La Fin du Tout-voiture
224 pages, essai
Actes-Sud
Sorti le 13 septembre 2013


L’auto n’est plus tout à fait un rêve, un totem social. Elle est un mal nécessaire. Les élus en ont marre, les automobilistes paient trop, les villes s’étouffent, les jeunes s’en préoccupent moins que de leurs smartphones, le diesel pollue, les modèles sont trop chers et moche. Peugeot s’effondre. Voilà des signes qui montrent que le symbole même de notre civilisation est en train de vaciller. Tant mieux! Mais ce vacillement ne va-t-il pas en entraîner d’autres? Par quoi pourra-t-on remplacer le tout-voiture? Pas par le tout électrique, c’est certain…

Ça commence par le premier couplet de Racing in the street…















Un seul extrait : le prologue au grand complet


« Il avait neigé. Il neigeait encore un peu. Les flocons étaient gros, ils tombaient lentement, godillant comme des feuilles posées sur l’eau. Assise sur mes épaules, ma fille jouait à les attraper pour les faire fondre. Dans la lumière jaune des vieux réverbères, ils s’affalaient sur un manteau que la nuit avait eu le temps de jeter sur la chaussée. On n’y distinguait plus le pli de la bordure, ni le pan du trottoir. Plongé dans la neige épaisse, le genou se fatiguait à hisser le mollet. Il était 8 heures du matin et il faisait encore noir. Décembre s’achevait sous une météo enfin convenable pour le Père Noël. Le pas abandonnait des crevasses. Les autres piétons n’étaient que des formes dont on ne pouvait voir le visage. Elles étaient nombreuses. Grandes. Décidées. Adultes. Sur ce chemin des écoliers il n’y avait pas d’enfant, car il n’y avait pas école, c’était le début des vacances. Les spectres se rendaient à leur travail, à pied. Ils s’étaient extirpés de leurs autos qui ne

pouvaient plus rouler. Même les 4x4, nombreux dans cette ville argentée, étaient ce matin invisibles. Les piétons marchaient en levant les cuisses, là où hier encore il y avait des trottoirs. Ils allaient, emmitouflés, de part et d’autre d’une sorte de rivière molle qui semblait les séparer comme une frontière taboue. Soudain, l’un d’entre eux, et ce n’était pas moi, s’arrêta un instant, puis se dirigea vers le no man’s land. Et il marcha, là où, hier, il y avait encore une rue… Alors, après un moment où les autres s’étaient figés, gelés par l’observation d’une telle incongruité, tous décidèrent d’investir aussi le monde interdit. Et les piétons marchèrent ensemble sur la route. Ils l’investirent. Nous occupâmes tout l’espace, et, nous croisant, nous nous regardâmes en souriant. C’est à ce moment que j’entendis le silence. Je n’étais plus contraint sur mon trottoir, dans le virage je n’avais plus peur d’être frappé par un rétroviseur, mes sens s’étaient débarrassés de leurs entraves habituelles. J’étais mûr. J’entendis que je n’entendais rien. Il n’y avait aucun bruit. Juste le craquement de la neige écrasée, venant des chaussures de dizaines de citoyens de la bonne ville de Brunoy, sise au nord de l’Essonne, découvrant par l’absence de l’auto à quel point celle-ci était oppressante.
Quelques jours après, l’ennemi revint, n’attendant même pas que la fonte fût achevée. Les êtres humains se rangèrent sagement sur leurs trottoirs. Les oreilles se fermèrent à nouveau. Sur le pont, chacun se gardait près de la rambarde, de peur d’avoir la tête emportée par les rétroviseurs des bus. Devant la gare et la boulangerie, les voitures s’étaient remises à tourner, en quête d’un parking. Effrayés par les 4x4 et les grosses familiales, les vélos recommencèrent à longer les bordures. Sur la route de Paris, les embouteillages reprirent leur service. Dans le RER, les gens toussaient.

