La dictature du carbone

300 pages, document
Fayard
Sorti le 28 septembre 2011

(je me me fatigue pas : ce texte est un édito paru le 29 septembre 2011 sur le site des JNE)


Lire ce texte vous prendra environ deux minutes, soit une quarantaine de grammes de carbone. Ce n’est pas bien. L’imprimer pour le relire serait pire, car alors vous tireriez scandaleusement sur le réseau électrique. Aujourd’hui, le carbone juge notre vie. Nos gestes, nos achats, nos décisions. Son « bilan » est une radiographie très précise d’un système, d’une entreprise, d’un service public, d’un secteur économique, d’un quartier, d’une pomme… de vous. Voir le carbone, c’est observer le fonctionnement de notre société, ce qui s’échange, ce qui est perdu, ce qui arrive, est stocké, repart, ce qui est essentiel et superflu. Tout peut être traduit en carbone, c’est une question de facteurs d’équivalence. Le carbone est roi. Il est le juge suprême. L’évoquer, c’est parler de tout, de tous les problèmes d’environnement, de la société, mais c’est surtout ne rien faire.
Nous voilà donc maintenant avec un indicateur quasiment unique, technique, désincarné, autoritaire, dérangeant, abstrait, partiel. Est-il au moins utile
? Nous permet-il de réduire nos émissions de gaz à effet de serre? La réponse est non. Le bénéfice des petits gestes est annulé par l’effet rebond qui compense l’efficacité énergétique, le « carbone gris » présent dans les importations (NDLR : autrement dit le carbone émis par la fabrication et le transport des produits étrangers que nous consommons), la tertiarisation de notre économie, la désindustrialisation-délocalisation de notre pays.

Les petits gestes ne servent à rien. Si ce n’est à confirmer l’individu dans la position de clé de voûte du système économique que le capitalisme lui a assigné: ami, tu dois consommer, consommer vert en suivant les étiquettes vertes et, parce qu’on t’a culpabilisé, sauver la planète en réduisant ton budget carbone. Pour les classes populaires dispersées par l’individualisme, c’est encore un peu plus les isoler, dans un monde qui n’est, décidément, qu’un amalgame de comptes. Réduire nos émissions, atteindre des objectifs de réduction, résumer sa vie à des échanges de carbone, voilà une façon qui ne contredit pas vraiment un monde qui cherche sans cesse la performance, la réduction des coûts, l’amélioration des flux, l’efficacité.
Quant à l’action globale, ami consommateur, ne t’inquiète pas, car le Protocole de Kyoto a permis aux États d’abandonner la lutte au marché, forcément efficient. Le marché qui a créé un marché spécifique, entouré de marchés dérivés où l’on peut s’échanger des certificats d’économie d’énergie et des « émissions évitées » dans le cadre des mécanismes de compensation. Deux belles foutaises, car basées sur des scénarios fictifs (avec ou sans la chaudière à condensation par exemple) aussi divers qu’il existe d’officines les proposant, et, en ce qui concerne la compensation, fondée par un absurde fantasme d’ingénieur, la « neutralité carbone ». Mais l’essentiel est que j’ai compensé. Ouf, ma contrition est faite grâce à la magie de la science, dans une société de services où l’individu abandonne ses tâches ingrates à des intermédiaires rémunérés. Changement ?
En réalité, le carbone est aujourd’hui un produit financier, une monnaie. Une ligne comptable permettant d’ajuster un actif et un passif (carbone). Rien d’autre. De flingueur potentiel du système néolibéral, il en est devenu le premier porte-flingue. De la bonne huile pour faciliter les rouages. Le consulter comme une pythie ne fait qu’encourager le laisser-faire, car le temple où on l’a placé est toujours celui du court terme.
Il faut réduire les émissions de carbone de l’élevage à viande
! Ne mangeons plus de viande? Non, méthanisons les déchets, contrôlons toutes les molécules et évitons la fermentation en donnant des farines animales aux vaches. Dans deux à trois ans, vous constaterez une baisse spectaculaire de l’empreinte carbone… grâce à une technicisation poussée à outrance d’élevages regroupés pour rentabiliser les investissements. Tout le monde sera content, le productivisme sera vert. C’est vrai que manger moins de viandes provenant d’élevages à l’herbe, qui ont le mérite d’entretenir les innombrables fonctions biologiques et hydrologiques des prairies, ne s’observera sur le bilan en carbone qu’au bout de vingt ans. Un temps qui ne s’inscrit pas dans notre système de valeurs.
Le carbone est devenu un alibi. Il est temps de le faire tomber de son si commode piédestal en l’obligeant à cohabiter avec d’autres indicateurs, écologiques et sociaux, dans un tableau de bord à l’élaboration duquel le peuple, par des conférences de consensus, doit participer. Un indicateur finit toujours par contraindre la réalité. Le PIB, comme le carbone. Que le peuple le reprenne en main, qu’il ne le laisse pas aux seuls « experts », pour en faire une arme contre le système économique. C’est le moment
! Une crise existentielle est un moment idéal pour briser des symboles, pour faire basculer d’un coup un système de croyances et de valeurs.
Contrairement à ce que nous dit le Principe de précaution, ce n’est pas parce que nous ne savons pas que nous n’agissons pas. C’est au contraire parce que nous savons quoi faire que nous ne faisons pas, parce que nous savons ce qu’il nous en coûterait
: l’écroulement de notre système de croyances et de valeurs. Pour vivre avec cette contradiction, nous avons planté un totem, le carbone, dont nous n’écoutons que ce qui nous arrange. Écoutons-le une fois. Il nous dit que les piliers de notre monde sont la bagnole, l’hypermarché, l’achat compulsif, les trajets inutiles. Que le politique, conduit par nous, malmène ces symboles, et tout s’écroulera.


