase, voilà il me semble illustré le but réel de Sarkozy dans ce Grenelle : empêcher tout un chacun de dire à l’avenir « on ne savait pas ». Avec cette simple phrase est reconnu, dans la droite ligne de Reach, la validité d’un faisceau de présomption, du doute sanitaire, celui que l’environnement est devenu fondamentalement toxique. En droit français, c’est quasiment une révolution. C’est une façon très habile d’obliger les industriels et les utilisateurs du produit chimique à prendre leurs responsabilités en leur donnant mauvaise conscience.

    « 
    Les produits phytosanitaires contenant des substances extrêmement préoccupantes (CMR1, CMR2 et substances bioaccumulables) seront interdits à la vente dès 2008 pour un usage domestique ou dans des lieux publics. »
    C’est déjà quasiment le cas, depuis la directive Biocide de la Communauté européenne, mais il est bon de rappeler la loi aux « conseillers » incultes des jardineries et aux hystériques de l’anti-limaces. L’essentiel de la contamination par les pesticides a lieu chez soi, dans son jardin…

    « 
    Par ailleurs, un objectif sera défini dans les deux mois pour réduire l’ensemble des rejets de certaines substances, toutes sources confondues – par exemple le benzène, le mercure, certains composés du chrome, le perchloréthylène et le trichloréthylène. »
    Il serait temps ! Cela dit, ces produits, qui comptent parmi les plus toxiques à long terme, sont déjà extrêmement réglementés. La question posée en fait dans cet objectif est leur recyclage ou leur récupération, qui est effectivement un vrai problème. Il n’existe aucune filière spécifique, et les brûler est pire que tout (émission de dioxines et de chlore).

    « Ces contraintes et une politique partenariale ambitieuse de substitution et d’innovation, notamment dans le cadre des pôles de compétitivité, stimuleront l’activité économique. »
    Du Reach dans le texte : mais ça fait du bien de le répéter.

    « Création de pôles de recherche : pôles interrégionaux et pluridisciplinaires de recherche et d’expertise sur les liens entre santé et environnement, pôle de compétence en toxicologie et éco-toxicologie, et centres inter-CHU de soins, de prévention et de recherche clinique. L’ensemble sera doté de 400 postes de chercheurs. »
    Il serait temps ! Cela fait près de dix ans que les quelques écotoxicologues encore vivants (il doit demeurer 5 labos en France) pleurent pour leurs crédits et défendre leurs formations doctorales, arguant, à juste titre, que faute de suffisamment d’experts patentés, la France se fait de facto imposer toute réglementation en Conseil par les pays qui, eux, n’ont jamais cessé de financer la recherche en écotoxicologie (toxicité de l’environnement), comme le Danemark, l’Espagne ou l’Italie. Cela fait également des années que les médecins dignes de ce nom déplorent l’absence totale de formation à la toxicité environnementale (nature, lieux de travail, maison) de leur profession, et de la faiblesse de la santé publique en France : l’épidémiologie est une science peu pratiquée en France. Quant à la génomique environnementale, science nouvelle qui étudie la sensibilité particulière des individus aux produits toxiques, elle est par contre bien dotée chez nous. L’objectif est donc louable, il reconnaît une situation tragique, mais il ne sera pas atteint avec 400 postes (c’est le minimum que réclament les seuls écotoxicologues), qui plus est dans un environnement médical français où domine la médecine curative, technique et dominée par la cancérologie. Il va falloir beaucoup d’argent durant beaucoup d’années…

    « 
    Établissement de registres des cancers, des maladies neurodégénératives et des pathologies respiratoires »
    Hum… Autrement dit, il n’y a pas assez de registres du cancer, donc pas assez de données épidémiologiques, n’en déplaise à ceux et celles qui s’en contentent pour affirmer que huit cancers sur dix sont dus au tabac. Enfoncer cette porte ouverte va, une fois de plus, coûter cher ! Pour établir un registre, il faut des outils statistiques, des médecins formés (qui risquent de réclamer une prime pour s’en servir), et un recueil des données sans faiblesse.