Cette scène m’a beaucoup marqué. J’ai vu des gens découvrir l’absence de l’auto. J’ai vu des gens se rendre compte, avec stupéfaction et bonheur, que la ville était plus simple sans elle. J’ai vu aussi que cela n’a pas duré longtemps. Brunoy, comme tant d’autres villes de banlieue, s’est prostituée à la voiture. Elle s’est vouée à elle. Elle s’est donnée à son agressivité. Car durant ces jours sans, c’est bien cette violence incarnée dont les gens se sont rendu compte. Il n’y avait plus le bruit, la menace, ni l’odeur. Il y avait juste des pieds pour marcher.
Brunoy est une ville cossue, posée au pied de la forêt de Sénart, à vingt minutes de RER de la Gare de Lyon, à Paris. Malgré son statut recherché, le calme de ses façades, celui de sa rivière, ses rues provinciales, son musée sympathique, ses arbres hauts, ses propriétés d’un autre temps, la voiture y règne en maître absolue. Vous n’y croiserez personne en vélo au centre-ville : les parents l’interdisent aux enfants. Vous n’y croiserez de bus qu’aux heures de pointe. Vous y verrez, chaque matin, des voitures s’agglutiner sur la N6 qui va vers Paris. Vous y verrez aussi des milliers de Brunoyens qui, courant du bus juste arrivé, de l’auto à peine garée en double file, vont s’agglutiner dans le RER sale et triste. S’ils ont de la chance, car depuis des années, c’est rare que ce RER soit à l’heure. Lorsque cela se produit, la « radio Ligne D », en diffusion permanente sur les quais (ainsi que sur smartphone, pour les fans), un bulletin de trafic tous les quarts d’heure, le précise avec gaieté : « et bien il n’y a rien à signaler sur le RER ce matin ». En principe, les trains arrivent à l’heure. Lorsqu’ils sont en retard, on prévient les usagers. Sur le RER D, c’est l’inverse. La normalité se faisant rare, en raison de la vétusté de la ligne, il ne faut pas rater l’occasion de dire quand elle est revenue ! Le soir, les derniers RER rentrant de Paris sont accueillis par des agents, ce qui rassure, et des gros chiens tenant en laisse leurs vigiles, ce qui surprend. Les gens, nombreux, en descendent en compagnie de la milicienne police ferroviaire, qui, régulièrement, fait des patrouilles dans les trains la nuit. En sept ans de voyages réguliers, à toute heure, je n’ai pourtant jamais eu le sentiment d’avoir eu peur. J’ai souvent attendu, par contre. Et parfois regretté de n’avoir point d‘automobile. Certains ont franchi le pas, allant à l’envers : du RER à la voiture, où, au moins, on est au calme et dans le confort de chez soi.

Amoureux de l’auto lorsqu’elle est belle et roule seule sur une petite route qui tourne et donne à voir, je suis encore ému de regarder pour la centième fois Cars. Je considère Wall E comme un chef-d’œuvre insurpassable, mais mes trois enfants préfèrent Cars. L’auto exerce une fascination instinctive sur les petits. Je ne peux m’empêcher de vouloir l’Aston Martin de James Bond dans Casino Royale version 2. Je ressens la musique si particulière de la « Chevy 69 » dans la voix de Springsteen chantant Racing in the Street. Je suis dans la Bugatti Royale qui emmène Boro à Berlin dans sa première aventure contée par Dan Franck et Jean Vautrin. La Traction avant, la 2 CV, la 4 L, la DS, c’est quand même des œuvres d’art.
J’ai longtemps déroulé les routes communales lorsque mon travail de journaliste m’emmenait dans des contrées à décrire. Je n’ai pourtant plus de voiture. J’y ai renoncé. J’en avais marre d’être inattentif, insultant, de pousser les rapports, de m’agrandir les narines à force d’y plonger les doigts dans les bouchons, de monter dedans (dans l’auto, pas dans mes narines) juste pour aller acheter le pain. Et encore, je l’utilisais peu ! Je suis un marcheur. J’habite en centre-ville. L’auto n’a jamais été qu’un outil. Trop cher. Ridiculement cher. Pourquoi s’endetter pour une voiture neuve qui perd le cinquième de sa valeur aussitôt qu’elle sort du concessionnaire, et coûtera in fine le double de son prix d’achat à cause de l’entretien et de l’essence ? Pourquoi dépenser du carburant pour des trajets qu’on peut faire autrement ? Pourquoi avoir une auto dimensionnée pour les seules vacances ? Pourquoi polluer autant ? Sans auto, on fait tout autrement. Sans stress ni anxiété.
Je suis un amoureux du train. Cela fait trente ans que je l’emprunte chaque semaine. Le Train Bleu, le Capitole, le Corail, j’ai grandi avec. J’ai habité deux fois près d’une gare. Mes enfants sont autant fascinés par le train que l’auto. Ils sont habitués à marcher jusqu’aux gares. Dans le train, ils peuvent encore marcher. Le train est un formidable calmant. On y est un peu chez soi, assis, on n’a rien d’autre à y faire que se laisser aller : le paysage défile et emporte les mauvaises pensées, il alimente les bonnes. Le train est l’objet de l’écrivain. On y monte sans contrôle d’identité ni radiographie, sans avoir à ôter ses chaussures et sa ceinture, depuis une gare à laquelle on accède par un autre train. Même dans la bétaillèr-RER, si peu respectable, on voit le monde depuis le sien. Lorsqu’il y a une galère, après un moment de stupeur individualiste, les usagers s’entraident. Je n’ai jamais vu de salopards dans le RER. En voiture, j’ai croisé beaucoup d’abrutis, et même des connes. La voiture, comme le PSG, rend con, tout simplement.