Un seul extrait :


« Si elles ne sont pas bien comprises, la mesure et la référence systématique au carbone ne peuvent que faciliter la déconstruction de l’État au profit de partenariats publics-privés, le glissement de la démocratie vers l’oligarchie d’experts.
Parce que mesurer le carbone et y faire référence pour chaque décision participe de la comptabilisation de tout, à l’œuvre dans notre société depuis une dizaine d’années. Tout doit
tre compté, noté, aujourd’hui, pour tre modélisé, afin d’atteindre des objectifs chiffrés dont la précision vaut sérieux.
Parce que mesurer le carbone, c’est mettre en évidence des flux. Or, les flux, c’est justement ce qui anime notre système économique, fondé sur la circulation permanente, l’optimisation du temps passé, la productivité, la chasse au statique, la valorisation de la performance.
N’avoir comme indicateur de notre avenir que le carbone, ses chiffres, ses flux, son habit mathématique, c’est prouver que la logique comptable est la bonne, qu’envisager la vie des hommes par ses seuls flux est la meilleure fa
on de réfléchir à son organisation. La recherche du « mieux », du mieux-vivre, du mieux- bouger, du mieux-manger, du mieux-vieillir, du mieux- travailler qui hystérise notre société et fait le bonheur des coaches et des bureaux d’études ne sera pas bouleversée demain par la qute obsessionnelle du mieux- carbone. Au contraire, elle sera plus encore enfermée dans quelques mains.
À moins que le citoyen se réveille, que l’État retrouve ses racines, que la société réapprenne le sens du collectif: notre avenir, qui dépendra de l’état de nos biens communs, au premier chef la composition de notre atmosphère, ne peut pas
tre approprié, car il nous appartient. Déléguons, peut-tre, mais sous notre gou- verne. La dictature du carbone doit tre l’aiguillon de notre réveil sociopolitique, pas celui de l’oligarchie qui fait profil bas depuis le début de la crise. »


Mais peut-être préférerez-vous m’entendre : débat Mediapart, dimanche 27 septembre 2011 :



Festival Mediapart 2011: pétrole, poison de... par Mediapart




Ou cette ITV lors du Salon de l’Agriculture ?







Sinon, samedi 1er octobre chez Denis Cheissoux, CO2, mon amour, sur France Inter de 14h à 15h.














Un peu de presse (Ça M’intéresse, La Croix, Le Monde diplomatique, Mediapart - aller sur le site)






La Dictature du carbone
Frédéric Denhez
Décembre 2011

Que ceux qui n’ont pas calculé leur « empreinte carbone » lèvent le doigt ! Comme il existe des économistes hétérodoxes, Frédéric Denhez est un écologiste hétérodoxe, qui s’interroge sur la nature de cet indicateur carbone. Dans un monde libéral, son apparition ne doit rien au hasard. La société obéit à des règles « mécaniques » : nous connaissions les marchés, le libre-échange, le produit intérieur brut (PIB) ; nous découvrons à présent le chiffrage des émissions de carbone comme indicateur du XXIe siècle. En s’appuyant sur lui, le pouvoir économique bâtit un discours qui culpabilise l’individu et empêche tout changement structurel. On prend ainsi en compte les émissions liées à l’usage d’un produit, mais rarement celles associées à sa fabrication.
Ainsi la prime à la casse pousse-t-elle à détruire des voitures qui polluent moins que le processus industriel permettant d’en construire de nouvelles ! Denhez ne croit pas à la Bourse du carbone, qu’il propose de fermer, ni aux petits gestes annulés par la surconsommation, et encore moins à l’
« oligarchie des experts ». En revanche, il est persuadé que l’écologie « est une science sociale, voire un socialisme ». Dans la mièvrerie « verte » ambiante, ce livre sur le carbone est une bouffée d’oxygène.

Aurélien Bernier

Un rencontre




Pour le reste, voir ici.