    « 
    développer l’équité en matière de santé-environnement : consultations santé-environnement ouvrant droit à une prise en charge au moins partielle pour les personnes les plus vulnérables ; intervention accélérée en cas de problème
    sanitaire signalé.
     »
    Avec quels spécialistes ? Nos médecins ne sont pas formés, et la santé environnementale est une discipline balbutiante en France. Avez-vous déjà entendu votre praticien, en consultation, vous poser des questions sur votre environnement de vie, de travail ? Par ailleurs, cet objectif sera impossible à réaliser tant que le nombre de médecins du travail diminuera : c’est au bureau et à l’usine que la contamination chimique se fait.

    « 
    Mission parlementaire sur l’organisation de la veille environnementale, s’appuyant notamment sur une analyse du rôle actuel de l’IFEN, de l’AFSSET (pour le suivi des substances chimiques dans les milieux) et de l’AFSSA »
    Bonne idée. Il y a trop d’agences qui se marchent sur les pieds. Ces messieurs-dames auraient pu aussi ajouter l’INRS, l’Ineris et l’INVS, lequel INVS devrait tout chapeauter.

    « 
    Mise en place d’un portail pour la diffusion des données environnementales » Rien à dire, il le faut.

    « 
    L’étiquetage obligatoire des matériaux de construction et de décoration notamment sur leur contenu en polluants volatils. L’interdiction dès 2008 des substances CMR1 et CMR2 dans ces produits. Le cas des substances CMR3 sera traité dans le cadre de l’élaboration du Plan National Santé Environnement II. »
    C’est déjà en grande partie fait, regardez au dos de tous les produits de décoration : il y a la teneur en COV sous celle imposée par les deux dernières réglementations européennes…

    « 
    La mise en place de systèmes de mesure et d’information sur la qualité de l’air intérieur dans les établissements recevant un public nombreux ou vulnérable (enfants, personnes âgées, etc.), et dans tous les établissements publics recevant du public (gares, aéroports, métro, etc…). »
    Une analyse de l’air est déjà coûteuse et complexe, comment un appareil pourra la fournir en continu ! ? Et si vous observez que le hall d’embarquement de Roissy est saturé de benzo-a-pyrène, que faites-vous ? Vous prenez le train ?

    « 
    Adapter l’observation et la veille sanitaire aux risques émergents, en
    articulant les réseaux existants et en s’inspirant notamment du Center for Disease
    Control américain (comité de pilotage MSJS-MEDAD) 
    » Tout est dit : l’épidémiologie française est tellement nulle qu’elle aurait mieux fait de s’inspirer du CDC qui, c’est vrai, est ce qu’on fait de mieux dans le monde. Une seule agence, qui analyse en permanence les données statistiques environnementales, médicales, sanitaires, sociales venues de presque tout le pays. Mais le CDC n’existerait pas sans un excellent réseau de médecins et de scientifiques formés à l’épidémiologie, aux statistiques et à la toxicologie de l’environnement…

    « 
    Anticiper les risques liés aux nanomatériaux : débat public organisé par la CNDP sur les impacts des nanoparticules et nanomatériaux ; déclaration obligatoire aux pouvoirs publics de la présence de nanoparticules dans les produits grand public, dès 2008 ; bilan coûts/avantages systématique avant la mise sur le marché de produits contenant des nanoparticules ou des nanomatériaux, dès 2008 ; assurer l’information et la protection des salariés à partir des résultats des études en cours (AFSSET) »
    Bravo ! L’expérience de l’amiante aura peut-être été utile.

    « 
    Rassembler les résultats scientifiques sur les radiofréquences et la santé, notamment en téléphonie mobile ; étude de faisabilité d’une campagne de mesure ; à l’instar de ce que font déjà d’autres pays européens, déterminer la valeur limite d’émission en matière de téléphonie ; intégrer un chapitre « électromagnétisme » dans la loi-programme issue du Grenelle. »
    Autrement dit, on doute de la béatitude des opérateurs de téléphonie mobile. Et on a raison : le risque s’accroît à mesure que les études s’accumulent et l’inquiétude monte, réellement, chez les chercheurs. Études dont on parle peu en France. Que Bouygues Telecom, SFR et Orange soient de gros acheteurs de pubs n’est sûrement pas étranger à cet étrange silence.