Je n’ai plus d’auto, j’en loue une lorsqu’il le faut, j’en partage une autre avec une mienne amie parisienne, pour faire ces terribles taxis du samedi, quand les enfants vont au sport et que le bus, le samedi, est rangé dans son hangar. On peut vivre en banlieue avec trois enfants sans posséder une auto diesel neuve. Une paire de chaussures, une trottinette, un carnet de tickets de RER et de métro, c’est tout ce qu’il faut. Si l’on habite à une dizaine de minutes à proximité de la gare, vingt minutes maxi. Au-delà, c’est la peine maximale, évidente, à laquelle nul ne peut couper : l’auto.
J’aime l’auto lorsqu’elle est belle, j’ai appris à la haïr pour la laideur qu’elle a entraînée dans son sillage et la façon qu’elle a, toujours, de mépriser les autres usagers de la voirie. Pour qu’elle puisse rouler vite, il a fallu détruire, couper, aplanir, isoler, rectifier, remembrer de la terre agricole, des forêts, des villages. La voiture, le frigo, l’hypermarché, voilà la Sainte Trinité de l’étalement urbain, rejoint il y a quelques années par le coût du foncier. Le quatuor infernal avale les gens, les recrache dans une auto pour qu’ils puissent habiter loin, toujours plus loin, là où c’est moins cher. Là où c’est plus cher, en vérité vu le coût de l’auto.
L’auto n’est plus tout à fait un rêve, un totem social. Elle est un mal nécessaire. Contre lequel le même citoyen automobiliste se bat en élisant des maires, des conseillers généraux et régionaux qui, tous, ont descendu l’icône de son piédestal, pour le mettre plus bas que le tramway, le bus et même le vélo. Car si la voiture de tous les jours est un gouffre, elle l’est aussi pour la société. L’auto coûte en obésité, en allergies, en stress, en fatigue, en accidents, en morts ; elle coûte en terres agricoles perdues, en accroissement du ruissellement de l’eau, en risque inondation ; elle coûte en pollution de l’air, en bruit ; elle coûte en encombrement, en bouchons, en voirie. En temps perdu et en paysages gâchés. Dans les documents d’urbanisme de la République française, renforcés par les lois Grenelle, appuyés par les directives européennes, la circulation routière est l’ennemi désigné. Tout doit lui être préféré. Comme partout en Europe, au nord du continent en particulier, où l’auto ne se sent bien accueillie en zone urbaine.

