La nature, combien ça coûte ?

250 pages, enquête
Delachaux & Niestlé
Sur la liste 2008 du Prix Véolia du livre sur l'Environnement 2008
Sorti en septembre 2007


Sujet ardu (je ne connaissais rien avant à l'économie !), commencé il y a six ans dans Géo par un dossier sur l'ivoire, terminé cette année grâce à Philippe Dubois, patron de Delachaux, qui en a compris l'intérêt. À l'heure du Grenelle, pourquoi la nature a-t-elle autant souffert de nous ? Parce qu'elle ne vaut rien en termes économiques. Faut-il alors lui donner un prix pour qu'on y fasse attention ? Sans doute, c'est en tout cas vers cela que l'on va. Assureurs, financiers, ONG, entreprises mettent un peu de vert dans leurs comptes d'exploitation et leurs catalogues. Ce faisant, certains remettent en cause le dogme économique contemporain, tandis que d'autres le consolident. Sans s'en rendre compte, leurs approches nourrissent un réel débat philosophique sur notre rapport à la nature (je suis sûrement plus clair en vidéo, ou en interview). Nombreux passages radios, chez l'ami Denis Cheissoux par exemple (CO2 mon amour, France Inter).


Extraits :
"Le cultivateur d’avant, incarnation de nos fantasmes, avait à l’évidence une empreinte écologique minime. Les paysages qu’il créait et gérait copiaient les écosystèmes qu’ils remplaçaient. Ils fonctionnaient de la même façon, selon un immuable transfert de matières organiques entre différents compartiments qui en assuraient, in fine, le recyclage. Pourtant, le paysan, bon gestionnaire et intuitivement certain du prix de la nature, n’a eu de cesse de prélever toujours plus pour produire toujours plus, aussitôt que la société lui a permis d’utiliser de nouveaux outils et des techniques modernes. Pour vivre, au moins, et non plus survivre. C’est simplement humain. Le paysan, corps essentiel de l’humanité jusqu’au mitan du XIXe siècle, était un capitaliste au sens propre. Dont le but a toujours été de faire fructifier le peu qu’il avait, d’augmenter chaque année ses rendements afin de se garantir, pour le moins, des aléas du climat, de la guerre et de la maladie. Sans sécurité sociale ni assurances, il faut se protéger soi-même..."


"En 2007, l’économie a commencé la réintégration de la nature en son sein. L’église néoclassique et sa secte néolibérale ne s’en offusquent pas, car il est évident, pour elles, que la nature est revenue d’elle-même au foyer. Auparavant, la nature n’était pas rare, raison pour laquelle on la considérait comme un bien gratuit. Maintenant qu’elle l’est, elle peut être intégrée dans le champ de l’analyse qui exige la rareté comme passeport. Dégradées, épuisées par l’emballement de la machine capitaliste, les ressources naturelles, renouvelables ou non, sont arrivées au stade de l’indigence qui les rend intéressantes pour la même machine capitaliste. Désormais considérés comme des biens économiques, la machine va les gérer comme tout autre bien économique, en leur donnant une valeur calculée selon la tension existant entre l’offre limitée et une demande illimitée. Et puisque c’est la gratuité des services que ces ressources naturelles nous rendent qui a entraîné leur surexploitation, alors privatisons-les afin que chacun agisse avec mesure."

"Soit une belle table d’acropora, d’une surface d’environ 20 mètres carrés, profitant du soleil à 5 mètres sous la surface. Un navire de plongeurs, empêtré dans le courant côtier, lance son ancre pour se stabiliser et la détruit. Combien les gardes qui l’ont vu faire vont-ils facturer le délit à son capitaine ? Près de 6 100 € ! Ce n’est pas une somme théorique : en 2000, alors que j’enquêtais sur place dans le cadre d’un livre-reportage sur la mer Rouge, j’ai vu, depuis une vedette lourdement motorisée des rangers du parc, un patron de promène-plongeurs se prendre une douloureuse de 12 000 $ (12 120 €). Sans râler, car en Égypte, l’uniforme et l’arme à feu imposent un respect certain. Un supertanker qui, quelques mois plus tôt, avait taillé sa route dans un récif de l’île de Tiran (elle est située dans le golfe d’Aqaba, entre Sinaï et Arabie Saoudite) jusqu’à s’y coincer, avait dû régler une belle ardoise de 12 millions de dollars (12 120 000 €) ! Sans compter bien évidemment les poursuites judiciaires et les interdictions d’exercer si vous êtes professionnel."

"? Le problème avec les objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre est qu’il est très difficile d’en évaluer les coûts réels. Avec une taxe, les entreprises savent ce qu’il va leur en coûter de ne rien faire, et peuvent en conséquence établir des budgets d’investissements. Mais pour le législateur, impossible d’envisager les bilans en terme de réduction d’émission. Autrement dit, avec la taxe, l’État détermine le prix global de l’atteinte portée au climat par le dioxyde de carbone, et les entreprises calculent le volume de rejets le plus rentable à ce prix. À l’inverse, avec le marché des permis d’émission, c’est l’État qui fixe le volume global de rejets de dioxyde de carbone, et les entreprises, via les marchés financiers, qui déterminent le prix de ces émissions en fonction. "

"Pourtant, des économistes et des écologistes ont tenté, chacun dans leur camp, de réfléchir à une façon de continuer le développement économique tout en limitant la prédation sur les ressources naturelles. Les catastrophes naturelles à répétition de ces dernières années ont montré aux premiers qu’à trop toucher aux équilibres naturels, l’homme se rend responsable de dégâts dont le montant assurantiel finira par atteindre un seuil inacceptable pour nos économies. Elles ont prouvé aux seconds qu’ils avaient eu raison d’alerter, trop tôt, et que le coût de ce qu’ils avaient prévu était désormais leur plus efficace allié pédagogique. Élaborant une synthèse de fait, les assureurs ont mis un prix au danger de ne rien faire pour éviter, ou au moins limiter, les risques. En inventant des produits financiers côtés en bourse, ils ont réussi le tour de force de proposer aux investisseurs de gagner de l’argent en pariant sur la probabilité d’un cyclone ou l’épaisseur d’une couche de neige. Le lobbysme vert, bien réel, du monde de l’assurance, ne remet donc pas en cause la dérive de l’économie néolibérale actuelle : il s’appuie sur la virtualisation grandissante du marché qui permet désormais de « créer de la valeur » à partir de rien, plus de produits ou d’entreprises, mais des indices à la composition aléatoire."