    « 
    Information accrue des entreprises utilisatrices et de leurs salariés au travers de fiches de données de sécurité significativement améliorées. »
    C’est pas trop tôt, mais il faudrait aussi sanctionner chefs d’entreprise et salariés qui, dans les PME, se fichent complètement des réglementations. Allez faire un tour un jour chez un menuisier !

    « 
    Par la négociation entre partenaires sociaux, examen d’un rôle accru des CHSCT dans le domaine santé environnement, suivi des populations à risque au travail, formation de médecins spécialisés, curriculum laboris pour les salariés, etc. »
    Bonne idée, mais, comme déjà dit, c’est un vœu pieu. Il faudra une bonne dizaine d’années pour former de spécialistes. La France a trop attendu !

    « 
    Introduire les exigences de REACH dans une convention internationale dépassant le cadre européen. »
    C’est bien, mais Américains et Japonais n’ont pas attendu : ils s’appliquent déjà à eux-mêmes les directives, histoire de ne pas se retrouver technologiquement dépassé.

    En résumé : mesures en partie déjà prises, portes ouvertes, mais qu’il est bon d’enfin constater l’officialisation d’une situation inquiétante, dénoncée depuis une vingtaine d’années par les scientifiques du monde entier ! Vraiment, on en pourra plus dire « on ne savait pas » ! Il aura fallu attendre qu’un Président le décide pour cela soit écrit. Ainsi appuyé par un joli collège d’experts et l’opinion, saura-t-il en imposer à tous les lobbies qui ont tout fait pour l’élire ? L’année 2008 s’annonce intéressante…




    • Quand le Pr Belpomme découvre la Martinique (16 octobre 2007)

    Qui faut-il croire ? Dominique Belpomme et son alerte à la fin du monde dans les Antilles contaminées par les pesticides, ou bien le Centre international de recherches sur le cancer et l’Académie des sciences qui affirment que l’environnement ne compte pour presque rien dans la mortalité par cancer ? Deux rapports, deux façons de voir le monde. Le premier présente des preuves qui n’en sont pas, le second ne considère que des preuves absolues établies depuis trente ans. Or, en matière de pollutions invisibles, les agents - pesticides, solvants, métaux lourds, amiante, peut-être un jour OGM et ondes pulsées façon téléphone portable et Wifi, n’agissent qu’à doses infimes et à très long terme. Établir la preuve d’un lien de cause à effet avec une maladie est donc impossible. Surtout avec le cancer, qui est une maladie déclenchée par la combinaison d’une multitude de facteurs.
    Affirmer que les pesticides déclenchent à coup sûr des cancers est donc tout aussi stupide que dire exactement le contraire. L’absence de preuve ne signale pas l’absence de risque, elle ne doit pas non plus être comblée par de simples corrélations. L’accumulation des faits se suffit à elle-même quand elle est générale, mondiale, transcende les générations et les modes de vie. C’est le cas pour la toxicité chronique des polluants invisibles que sont, par exemple, le chlordécone ou le HCH, dénoncés par Belpomme. Cette toxicité de faibles doses à très long terme (une génération, au moins) est aujourd’hui bien établie. Le seul problème est qu’on ne peut pas en calculer aisément le risque, c’est-à-dire la probabilité de matérialisation du danger révélé par l’animal de laboratoire. Peu importe, répond l’église catastrophiste qui brandit sa fin du monde. « Nous allons crever de nos déchets, c’est un juste châtiment pour nous, pauvres pécheurs ». Alors, il n’y a rien à faire, crevons tous ensemble ! Dominique Belpomme est totalement contre-productif. Il gueule, le soufflé monte, puis retombe, incitant une population stressée à chercher un peu d’espoir du côté de l’église scientiste où le dogme d’une science toute puissante est plus rassurant. Surtout en France, où l’on a l’esprit cartésien chez les décideurs formés en grandes écoles.
    Cette bipolarisation très médiatique du débat, que l’on retrouve aussi pour le dérèglement climatique ou la gestion de la faune sauvage, ne fait que maintenir les fonds de commerce des opposants. Les politiques profitent du flou créé pour multiplier rapports et commissions. Et attendent que la réalité d’une contamination arrive brutalement sur les écrans pour prendre des mesures aussi brutales que tardives. L’essentiel est de prétendre avoir le sens des responsabilités. Nous verrons si le dialogue réel instauré par le Grenelle change cette façon de gérer le risque en attendant qu’il devienne insupportable.