Et voilà qu’en France flanche Peugeot. Ce pilier de la manie tricolore de la mono-industrie, dirigé par cette manie française de recruter les chefs dans les mêmes écoles que les ministres, ferme l’usine emblématique d’Aulnay-sous-Bois. Depuis, il revient aux Français le drame de la mine, de la sidérurgie, du textile. D’autres mono-industries, qui faisaient vivre des régions entières, sacrifiées par une réalité que personne n’avait envie de voir tant que cela arrangeait syndicats, politiques et patrons. L’automobile française est menacée de disparition, et avec elle un pilier de la mémoire collective. En plus d’être une icône, l’auto est, depuis André Citroën, un étai de l’industrie nationale et un ferment du mythe ouvrier. Réduite à l’état de produit par les directeurs financiers et les ingénieurs obnubilés par la massification et le coefficient de pénétration dans l’air, l’auto commune ne fait plus rêver comme en son temps la DS et la 504. Elle est devenue une bagnole, qui ne se vend plus.
Les constructeurs, les politiques, les journalistes spécialisés tentent de nous vendre un futur électrique pour continuer le mythe. Les mêmes nous avaient promis que le diesel était l’avenir parce que moins polluant, parce que plus économe. Formidable succès marketing qui a fait que le contribuable a financé des subventions, qualifiées d’écologiques, pour lui faire acheter des voitures en réalité très polluantes, impossibles à amortir, qui seront demain taxées au motif qu’elles ne sont pas écologiques. La stupidité des dirigeants français connaît peu de limites. Mais l’avenir sera électrique, alors… nous nous embouchonnerons dans le silence et sans fumées. Une victoire.

La voiture mérite mieux que cela. Elle reste un formidable objet de liberté, un fascinant moyen de découverte et d’accessibilité, elle sera évidemment toujours aussi indispensable dans les zones les moins denses, à la campagne, partout où ne vivent pas assez de gens pour justifier un arrêt de bus. Qu’on se le dise : en dehors des villes, personne ne peut se passer de voiture. Si demain la voiture y était interdite, ou si, plus probable, son coût en condamnait l’usage, c’est des millions de citoyens qui se retrouveraient prisonniers de leurs maisons, le temps, long, qu’ils trouvent des solutions — elles sont nombreuses — pour partager leurs véhicules afin d’en réduire les frais et de travailler à la maison pour moins souvent à tourner la clé de contact. Après tout, on vivait comme cela quand la voiture et l’essence étaient chères ! Mais qui a envie aujourd’hui d’être physiquement enfermé dans son village ! ? L’entre-soi lasse, pèse, étouffe, aller au cinéma, même au complexe commercial d’à côté, est indispensable à l’équilibre de chacun.
Dans les zones denses, au contraire, la voiture individuelle avec une seule personne dedans sera proscrite. C’est inéluctable. Proscrite non pour ce qu’elle est, mais pour la place qu’elle prétendra toujours occuper. L’auto aura toute sa place, demain. Mais elle n’aura plus toute la place. Elle sera moins possédée, plus louée, partagée. Elle sera un mode de transport comme un autre, pertinent à une certaine échelle, pour certains trajets.
Le tramway n’est pas l’ennemi de la voiture individuelle. Il est son complément. Il est en fait son avenir. L’ère du tout-voiture, c’est à nous d’en inventer la suite. La voiture a saccagé les paysages, aujourd’hui elle doit s’adapter à des territoires qui ne seront plus conçus pour elle seule. L’habitat lointain porte le risque de se transformer en ghetto énergétique avec la hausse des kilowattheures. Le manque de terres agricoles fertiles impose de conserver celles qui pourraient être bouleversées en lotissements. La réduction des risques sanitaires exige une meilleure qualité de l’air, amoindrie par le tout-diesel. Le règne de l’auto est terminé, et c’est pour cela que j’ai écrit ce livre.

Pourquoi et comment l’auto est-elle devenue un mythe ? Pourquoi et comment est-elle en train (!) de n’en être plus un, si ce n’est celui d’un monde déjà ancien ? Que sera-t-elle demain ? Comment nous déplacerons-nous dans dix ans, autrement qu’en idées reçues (ah, la voiture électrique…) ? Voilà tout ce que m’a inspiré un lundi de neige, sur le chemin de la nounou de ma fille.»

Z’en ont causé :








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(à venir)