    • Et Borloo vit fondre la glace… (1er octobre 2007)


    À Llulissat, sur la côte occidentale du Groënland, il y a un fjord au bout duquel se trouve un village. Les 4600 habitants ont de la chance : le paysage qui chaque matin s’offre à leurs yeux encore fatigués est classé au patrimoine mondial de l’humanité. Sans doute ébaubis par tant de beauté, ils ne savaient plus compter les icebergs qui, depuis des années, se détachaient chaque mois plus nombreux du glacier dont le nom est aussi celui du lieu et du village. Heureusement, un ministre de la République française est venu leur réapprendre le calcul. Le 11 septembre, Jean-Louis Borloo a débarqué d’un Airbus A300 en compagnie de journalistes et de scientifiques, tous un peu gênés d’être là. Il a posé ses pieds sur la roche glacée après s’être enveloppé dans un anorak. Il a marché, se fit montrer les lieux par un explorateur un peu âgé et un photographe à moustaches. Quand soudain, la révélation se fit. S’ils n’avaient été bien élevés, les chercheurs auraient posé genou à terre pour baiser la botte du ministre. Car à eux, il avait fallu une trentaine d’années de travaux pour pouvoir affirmer que, oui, décidément, la glace arctique, singulièrement la groenlandaise, fond a une vitesse inquiétante. En promenant simplement ses yeux sur la blancheur qui, il y a longtemps, fut territoire viking, Jean-Louis Borloo, natif de Valenciennes, parvint à leur conclusion en moins de cinq minutes. Une si éclatante perspicacité expliquait, a posteriori, le choix du président de la république de confier la révolution écologique à cet homme touché par la grâce.
    Et la révolution a eu lieu. Le 27 septembre, les propositions issues des réunions de travail du Grenelle de l’environnement ont été rendues public. On y sent que la France a, enfin, compris que les affres subies par notre environnement l’obligent à repenser son mode de vie. Les mesures avancées le sont depuis une vingtaine d’années. À force d’avoir été tant attendues, elles sont consensuelles. Les plus neuves, comme le gel des cultures OGM, étaient de facto imposées par l’opinion publique. Toutes ces mesures courageuses ne seront toutefois acquises que lorsque le Parlement les aura votées. D’ici là, l’électoralisme, aiguillonné par le lobbysme, aura rendu raisonnable nos élus. Mais ne soyons pas mesquins : un Grenelle, c’est mieux que rien. En France, comme tout procède de l’État, il faut que l’État le décide pour que les personnes intéressées par les questions d’environnement se réunissent, en s’asseyant sur trente ans de rapports, de commissions et de certitudes parfaitement établies. Espérons qu’il n’en faudra pas trente de plus pour que l’État impose à chaque décideur, à chaque entreprise, à chaque citoyen, de désormais penser sa vie en fonction de ce qu’elle en coûte à l’environnement. Penser large, dans l’espace, penser long, dans le temps, sont les deux obligations pour qui espère évaluer l’impact de sa façon de vivre sur les écosystèmes et sur le long terme. La nature n’est plus infinie ni généreuse. Elle nous est désormais comptée. Il est plus que temps de la considérer comme un compte épargne et d’imposer un taux d’intérêt juste, qui n’outrepasse pas ses capacités de renouvellement. C’est-à-dire d’abandonner à la fois le dogme néolibéral du retour sur investissement élevé et immédiat, en en oubliant les coûts sanitaires, sociaux et environnementaux, et d’investir massivement afin d’adapter nos outils de production et de vie aux bouleversements météorologiques issus du dérèglement climatique. Avec, au moins, un avantage : celui de relancer l’économie en lui faisant prendre un chemin nouveau pavé de sursauts technologiques. Car produire le même chose en utilisant moins de matières premières, en exposant moins la santé des travailleurs, en rejetant moins de déchets exige d’accroître considérablement les rendements des outils de production. L’écologie n’est pas l’ennemie de l’économie. C’est au contraire la seule façon pour celle-ci de sauter le mur vers lequel elle accélère en souriant.